‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 80 sur 161 · Bibl. Nat. fr. 860, ^69, v · texte numérisé non relu

Bibl. Nat. fr. 860, ^69, v

DANS l'Épopée française. 167

lire une page toute chrétienne, toute chaude de cette passion désintéressée pour la Vérité : quelques vers plus loin, éclatera tout à coup je ne sais quelle haine farouche contre le pape et tous les clercs. D'où vient cette contradiction ? Ah ! c'est que le pape, les clercs et les moines possédaient de l'argent dans leurs coffres et des terres au soleil ; c'est que les rois et les barons regardaient ces trésors avec de grands yeux pleins de convoitise ; c'est enfin que les trouvères favorisaient volontiers les entreprises ou, tout au moins, les théories des rois et des barons. Nous allons voir tour à tour se produire cette haine et cet amour des chevaliers à l'égard du pape, des clercs et des moines. Nous allons surprendre nos poètes en flagrant délit de contradiction.

Nos chansons de geste (on l'a déjà vu plus d'une fois) sont profondément populaires et reflètent exactement les croyances du peuple à leur époque. Or, s'il est toujours possible de connaître, à tel moment donné, les idées de la classe lettrée dans tel ou tel pays, il est plus malaisé de pénétrer la pensée des petites gens qui n'écrivent pas et dont les écrivains ne daignent point parler. Nos Épopées répondent à ce problème. Les mots le plus souvent employés dans leurs vers et même passés à l'état de chevilles : « Dex l'espirital, » et i Diex fils sainte Marie, » nous ont déjà montré combien était profonde, dans la société d'alors, la croyance à l'unité d'un Dieu tout esprit et à la divinité de Jésus. Un autre mot, « l'Apostole, » perpétuellement employé pour désigner le Pape, nous montre assez à quelle hauteur le peuple des douzième et treizième siècles plaçait la dignité pontificale. Les théologiens qui ont le mieux, le plus convenablement parlé du successeur de saint Pierre, qui ont attribué légitimement l'Infaillibilité doctrinale à ses lèvres sacrées, ces théologiens n'ont guère trouvé d'expression plus louangeuse pour désigner le Siège romain, que celle-ci : « Apex apostolicus, le Sommet apostolique. » Par un seul mot bien simple, le peuple du moyen âge et ses poètes ont exprimé cette idée : ils ont appelé le pape « l'Apostolique», c'est-à-dire l'apôtre par excellence, l'apôtre suprême. Nous regrettons de n'avoir plus ce mot : il eût mieux conservé, à travers les temps modernes, l'idée qu'il traduit si exactement. On n'aurait peut-être pas

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osé contre l'Apostole ce qu'on a osé contre le Pape. En tous cas, les coupables eussent mieux senti l'énormité de leur rébellion et de leur crime.

Cette grande idée du Pape domine tout dans nos poèmes. « L'Apostole > y est placé très haut, au sommet de la hiérarchie ecclésiastique, et les évêques sont, par rapport à lui, loiigo proximi intervallo. Cela étant admis, il ne faut pas s'imaginer que le moyen âge français n'ait eu pour le Suppléant de Jésus-Christ que des hommages et des vénérations Les siècles qui se rendirent coupables des fableaux et du Roman de Renart ne pouvaient pas toujours restera genoux. Quelque scepticisme tourmentait quelques poètes. Cet esprit presque voltairien gagna les rangs de nos épiques eux-même-, d'où plus «souvent encore il fut chassé. Et voilà comment il y a, dans nos Chansons de geste, deux façons fort différentes de considérer le Pape.

Nos trouvères, d'un côté, ont vu dans le Pape tout ce qu'ils voyaient dans saint Pierre et se sont plu notamment à signaler les crimes dont l'absolution était réservée à l'Apostole. Les héros de nos romans font les plus pénibles voyages pour aller à Rome se confesser au Pape de tous leurs péchés. Ameline dit à Girart du Fraite, dans Asprevtont : « A votre « place, je vengerais Dieu de mon mieux ; puis, je reviendrais « par Saint-Pierre de Rome et serais entièrement absous de « tous mes péchés (i). » Nos poètes populaires n'avaient pas été moins vivement frappés de l'esprit de pacification qui a toujours animé les Souverains Pontifes: les ambassadeurs des papes se sont souvent nommés paciaires, et non sans raison. Ce grand caractère des successeurs de Pierre leur est conservé dans le beau poème provençal de Girart de Roussillon. « Petits et grands, s'écrie le Pape à la fin de ce roman, écoulez- « moi. C'est moi qui suis le vrai pasteur de toute la sainte « Église. Eh bien ! je vous somme de sortir de la guerre et « de la haine, et de vous tourner en paix et en douceur. » 11 leur donne pour pénitence la paix. Les bras se lèvent, l'accord se conclut (^j. Cet amour de la paix n'empêche pas d'ailleurs les Souverains Pontifes de montrer, d'un doigt énergique, les

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