CHAPITRE I
La littérature expression de la société.
La littérature est-elle l'expression de la société? — Oui, à la prendre dans son ensemble; mais elle n'en est pas exactement Ja description. — L'expression de la société, c'est surtout le jugement qu'elle-même porte sur sa littérature. — Quelques exemples d'écart entre une société et sa littérature apparente : celle-ci semble parfois le contraire, ou le complément, de celle-là. — Les formes littéraires i»bnt plutôt révélatrices des goûts des sociétés que de leurs façons d'être.
Telle qu'elle se présente à nous, dans le détail de ses manifestations diverses, la littérature estelle, selon une formule célèbre, Vexpression de la société? L'ensemble des œuvres d'une époque, avec ce qu'il peut y avoir d'exceptionnel dans les plus hautes et de routinier dans les plus médiocres, avec la part de rêve qui palpite ici et la portion de mercantilisme qui, là, s'affiche et s'étale, offre-t-il un
témoignage direct, et comme la déposition fidèle des goûts, des tendances, des mœurs de cette époque ? — Oui et non ; car il faut s'entendre sur Jes sens légitimes d'une proposition qui a déjà sa longue histoire.
Bonald semble avoir été, en France, le premier à remployer : «... A observer depuis Homère jusqu'à nos jours, disait-il dans sa Législation primitive^ les progrès de la littérature, qu'on peut regarder comme l'expression de la société, on la voit passer graduellement du genre familier ^ naïf, et en quelque sorte domestique, au genre d'un naturel plus noble, et qu'on peut appeler public »... (l^^part., liv. I, ch. viii, § 9). Et un article de 1806, qui traitait Du style et de la littérature^ rattachait cette sociologie intellectuelle à un aphorisme fameux concernant l'individu pensant : a Le style est l'homme même », a dit Buffon, et l'on a dit après lui : « La littérature est l'expression de la société ».
Il s'agissait pour Bonald, et il s'agit, peu après, pour les théoriciens du premier Romantisme qui jouèrent habilement de cette brève et saisissante formule, de faire pièce à la littérature non chrétienne, et souvent antichrétienne, que la France avait pratiquée à partir de la Renaissance. Voilà, observait-on, un pays catholique dans sa majorité qui s'était trouvé dépossédé, par une méprise de deux siècles et demi, de sa littérature normale; et puisque « la littérature est l'expression de la société », rien n'était plus urgent que de restituer, dans une contrée alors travaillée par toutes les restaurations, le genre même de belles-lettres qui s'adapterait à
ses traditions profondes, à sa foi dominante et à la continuité de sa vie spirituelle.
A quoi, dans le même temps, les critiques héritiers du xviu* siècle opposaient d'ailleurs un sens inverse de la même formule. Si la littérature est l'expression de la société, en effet, c'était bien la société française depuis la Renaissance qui se retrouvait dans une littérature volontiers grécisante, latinisante, psychologique, peu religieuse, — académique surtout, salonnière et courtoise, — indifférente aux mouvements intenses de l'àme individuelle et aux intuitions du « sens propre », dédaigneuse des humbles survivances du folklore local et chrétien, et toujours disposée à prononcer la séparation entre l'art et la religion. La littérature française de Ronsard à Voltaire et de Roileau à La Harpe était bien à sa manière 1' « expression » d'une société policée, fermée, faisant de la représentation littéraire de l'homme social un divertissement de choix. Et ainsi les novateurs néo-chrétiens de 1820 voyaient souvent leur axiome se retourner contre eux : de fait, le mot lapidaire de Bonald, arme dirigée contre le xv!!!*" siècle, n'a servi que pendant une dizaine d'années à justifier des œuvres conformes au programme traditionaliste de la contre-révolution.
Mais n'est-ce pas, en des termes à peine différents, la même idée qui domina d'autres tentatives iiiteliectuelles et qui servit de premier principe à d'autres systèmes? La grande rénovation que l'Allemairne de 1770 dut à Hamann et à Ilerder s'autorisa d'une profession de foi analogue : mais il y avait ici, tout ensemble, le désir d'opposer, à la triom-
phante hégémonie du goût français outre-Rhin, la revendication de peuples qui avaient le droit de laisser agir leur génie propre, — et l'intuition quasi mystique des merveilleux organismes où s'unissent d'un lien nécessaire, en des blocs cohérents pour l'intellect, le sol, le climat, l'habitat, l'être humain, ses dieux et ses muses. Tout se tient dans une rigoureuse dépendance : le drame shakespearien, ce sera pour Herder, à l'heure où l'expression dramatique est atteinte par le peuple anglais, le résultat même de tous ses éléments constitutifs, « histoire, milieu intellectuel, coutumes, croyances, langue, préjugés nationaux, traditions, divertissements qui pourront fort bien être des jeux de carnaval ou des facéties de marionnettes... »
L'histoire, dès lors, est une « géographie qui marche »; et la littérature, que serait-elle? Quelque chose comme une démographie qui parle ou qui rêve. Races, nations, tribus, manifestent dans leur littérature populaire et dans celle qui, ensuite, sait garder le contact avec cette dernière, une image fidèle de leur âme profonde, de l'insaisissable psi/cïip que les groupes comme les individus laissent si malaisément surprendre. «Les institutions, dira Emerson, sont les ombres allongées des hommes, et les littératures l'expression personnelle des nationalités ».
Taine à son tour retrouvera, devant les beaux mécanismes logiques ayant une œuvre d'art à leur point apparent, une ferveur explicative aiguisée d'émotion panthéiste. Des groupes si parfaits agglomèrent pour lui, selon d'irrésistibles affinités, les attributs les plus divers de la matière et de l'esprit !
De la race et du milieu à Tœuvre d'art, de si dociles intermédiaires jalonnent le chemin, allant du centré à la périphérie, de Tâme du monde au libre jeu d'un artiste, du suhstratum ethnique à ses lointaines manifestations I L'analyse de l'historien, par conséquent, fera la route en sens inverse, et saura retrouver un état défini de civilisation derrière un ensemble esthétique ; de larges synthèses mettront, à Taboutissement des prémisses physiques ou sociales de la vie, le tableau, l'épopée, le drame, la statue, qui semblent en sortir presque automatiquement. « L^'>,état des mœurs et de Tesprit est le même pour le public et pour les artistes; ils ne sont pas des hommes isolés. C'est leur voix seule que nous entendons en ce moment à travers la dislance des siècles; mais au-dessous de cette voix éclatante qui vient en vibrant jusqu'à nous, nous démêlons un murmure et comme un vaste bourdonnement sourd, la grande voix infinie et multiple du peuple qui chantait à l'unisson autour d'eux... L'état général de l'esprit et des mœurs du temps auquel ils appartenaient, là se trouve l'explication dernière, là réside la cause primitive qui détermine le reste ».
Déjà, chez Taine, la littérature aboutissait, en somme, à être un peu plus que Vexpression de la société, c'est-à-dire l'implicite aveu des dispositions d'un groupe déterminé — directions ou tendances autant que réalités actuelles. Elle en devenait, si l'on peut dire, la description^ c'est-à-dire une façon
de calque heureux qui faisait coïncider sur tous les points les traits d'une époque dans la vie réelle et dans Tart. La société du siècle de Louis XIV, telle quelle, se retrouvait dans les Fables de La Fontaine : non pas ses goûts et sa morale seulement, mais ses conditions elles-mêmes et ses singularités. La Restauration et la Monarchie de Juillet avaient en Balzac mieux qu'un témoin disposé à voir à sa façon le monde des salons et celui du bagne : un greffier parafant son rapport sur des faits qu'il a relatés d'une plume professionnelle.
Or, de plus en plus, par un postulat trop commode, on a prétendu identifier la production romanesque et théâtrale d'un pays à son état social. Sans doute le réalisme proclamé de la plupart des littératures modernes, le goût du document et de la « tranche de vie », encourageait-il celte démarche, ordinaire aujourd'hui, des esprits. Le livre « vécu » ne pouvait guère manquer de trouver des lecteurs enclins à juger, d'après lui, des milieux déterminés. On a pu écrire tout un gros volume sur la Société française sous la troisième République, d'après les romanciers contemporains : ses auteurs attribuaient une valeur directe d'histoire, et presque de statistique, aux diverses « fresques sociales » où l'enfant, la jeune fille, Tofficier, le juge, le financier, le noble, l'agitateur politique, avaient leur attitude et leur psychologie fixées assurément par le roman, mais déterminées par la réalité même. « Du jour où l'on a su que les romanciers, au lieu d'inventer, reproduisaient ce qu'ils avaient observé, la critique n'eut plus à approuver ni à condamner Vimagination et les con-
ceptions des auteurs, mais à se prononcer sur Texactitude, la vérité des personnages... La littérature acquit dans Tesprit contemporain une valeur d'histoire et de science. El l'on peut donc d'après elle dessiner la monographie d'un personnage social, comme d'après les diverses contributions de la science on a pu constituer la monographie d'un animal ou d'une plante, VEcrevisse ou le Sapin. »
Qui ne voit le danger de telles conclusions? Surtout aux heures où la rivalité nationale, la lutte des classes ou l'ardeur d'apostolat sont secrètement en tiers dans nos jugements, il y aurait un singulier et périlleux sophisme à chercher ainsi, dans une littérature donnée, la description d^une société et à ne point soumettre à des observations distinctes les livres et les mœurs.
Pour ne l'avoir pas fait, bien des juges ont prononcé de folles sentences ; pour y avoir encouragé des sociologues superficiels, bien des écrivains ont , encouru de vifs reproches. On sait que le roman à , couverture jaune ou illustrée, que le drame des Variétés ou du Vaudeville ont été souvent invoqués, par des observateurs malveillants, comme la preuve documentaire de la décrépitude sociale de la France, la morale de la veulerie et du bas instinct leur paraissant exactement, dans telle pièce du boulevard, le reflet ou le calque d'un état général; ou bien le roman « expérimental » de Zola naturaliste, « histoire d'une famille sous le Second Empire », leur semblant offrir l'exact tableau de la France agri-r cole de 1887, du monde des mineurs en 1885, de la bourgeoisie parisienne de 1882. Comme si le roman
des cabinets de lecture anglais de 1865, même contrôlé par une poésie de keepsake et quelques chefsd'œuvre de Tennyson, avait donné l'état réel de la société industrielle de l'Angleterre, enfiévrée et anémiée par le surmenage usinier et les dures conditions de la vie ouvrière ! Comme si l'Allemagne de 1890, déjà traversée par des courants économiques et sociaux dont l'avenir allait manifester l'exorbitante vitalité, se révélait dans les récits et les pièces des écrivains du moment, survivants attristés d'une période antérieure ou nouveaux talents séduits par les exagérations pathologiques du jeune naturalisme !
Plus ingénue encore serait une interprétation hâtive des détails matériels agencés par l'œuvre littéraire. L'opulence et l'inaction où se meuvent tant de héros de romans sont indispensables au libre développement d'une passion ou d'un caractère, à la parfaite indépendance d'une crise psychologique, sans qu'il faille conclure, de leur fréquence^ à une richesse oisive infiniment généralisée. Les ingénieurs de Dumas fils, on l'a observée, gagnaient tout de suite 30.000 francs par an ; les héros de " Feuillet, « gentilhomme pauvre » à part, vivaient' dans la plus large aisance. Aujourd'hui, la majorité des personnages de M. Paul Bourget ont plus", de 40.000 livres de rente et se plaisent à circuler dans des 60-chevaux somptueuses. C'est qu'il est bon, pour la démonstration d'une thèse ou la conduite d'un imbroglio sentimental, d'affranchir quelques personnages de la contrainte des circonstances matérielles et des exigences de la res angusta domus ;
c'est, ce que faisaient d'autres époques littéraires en recourant à la mythologie ou à l'histoire imprécise. Mais on commettrait, à voir dans de Jtels éléments littéraires le fond d'une statistique généralisée, une imprudence singulière — celle qu'aurait commise un observateur de 1680 en jugeant la France peuplée de héros et de demi-dieux, celle qu'on a pu attribuer à ce candide étranger qui, traversant la France en achetant dans les gares les derniers romans parus, s'émerveillait de l'opulence générale, accusée par l'aisance de tous les budgets domestiques, les grandes habitudes de luxe des jeunes premiers, les quartiers uniquement aristocratiques où habitaient, à Paris, les gens à qui il pouvait arriver quelque chose...
C'est là, évidemment, mener à l'absurde l'étroite application de la formule « la littérature est l'expression de la société ». Or, à examiner de près la nature de ces rapports et de ces interdépendances, plus d'un observateur au contraire avait constaté de singuliers désaccords, accusés par l'histoire, entre le milieu social et l'ensemble des œuvres qui en émanent.
Ne pourrait-on pas dire, en effet, tout aussi justement, que la littérature est complémentaire et « compensatrice » de la société, et que Teffort des artistes, auquel répond l'adhésion des contemporains et des nationaux, vise souvent à doter un groupe donné de ce que la vie réelle lui refuse? Les siècles impé-
tueux peuvent avoir une littérature modeste qui compense leur fougue par des timidités. Des nationalités privées d'indépendance retrouvent avec joie, dans le roman historique, les faits des aïeux et la gloire du passé; mais il serait imprudent de chercher, dans les livres de Walter Scott et de Sienkiewicz, l'indice direct d'un mouvement séparatiste de l'Ecosse en 1810, de la Pologne en 1900. La littérature romantique n'a jamais trouvé en France, autant qu'entre 1830 et 1840, ses formes excessives et outrées : le roman, le théâtre, la poésie ont accueilli alors, à côté de beautés avérées, mille extravagances et les dévergondages les plus notoires. « Si les lettres étaient l'expression de la société, écrivait Salvandy en 1836, il faudrait désespérer de la France. » Cependant la royauté bourgeoise, le régime du roi-citoyen, l'ère des gardes nationales n'ont rien eu, dans l'orientation générale de la société, le développement de la vie économique ou l'allure moyenne des classes possédantes, que de rassis, de prudent et de sage. Faut-il croire que l'étroitesse des censitaires, le philislinisme des rentiers trouvaient leur contrepartie nécessaire dans les tirades d'Antony, dans le lyrisme de Marie Tudor, dans les gamineries de Mardoche ou les étrangetés de Pétrus Borel le Lycanthrope ou de Philothée O'Neddy ?
Même le ton moyen d'une littérature ne correspond pas toujours aux dispositions de la société qui, pourtant, la produit, la suscite et l'accueille. <v Les peuples du Midi, qui sentent si vivement l'amour, aiment le genre de Marini : la recherche dans l'ex-
pression de ce sentiment dont ils sont les meilleurs juges >) : Stendhal, de qui les livres sont surtout les chapitres mal cohérents d'une vaste enquête de psychologie comparée, s'irrite de celte discordance. Est-il possible que les plus spontanés des amoureux et des amants européens aient pour interprèles les subtils concettistes du xvi® siècle, et, deux siècles durant, de laborieux et vains faiseurs de livrets d'opéra ou de petits abbés ciseleurs de sonnets? Non sans ingéniosité, l'auteur de la Chartreuse explique cette antinomie par une tendance qui est le contraire de l'instinct spontané : les Italiens, ces maîtres en fait d'amour, vont chercher, dans un raffinement verbal inattendu, une volupté d'esprit que ne leur eût pas donnée l'expression directe, trop naturelle et aisée pour eux. La franchise de l'émotion « manque pour eux de cet ingrédient du plaisir qui vient du sentiment de la difficulté vaincue.., ils l'ont cherché en donnant une finesse exagérée à la peinture de l'amour, oubliant que dans le genre dramatique par excellence l'homme passionné n'a pas le temps d'avoir de l'esprit ».
C'est à ce titre que la littérature est souvent l'inverse de la société, et que des groupes entiers manifestent entre leur tempérament et leur idéal une antinomie comme on en a observé pour les individus. « L'idéal d'un artiste, remarquait Sully Prudhomme, est déterminé par son tempérament, sans y être pour cela toujours conforme ; l'idéal peut être, <;n eiîet, déterminé par contraste avec le tempéniment. On peut le constater chez beaucoup d'artistes dont les œuvres semblent contredire le
tempérament, tandis qu'en réalité le contraste même des œuvres avec celui-ci l'atteste et l'accuse. C'est ainsi qu'on voit souvent les faibles sympathiser vivement avec la force et s'essayer à l'exprimer par une sorte de jalouse admiration pour ce qui leur fait défaut. Les forts, de leur côté, se complaisent souvent dans l'expression de la tendresse par la grâce... L'idéal d'un artiste peut donc, bien que déterminié par ^on tempérament, exprimer, non ce qu'il est, mais ce qui lui manque, et ainsi le traduire par opposition ».
11 en est tout à fait de même, bien souvent, pour^ les groupes sociaux. L'absurde en art pourra enchanter des esprits rationnels; des natures énergiques apprécieront la sentimentalité ; des êtres étiolés acclameront une littérature de surhommes.' Le xv!!!*" siècle anglais, si renommé sur le continent pour son inébranlable bon sens, son déisme commodément ajusté sur l'entendement humain et son appréciation de tous les conforts, a inventé le roman woïV, ou frénétique, ou terrifiant, avec ses tours du Nord, ses apparitions, ses voix inexpliquées. Il serait plus logique de faire surgir ces horritiques imaginations — comme on l'a tenté — de quelque France d'entre 93 et 97, familière avec les manoirs en ruines et les couvents violés, le mystère des enlèvements et le drame rapide des jugements révolutionnaires. Mais non, c'est bien dans la Grande-Bretagne peuplée de « philosophes » que prend naissance et se développe la littérature des Châteaux (VOtrante et des Pénitents noirs. Aussi II. Walpole, initiateur du genre, croyait-il devoir expliquer sa genèse et
^ v/>^'i<^ pre.Tw^re. dob par en a^aL?âeniect da ir^rilOffiu^A lAiîi f^f-.ï.r d^rè Anzt^Ls- mais ^ar une 4';iirjT0i*.jre io.iif: bhUniLi ;ue a l'é^ari d'Aristote. d^ ^a do^:lfr car/ale et d^ p-^rte-féruie^ qui. ail] e ors, ieuHA^jit (tu bride les ima:^ nations iittéraires.
\J h\t\ff»h\i\hu entre la littérature et la50«:iété apparaît ^iKfiïUA qu'on ce*?îe de s'en tenir, p«3ur une époque donnée, au classement simpliricateur opéré par la po^itérité. Les historiens diraient-ils encore que la î-ociété du xvi/ siècle se laisse roir au plus juhte dans le* livres qui sont aujourd'hui des chefsiV(H\ï\rH classés — alors qu'ils savent quelle résistance rencontra, du point de vue esthétique lui-mènie, le groupe des écrivains de 106<)? « Ce n'est pas du tout, observai t rléj/i Brunetière, ce fincre de Scarron qui fîKt en lutte avec Tesprit de son temps, c'est Molière, et ce n'est pas du tout Racine qui est le favori du beau monde, c'est le tendre Quinault ». Admettronsnous, de même, que les écrivains allemands dont Weifnar était le siéjour vers 1800, Goethe, Schiller, llenler, VVicland, représentent au plus juste l'état d(î l'esprit germanique à cette date, si nous les trouvons en lutte ouverte ou sournoise avec mille concurnMils, aujourd'hui obscurs, alors célébrés par une opinion moyenne éi)erdue de religiosité crédule ou va^'uo, (l(! s(Misibl(îrie et d'émotions troubles? Faut-il (;roire à cet é^^ard, avec Joubert, qu' « il n'y a pas un s(îul siècle littéraire dont le goût dominant ne fui malade, et (|ue le succès des auteurs excellents (umsisie à rendre agréables à des goûts malades des ouvraj^^es sains? » Les u ouvrages sains » ont de plus fortes cliances d'arriver jusqu'à nous : gardons-
nous de supposer qu'ils ont seuls surgi, en leur temps, au détriment de la nourriture exigée par des « goûts malades ».
En tout cas, rien de plus imprudent que Tinférence trop commode qui remonte, sans autre forme de procès, d'un ensemble de chefs-d'œuvre à une société humaine dont il est manifestement issu, dont il n'est pas prouvé a priori qu'il reflète le portrait authentique, dont il peut aussi bien offrir une image réfractée, agrandie ou réduite.
C'est ainsi que la formule de Bonald veut être corrigée par elle-même, et que si la littérature est l'expression de la société, c'est, au plus juste, entre toute la littérature et toute la société que peut se trouver ce rapport.
Toute la littérature : c'est-à-dire que le pire sophisme, en la matière, serait d'isoler de leurs alentours une poignée d'œuvres qui nous offrent encore du plaisir, et de prétendre reconstituer les mœurs et les goûts d'une collectivité d'après les jugements que nous-mêmes portons sur des ouvrages que nationaux ou contemporains eussent interprétés peut-être d'autre façon. « Nous connaissons les mœurs d'une époque beaucoup moins par les œuvres mêmes que par les jugements que les contemporains ont portés sur ces œuvres. » (J. Lemaître.) Les aveux par lesquels une époque se reconnaît ou se nie dans sa propre production dramatique ou romanesque, l'ampleur du succès ou la ténacité des
194 LA LITTÊBAICRE
résistances, les surviyances exsangues à côté des innoTations prématurées, les banalités courantes en face des originalités solitaires, tout cela veut être rapporté à son plan, repéré et évalué- Le jugement sur la littérature est V expression de la société. Mettre chaque témoignage en sa place, les timidités à côté des initiatives, les impatiences des jeunes à côté des quiétudes des arrivés: à ce titre seul, Thistorien de la civilisation pourra faire état de ces documents offerts par la lettre imprimée , — et que ne donnerait-on pas, souvent, pour y joindre, en correctif ou en complément, la littérature verbale et ses manifestations passagères ?
Toute la société : c'est-à-dire que le danger est grand de ne pas tenir compte de groupes entiers qui paraissent, à un moment donné, dénués de porteparoles littéraires, et qui forment pourtant un élément important d'une nation. Nous nous rendons aujourd'hui à Tévidence : le « siècle de Louis XIV», avec ses libertins et ses irréguliers, ses romancières et ses nouvellistes, comportait infiniment plus de variétés d'esprit que n'en ferait supposer un manuel borné à l'énumération des grands noms de l'école de 1660 ; et derrière ces indépendants, des fractions nombreuses du public français se complaisaient dans des 'dilections de pensée et de forme qui n'étaient pas toutes déterminées par le code de Boileau. Mais qui saura, dans tous les cas, retrouver une « société », ou un fragment de société, demeurés à peu près sans voix durant une période déterminée ? Des statistiques parallèles, opérant séparément sur les couches sociales et sur les œuvres
littéraires, pourraient seules, parfois, aider à déterminer ce genre de particularités. Ailleurs, Tapparition d*œuvres émergeant, dirait-on, hors d'un public insoupçonné, perniet de conclure à la préexistence de spectateurs ou de lecteurs que rien d'apparent ne révélait jusque-là. Qui étudiera, par exemple, la persistance des traditions religieuses dans une partie du public du xviii^ siècle, clergé de campagne, lecteurs de Rousseau, bourgeoises attachées à une croyance de famille, esprits désabusés de la raison et revenant à la foi du charbonnier?
Quelques exemples encore. On peut admettre, pour une période récente, que toute une partie de la société française contemporaine est restée assez longtemps sans « expression » dans la littérature, et n'apparaîtrait guère aux yeux de qui chercherait en celle-ci la complète évocation de tous les éléments sociaux de la France. Ce n'est point, comme on pourrait le croire, les classes ouvrière et paysanne : si l'on admet que la littérature des almanachs, le journal à un sou et les publications par livraisons, outre quelques beaux Hvres qui les décrivent, aideraient à documenter leurs tendances dominantes, elles ont eu leur équivalent assez exact dans les lettres contemporaines françaises. Mais il y a, en France, un très grand nombre de « ruraux » appartenant à la bourgeoisie et à la petite noblesse, vivant sur le sol et s'en écartant assez peu, se dislin- -^uant des campagnards dont ils ne laissent pas de partager un peu l'existence, ayant des goûts et des usages déterminés par des soucis fort différents de ceux qui animent les citadins, dignes d'avoir en tout
cas d'autres indices que la Maison rustique où les feuilletons sur la Vie à la campagne publiés par certains journaux. Or, il est visible que ni le roman . parisien ou la pièce boulevardière, ni la « tranche de vie >» du réalisme ou Tart hermétique des symbolistes n'ont rien laissé transparaître d'une telle persistance dans le pays; et si elle était discernable dans certains récits de Maupassant ou dans des pièces comme les Fossiles de F. de Curel, il a fallu cependant la production des toutes dernières années, de V Enfant à la balustrade k Monsieur des Lourdines, de Poil-de-Carotte à la Maîtresse servante pour affirmer l'existence de celte France terrienne que ne représentait ni la production « parisienne », ni la paysannerie régionale, curieuse avant tout de couleur locale et faisant du provincialisme de bibelot et d'étagère.
Ne pourrait-on pas dire, de même, que l'effort maritime de l'Allemagne d'aujourd'hui, avec l'aisance dans l'expatriement et l'esprit d'aventure dont témoigne sa récente expansion, a beaucoup tardé à trouver son expression littéraire? Tandis que l'Angleterre avait depuis longtemps, comme il sied, sa littérature exotique et coloniale, un élément social authentique ne manifestait guère son existence dans les lettres germaniques, semble-t-il, que sous forme d'épisodes isolés d'un roman, de comparses éventuels d'un drame : un voyageur sans préjugés censurant les survivances étriquées de la morale domestique, un oncle d'Amérique libérant de leurs soucis pécuniaires ceux qu'il avait laissés... Des récils de voyages au long cours, des traductions de l'anglais
OU deraméricain, Stevenson, Bret Harte ou Kipling, suffirent longtemps, sans doute, avant des tentatives plus poussées qui sont d'hier, à alimenter et à représenter les curiosités d'un public resté sans voix indigène : c'était l'heure où la Heimatkunst^ le retour attendri de l'art à la petite patrie, triomphait dans la littérature. A moins qu'ici encore, celle-ci ne fût complémentaire de là société, et x[ue la pieuse évocation de la Hesse, de la Styrie, des Pays rhénans ne vînt enchanter les souvenirs des Allemands établis à Chicago ou à Yokohama.
A l'inverse, rien à peu près ne pouvait laisser supposer, vers 1900, qu'il y eût en Angleterre, à l'issue de l'ère « victorienne », un public latent d'intellectuelsj disposés à passer au crible les données les mieux admises : la hiérarchie des valeurs morales, la solidité des concepts britanniques en matière d'aristocratie, de mariage, de charité, paraissaient si bien installées! Les critiques de la société faisaient si pauvre figure, ou étaient si vite frappés de discrédit pour des raisons qui n'avaient, avec la littérature ou la sociologie, que de distants rapports ! Un Meredith restait si isolé, et si lointain paraissait le jour où, selon l'expression de cet écrivain, chaque Anglais saurait ruminer sa ration d'idées! Or, il apparut assez vite que le scepticisme moral, la critique rationnelle de l'ordre social et politique jouissaient en réalité d'une diffusion occulte que n'eût guère trahie la moyenne la plus apparente des lettres anglaises au temps où triomphait Kipling ; en attendant que B. Shaw, Chesterton et Wells rendissent manifeste l'inquiétude d'un public nombreux, on eût
pu croire que la société anglaise du début du siècle ne comportait point du tout d'opposants en littérature : iiul doute que des œuvres étrangères, celle d'A. France en particulier, ne fussent prêtes à suppléer, dans les lectures anglaises, à l'absence de produits autochtones actuels.
A mesure que Ton s'éloigne de la production romanesque ou du théâtre courant, toujours significatifs quoi qu'ils en aient, et qui offrent d'assez directs reflets d'une époque, à mesure qu'on envisage des formes où l'art, la tendance à l'expression se font une place plus singulière, les exemples seraient plus nombreux de disparates de ce genre. Qui sait si la tragédie, lorsqu'elle ambitionne de réaliser in abstracto les plus hauts conflits de l'humanité, peut être appelée à témoigner, sans autre indication, d'un état de société et de civilisation? Les spectateurs de Sophocle étaient peut-être moins curieux que lui-même des résistances de la volonté humaine à Tancienne Loi, plus attachés à la démonstration de l'ingérence divine dans les événements mythiques. Ceux de Racine se croyaient sans doute mieux en mesure que tels de ses héros de maîtriser une passion, ou de la dériver vers des actes conciliables avec la morale moyenne. Et l'on a remarqué que les intuitions dont témoigne la poésie française des vingt dernières années n'ont guère d'équivalent dans la pratique ordinaire de l'existence : « divorce complet entre la mentalité commune et les mœurs de l'époque... Alors qu'en général les idées d'un temps demeurent en parfaite corrélation avec les actes de l'existence journalière du même temps, à
cette heure la plus. parfaite discorde ne cesse de régner entre les doctrines professées et leur réalisation sur le plan de Texpérience... »
Cela veut-il dire qu'une œuvre quelconque et prise au hasard, sans les contrôles et les réserves qui paraissent nécessaires à l'historien, devra être récusée en tant qu' « expression » de la société? En aucune façon. Mais il est bon de ne pas pousser de telles inférences au delà d'une prudente limite. Ce sont les tendances, croyons-nous, qu'il reste légitime de prétendre chercher, et de vouloir surpirendçe dans l'œuvre d'une époque ou d'une société : tendances mentales autant et plus que dispositions actives et sensibles. Taine dit quelque part qu'entre une tragédie de Racine, une oraison funèbre de Bossuet, un mémoire de Golbert et un jardin de Le Nôtrei il y a des affinités : nul doute que cette préférence de l'ana^vso, celte façon de rationaliser et d'imposer une "netteté logique aux choses mêmes. ne soit, plus que tout le reste, l'élément vraiment significatif d'une telle époque.
Ainsi des autres. Même dans une Httératuré d'apparence réaliste, c'est l'intention, plus que la représentation, qui vaut surtout comme témoignage des grandes dispositions du groupe considéré. En matière romanesque et théâtrale, par exemple, nos prédilections françaises se réclament aisément du pudet non esse impudentem des moralistes ; elles sont pour supposer le pire, et vont le plus souvent à l'aven-
ture d'amour, à la crise passionnelle qui met face à face rhomme et la femme dans des conditions anormales ou illégales : elle les jette aux bras Tun de l'autre ou les éloigne et les sépare sans que, dans leur destinée même, ou dans leur caractère et leur complexion d'âme, un changement essentiel doive résulter de celte phase émouvante. Si les personnages ne laissent pas de varier et de diversifier à l'infini quelques types essentiels d'amants, de femmes, de maris, du moins cette sorte de « passade » supérieure demeure-t-elle le schéma secret de notre production courante : et c'est bien là, d'accord avec les gausseries de nos commères, les récits salés de nos conteurs, plus qu'avec une immoralité débordante et un adultère triomphant, la tendance « qu'exprime » une telle forme de littérature, à peu près ininterrompue dans le pays. Et cette aventure, il faut qu'elle se présente d'une manière assez complète pour offrir une histoire ayant son début, sa crise et sa fin : elle ne peut guère se donner sous forme de Stimmung^ d'état d'âme indécis, de tronçon, comme il arrive à un récit allemand de même contenu, et Flaubert notait fort justement cette disposition du public français qui exige que « les dénouements soient des conclusions ».
Ce n'est pas non plus la sentimentalité des groupes sociaux qu'il faut nécessairement inférer d'une littérature larmoyante, mais leur goût pour la sentimentalité : et tels épisodes de nos belles-lettres ou de celles de nos voisins ont abondamment confessé cette tendance, sans que fussent abdiqués le sens et le pouvoir de la volonté. Ce n'est pas la moralité
d'un pays qu'il est toujours légitime d'induire d'une littérature prédicante, ou qui se conforme à l'excès à des prescriptions rigoristes, c'est la créance faite à ces dogmatismes, le désir de les retrouver aussi dans des œuvres d'imagination : et l'hypocrisie ou le carit ont pu très bien aider une Angleterre assez différente à passer entre les mailles du tract^ du roman bien pensant, de la berquinade honnête qui restaient la production maîtresse du pays.
Dételles mises au point peuvent avoir leur importance dans la vie des nations : n'a-t-on pas pu croire avant 1870 que la littérature romantique à la Hoffmann, sentimentale et idyllique à la B. Auerbach, le culte de la fleur bleue et du fantastique, étaient le reflet même de l'Allemagne ; ne s'est-on pas irrité chez nous, de Banville à Laprade, que poètes, romanciers et musiciens eussent dissimulé aux regards de la France une âme toute différente qui ne se révélait que dans l'action et dans la guerre? « Une immense illusion régnait sur l'Allemagne dans notre pays, pouvait avouer Paul de Saint-Victor le 5 décembre 1870. La légende avait formé entre elle et nous le plus trompeur des mirages. Nous l'avions peuplée des figures idéales ou débonnaires de ses poètes. Ce n'étaient que savants ingénus, étudiants rêveurs, fiancés platoniques, patriarches contemplatifs, assis sous les tilleuls de leur petite ville. » Il y a là, sans doute, un des cas les plus curieux de déformation collective due à la littérature considérée comme « l'expression de la société », dans toute la force de cette formule dangereuse.