XIII. — Erreurs et superstitions
« T 'HOMME est de glace aux vérités, il est de feu pour le
J y mensonge » ; cette pensée, hélas ! n'est que trop juste.
Ce n'est pas seulement depuis la Renaissance que l'on a vu les hommes, tout inondés, tout enveloppés de lumière par l'Église, se tourner avec amour vers les ténèbres païennes. Au milieu même des siècles du moyen âge, ces mêmes hommes, plus profondément, plus entièrement illuminés par la Vérité, se sont plus d'une fois ennuyés dans cette lumière et ont soupiré vers la nuit. Les Hébreux regrettaient les oignons d'Egypte : les chrétiens ont regretté les idoles grecques et romaines. Nos Épopées ne portent que trop visiblement la trace de ces regrets, et l'on y trouve les vestiges désolants des grands paganismes qui tour à tour ont régné sur le sol de la France. Ce sont ces tristes restes que nous allons essayer de constater dans nos poèmes. « Influence du paganisme romain, influence des erreurs celtiques, influence des légendes apocryplies d'origine chrétienne, >> telles seront les trois parties de cette nécessaire et rapide démonstration...
I. Dans le cycle de la Croisade, qui est le plus historique de nos cycles épiques, les prêtres tiennent une meilleure place. Dans la C/tanson de Jérusalem, notamment, ils sont l'objet d'un respect qui ne se dément jamais. Au moment où va se donner le grand assaut de Jérusalem, on forme onze échelles ou corps d'armée. La neuvième se compose uniquement de prêtres.
Tôt celé compaignie fu de blans dras vestie :
Chascuns a crois vermeille ens el pis atachie
Et devant en sa robe une espane croisie.
Tôt furent desarmé, n'ont haubert ne quirie.
A chascun a li vesques une oublie baillie :
Ch'est li corps Dameldeu que prestres sacrifie.
[Chanson de Jérusalem. Bibl. Nat. , fr. 1621, i° 171.)
DANS l'Épopée française. 179
Le pat^anisme romain a été plus profondément vaincu parmi nous que le paganisme celtique. C'est que l'Eglise a dû faire et a fait pour triompher de Jupiter une plus grande dépense de sang et de martyrs que pour abolir le druidisme. Néanmoins, il est encore demeuré parmi nous bien des vestiges évidents de la vieille mythologie gréco-romaine. Si l'on voulait creuser toutes les superstitions du moyen âge, on s'apercevrait aisément que la plupart remontent à quelque erreur de l'antiquité.
Dans le poème qui a pour titre : La bataille Loquifer, nous pouvons lire une description assez longue de l'île d'Avalon. L'île d'Avalon ressemble aux Champs-Elysées des Romains, beaucoup plus qu'aux lieux enchantés des légendes celtiques. Les portes du palais sont en ivoire, le palais tout entier est en ébène, les pierres de la ville ont la vertu de guérir tous les maux du corps (')... Et quand Rainoart veut énergiquement s'enfuir de cette île où il a rencontré Artus,Gauvain,Perceval et Roland, qui s'oppose à cette fuite ? qui vient se mettre en travers ? Ce sont les Sirènes, dont l'origine mythique n'est pas douteuse. Les Bestiaires^ d'ailleurs, en disent plus long que nos romans sur ces sirènes qui, passées à l'état de symbole chrétien, figurent sur plus d'un chapiteau de nos églises romanes.
C'est dans ces Bestiaires que l'on trouvera peut-être le plus d'erreurs provenant de l'antiquité païenne. Nos pères, sans doute, la connaissaient mal, mais plusieurs épisodes en étaient parvenus jusqu'à eux. La guerre de Troie était de ce nombre. Le jugement de Paris est brodé sur la voile du vaisseau qui conduit le messager de Guillaume d'Orange (-). Les allusions de ce genre abondent dans la Prise de Pampehine,cç\\x\ de tous nos poèmes dont l'auteur connaissait le mieux l'antiquité classique. Nous ne voulons pas approfondir ici la très délicate question de savoir si l'interprétation des songes, si l'oneiromancie nous est venue directement des païens ou des Juifs : cependant nous avons quelques raisons pour croire que cette pratique est d'origine directement romaine. C'est au paganisme latin qu'il faudrait, en ce cas, rapporter tous nos