Jbtd., V
174 l'idée religieuse
mieux mourir en combattant. — C'est chose sûre : nous allons mourir. — Passé ce jour, nous ne serons plus vivants ; — mais d'une chose je vous suis bien garant, — c'est que le saint Paradis est à vous, — et vous y serez assis auprès des Saints (i). » Pour rendre le courage à tous les Français qui fléchissent sous le nombre, il parcourt alors tout le champ de bataille : « Tel tonsuré jamais ne chanta messe (^). » Ces derniers mots sont vrais : « Il n'y a jamais eu de prêtre comme Turpin. » Heureusement !
Et cependant, rien, dans aucune langue, n'égale peut-être le récit de ses derniers moments. Lorsque tous les pairs sont morts à l'exception de Roland, celui-ci, qui a les yeux pleins de nuit, va chercher, sur le champ de bataille abandonné, les corps de tous ses compagnons. Roland les trouve, se charge à plusieurs reprises de ces précieux fardeaux, et dépose les corps â la rangette devant l'Archevêque expirant, afin que le représentant de Dieu leur donne de sa main défaillante une dernière bénédiction. Turpin prononce en quelques mots leur oraison funèbre. Quant à ses dernières paroles, elles sont belles, mais trop humaines : « Ma propre mort me rend trop angoisseux ; plus ne verrai le puissant Empereur (3). » Et il meurt ; et le poète lui fait sa propre oraison, qui est héroïque autant que brève : « Turpin est mort, Turpin le soldat de Charlemagne, lequel en tout temps, par grands exploits et par très beaux sermons, a été notre champion contre les païens (4) ! »
Tel est, uniquement d'après la Chanson de Roland^ le portrait de Turpin. Dans plusieurs autres poèmes il apparaît le même, souvent moins grand. Au ^é}a\x\.à! Aspreviont, le poète l'oppose à l'abbé Fromer, qui représente le clergé pacifique et thésauriseur, tandis que Turpin représente le clergé batailleur et dépensier. L'archevêque plaisante l'abbé qui n'ose pas lire le défi d'Agolant : « Alez, danz abes, vos matines chanter ; miels liriés la vie saint Omer (5), » Le pauvre Fromer n'a pas des idées beaucoup plus généreuses sur le rôle du clergé dans la société chrétienne: « Il est mauvais pour un prince de faire