CHAPITRE II
Le succès et la réputation
Ce que prouve, avant tout, le succès : une concordance entre . une œuvre et un groupe du public. — « Un compliment est un certiûcat de ressemblance. » — Éléments variables du succès : il est rare qu'ils soient tous esthétiques. — Coups d'état nécessaires pour étendre vraiment la zone d'un succès. — La notoriété. — Réputation continue et succès à éclipses.
Les formes littéraires pourraient fort bien demeurer la simple propriété de ceux qui les ont conçues : rien n'oblige un auteur à divulguer l'expression de ses sentiments et de ses idées. Cependant on comprendrait mal un art qui se passerait absolument de ce rudiment de sanction sociale qui est la. publication, au senfe étymologique du mot : et certains arts même, le théâtre et l'éloquence, la supposent par essence. « Les poètes, dit Gœthe, n'aiment pas à se taire, ils veulent se faire voir à la foule, louange et blâme sont nécessaires!... » Mais on a tort de faire de la loi de l'offre et de la demande le ferment de la création intellectuelle, et il reste vrai, même en plein
1. Cf. p. Stapfer, Des réputations littéraires; G. Rageot, le Succès; Em. Hennequin, la Critique scientifique.
XX® siècle, que de grands poètes sont peut-être des poètes inédits qui connaissent à peine l'aiguillon du succès. Angeliier, à quarante-cinq ans, avait terminé l'essentiel de son œuvre sans que rien, ou à peu près, en eût passé dans le grand public.
« Le succès, disait Catulle Mendès, ne prouve rien, pas même contre ». Propos de romantique désabusé, en somme, qui rêve encore, sans y croire, au triomphe de Thomme de génie et tient à se persuader surtout, à la Chatterton, que Vinsuccès non plus ne prouve rien, pas même contre. Un succès prouve toujours quelque chose : qu'il s'est rencontré, à un certain moment, des concordances entre une œuvre et un groupe. La valeur intrinsèque du livre ou de la pièce de théâtre, assurément, ne se trouve que faiblement démontrée par cette approbation; seule, la preuve est faite, par là, de convenances à peu près complètes qui s'établissent entre un ouvrage et un public, plus ou moins étendu. Mais Sainte-Beuve a raison : « Le succès n'est pas la bonne mesure, et l'applaudissement soudain, décerné à bon droit à quelques-uns, ne prouve pas contre la lutte ou l'isolement prolongé de quelques autres ».
Le grand, le très grand succès peut-il, en effet, avoir des causes uniquement esthétiques? En d'autres termes, y a-t-il des exemples d'applaudissement général allant à une nouveauté littéraire parce qu'elle recèle une vision de la vie, une intensité psychologique et des mérites d'expression qu'approuve et qu'admet aussitôt un groupe nombreux de lecteurs? C'est assez douteux, et il semble plutôt que la litté-
rature soit accueillie, en pareil cas, far surcroît de tendances sociales, religieuses, nationales, formant le tréfonds d'une vaste adhésion collective. Même lorsqu'en 1733 on court « comme au feu » à Manon Lescaut^ on est intéressé par un livre déclaré « abominable » autant qu'attiré par le talent d'un homme qui « peint à merveille ».
Voici la Nouvelle Héloise, dont la fortune est bien connue et a pu être étudiée avec précision par M. Mornet sur plus d'un point. Quand parurent, en 1761, les six petits volumes du roman de Rousseau, on se leg arracha, on passa des nuits blanches à les dévorer. Il en coûtait douze sous pat* heure et par tome pour avoir le livre au cabinet de lecture. On s'embrassait dans la rue à l'idée que, tout inconnu qu'on fût pour le reste, on communiait dans l'admiration de cette sublime nouveauté. Des éditions vite enlevées, des contrefaçons improvisées — soixante à soixante-dix jusqu'à la fm du siècle — vinrent porter au fond des provinces, par la diligence et le coche d'eau, cette œuvre sensationnelle.
Or, Rousseau a collectionné plus de deux mille lettres de correspondants, de tout rang et de tout poil. Amis et inconnus, admirateurs et quémandeurs, hommes et femmes, officiers et séminaristes ont senti pareillement, à la lecture, les sources vives du sentiment jaillir dans leur cœur; et ce livre, qui lasse aujourd'hui la patience des spécialistes les plus endurants, a éveillé d'ardentes consonances chez des gens qui ne cherchaient dans la littérature que des émotions et du plaisir. Il leur apparut comme une réalité toute frémissante de vie, la pein-
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ture vraie de situations authentiques, la révélation d'énergies dormantes et de facultés longtemps comprimées. Leur complicité d'imagination était telle que Tévanouissement, les palpitations, les « transports » et l'idée fixe marquèrent chez eux cette emprise de la fiction sur la vie — pour ne rien dire des pleurs, qui débordèrent. « Je suis persuadé, dit avec reconnaissance l'un des correspondants, qu'un gros rhume que j'avais en le lisant en est passé plus promptement qu'il n'aurait fait, à cause de la quantité de larmes qu'il m'a fallu répandre ».
Et, tandis que Voltaire déclarait le livre de son rival « sot, bourgeois, impudent, ennuyeux », ou que les hommes de lettres s'esclaffaient à Tenvi sur la fable absurde et la pauvre exécution, l'admiration des âmes sensibles se manifeste ingénument. « Julie a appris à mon goût une manière toute nouvelle de considérer les choses » ; « malheur à celui qui lira cet ouvrage sans en avoir une forte envie de devenir meilleur » 5 « le premier moyen dont s'est sans doute servie la Providence pour me faire revenir de mes erreurs, c'a été de me faire connaître votre Nouvelle
Héloise.»' »
Qu'est-ce à dire? Qu'un succès comme celui-là opère à la manière d'une libération : il révèle à elles-mêmes d'obscures aspirations, fournit une expression à des puissances qua-n'incarnait pas suffisamment, jusque-là, la littérature accoutumée. Il se peut que l'esthétique ait sa part dans un succès de cette nature, et que l'adhésion de quelques admirateurs se fonde vraiment sur l'estime véhémente de particularités de forme, de pensée et d'art; mais
il est certain que les raisons profondes du triomphe sont d'un autre ordre, et que l'œuvre acclamée vaut surtout par les satisfactions qu'elle donne à des éléments de sensibilité, à des dispositions actives, qui n'avaient pas trouvé de truchement dans des pro-r ductions antérieures. Un compliment, on l'a dit, est bien un certificat de ressemblance, et c'est un aveu d'identité qu'un coup d'ongle ou de crayon approbateur sur une marge fraîche.
El par là, d'ailleurs, toute vogue, dans la littérature et l'art, participe des raisons soudaines qui créent une jnode. Une manière nouvelle de s'habiller, qui réussit, satisfait un détail de la configuration ou de la stature que négligeait ou que dissimulait le costume précédent : d'où le désir inconscient, chez un être soucieux de mettre en valeur un aspect de lui-même, de trouver la coupe, le drapage ou les couleurs qui lui donneront plus d'accent. La « ligne » réclamera ses droits, après que le « caractère » aura eu son heure. On prétendra réagir, ou bien accentuer : le phénomène est de même ordre. On voudra du « classique » après de l'aventureux, du chatoyant au lieu du sobre. L'imitation fait le reste, et aussi la déférence à un lancement autorisé.
Des éléments analogues se retrouvent dans le succès rapide d'une œuvre littéraire. Elle est « bien portée » à la manière d'une jupe ou d'un chapeau, parce que des tendances éparses s'y retrouvent soulignées, à peu près comme le dessin d'une toilette met en valeur tel détail des formes. L'esthétique générale n'est engagée que pour une faible part dans ces adoptions : si l'engouement est exagéré et
menace à l'excès les normes moyennes, une réaction brusque a chance de faire se succéder des modes contrastées — juste revanche d'une forme trop sacrifiée. Sinon, le changement des modes peut être graduel et évolutif, accroître et affaiblir ses caractères d'une manière progressive. Dans aucun cas, on ne saurait dire que la perception de la beauté soit le régulateur absolu d'une vogue soudaine, telle que la suppose la mode. Pourquoi en serait^il autrement en littérature? L'alliance espagnole et la susceptibilité du point d'honneur, n'en déplaise à Richelieu, ont leur heure au moment du Cid, Le goût de l'attendrissement est habituel chez les amis de Saint- Preux et de Julie d'Étanges. On se sent meilleur patriote aux alentours du Siège de Calais ou de la Fille de Roland. On ne rougit plus, entre admirateurs de Cyrano j de plastronner et d'avoir du panache...
Inversement, une œuvre qui d'abord ne semble guère offrir que des « jeux » inédits de la forme et de l'art, a chance de ne pas trouver de droit fil le chemin du succès. Le martyrologe, ici, est infini ; il ne comprend pas seulement les œuvres trop hautes ou trop originales qu'il fallait reprendre, pénétrer et goûter à loisir, les Affinités électives^ les Destinées^ Prométhée déchaîné] mais aussi des créations directement intelligibles, Dominique de Fromentin, le Centaure de Maurice de Guérin. On sait qu'un silence glacial accueillit, dans un salon sympathique, A quoi révent les jeunes filles. Balzac, de son temps, était moins goûté qu'Eug. Sue.
C'est bien autre chose lorsqu'il s'agit de juger des œuvres appartenant à des ensembles nationaux
étrangers, et Chateaubriand n'avance pas sans raison que « nul, dans une littérature vivante, n'est juge compétent que des ouvrages écrits dans sa propre langue. En vain vous croyez posséder à fond un idiome étranger ; le lait de la nourrice vous manque, ainsi que les premières paroles qu'elle vous apprit à son sein et dans vos langes : certains accents ne sont que de la patrie. » Et lui-même, qui avait vu varier sa propre estimation des lettres anglaises et l'avait dû soumettre à des revisions importantes, alléguait quelques indices d'une difficulté inverse : « Les Anglais et les Allemands ont de nos gens de lettres les notions les plus baroques; ils adorent ce que nous méprisons; ils méprisent ce que nous adorons... C'est à rire de savoir quels sont nos grands écrivains à Londres, à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg... desavoir ce qu'on y lit avec fureur, et ce qu'on n'y lit pas... »
Qui ne pourrait fournir des noms à l'appui de cette boutade désespérée? A tous les paliers de l'histoire littéraire, des contresens de ce genre se manifestent, et^ comme ils font partie de l'histoire, ils offrent matière à méditation et à explication : on a trop vite fait de hausser les épaules et de parler d'absurdité; l'iniquitén'est pas nécessairement del'illogisme. N'est-il pas évident que la gloire française de Gessner, attestée par tant d'in-12 reliés en veau, qui dorment aujourd'hui dans les boîtes les plus inamovibles de nos bouquinistes, a debeaucoup dépassé son mérite et sa fortune en Allemagne? Th. Moore a fait figure, et grande figure, aux yeux de nos romantiques, à côté de Byron et de Scott, à l'heure où le nom de Shelley
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était parfaitement ignoré. Brizeux observe à Florence, en 1834, que « presque toutes nos illustrations de Paris y sont inconnues ou d'un si faible éclat qu'à peine on les distingue ». Nous avons vu plus haut, à propos de V « appel à l'étranger », Tune des raisons de ces antinomies.
La forme primordiale du succès, en littérature, c'est évidemment l'adhésion du lecteur ou du spectateur, persuadés « que c'est arrivé ». L'illusion créée par l'art se trouve alors identique pendant un instant au spectacle de la vie, et l'assentiment le plus simple, le plus franc aussi, que puisse rencontrer un écrivain, c'est en somme la parfaite crédulité d'un auditeur.
Vive le mélodrame où Margot a pleuré !
et où elle a pleuré parce que la grisette persécutée lui ressemblait et que le jeune premier était héroïque, comme le serait sans doute, à l'occasion, le gentil petit commis de la maison d'en face ! Un écuyer du xvi« siècle, rentrant de la chasse, trouva sa femme, ses filles, leurs servantes tout en larmes. Inquiet, il demanda si elles avaient appris quelque mauvaise nouvelle, la mort d'un enfant, d'un parent. « Non, répondirent-elles en sanglotant. — Alors, pourquoi pleurer ainsi? répliqua-t-il encore plus surpris. — Hélas! gémirent-elles, Amadis est mort.» Elles étaient arrivées au tardif dénouement de la longue aventure. Dickens a suscité, en Angleterre
et en Amérique, des complicités d'imagination aussi fortes ; et Ton sait que des romans-feuilletons valent à leurs auteurs des lettres instantes qui les supplient de laisser vivre le héros, ou de marier rhéroïne. Voilà sans doute de toutes les formes authentiques, éternelles, de Tillusion d'art, celle où se discernerait le plus sûrement un grand succès littéraire.
Aussi peut-on admettre que les seules œuvres susceptibles de rencontrer d'office une telle adhésion sont celles qui offrent à un public des représentations à peu près directes de la vie. Un ouvrage symbolique, un traité théorique pourront recevoir un accueil plus ou moins empressé, de la part de fragments plus ou moins avisés du public ; on voit riial une collectivité s*éprenant de valeurs qui ne seraient pas directement acceptables et assimilables : or, en matière esthétique, c'est la figuration presque directe des choses qui répond à cette exigence. Les Destinées de Vigny ne pourraient prétendre à la même vogue que les Humbles de Coppée, pour la même raison qui rend le fait divers d'un journal plus généralement intelligible qu'une pensée de Pascal. Les très grands succès, qui sont immédiats ou le paraissent, sont réservés à la pièce de théâtre moderne ou au roman : le public, à leur égard, se trouve plus aisément en état de réceptivité; l'harmonie est plus facilement établie, grâce à de telles œuvres, entre un auteur et son époque, et lescontresens sont moins périlleux à propos de ces formes littéraires que s'il s'agit d'un poème ou d'un^ drame philosophique. Sans doute, le succès instaii-
tané de VAstrée ou de Paméla, de VEuphues de Lyly. de Misanthropie et Repentir de Kotzebue, de la Tragédie espagnole de Th. Kyd peut nous surprendre aujourd'hui : disons-nous que les sympathies des contemporains ne devaient pas manquer d'être aussi promptement éveillées par ces œuvres que les nôtres peuvent Têtre par un roman de Bourget ou de Prévost, par une pièce de Donnay ou de Brieux.
Il va de soi que ces genres à prompt succès sont aussi ceux qui voient^ avec les plus grosses méprises, les repentirs les plus catégoriques. Une « reprise » au théâtre, une réédition en librairie, ne sont souvent qu'une occasion de rendre manifeste — parmi une clientèle sensiblement pareille — la variation de goûts dominants. « Nulle part ne se voient de plus grosses erreurs, j'entends par là que c'est au théâtre que le public se déjuge le plus ingénument. » Même un clair esprit comme M"® de Sévigné redevient peuple, en somme, lorsqu'elle se trouve en face d'une œuvre de ce genre : 1' « âme des foules » passe en elle quand l'auteur du Cid la fait frissonner par l'extraordinaire et le grandiose de toutes ses pièces ; elle se laisse prendre, u comme à la glu », aux fiers romans héroïques, ceux de La Calprenède surtout. De Racine, on sait de reste qu'elle n'entend guère sa conception tragique, — celle de Corneille non plus, à vrai dire, et c'est autre chose qu'elle aime en lui que sa dialectique impitoyable et son rêve surhumain.
Ce caractère libérateur qu'il faut supposer à tous les très grands succès exclut encore, de la vogue véritable, les œuvres littéraires qui tendent à supprimer,
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à modifier ou refréner quelque disposition contemporaine à s'émanciper. A égalité démérite, comment un public donné ne leur préférerait-il pas les encouragements poétiques à « vivre sa vie » ou à suivre sa passion, Bvron à Wordsworth, Indiana à Dominique, les Délices du sentiment à la Princesse de Clèvest Non que des revanches ne soient possibles, qui donnent par instants à la « résignation » sociale des allures de protestation et de révolte, et Fon peut admettre que le succès de la Gabrielte d'Augier, avec son vers symbolique,
père de famille, ô poète, je t'aime !
est à sa manière la rébellion heureuse d'une tendance que meurtrissaient trop d'apologies romantiques de l'amour irrégulier ou libre : bien des romanciers traditionalistes profitent ainsi, à la façon de francs individualistes, de ce qu'il y a de sourdement inquiet dans des milieux attachés aux usages séculaires. Et, déjà, les préventions de partis, qui ne devraient pas intervenir en ces matières, sont ici génératrices de succès. Or, observait un peu systématiquement Stendhal, « pour être admiré d'un parti, il suffit de fournir des phrases toutes faites à sa haine ou à son amour ». Délibérée et mercantile, cette commode déférence à des idées reçues aboutirait à l'habileté qu'un Flaubert condamnait avant tant de rudesse. « Quand on ne peut pas entraîner la société derrière soi, on se met à sa remorque comme les chevaux du roulier, lorsqu'il s'agit (le descendre une côte; alors la machine en mouvement vous emporte, c'est un moyen d'avan-
cer. On est servi parles passions du jour... C'est là le secret des grands succès et des petits aussi. Arsène Houssaye a profité de la manie rococo qui a succédé à la manie du Moyen Age, comm^ M""® Beecher- Stowe a exploité la manie égalitaire. Notre ami Maxime du Camp], lui, profite des chemins de fer, de la rage industrielle, etc. »
Encore pourrait-on objecter que les formes littéraires, qui exaltent et précisent des tendances dominantes et leur confèrent une netteté accrue, risquent néanmoins de surprendre et de décevoir un public par leur singularité même. Les « certificats de ressemblance » qu'implique toute adhésion générale peuvent très bien ne porter que sur certains points; l'intéressant est alors de noter dans quelle mesure une identité établie çà et là peut entraîner une acceptation plus complète — ou la compromettre au contraire. Le Wallenstein de Schiller dut une grande partie de son succès à la curiosité universelle éveillée par Bonaparte, autre soldat vainqueur guidé par son étoile jusqu'à la grandeur suprême, menaçant pour le Saint-Empire, héritant de mille énergies créées par un long état de guerre antérieur : cependant cette haute stylisation dramatique, posant gravement le problème de la destinée en histoire, n'était pas accessible de plain-pied à tous les spectateurs de mélodrames et de pièces chevaleresques et médiévales. Le Siège de Calais de Du Belloy, entre mille tragédies historiques du xviii^ siècle, fut porté, en 1765, à un des plus surprenants succès par un a patriotisme d'antichambre » que tançait Grimm dans sa Correspondance et qui était
« une revanche inconsciente des humiliations et des hontes dont le règne de Louis XV avait accablé la France » : et pourtant ce « chef-d'œuvre des temps modernes », cette apothéose de la Patrie et du Tiers État avait de quoi indisposer, outre les philosophes anglomanes, une salle de spectacle accoutumée aux Romains et aux Grecs de la scène, à des confidents dociles et à des gardes rangés au fond de l'éternel vestibule tragique. L^ haine des Bourbons fut pour beaucoup dans le succès des drames « antiroyalistes » de Victor Hugo : de placides orléanistes de la Monarchie de Juillet pouvaient être déconcertés cependant par un lyrisme qui dépassait de beaucoup leur propre tempérament.
Ne devrait-on pas dire que Tœuvre littéraire assurée d'un succès général serait celle qui, se servant d'une forme convenue, présenterait directement une réalité intéressante et connue de chacun? « On va loin comme réussite, lorsque, à un certain talent de mise en scène et à la facilité de parler la langue de tout le monde, on joint l'art de s'adresser aux passions du jour, aux questions du moment. » C'est encore une boutade de Flaubert : il est intarissable sur ce sujet. Voyons d'un peu près comment se présentent les choses.
Une photographie, un film cinématographique ont chance de réussir s'ils offrent à un public nombreux un personnage célèbre, un fait notoire et sympathique ; une pièce ou un roman à clefs peuvent
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s'attendre de même à une réussite matérielle immédiate : le Diable boiteux de Le Sage, par exemple. Les Caractères de La Bruyère, dont la malice contemporaine prétendait forcer le secret, durent de même leur retentissement instantané aux indiscrétions qu'on y trouvait. « Ce ne sont pomt, disait Bussy, des portraits de fantaisie qu'il nous a donnés; il a travaillé d'après nature, et il n'y a pas une décision sur laquelle il n'ait eu quelqu*un en vue. » Nul doute que bien des lecteurs des Lettres Persanes s'attendissent à trouver dans ce piquant recueil le même genre de relations que dans un ouvrage ç,ov[\m.eV E spion dans les Cours^ de Marana. Toutes les pi^es à scandale ont une curiosité directe pour premier support et aliment. On s'inquiéta même, avant la vente de la Nouvelle llélolse^ de savoir si c'était là l'histoire de Rousseau en personne, plutôt que les aventures imaginaires de Saint- Preux.
Mais, si proche d'un public que puisse être une œuvre à son apparition, encore lui faut-il révéler son existence. Elle a besoin de se manifester; il est nécessaire que, de préférence à telle autre qui peut fort bien la valoir, elle soit connue d'un public suffisant pour que la grande masse indifférente, entamée sur plusieurs points, s'émeuve à son tour. Pourquoi René et pas Valérie^ laquelle satisfaisait aussi bien l'inquiétude des lecteurs de 1804 et leur goût pour une mélancolie complice des nostalgies chrétiennes? Pourquoi, en 1821, le Solitaire de d'Arlincourt plutôt que VAgnès de France ou le XIIP siècle de M'"^ Simons-Gandeille?
Qu'on le veuille ou non, il y a toujours un peu du coup d'Etat dans cette désignation : c'est-à-dire que la majorité se laisse mener par une minorité audacieuse. Nombreux sont les cas où celle-là n'a pas voulu suivre celle-ci; il ne s'en t.'ouverait pas où elle n'ait pas été préparée, suggestionnée, entreprise par un groupe résolu ou par un fait préalable ou extérieur à l'apparition même de l'ouvrage — talent à part.
Coup d'État de partisans déclarés : toutes sortes de privilégiés avaient lu ou entendu lire des fragments de la Nouvelle Héloise^ il en circulait des copies manuscrites, et les familiers de l'Ermitage annonçaient, avec toute l'importance que peut donner une telle initiation, le grand événement du lendemain. Le Génie du Christianisme eut, avant la mise en vente, sa guérilla préparatoire, polémique dans les revues, lancement mondain de l'auteur : et ce livre, qui a bénéficié plus que tout autre des merveilleuses concordances que l'on sait, a eu par surcroit l'avantage de mille circonstances secondaires également propices.
Coup d'État de l'auteur lui-même : on fait confiance à un homme, déjà connu par ailleurs, pour l'écrit dont il sera l'auteur ; sa notoriété personnelle vient donner à son œuvre quelque chose de moins théorique et de plus vivant. Sainte-Beuve remarquait finement, à propos de l'invisible et peu notoire Chènedollé : « Les ouvrages pris isolément ne sont rien ou sont peu de chose pour établir un nom : il faut encore que la personne de l'auteur soit là qui les soutienne, les explique, qui dispose les indiffé-
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rents à les lire, et quelquefois les en dispense. L'homme qu'on rencontre tous les soirs, qui a de l'esprit argent comptant, qui paie de sa personne, à celui-là on ne lui demande pas ses titres, on les accepte volontiers sans les vérifier. Il a du crédit ; son nom circule... » Si bieii que souvent le succès immédiat peut être compromis par la simple discrétion personnelle d'un auteur, ou que sa mort, étant le premier événement vraiment notable de sa carrière, le révèle enfin à la grande masse.
Coup d'État d'un groupe littéraire lié par des convictions analogues, ou d'un cénacle et d'une confrérie. Les « écoles » assurent évidemment la notoriété d'un ouvrage ressortissant à un certain credo esthétique.' Les Satires de Boileau frayaient le chemin aux auteurs excédés du précieux ou du burlesque. Les « prix » des groupements constitués, Académies et jurys, désignent leurs préférés. Il n'a pas fallu moins que la cinglante campagne des Xenies^ et une espèce de terrorisme épigrammatique. pour maintenir à Gœthe et à Schiller, dans l'Allemagne de 1800, une primauté qu'Iffland, Kotzebue, Nicol^aï risquaient de leur enlever avec l'aide du grand public. L'élection de Leconte de Lisle à l'Académie française fltvendre en une semaine plus d'exemplaires des Poèmes barbares qu'on n'en avait débité pendant vingt ans. Les désignations des comités, dans les moindres <( concours littéraires », ont un effet immédiat sur la diffusion des livres couronnés. Et combien de lecteurs, à vrai dire, s'en rapportent aux avis de leur libraire!
Rien que de normal dans ces « lancements » : ne
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sont-ils pas impliqués dans la nature même des cboses? et comment un intermédiaire plus direct, un contact plus immédiat se pourrait-il trouver, entre l'initiative individuelle impliquée dans une nouveauté littéraire et la demi-attention d'un public? Un directeur de revue, autrefois, conseillait à ses collaborateurs de commencer un article par une idée générale, afin de former la transition entre TindifTérence d'un abonné moyen et l'apport spécial de l'écrivain : cette transition-là s'offre sous les espèces les plus variées sans qu'on puisse, sauf en de rares cas privilégiés, la supposer absente. Que ce soit par un garant ou un tyran, l'opinion a besoin, sinon d'être menée, du moins d'être prévenue; et Voltaire ne faisait que résumer, pour une époque déterminée (1723) et avec un peu d'amertnme personnelle, des fatalités qui se réincarnent en tout temps : « Un écrivain qui pendant sa vie ne sera point protégé par son prince; qui ne sera dans aucun parti; qui ne se fera valoir par aucune cabale, n'aura probablement de réputation qu'après sa mort ».
Et ce ne sont, de même, que les succédanés de très anciens procédés qui se trouvent encouragés par l'industrialisme ou l'absence de scrupules de certaines époques. Le mot de camaraderie a été hasardé par IL de Latouche pour désigner l'admiration mutuelle et la courte-échelle réciproque pratiquées par les jeunes romantiques. C'était, entre ceux-ci, un échange de compliments imprimés dans la presse ; d'autres, à la même heure, s'avisaient de réclamer, dans tous les cabinets de lecture, le roman nouveau-né de l'un d'eux et d'inciter ainsi les gérants
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de bibliothèques à Tacheter et à le faire circuler.' Réclames d'imprésarios et d'éditeurs ; titres alléchants et sous-titres prometteurs ; collaboration avec un auteur arrivé; préfaces louangeuses des aînés célèbres; critiques élogieuses ou scandalisées; sub-. tils ou violents appels à l'oreille du public; procédés de lancement qui imposent un nom^ un titre à l'attention générale ; « tout plutôt que le silence » : rien de tout cela n'est absolument nouveau, et la publicité ne perfectionoe que ses modalités. « Le premier livre ne doit pas créer la réputation, il doit la soutenir ou la consacrer. Il doit être lancé au moment où les camarades et les lettrés commencent à se dire : « Un tel, je le connais; qu'est-ce qu'il a donc fait? »... Le premier livre ne doit pas être publié avant que le nom de l'auteur ait été imprimé plusieurs fois sur des couvertures de revues. Sinon, fut-il génial, ce serait un pavé lancé dans la mer » : cette « stratégie littéraire », pour laquelle on a écrit récemment une spirituelle introduction^ est tentée d'accroître ses moyens de tout ce que perdent la conscience ou la patience des auteurs qui tiennent à K percer ». L'industrialisme du temps multiplie les procédés : reconnaissons-y cependant des réincarnations de nécessités éternelles. De jeunes « arrivistes » essaient par tous les moyens de « se faire un nom plutôt que de faire une œuvre » : ne nous indignons pas plus de leur hâte qu'un contemporain du surintendant Fouquet ne s'irritait de la déférence par trop flagorneuse d'un homme de lettres ambitieux d'une pension. Bien des choses sont ensuite remises à leur place ; si ces stratagèmes sont sane-
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tionnés par une œuvre importante, ne convient-il pas d'en porter l'initiative au crédit de celui qui s'en avise? Et ainsi se pourraient concilier deux opinions qui semblent contradictoires : celle des résignés supposant avec George Eliot « qu'il y a une espèce de réputation qui précède le fait lui-même, et qui est souvent la plus grande partie de la gloire d'un homme »; celle des optimistes — ou des ironistes? — admettant avec Thackeray « qu'une des principales qualités d'un grand homme est le succès : c'est le résultat de toutes les autres ; c'est un pouvoir latent en lui qui force la faveur des dieux et subjugue la fortune ».
En bonne logique, la réputation devrait suivre le premier succès, comme le sillage suit le navire : c'est-à-dire que le public, ayant bien accueilli l'œuvre initiale d'un littérateur, lui fait confiance pour une production ultérieure. « Rien ne réussit comme le succès ». A ce genre d'avantage pratique rendent hommage tant de titres de romans anglais, où « l'auteur de John Halifax ^ gentleman », « l'auteur des Scènes de la vie cléricale » se mettent sous le couvert d'une réussite antérieure pour retrouver un public. Aussi la faveur résultant d'un succès, ou de succès répétés, reste-t-elle le support normal d'une réputation. Un auteur, peu à peu, se crée une clientèle attachée à sa manière; une influence, qui est souvent réciproque, modèle assez exactement les goûts et les préférences d'un groupe sur les formes
littéraires offertes par récrivain. Il est assuré d'un public, qu'il s'efforcera de satisfaire s'il est plus désireux d'applaudissements que soucieux d'indépendance, qui s'efforcera de le retrouver s'il reste pareil à lui-même, ou de le suivre si son génie s'affranchit de la manière qui lui paraissait propre.
L'importance d'un certain succès initial, pour les réputations littéraires, est incontestable, u Une des premières conditions du succès, disait Banville, est d'avoir écrit en tout un petit volume «. Du succès, peut-être, mais non d'une réputation véritable. Car ici, ce qui importe, c'est de se concilier un cercle suffisamment attentif et nombreux, polir qu'un autre ouvrage ne soit pas, en face du public, le simple équivalent du premier. Jamais Gœthe n'aurait trouvé, semble-t-il, des lecteurs pour Wilhelm Meister et les Affinités si Werther n'avait suscité aisément une émotion profonde. Cyrano de Bergerac irradiait d'avance toutes les productions de Rostand. Les Lettres persanes ont incontestablement frayé la voie à V Esprit des Lois : c'est une remarque du pauvre Senancour, qui fait à ce sujet une observation fort juste : « Il faudrait peut-être que des écrits philosophiques fussent toujours précédés par un bon livre d'un genre agréable, qui fût bien répandu, bien lu, bien goûté. Celui qui a un nom parle avec plus de confiance; il faijt plus et il fait mieux, parce qu'il espère ne pas faire en vain ».
Ce crédit du nom ne laisse pas d'avoir ses inconvénients. C'est un genre déterminé qu'on est tenté dé rechercher à toute force chez un écrivain : l'esprit, le sentiment, la véhémence dont un lecteur
fidèle a été touché une première fois devraient, à son gré, reparaître dans l'œuvre ultérieure; faute de quoi, une réadaptation est nécessaire de sa part, peut-être un chassé-croisé de lecteurs, une instabilité sourde dans tout un groupe social qui reste provisoire. « Il arrive à Barbier, note Vigny, ce que je lui ai prédit: on s'écrie : « C'est bien, mais c'est autre « chose que lui >». L'auteur de Chatterton allait jus> qu'à déplorer, dans cet ordre d'idées, que l'homme de lettres fût une sorte d'éternel débutant. « Les lettres ont cela de fatal, que la position n'y est jamais conquise définitivement. Le nom est, à chaque œuvre, remis en loterie et tiré au sort pèle-mèle avec les plus indignes. Chaque œuvre nouvelle est presque comme un début... »
Cependant, à ne considérer que le contact même entre un écrivain et le public, il est certain que l'appui de la réputation facilite singulièrement la tâche de l'auteur et celle de ses intermédiaires, celle aussi des lecteurs, plus disposés à s'en rapporter à leur mémoire qu'à leur initiative. Le prestige du nom, en ces matières, a tenu lieu de bien des efforts et remplacé bien des jugements isolés et neufs. Faut-il citer cette anecdote caractéristique, Tolstoï demandant un jour, au directeur d'une revue de Moscou, des nouvelles d'un récit biblique qu'il lui avait envoyé un an auparavant? « Le directeur répondit qu'il n'avait rien reçu signé Tolstoï. Celui-ci, en effet, avait oublié de signer son conte; il rappela le titre. On chercha et on le retrouva, paJfmi les manuscrits refusés, avec la note de la rédaction : Mauvaise imitation de Tolstoï, Ne pas publier. Inutile
d'ajouter que le conte parut dans le premier numéro de la revue. Le prestige du nom modifia Fopinion du rédacteur 1... »•
Aussi le choix d'un nom a-t-il paru, aux grands ambitieux de gloire, une précaution importante : et que le pseudonyme y aille, si le nom n'y peut aller l Les choses n'ont changé que d'aspect, non de nature, depuis le temps où Montaigne observait qu'il est « commode d'avoir un nom beau, et qui aisément se puisse prononcer et retenir, car les rois et les grands nous en connaissent plus aisément, et oublient plus mal volontiers ». Ballanche a noté « comment un nom est si difficile à se former, parce qu'un nom, lorsqu'il se produit pour la première fois, lorsqu'il est sans antécédent, c'est-à-dire sans signification, ce nom-là ne dit rien. » Disraeli a consacré un long chapitre de ses Curiosités littéraires à l'influence du nom, à la valeur intrinsèque des syllabes qui le constituent, et au prestige qui peut en émaner : cette idée, que l'on trouve si souvent chez les humoristes et les occultistes, ne manque pas d'arrêter ce collectionneur d'anecdotes, et il observe fort justement que mille suggestions supplémentaires s'attachent à la consonance ou à la signification d'un nom propre; aussi les écrivains de la Renaissance n'avaient-ils pas tort de prendre un nom de plume qui témoignât, à lui seul, des prétentions ou des ambitions de chacun.
' Mais àé}k^ lorsqu'elle est attachée à la fortune d'un noin propre, la notoriété intellectuelle com-
1. Ossip LoiiRiÉ. Langage et Verbomanie. Paris, 1912, p. 110.
mence à entraîner avec soi une part de « légende » : c'est-à-dire que les groupes sociaux ne tardent pas à s'emparer de cette sorte d'étiquette pour en user à leur guise. Le premier acte public d'un homme j^ commence à délimiter sa « légende » : il est jugé tel ou tel par une opinion plus ou moins renseignée, selon des témoignages fragmentaires ou tendancieux, d'après des pièces à conviction équitables ou insuffisantes. Pour l'homme de lettres, des données qui n'ont souvent rien à voir avec l'art contribuent à déterminer ce portrait, souvent défait, jamais fixé, sur quoi travaille l'opinion ; ses livres ne sont parfois qu'un supplément, une surcharge qui s'ajoute à autre chose ; ou bien, à eux seuls, ils déterminent les mouvants tracés que hasarde l'être aux mille têtes dès qu'une personnalité semble lui appartenir. Rien, mieux que le commode et simple libellé d'un nom propre, n'est apte à susciter cette activité autour d'un individu : et l'on a pu souhaiter le retour au temps v où de grands artistes n'entendaient vivre, comme au XIII* siècle, que dans leur œuvre, sans risquer au dehors d'autres éléments de leur moi.
Un artiste très personnel, et qui réserve à son individualité le droit de se modifier, et partant de décevoir par quelque façon le public qu'un premier succès lui a concilié, ne peut manquer de considérer un grand succès, avec la réputation qui devrait en résulter, comme une gène et une sorte de tare. Flaubert a poussé cette défiance à l'extrême, ainsi
qu'il faisait de tous les sentiments qui touchaient à son sacerdoce d'écrivain. « L'hypothèse du succès admise, quelle certitude entire-t-on? À moins d'être un crétin, on meurt toujours dans l'incertitude de sa propre valeur et de celle de ses œuvres. » Si la foule prétend comprendre et admirer, c'est même, au gré de cet artiste exacerbé, l'indice irréfragable de la médiocrité du livre ; est banal tout ce qui reste accessible à l'esprit du vulgaire, et une forme littéraire qui réussit amplement devient par son triomphe même suspecte de n'être qu'une pauvreté : il va sans dire que « le vulgaire » ne qualifie pas pour lui une classe sociale, et que le « bourgeois » est pour lui tout simplement celui « qui pense bassement ». Il faut se contenter d'espérer, à son gré, une clientèle restreinte dans l'espace, susceptible d'accroissement dans le temps, et toujours recrutée parmi des connaisseurs véritables ; c'était aussi, pour Vigny, l'idéal d'une réputation de poète :
Flots d'amis renaissants ! Puissent mes destinées Vous amener à moi, de dix en dix années, Attentifs à mon œuvre, et pour moi c'est assez !
Mais déjà, avec ce succès à distance et cette réputation à échéance lointaine, nous nous éloignons de ce qui semble le vœu primordial d'un écrivain : autour de soi et parmi ses contemporains, les vivants et les concitoyens dont on aspire à être l'àme expressive, trouver la sympathie directe qui témoignera d'une concordance. Le xviii^ siècle, enclin à s'exagérer l'effet direct de la littérature sur les mœurs, ne pouvait s'imaginer qu'ainsi la mission de l'écrivain :
à plus forte raison eût-il mal compris l'attitude d'un écrivain comme l'auteur du Second Faust, se défiant de l'heure présente et ne se risquant pas à lui confier une divulgation intégrale de sa pensée.
Cependant une telle hypothèque sur l'avenir, avec le pari qu'elle implique, n'a rien que de conciliable avec la vie des formes littéraires et la conception du rôle de l'écrivain. Il est le porte- parole de dispositions latentes ; l'expression qu'il leur donne peut dépasser la moyenne sympathie de ses contemporains (et il est à souhaiter, en sonjme, qu'il en soit souvent ainsi); mais, au bout de quelques générations, le temps aura travaillé pour lui et verra s'établir des concordances que le présent ne pouvait créer. « Je laisse le soin de ma réputation, disait Bacon dans son Testament, aux étrangers; et, après qu'il se sera passé quelque temps, à mes compatriotes. » L'auteur duNovum Organum entendait, il est vrai, parler d'idées, de théories scientifiques, de méthodologie philosophique; mais il est des cas où la réputation littéraire doit compter avec les mêmes éléments : des étrangers, plus libres que les concitoyens du choix de leurs adhésions; « la postérité commençant aux frontières » ; le pubhc amené, par le cours même de la vie et le développement des idées, à un palier où l'avait devancé le génie du grand écrivain, ou simplement l'intuition hardie d'un novateur, l'audace d'un fantaisiste qui risque une étrangeté. Stendhal annonçait que ses romans seraient compris vers 1880, et on sait que sur ce point l'auteur des Souveyiirs d'égotisme se trouvait étrangement prophète. Le Château
LE succès ET LA RÉPUTATION 227
d'Otrante^ de Walpole, ne fait qu'une brève et vive sensation d'abord et n'a que trois éditions de 1764 à 1766. En 1786, la vogue y vient, et les rééditions se succèdent très vite. Chacune des pièces de Sedaine passait pour tomber à la première représentation, et pour « aller ensuite à la centaine » : c'est en somme ce qui s'est passé bien souvent dans l'histoire littéraire. Le Dominique^ de Fromentin, qui n'eut guère au début que l'approbation de G. Sand, de Flaubert, de Gautier, n'a trouvé que longtemps après 1890 les admirateurs qu'il mérite. La réputation de Maurice de Guérin, si précaire au moment du Centaure^ n'a trouvé que récemment quelques garanties de durée.
Pour tous ces ouvrages, le temps modifiait les conditions et les critères et créait, pour le fond et la forme, des dispositions consonantes que les contemporains n'avaient point connues. Le « beylisme » et ses procédés d'analyse pour la génération réaliste française, le roman noir pour l'Angleterre excédée de conventionalisme, l'intimité pénétrante de Fromentin ou le lyrisme panthéiste de Guérin se réveillaient avec une valeur accrue, comme ces terrains àbâtirqui bénéficient de plus-values exorbitantes beaucoup moins en vertu de leur sol lui-même qu'en raison du grand développement de leurs alentours.
Ce n'est pas tout à fait ainsi que nos classiques entendaient la loi qui leur paraissait dominer ce genre de phénomènes. Pour eux, il était convenu que la minorité des gens de goût ne pouvait manquer de faire, une fois pour toutes, la loi au grand public, et que l'opinion des connaisseurs
devait s'imposer à une masse moutonnière, dans le même plan rationnel^ et simplement parce que le vrai mérite avait un peu de la solidité des vérités logiques. La réputation était le légitime « coup d'État », cette fois, d'une poignée de « délicats » ralliant à leur vue le grand public, « parce qu'à la longue le vulgaire est toujours et en tout mené par un petit nombre d'esprits supérieurs, et cela en littérature comme en politique » (Voltaire à Hénault, 1734). Renan voyait de même, dans une réputation, le fait de trois ou quatre mille lettrés inconnus et épars, sans lien ni autorité visibles, mais dont l'opinion devient à la longue souveraine ; et Emerson estimait que « l'histoire littéraire et toute l'histoire est un mémento du pouvoir des minorités, et de minorités composées même parfois d'une unité... Chaque livre est écrit avec un constant et secret appel aux quelques personnes intelligentes que l'auteur suppose exister dans le million... » Mais une telle estime des minorités éminenles, outre qu'elle s'exagère peut-être l'incorruptible valeur des élites, compte trop peu avec l'extension du public, la variation du goût, et avec ce fait que des raisons adventices entrent en jeu dans l'histoire de n'importe quelle renommée, et, comme l'affirme Balzac, que « sur dix ovations obtenues par dix hommes vivants et décernées au sein de la patrie, il y en a neuf dont les causes sont étrangères à l'homme couronné... »
En somme, une réputation peut être déraisonnable; elle n'est jamais irrationnelle. Le Solitaire de
d'Arlincourt, traduit aussitôt dans toutes les langues (sauf en français, disait un homme d'esprit), Henry Gréville et les cent trente-cinq éditions de Dosia, Georges Ohnet et le succès inouï du Maître de forges, avec tout le prestige qui s'attache pour longtemps à des auteurs aussi heureux — voilà des phénomènes qui peuvent choquer un observateur homme de goût, mais qui sont à leur manière conditionnés par une suprême logique, l'appropriation d'une œuvre littéraire à un public déterminé. Stendhal a raison de regarder ses ouvrages « comme des billets à la loterie » ; mais Sainte-Beuve n'est pas moins en droit d'écrire — avant l'insuccès de ses poèmes, il est vrai, et la vogue de quelques rivaux : « Toute grande célébrité dans les lettres a sa raison, bonne ou mauvaise, qui la motive, l'explique et la justifie au moins de l'absurdité : c'est un devoir d'en tenir compte. » Seulement, ceci est le point de vue de l'histoire, pour qui l'absurde et l'incohérent ne sauraient exister. D'un autre angle, qui est celui de la vie et de la pratique, le tumulte et le caprice ont bien l'air de régner, et Gœthe estimait que « l'histoire de n'importe quelle invention avait à compter avec les énigmes les plus singulières », aussi bien en matière de forme qu'en matières d'idées : « La forme doit être digérée par la masse tout comme le fond, et elle est, à vrai dire, beaucoup plus dure à digérer. »