Chanson de Roland, vers
DANS l'Épopée française. 151
Diable. Mais quoi de plus touchant et de plus miraculeux à la fois que les derniers jours de la vie de saint Renaud? Après avoir délivré des Sarrasins les deux chrétientés de l'Orient et de l'Occident, ce grand guerrier, qui va devenir un grand saint, rentre un jour chez lui vainqueur et pénitent. Il se livre à de très rudes austérités, et, pendant une nuit, s'échappe de son château, comme un voleur, sans qu'on le voie, après avoir adressé tout bas les plus touchants adieux à sa femme Clarisse. Il n'aspire qu'à s'humilier, qu'à descendre. Ces mêmes mains qui ont frappé de si rudes coups d'épée et qui ont si efficacement protégé la Chrétienté, l'Eglise immatérielle, il les veut employer à construire humblement une église matérielle. Il se fait maçon à Cologne, et ce colosse étonne par sa force encore prodigieuse ses compagnons de travail déconcertés et jaloux. Ils l'assassinent, et jettent dans le Rhin le corps de ce martyr ; mais, tout aussitôt, les poissons se rassemblent et, avec une sorte de respect et de piété inattendus, soulèvent et maintiennent le corps à la surface de l'eau. Le lendemain matin ce corps apparaît, tout entouré d'un air lumineux ; il apparaît flottant entre des cierges sur le cours du Rhin ; et dans les cieux on entend les anges, par milliers, chanter la gloire du nouveau saint. Grand étonnement, grand tumulte dans toute la ville. L'archevêque s'approche du fleuve, met le corps saint dans une châsse ; cette châsse alors se met d'elle-même en route et ne s'arrête qu'à Trémoigne. Comme on le voit, le miracle ici appelle le miracle. Nous sommes en plein surnaturel.
Les petites gestes ont aussi leurs miracles. Oui ne connaît la légende d'Amis ei d'Ami/es P Sur l'ordre d'un ange, Amile tue ses deux petits enfants, afin que, dans l'horrible bain de ce sang fraîchement répandu, Amis recouvre la santé et la vie. Il détourne les yeux, il tranche les jeunes têtes de ses chers fils. Puis, il annonce à sa femme Belissent l'épouvantable nouvelle. La mère se précipite, sublime de rage et de terreur; elle ouvre la chambre où ses deux enfants viennent d'être frappés par la main de leur père. O miracle ! ô mère au bonheur revenue ! elle trouve les deux enfants qui jouent sur leur lit avec une pomme d'or : Dieu a fait un grand miracle et les a ressuscites. Comme à son serviteur Abraham, Dieu a
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demandé à ce père un sacrifice qu'il n'aurait pas demandé à une mère et ne veut pas laisser se consommer pour toujours. Dieu nous aime maternellement.
'Le roman d'Avits et Av/t'/es fut mis en drame, ou plutôt en Mystère, à la fin du quatorzième siècle. Dans cette dernière version, la résurrection des enfants d'Amile est attribuée à l'intercession de la Vierge Marie. Nous trouvons dans ce fait une transition suffisante pour en venir aux principaux personnages surnaturels de nos Chansons de geste ; tout d'abord à la Vierge, puis aux Anges, aux Démons et aux Saints.
Un écrivain de nos jours, qui n'avait nulle horreur pour le paradoxe (i), a prétendu naguère que le culte de la Vierge avait reçu, au temps de saint Louis, des développements jusques là inconnus et qui ne sont pas loin de le scandaliser. Toutes nos Chansons des onzième et douzième siècles protestent contre l'audace d'une telle assertion, et ne protestent pas sans éloquence. Il serait difficile de trouver, dans nos plus vieilles épopées, la Mère de Dieu moins honorée et moins aimée que dans nos poèmes les plus récents. La Vierge Marie nous apparaît lumineusement sous la même physionomie dans les uns comme dans les autres. La piété du onzième siècle envers Notre-Dame est beaucoup moins tendre, beaucoup plus militaire, je veux bien ; mais, à coup sûr, elle est aussi profonde. Dans la garde de l'épée de Roland, il y a une parcelle des vêtements de la Vierge (2), et c'est pourquoi Durandal est belle et saiutisnie. Mais d'ailleurs un mot commun à toutes nos Épopées est le principal honneur qu'elles aient pu rendre à la Vierge Marie :on y appelle partout Dieu de ce nom « Li FILS sainte Marie {}) ». Ce mot passe à l'état de formule et de cheville. Et de même que l'expression Dex Vespirital prouve la croyance profonde et populaire de tout le moyen âge à la spiritualité de Dieu, de même ces mots : « Dieu fils de sainte Marie » attestent la croyance non moins profonde et populaire de toute la chrétienté à la virginité, à la maternité, à la dignité incomparable de Marie. Néanmoins il ne faut pas s'attendre à trouver dans nos