I. Entrée de Spagne, mss. fr. de Venise, xxi
DANS l'épopée FRANÇAISE. I 59
rares que les prières. Nos héros chevaleresques savent leur Credo et le récitent volontiers. Il ne sera pas inutile de placer ici sous nos yeux une de ces professions de foi naïves, crédules même, mais qui sont bien faites pour nous donner la mesure exacte de la science théologique de nos trouvères. On verra par là, une fois de plus, que ces poètes n'étaient pas des clercs. Dans la Chanson d' Aspremont le duc Naimes, ce Nestor des poèmes carlovingiens,fait les plus nobles efforts pour convertir à la foi chrétienne Balan, ambassadeur du roi Agolant, et voici en quels termes il lui expose la vraie religion : « Après que Dieu eut donné naissance à ce monde.
— Qu'il eut créé Adam et Eve, — Il leur octroya le séjour du Paradis. — Tout ce qu'il y avait dans ce Paradis, il le leur donna — Et leur défendit de manger d'un seul fruit. — Adam n'y devait pas porter la main, — Mais il n'en sut rien faire et en mangea. — • Soudain tous deux furent chassés du Paradis — Et il leur fallut chercher de quoi soutenir leur vie. — Leur race cependant se multiplia sur la terre, — Mais dans la douleur et le péché. — Ils furent tous noyés dans le déluge;
— Noé seul fut épargné — De qui nous tenons notre origine.
— Quelles que fussent les victimes, les Diables en étaient
joyeux. — Tous les hommes trébuchaient dans l'Enfer. —
Tous, vifs et sains, ils y étaient poussés — Comme les bêtes
qu'on mène au marché. — Mais enfin Dieu eut pitié de son
peuple, — Pour nous sauver, il descendit en terre. — Oui.
ce grand Dieu qui demeure en sa Trinité — S'appauvrit tant
pour notre salut — Qu'il prit chair et humanité — Et naquit
de la Vierge le jour de Noël. — Il a vécu parmi nous trente-deux
ans, — Puis, fut au fleuve baptisé. — Qui sera régénéré par
le saint baptême — Aura son lit tout préparé au Paradis. —
Juifs le prirent, le torturèrent et le percèrent sur la croix.
— Son cœur fut traversé d'un grand glaive acéré. — Aussitôt
après sa mort, son âme descendit tout droit en enfer — Et
en retira tous les saints qu'il y trouva, — Joseph, Jacob,
Abraham et Noé. — Le troisième jour il remonta en Dieu. —
Par sa mort, l'enfer fut violé — Et jamais plus les Diables
n'eurent telle puissance. »
Voilà en réalité toute la science théologique des auteurs
i6o l'idée religieuse
de nos épopées (i) ; ils n'en savaient pas plus long. Comme on le voit, ils s'en tiennent au fait assez banalement et laissent le dogme dans l'ombre : c'est le propre des ignorants et des enfants. Les deux faits sur lesquels ils insistent presque uniquement, c'est le péché d'Adam et la mort de Jésus -Christ. On remarquera aussi la large part qu'occupent les Démons dans ces expositions de notre foi, qui sembleront sans doute trop enfantines.
Les sacrements, la liturgie et le culte ne sont pas, chez nos épiques, l'objet d'une étude plus savante. Les Sacrements de l'ordre, de l'extrême-onction, de la confirmation, ne sont jamais mis en lumière dans nos poèmes. Mais il n'en est pas de même du mariage et du baptême, qui sont le dénoûment le plus ordinaire de nos Chansons.
Presque toujours encore, le baptême est donné par immersion (2). Dans le Roland, il est très nettement question du baptistère comme d'un édifice encore distinct : M einent païen entres qu'à /' baptisterie (3). Quand les païens sont baptisés, on leur laisse quelquefois leurs anciens noms. Ainsi dans Gui de Bourgogne : « Iluc sont bautisié, d'eve rengeneré; — Mais lor nom ne lor sont changié ne remué (4). » Néanmoins de nouveaux noms sont presque toujours donnés aux nouveaux chrétiens. C'est ce qui a lieu pour Orable, qui reçoit le nom de Guibourc : « A nostre loy la fait Guibourc clamer. » La présence des parrains et des marraines est signalée dans plus d'un poème (s). Chaque baptisé peut en avoir plusieurs (6). Pourquoi faut-il ajouter qu'une horrible cruauté signale dans tous nos poèmes l'administration de ce sacrement ? On tue implacablement tous les païens qui ne veulent pas se faire chrétiens.Cette doctrine féroce du baptême et de la conversion par force apparaît déjà dans la Chanson de Roland : € S'or i ad cel qui Carie contralie, — Il le fait pendre o ardeir ou occire. » Nous reviendrons sur cette question afin de l'éclaircir