‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 64 sur 161 · Berte aus grans piés,éA. P. Paris, pages · texte numérisé non relu

Berte aus grans piés,éA. P. Paris, pages

2. Aye d'Avignon, éd. F. Guessard et P. Meyer, vers 2576-2579. Nous avons ; réuni dans notre Chevalerie (p. 455 et suiv. ) un g^and nombre de textes analogues. ! Ceux-ci suffisent et donnent une idée de tous les autres.

144 l'idée religieuse

netteté décisive. Opposons entre eux les deux types les plus opposés : Boileau à l'auteur de la Chanson de Roland.

Boileau a exprimé, dans son Art poétique, toutes les idées de son temps à l'endroit du surnaturel chrétien {^\ Il le bannit implacablement de la poésie :

De la foi du chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.

La doctrine de Boileau n'est pas douteuse. Il y a, d'après lui, pour la Religion et pour la Poésie, deux domaines qui sont absolument distincts et bien clos.La Religion est parquée dans l'un, la Poésie dans l'autre ; entre les deux domaines toute communication est soigneusement interceptée. C'est ce qu'on a appelé la doctrine du Séparatisme. Nous en avons déjà parlé plus haut.

Le Séparatisme, d'ailleurs, ne fut pas uniquement appliqué à la poésie, et l'on peut dire que ce fut l'hérésie capitale des deux derniers siècles. On l'appliqua aux sciences, à la philosophie, à la morale, à la politique. Entre la religion et chacun de ces objets de la connaissance humaine, on éleva de grands murs qu'on n'a escaladés que de nos jours. Boileau s'était contenté de poser ce prétendu axiome : <i La religion n'est pas poétique » ; et les poètes du dix-septième siècle furent presque unanimes à admettre cette théorie. Hommes honnêtes, souvent même chrétiens zélés, ils faisaient dévotement leurs prières et étaient l'honneur de leur paroisse ; mais à peine entraient-ils dans leur cabinet de travail, qu'ils devenaient tout autres et changeaient d'âme. Comme Boileau, ils avaient horreur des tristesses du dogme chrétien et ne croyaient pas à la joie chrétienne. Ce fut un des effets les plus désolants de la grande erreur janséniste. Les Jansénistes imaginèrent une religion si morose, si maussade, si désespérante, que pour échapper à ce fantôme, les poètes se jetèrent décidément dans les bras de la mythologie grecque et romaine. Boileau proclama sans rougir que cette mythologie est le but de la poésie. C'était proclamer, en d'autres termes, que la convention est la règle de l'art.

I. Il faut observer qu'il y a eu cependant de généreuses protestations contre Boileau et son école : telles sont surtout celles de Desmaretz et de Perrault. V. X Histoire des poèmes épiques français du XVII' siècle, par Julien Duchcsne.

DANS l'Épopée française. 145

Il n'est pas nécessaire de s'arrêter ici à réfuter la doctrine de Boileau, qui, pendant plus de deux cents ans, a eu parmi nous de si funestes conséquences, mais qui est aujourd'hui l'objet d'un juste dédain que la postérité ratifiera.

On s'étonnera longtemps que des hommes d'une intelligence élevée aient pu admettre le Christianisme comme la règle de leur conduite et de leur foi, en le repoussant comme la règle de leur imagination et comme la loi de l'art. Comment a-t-on pu dire : « Le Christianisme est vrai, mais il n'est pas beau »? Comment a-t-on pu croire que la Vérité ne doit pas être revêtue de la splendeur du Beau ? N'était-ce pas dire : « Je crois au soleil, mais je ne crois point à ses rayons ?» Et introduire dans une littérature catholique les vieilles fictions, si mal comprises d'ailleurs, et les vieux mythes si mal étudiés des Grecs et des Romains, n'était-ce pas en réalité déclarer la Vérité impuissante ; n'était-ce pas à la lettre prononcer ce blasphème : « Le Beau est la splendeur du faux » ? En bonne logique, de telles doctrines ne sont pas un instant soutenables. Ceux qui repoussent le christianisme comme faux, sont parfaitement rationnels en le repoussant comme laid; mais comment ne pas rire de ceux qui se prosternent devant sa vérité et qui, méconnaissant sa beauté, haussent les épaules devant elle et vont, hélas ! jusqu'à la tourner en ridicule ? Si la religion chrétienne est vraie, il est impossible qu'elle ne ressemble pas au soleil qui pénètre tout. Est-ce qu'il y a un séparatisme possible devant la lumière du soleil? Elle inonde tout, elle franchit tous les obstacles, toutes les cloisons, tous les murs ; elle entre partout, elle réchauffe tout, elle embellit et réjouit tout. De même, la Vérité. Elle doit entrer à pleins rayons dans toutes les sciences, dans la politique, dans la philosophie, dans la morale, dans l'art. Cloisons ridicules, barrières inventées par les hommes, il faut que vous tombiez devant ce victorieux envahissement de la lumière. Il faut que l'art soit chrétien, qu'il ne fasse pas bande à part, si je puis parler ainsi, et qu'il entre dans l'harmonie et dans l'unité universelles !

L'auteur de la Chanson de Roland n'a pas eu de ces théories ; mais candidement, naïvement, sans chercher, il a trouvé la grande règle de l'art. Il s'est mis à genoux dans ses

La littérature calh. lo

146 l'idée religieuse

vers, comme il se mettait à genoux dans sa vie. Il a eu en poésie les mœurs, la foi, le langage qu'il avait tous les jours en son intime et devant les hommes. Il n'a pas eu deux religions, l'une pour ses heures de poésie, l'autre pour ses heures de méditation et de prière. Il n'a pas été double, mais il a été simple dans toute la beauté native de ce mot. Bref, il a été logique, et a dit ce qu'il pensait. Il a réalisé le mot de Montaigne : il a été « tel sur le papier qu'à la bouche, et tel à la bouche qu'au cœur. »

Or ce véritable poète faisait le matin ses prières à Dieu, à Jésus fils de Dieu et invoquait la Vierge Marie avec une confiance sans limites ; il savait aussi que la Bonté divine s'est réservé le droit de pouvoir, par le miracle, modifier les lois de la nature pour le plus grand bonheur de l'homme ; il croyait enfin notre air respirable traversé en tous sens par les démons et par les anges. Il le croyait,et il a tout naturellement fait de ses vers le miroir de sa foi. Il a transporté son catéchisme dans son poème, et la splendeur de la Vérité y a éclaté. Cette épopée est pleine de Dieu, pleine de Jésus, pleine de Marie, pleine de Saints ; elle est traversée de toutes parts par de beaux vols d'anges. On voit le chrétien sous le poète, comme on voit l'eau sous le cristal ; ou plutôt, le chrétien et le poète, c'est tout un. Voilà cette chère unité, voilà cette belle sincérité qui, suivant nous, est la vie de l'art, tandis que la convention en est la mort.

Et, qu'on nous permette de l'ajouter, voilà où était la véritable solution de ce grand problème du surnaturel et du merveilleux dans la poésie : « Être chrétien dans ses vers, franchement, nettement, simplement ». Au commencement de ce siècle, un grand homme, dont les écrits ont encore eu plus d'influence qu'ils n'ont de mérite, Chateaubriand, fit de magnifiques, mais de pénibles efforts pour restaurer, ou plutôt (du moins il le pensait) pour créer le Merveilleux chrétien en poésie. On le vit, dans ses Martyrs, se consumer en rudes et douloureux travaux, commenter l'Apocalypse, inventer de nouveaux anges et les doter de noms nouveaux ; décrire un Paradis compliqué et parfois peu théologique, et, après tant d'imaginations laborieuses, arriver seulement à induire en bâillement les plus héroïques de ses lecteurs. Pour-

DANS l'Épopée française. 147

quoi se donner tant de peines ? Si Chateaubriand avait été dans son poème ce qu'il était dans sa vie ; s'il avait, sans tant de descriptions accumulées, reflété dans ses œuvres son catéchisme et ses prières du matin avec une bonne simplicité, avec une clarté vraie, avec une joie saine, il n'eût pas autant ennuyé. Et ce même reproche, nous pouvons l'adresser à Milton qui s'est tellement tourmenté, lui aussi, pour imaginer son merveilleux, et qui a certainement gâté la beauté simple et noble de la doctrine chrétienne. L'auteur de la Chanson de Roland ne s'est donné la peine que d'ouvrir la bouche. Et il nous ravit, précisément parce qu'il ne se donne aucune peine et que sa sincérité n'a rien de laborieux.

D'où nous nous permettrons de conclure que le merveilleux dans la poésie chrétienne, c'est uniquement le surnaturel. Or, la science du surnaturel, c'est la théologie. La poésie chrétienne n'est donc que de la théologie chantée et peinte. Les livres sacrés, la liturgie catholique, les écrits des Pères et les vies des saints sont les différents chants d'un même poème. Rien n'est à trouver. Le plus grand poète chrétien est celui qui, connaissant le mieux la doctrine chrétienne, l'aime le plus, et traduit son amour par les sons les plus harmonieux et les images les plus parfaites.

Les poètes ne sont pas à plaindre d'avoir la théologie pour maîtresse. Où trouver une inspiration plus magnifique ? Le chrétien est une créature auguste et privilégiée : de quelque côté qu'il se tourne, il a le désir de chanter les grandes merveilles qu'il aperçoit et qu'il comprend. C'est pour le chrétien seul que l'univers est un poème, dont il sait lire et aimer toutes les strophes. Le chrétien le plus ignorant est un grand poète au centre d'un vaste sujet de poésie. Au-dessus des cieux visibles, l'œil de ce poète-né découvre Dieu, « être un dans sa nature, trine dans ses personnes, absolu dans son existence, indépendant dans son action, tout-puissant dans sa parole, éternel dans sa durée, être toujours ancien et qui ne compte pas d'âge ; toujours nouveau, et qui ne connaît pas de commencement ; toujours libre, et qui ne change jamais ; toujours immuable, et qui opère toujours ; qui compatit, mais sans faiblesse : qui se repent, mais sans regret ; qui récompense, mais sans partialité ; être toujours

148 l'idée religieuse

subsistant et qu'aucun temps ne mesure, présent partout et qu'aucun espace ne circonscrit, prévoyant tout et qu'aucune prévoyance ne trouble, mouvant tout et qu'aucun mouvement n'altère, donnant tout et qu'aucune donation n'appauvrit, se communiquant à tout et ne communiquant jamais aucune partie de lui-même (^ >. Si de Dieu l'homme reporte ses regards sur le ciel visible et sur la création matérielle, il voit dans la terre le centre théologique de l'univers entier, à cause qu'elle a été arrosée par le sang d'un Dieu ; et il regarde les astres comme des armées qui racontent la gloire divine. Si l'homme se considère lui-même, il se reconnaît comme le trait d'union admirable et nécessaire du monde spirituel et du monde visible, comme un résumé de l'univers entier, comme un petit monde, comme le représentant, le pontife et la voix intelligente de la terre, « comme îtn Dieu en fleur, comme une plante divine que Dieu doit transporter dans son Eden céleste ». Et, de même que l'homme a uni la nature matérielle et la nature angélique, de même Jésus-Christ apparaît au poète chrétien comme le trait d'union entre la nature humaine et la nature divine. « Le Verbe de Dieu s'est adjoint l'humanité et n'entend plus s'en séparer. Il a pu consentir un moment à ce qu'elle fût humiliée, conspuée, flagellée, crucifiée en lui-même, il a paru même se la laisser arracher ; on l'a jetée dans les ténèbres de la tombe, on l'y a oubliée ; mais Jésus était là avec l'humanité, et, au troisième jour, on l'a vu, comme un géant, la saisir, l'emporter dans les airs et, après l'avoir montrée durant quarante jours toute resplendissante à la terre, l'installer au ciel sur un trône d'or if) ». Voilà ce que le chrétien peut considérer au ciel, sur la terre et en lui-même, si nous en croyons les plus austères enseignements de la théologie. N'y a-t-il pas là, encore une fois, une inspiration dont la force est éternelle? Encore avonsnous passé sous silence toute l'histoire de la vérité sur la terre, toute l'histoire du peuple de Dieu et de l'Église : histoire qui, depuis les ombrages du premier paradis où Dieu s'entretint si longtemps avec l'homme jusqu'à la vision béatifique du second paradis, est féconde en merveilles poétiques. Encore

Page 1