‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 73 sur 161 · X. — Du culte et de la prière dans nos Chansons de · texte numérisé non relu

X. — Du culte et de la prière dans nos Chansons de

geste.

DANS toutes les Épopées primitives, les héros parlent longuement ; dans l'Épopée chrétienne ils prient sans cesse. A tout instant, ces soldats, couverts d'un fer pesant, se jettent à genoux tout d'une pièce. Et les voilà qui, avec une dévotion prolixe, réclament les secours de Dieu, de la Vierge et des Saints.

Presque toutes ces prières épiques se ressemblent, depuis la Chanson de Roland jusqu'au Charlemagne de Girard d'Amiens, et c'est surtout dans cette partie de nos poèmes que la formule a triomphé. Dans nos plus anciennes Chansons, les héros se contentent de demander l'aide du bras divin en rappelant à Dieu tous ses anciens miracles en des circonstances analogues, en énumérant toutes les délivrances illustres que Dieu a opérées dans l'Ancien ou dans le Nouveau Testament, toutes les infortunes qu'il a miraculeusement soulagées. « Vrai Père, dit Charlemagne dans la Chanson de Roland : <L défends moi en ce jour,toi qui préservas Jonas et le fis sortir « du corps de la baleine ; qui épargnas le roi de Ninive ; qui, <i dans la fosse aux lions, délivras Daniel d'un merveilleux « tourment ; qui sauvas les trois enfants dans la fournaise « ardente. Que ton amour ne m'abandonne pas, Dieu miséri- « cordieux ; accorde-moi le pouvoir de venger mon neveu « Roland (i). » Cette prière est d'un beau caractère, et presque concise. Mais bientôt on ne la trouva plus assez développée, et alors apparut une nouvelle formule d'une longueur redoutable.Elle consiste dans un résumé complet de toute l'Histoire sainte, résumé que nos héros développent en termes très redondants. Dans le Couronnement Looys, une de ces prières qui peut servir de type, n'a pas moins de quatre-vingtquatorze vers, et le poète la recommande tout particulièrement à ses lecteurs: « Qui la dira le matin à son lever ne sera jamais damné. » Malgré cette recommandation, nous n'osons pas faire subir à nos lecteurs l'audition de cette longue oraison. Nous préférons citer une prière plus courte, et dans laquelle le poète se contente de résumer seulement l'histoire

I, ^o/awrf, V. 3101-3109.

158 l'idée RELIGIEUSE

du Nouveau Testament. Elle abonde d'ailleurs en beautés originales :

Roland mit son cheval au petit pas, jeta les yeux au ciel, et dit : « O toi qui souffris sur la sainte croix, quand tu pardonnas à Longin qui te demanda merci d'un cœur si sincère;

« Tu écoutas celui qui était crucifié à ta droite et qui te disait: Domine, mémento mei quando in regno tuo eris. Et tu tournas les yeux vers lui, et tu le réconfortas, et tu lui dis : « Amen, amen, je te dis que tu seras aujourd'hui dans le vrai Paradis avec moi. »

« Beau sire, avant l'heure de none tu demandas à boire: cela signifiait que tu avais une grande soif de boire la mort pour notre salut.

« Je crois, je crois que tu es ressuscité Dieu et homme tout ensemble, que tu es remonté au ciel au jour de l'Ascension, et qu'après Pâques, tu t'es montré à tes douze apôtres tout tristes,et que tu leur as rendu le courage par ces seules paroles : Vobis pax !

<L Sire, je ne veux pas te faire des questions comme saint Thomas ; mais j'ai la ferme assurance que tu paraîtras au dernier jour dans la vallée de Josaphat. Les bons et les mauvais trembleront de peur, car tu leur montreras tes mains, tes pieds et ton côté percés :

« Et tu diras : Vetiite benedicti aux élus, et tu maudiras les félons à ta gauche. Et ils s'en iront en enfer oîi l'on ne rit jamais.

« Oui, s'il est vrai que je croie à tout cela (comme tu le sais), sois mon bouclier contre ce Satanas...

>i Tu es Dieu, tu peux frapper haut et bas, montre donc ton miracle...

« Mais je ne veux plus te dire qu'un mot en finissant : i. Que ta volonté soit faite (')• *

A la fin de la prière précédente, on aura peut-être remarqué les mots : « S'il est vrai que je croie à tout cela. » Ces mots sont de formule dans presque toutes nos oraisons épiques : elles se terminent presque toutes par ces vers : « Si com c'est voir, sire, et nous le créons », ou par des vers analogues. C'est la transition employée par nos poètes pour passer de leur résumé historique à leur prière proprement dite.Elle est ingénieuse, je le veux bien, mais c'est une formule. Les plus belles prières de nos Chansons, est-il besoin de le dire, sont celles où il y a le moins de formules. Et à cet égard rien n'égale peut-être, dans aucune littérature, les derniers cris de notre Roland agonisant sur ce rocher d'où il contemple l'Espagne en conquérant. On n'a jamais mieux prié.

Les professions de foi ne sont pas dans nos Romans plus

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