Mgr Berthaud
DANS l'Épopée française. 149
n'avons-nous point parlé des anges qui remplissent l'air, des démons qui se dressent sans cesse devant nous, des saints qui sèment d'une main si libérale les miracles sur notre terre. Non, nous n'en n'avons pas parlé ; mais ce que nous avons dit suffira à montrer la fécondité poétique de la théologie.
Telle est la source à laquelle ont puisé les auteurs de nos Chansons de geste. La vérité nous force d'ajouter qu'ils ont eu peur d'y puiser trop largement, qu'ils sont loin d'avoir étanché la soif poétique des générations chrétiennes, que la poésie catholique n'a encore été complète à aucune époque ni chez aucun peuple, et que la source est encore là, nous offrant l'intarissable trésor de ses belles eaux. . .
IX. — Du surnaturel dans les Épopées françaises. — La Vierge Marie, les Anges, les Démons, les Saints.
NOS Epopées nationales sont intimement pénétrées par le surnaturel : à chacune de leurs pages s'épanouit le miracle. Plus d'ailleurs ces poèmes sont religieux, plus ils sont anciens. C'est un élément de critique.
Le cycle de Charlemagne n'est pas le moins fécond en merveilles ; la Chanson de Roland est pleine de miracles. Charlemagne nous y apparaît comme assisté perpétuellement d'un ange : Ez vus nn angle qui odhii soelt parler. Ne serait-il pas beau pour un peintre chrétien de représenter, au milieu des grandes batailles, un ange éblouissant de lumière couvrant de ses larges ailes et protégeant le grand Empereur? Au moment de la mort de Roland, d'effroyables prodiges épouvantent toute la France « depuis Saint-Michel du Péril jusqu'à Cologne, depuis Besançon jusqu'à Wissant ». Un tremblement de terre ébranle les fondements du vieux monde à la mort de ce grand défenseur de Jésus-Christ et de l'Église : « C'est le grand deuil pour la mort de Roland ». Enfin Charlemagne nous est offert, dans ce même poème, sous les traits d'un autre Josué : Pur Karlemagne fist Deus vertuz inult granz ; car H soleilz est reniés en estant. Encore un noble sujet de tableau. Voyez-vous l'Empereur géant debout sur ses étriers d'or, les yeux pleins d'éclairs, la main majestueusement étendue, le visage encore rougi par les pleurs qu'a fait couler la mort
de Roland, le voyez-vous arrêter l'astre vainqueur dans sa course? Aux yeux du poète chrétien, venger Roland et vaincre les Infidèles était une œuvre qui méritait aussi légitimement un tel miracle que la conquête de la Terre promise et la défaite des Chananéens. A ses yeux, Charlemagne et Josué étaient deux saints qu'il voyait se donnant la main dans le ciel.
D'autres Chansons nous offrent autant de miracles. C'est ainsi que, dans Aspremont, on voit Turpin porter, en tête de l'armée, avec une piété téméraire, la très précieuse relique de la vraie croix. Cette croix, tout à coup, grandit entre les mains du courageux évêque ; elle grandit, grandit encore, elle touche le ciel, elle se perd dans les nues, et en même temps elle lance autour d'elle d'éblouissants rayons, à tel point que le soleil est obscurci et paraît ténébreux. La croix le remplace et éblouit la terre (O-.. Dans nos Épopées, comme dans la poésie primitive de tous les peuples, on entoure les songes d'un respect presque superstitieux. C'est pendant la nuit que l'apôtre saint Jacques, d'après \ Entrée de Spagne, apparaît à Charlemagne et le décide à franchir les Pyrénées (2): Roncevaux, et, avec Roncevaux, toute notre poésie épique sortira de ce songe. Et, après la mort de Roland, durant la nuit qui suit la victoire du grand Empereur contre les Sarrasins, Charles a encore deux songes où toute l'histoire future du châtiment de Ganelon est clairement retracée (3). Bref il y a autant de songes dans nos romans que dans nos tragédies. Ce n'est pas peu dire.
Pour être plus abondants dans la Geste du roi, les miracles ne font pas défaut aux autres gestes. Personne ne s'en étonnera, si l'on veut bien se rappeler que dans chacun de ces cycles il y a un héros central, et que ce héros est un saint. Guillaume d'Orange est le fils du miracle : le bras de saint Pierre, promené sur toutes les parties de son corps, les préserve, à l'exception d'une seule qui n'a pu être touchée. C'est la légende d'Achille. Guillaume,d'ailleurs, termine et couronne sa vie par d'épouvantables et triomphants combats contre le