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CHAPITRE IV

L'appel à Tétranger.

Importance des contacts intellectuels des groupes ou des individus avec des éléments hétérogènes. — Leur nature. — Les concordances préalables. — La question du cosmopolitisme littéraire. — Ses dangers et ses limites. — La nécessité de l'assimilation; l'efficacité des ferments.

« Toute littérature, observait Goethe, finit par s'ennuyer en elle-même, si des curiosités exotiques ne la viennent pas rafraîchir ». Le vieux sage de Weimar, vers 1825, faisait de cette question du libreéchange intellectuel, de ses avantages et de ses conséquences, un des thèmes favoris de ses entretiens. Lui-même, dans sa carrière d'écrivain, avait assisté à tant de « rafraîchissements » de ce genre ! Il avait vu Shakespeare, Young, Ossian encourager en Allemagne les efforts du théâtre et les élans de la vie intérieure, tlousseau et Diderot affranchir les âmes sensibles et véhémentes du formalisme orthodoxe ou de la sécheresse rationaliste, Dante et les dramaturges espagnols animer l'inspiration romantique. Il voyait, par-delà les frontières, la littérature française de la Restauration galvanisée d'une vie nouvelle où les incitations étrangères avaient une

part des plus actives, et l'Angleterre, l'Italie, la Scandinavie, la Russie, s'informer de leur côté des produits intellectuels des pays voisins pour tenter à i'envi des voies nouvelles. Byron et Scott, observait-il volontiers en 1822, trouvent plus de lecteurs en Allemagne que n'en ont la plupart des écrivains allemands : preuve irrécusable qu'ils offrent au public l'aliment le plus nécessaire à ses curiosités.

L'auteur de Faust allait jusqu'à tirer, de phénomènes de plus en plus répétés, une conclusion excessive, ou tout au moins singulièrement prématurée : une littérature mondiale^ une Weltliteratur lui semblait imminente. Et il entendait par là, non point la simple juxtaposition de littératures nationales jouissant de droits équivalents, ni même la République des lettres chère à notre xviii*' siècle, avec son élite ralliée à des goùls identiques; mais un réseau serré et complexe d' « offres » et de « demandes » intellectuelles, si intimement associées, si équitablement arbitrées par traducteurs et critiques, que les goûts et les sympathies des lecteurs, les originalités et les tendances des auteurs ne connaîtraient plus les limites que l'idiome, les habitudes mentales, les affinités de la terre et du ciel tracent communément autour des phénomènes de l'art.

C'était aller un peu vite en besogne; c'était, surtout, faire à toute l'humanité montante le crédit de la curiosité et de la tolérance universelles à quoi Gœthe était parvenu pour son compte. Il est douteux, en dépit des communications plus faciles et du nivellement des civilisations, qu'une Weltliteratur absolue

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s'établisse d'une façon permanente; et toujours des sectionnements et des repliements ont chance de Succéder à des périodes d'extension et de vaste interchange, laissant, pour le commun des lecteurs^' un caractère d' « étrangeté » à tout exotisme authentique. Mais l'importance de ces phénomènes, dans la vie des littératures, est telle qu'on pouvait bien, vers 1825, conclure d'une crise particulièrement effervescente à une modification totale du monde intellectuel.

Il va de soi que, même passagers, ces regards trop curieux jetés au dehors par une littérature en mal de renouvellement encourent la réprobation des sévères mainteneurs du coutumier et du connu. Elles ne se comptent plus, les adjurations et les homélies qui, par tous pays, ont dit son fait à cet espèce de « catinisme intellectuel » dénoncé par Barbey d'Aurevilly; et la muraille de Chine a semblé parfois le symbole désirable d'une rigoureuse immobilité xénophobe. Rien de plus naturel et de plus compréhensible que cette protestation des esprits que dérange la nouveauté, et que la nouveauté compliquée d'exotisme bouleverse. Rien de plus légitime, aussi, que l'inquiétude de ceux qui s'effraient des engouements absurdes, des snobismes de chapelles, de toute la facile pacotille débarquée à grand fracas sous le pavillon étranger. Ce qui est plus fâcheux, c'^est l'affirmation de certains historiens littéraires, contestant les bénéfices qui résultent de tels recours au dehors, lorsqu'ils ont pour raison l'affaiblissement de la vie indigène, l'affadissement des procédés, la sclérose envahissante. « On échange

avec profit réciproque, pouvait dire Nisard en 1874, les marchandises, les industries, les découvertes de la science et de Térudition. les armes de guerre : on n'échange pas les choses de Tesprit sans perte pour chacun. Je ne sais point d'importations littéraires qui aient ajouté aux facultés créatrices d'un pays... » Singulier propos, de la part d'un historien, et qu'explique seule la mélancolie de l'heure où il a été prononcé ! Mais il a trouvé si souvent son écho dans les polémiques et les discussions, qu'un examen impartial, du point de vue de l'histoire, n'en saurait être esquivé.

L'importance des contacts et des heurts de peuples, pour la vie primitive des religions et des arts, ne fait doute pour personne : le passage de l'homogène à l'hétérogène, cette condition primordiale de toute existence, semble avoir trouvé un de ses plus sûrs adjuvants dans le hasard des migrations, la révélation des voyages, la brutale initiation, par la guerre et la conquête, à d'autres formes d'humanité. « Les nations et les hommes ont [alors] des heures bénies, ce que l'on pourrait nommer des « crises (( inventives »... Les visions à combiner foisonnent, la grande endormeuse de la pensée, l'habitude, est moins tyrannique, les cadres éclatent et libèrent leur contenu. On vient de lutter, de s'ingénier, on a de l'audace, on domine ses richesses intellectuelles, on les manie sans contrainte... Les ballades achéennes coïncident avec Tinstailation des Grecs en Grèce, VIliade a pour prélude la traversée que

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firent, d'Europe en Asie Mineure, les tribus chassées par les Doriens... Les Védas couronnèrent l'effort des peuples qui subjuguaient le Pendjab. Quoique la tragédie athénienne soit du vi® siècle, toutes les œuvres conservées, et les plus remarquables, vinrent après les guerres médiques )>^

Le monde moderne n'a pas cessé de connaître des fécondations brutales de ce genre. Le double contact, par l'invasion arabe et par les Croisades, des civilisations chrétienne et islamique, les entreprises féodales prolongeant jusqu'à la Renaissance l'aventure barbare, les Normands francisés greffant sur l'esprit anglo-saxon des variétés nouvelles de pensée : autant de chocs violents qui renouvelaient sans merci la vie mentale de groupes humains. Plus sédentaires, les peuples modernes ne se trouvent plus guère en rapport par leurs grandes masses et leurs éléments profonds : les grands emmêlements de races ne s'opèrent plus par l'irruption visible et la conquête apparente, et les renouvellements d'idées qui en résultent sont plutôt le fait de milieux spéciaux que de la majorité elle-même. Les livres jouent en ces matières un rôle plus important que les foules, et comme disait Fontenelle, « la lecture des livres grecs produit en nous le même effet à proportion que si nous n'épousions que des Grecques... »

Il y a eu cependant, aux siècles derniers, de ces phénomènes qui ont mis en contact continu des parcelles importantes de peuples; et, chaque fois, de

1. H. Ouvré. Les Formes littéraires de la pensée grecque. Paris, 1900, p. 15.

notables modifications se sont manifestées dans Téconomie générale des idées et dans Torientation de la littérature. Les guerres d'Italie, avec tout ce qu'elles comportaient, pour les gentilshommes français et leurs suivants, de séjours outre-monts ou de présences italiennes en France, d'installations, de mariages et d'alliances, contribuent puissamment à cette « modification de tempérament >» dont témoigne le XVI* siècle : c'est en 1559 qu'un poète donnait ce conseil — ironique sous sa plume, sérieusement suivi par ses contemporains :

Tu dois voir l'Italie, et les Alpes passer, Car c'est de là que vient la fine marchandise Qu'en béant on admire, et que si haut on prise... Doncques en Italie il te convient chercher La source cabaline et le double rocher Et l'arbre qui le front des poètes honore...

Le mouvement du Refuge, qui dispersa dans une grande partie de l'Europe, notamment en Prusse, en Hollande, en Angleterre, les huguenots français les plus attachés à leur foi, les plus convaincus de l'inviolabilité du domaine religieux, développe au dehors l'esprit d'examen, contribue à susciter une littérature rationaliste. Inversement, un siècle plus tard, l'Emigration française, disséminant parmi les adversaires européens de la Révolution, et du xviii* siècle derrière elle, des milliers d'aristocrates, de prêtres et d'écrivains, aide à faire naître une littérature « romantique », encore sporadique sous l'Empire, mais qui, à la Restauration, émergera violemment et déterminera pour longtemps l'allure des lettres françaises.

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Cependant, de tels contacts collectifs sont assez rares de nos jours. Ils ne se produisent, à vrai dire, que dans les phénomènes de colonisation et d'immigration qui peuvent dénaturer, modifier tout au moins, des groupes nombreux d'arrivants ou d'anciens habitants. Les États-Unis se préoccupent des alluvions que pe peut manquer de charrier le million d'émigrants nouveaux débarquant chaque année sur son sol; inversement, l'Allemagne s'ingénie à maintenir plus intactes les dispositions de ses nationaux au dehors. On a pu sans paradoxe fonder sur les colonies de quelques métropoles européennes, et sur les combinaisons nouvelles qui s'y produisent, les véritables chances d'avenir des littératures de notre vieux monde. Ce sont bien, à vrai dire, les plus anciens problèmes des sociétés humaines qui se présentent, différemment formulés, dans ces phénomènes modernes : et sans doute les mythes, les cadres d'épopées et les thèmes de ballades héroïques ne s'y trouvent-ils pas aussi directement impliqués qu'aux âges crépusculaires où les idées prenaient sans retard une forme concrète. Des ferments singuliersi de création littéraire sont néanmoins épars dans de tels croisements de races, de peuples, de religions et de morales : l'avenir s'en préoccupera sans doute, autant que nous pouvons le faire des grandes transmissions religieuses et poétiques de la préhistoire ou des débuts de notre ère.

Mais la littérature n'est plus, autant qu'alors, une tradition commune à toute une race; elle engage surtout, aujourd'hui, des prédilections personnelles. Dans la plupart des cas, l'expérience étrangère reste

tout individuelle, au moins au point de départ : c'est-à-dire qu'une sorte d'émulation s'établit entre un esprit et une œuvre, ou une série d'œuvres, ou une civilisation, qui sont choses hétérogènes mais qu'il pressent favorables à son propre développement. « La vraie patrie, déclarait Stendhal, est celle où l'on rencontre le plus de gens qui vous ressemblent »... Propos de dilettante séduit par les salons et les théâtres de Milan, et qui ne se reconnaissait pas d'autre devoir que la culture de ses goûts pour l'amour et le bel canto. Et Théophile Gautier, en peintre parlant d'un peintre : « Chaque artiste a une patrie idéale souvent éloignée de son vrai pays. Son talent s'y plaît comme dans une atmosphère propice et y revient à tire-d'aile, dès qu'il est libre. C'est là qu'il s'épanouit et porte ses plus belles fleurs »...

Assurément, en matière littéraire, l'identité de l'usage linguistique et d'un territoire défini empêche de tels liens électifs de se nouer à l'extrême : à chercher hors des séries d'œuvres nationales une terre de prédilection, même idéale, on risquerait de rompre ses attaches, non seulement avec son public possible et ses lecteurs normaux, mais avec le génie de la langue et les virtualités de l'expression. Un Chamisso a beau hésiter entre sa terre natale française et la patrie allemande que les circonstances lui créent : il cesse à peu près d'être un poète français dès qu'il perd le contact avec les choses de chez nous. Un Hamilton, une M""" de Charrière sont annexés par les lettres françaises, en dépit de leurs origines anglaises ou hollandaises, qu'il leur a plu

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d'oublier en écrivant : c'est le triomphe des affinités électives que cette « dénaturation « d'un esprit par un pays étranger.

A l'ordinaire, le phénomène utile reste en deçà. L'évolution organique d'une individualité ou d'un groupe y détermine des.dispositions latentes que ne satisfait ni n'exprime la moyenne des œuvres indigènes : or, il se trouve qu'un écrivain étranger, ou la somme même de tout ce qu'on sait d'un pays, semblent manifester avec intensité ces tendances qui sont ici balbutiantes ou muettes. C'est cette singularité qu'on appelle au secours pour se libérer soimême. La bourgeoisie cultivée du xv!!!** siècle européen se plaît à demander à l'Angleterre des leçons de littérature morale, et parfois civique, des romans plus véhéments, des drames plus actuels : on sait quel fut chez nous le succès des imitations de Lillo et de Moore, et qu'une statistique de 500 bibliothèques du xviii*' siècle offre 1698 volumes de romans anglais contre 497 de romans français. L'Allemagne, terre d'idéalisme pour M""*" de Staël, et de mystère pour Gérard de Nerval, devient à leur gré, en des heures décisives, une initiatrice. La France a longtemps su donner à ses voisines des leçons de clarté, de mesure et de sociabilité, et sa littérature moyenne, en ce sens, a presque autant agi que ses chefs-d'œuvre. L'Italie a été à plusieurs reprises, pour toutes ses émules ou ses clientes, une incomparable ouvrière des formes d'art, habile à fîiire entrer dans un réceptacle approprié des intenlionsqui, ailleurs, pouvaient demeurer indécises, créant, la première, des moyens d'expression que recueillaient ensuite ses sœurs latines ou germaniques.

Il s'en faut — en raison de ces curiosités qui .demandent des excitations plutôt que des œuvres à adopter — que ce soit toujours aux plus dignes que s'adresse l'inquiétude étrangère : les germes de fécondité émanent souvent d'une œuvre parfaite-» ment indifférente aux compatriotes de son auteur; ou bien d'étranges déviations permettent à des lecteurs mal informés de s'exalter, outre-frontières, sur des à-côtés imprévus. Gessner au xviii® siècle, HoflFmann au xix% ont eu en France leur plus enthousiaste clientèle; Poe a pu sembler à la fois un imposteur chez ses compatriotes, un génie dans plusieurs pays d'Europe; Wells fait figure d'amuseur chez lui, et de prophète chez nous; Ossian, déprécié par tout ce qui, en Angleterre, ne se réclamait pas des survivances celtiques, a paru sur le continent Tauthentique rival d'Homère; Gœthe a pu apparaître tantôt comme un Rousseau aggravé et comme un olympien imperturbable. Qu'est-ce à dire, sinon que les nations ne cherchent pas, dans des nouveautés qu'elles importent, des valeurs absolues et classées, mais des ferments, et souvent des modèles, ' qu'elles entendent appréhender à leur bénéfice? Le mérite intrinsèque, dès lors, importe assez peu; du médiocre et de l'inférieur peut suffire à ce rôle extérieur. F. Schlegel allait même jusqu'à dire en 1812 que c'était, en ces matières, la perfection étrangère qui restait la chose la plus incommunicable, la plus difficile à faire sentir au delà des frontières de son pays d'origine.

Chaque fois qu'une telle révélation est vraiment efficace et qu'elle dépasse les brefs engouements de

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la mode, il y a, en tout cas, un état préalable de réceptivité, qui a créé avant Theure des concordances entre la chose exotique et son nouveau public. « Savez-vous, écrivait Baudelaire à un ami, pourquoi j'ai si patiemment traduit Poe? Parce qu'il me ressemblait. La première fois que j'ai ouvert un livre de lui, j'ai vu avec épouvante et ravissement, non seulement les^ sujets rêvés par moi, mais des phrases pensées par moi et écrites par lui vingt ans auparavant. » A un moindre degré sans doute et avec moins de stupeur dans la découverte, une telle consonance ne pourrait manquer de se retrouver dans les innombrables exemples du recours à Tétranger. Et, sans doute, c'est un phénomène du même ordre qui crée des parentés entre un livre français et un lecteur français destiné, peut-être, à devenir un auteur à son tour : encore la « singularité », ici, est-elle atténuée par l'effet de tous les caractères analogues ou communs; on sait qu'on est en face d'un compatriote, si différente que puisse être sa pensée et sa forme, si imprévu l'encouragement qui émanera de lui. Au lieu qu'une certaine pointe de bizarrerie aiguise, en matière étrangère, les impressions les plus rationnelles.

Des principes nouveaux, lourds de conséquences lointaines, peuvent être ce qui séduit dans une littérature étrangère qui les a déjà mis en œuvre : par exemple le code de notre classicisme pour une Europe « raisonnable » ; ou, à l'inverse, l'enthousiasme et le laisser-aller lyrique des littératures du Nord pour les Français du début du xix** siècle, le mélaphorisme associant la vie de la nature aux réactions du

senliment. Ou bien, une fornie d'art aura chance d'inciter à Timitation, et le drame pastoral qui charmait les principicules italiens du xvi® siècle intéressera les émules français du Tasse et de Guarini. Des détails d'expression, même, et des agencements de strophes ou de périodes, préciosité ou humour, révélés par des traducteurs plus ou moins fidèles, sauront se frayer un chemin jusqu'à une œuvre écrite en une autre langue : Diderot, dans Jacques le Fataliste, ne dédaigne pas de se servir des brusqueries de construction, des bizarreries d'exposition, employées par Sterne dans Trisiram Shandi/ et ailleurs.

Dans tous ces cas, et si un succès prolongé fait véritablement un sort à dos emprunts qui s'acclimatent et fructifient, on peut être sûr qu'une manière antérieure de sentir et de dire était devenue inopérante, et que Tobscure tendance vers autre chose avait fait plus que la moitié du chemin. L'usure dos lormes anciennes rend peu expressif les moyens traditionnels d'incarner le rêve des poètes ou l'observation des conteurs; des prédilections surannées encombrent sans bénéfice le marché aux valeurs, et le besoin de nouveauté est prêt à tirer parti de toutes les ressources : Tappei à l'exotisme fera passer on acte ce qui préexistait à l'état de tendance, u Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas déjà trouvé... «

Voilà ce qu'il faut se dire, quand on est tenté de reirrelter les déviations qui semblent résulter de certaines de ces interactions entre littératures différentes. La l\enaissanoe eut-elle le tort de mettre fin

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à un art autochtone, d'étouffer nos propres semis par des plants apportés du dehors? Était-il coupable de faire connaître Shakespeare, aux dramatistes français du xvm° siècle, et, comme le disait de Sèze succédant à Ducis à l'Académie, devait-on s'abstenir, « dans les arts, de transporter dans sa propre nation les mœurs d'une nation étrangère », puisque, « en lui présentant des usages, des sentiments, des spectacles auxquels elle n'est pas accoutumée, on court le risque de dénaturer son caractère » ? C'est la question du cosmopolitisme littéraire qui se pose ainsi, et qui préoccupe à bon droit les partisans fidèles des divers génies nationaux. Mais la Renaissance, qu'on cite le plus souvent à l'appui de ces inquiétudes, prouve au contraire l'efficacité des influx nouveaux, s'il s'agit de ranimer des dispositions épuisées. La grisaille du médiévisme défaillant, la somnolence des genres désuets et des allégories vieillissantes, l'inattention des auditoires, exigeaient cet enchantement païen que l'Italie révéla à l'Occident tout entier. Sans doute, une ivresse dangereuse s'empara de trop fervents adeptes et les rendit ingrats pour les beaux siècles nationaux : mais c'est que les dernières manifestations de ce génie indigène étaient parfaitement exsangues et inexpressives, et que, pour un esprit qui ressentait les forces tumultueuses du xv** siècle, l'ancien décor, la figuration traditionnelle, les devises coutumières devaient paraître choses absolument inditTérentes et figées.

A tout prendre, d'ailleurs, l'engouement, même absurde, est encore de la vie; et ne fût-ce que par l'émulation qu'il suscite et le besoin d'épuration et de rectification qui s'émeut à sa suite, il vaudrait toujours mieux que la stagnante immobilité. L'art qui se répète, ànonne et rabâche fait encore moins d'honneur à une tradition nationale que les intempérances d'une verve tumultueuse ou même excentrique. Ce sont les Regulus, les Marins^ les Demetrius. les Bi'disaxre^ non les Marino Faliero^ sujet byronien, ou les Marie Stuart^ sujet schillerien, qui rendent si affligeante la littérature théâtrale de 1820.

Le problème, pour les nations comme pour les individus, reste assurément de communiquer avec les autres sans cesser d'être soi-même, et d'enrichir son propre développement sans se laisser annexer. Qui ne voit le danger de ces ferveurs qui aboutissent à une abdication^ à un abandon de soi, comme ces enthousiasmes des adolescents qui imitent jusqu'aux tics des maîtres ou des grands amis qui en sont l'objet? « L'originalité vraie ne consiste pas à offrir le moins de prise possible au monde extérieur, et à se maintenir immuable », mais à savoir profiter des incitations étrangères pour élever la courbe de son moi réel. On ne se polit, on ne devient tout ce qu'on peut devenir qu'en frottant sa cervelle, dît Montaigne, contre celle des autres : encore ne faut-il pas, à force de frotter, user sa substance ou la transmuer en une matière étrangère. A l'heure où se

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produisait l'initiation de la France « renaissante » à l'Italie d'éjà virtuose, et quand Pétrarque, Arioste, Rinieri et bien d'autres guidaient les poètes de la Pléiade, l'incantation charmeresse exerçait trop d'emprise sur bien des esprits, et c'était un cri d'alarme que jetait un poème du temps :

...tu pourras bien Français partir d'ici,

Mais tu retourneras Italien aussi

De gestes, et d'habits, de port et de pelage...

Chateaubriand, revenant d'Angleterre, où il avait passé six ans et n'avait pas manqué de s'imprégner d'habitudes britanniques de pensée et de forme, trouve par bonheur, dans le sage Joubert, un discret conseiller qui s'applique à le « débarbouiller » de la Bible, d'Ossian et des brouillards de la Tamise : et ainsi, les inconvénients d'une immersion trop prolongée dans l'atmosphère d'outre-Manche seront écartés sans préjudice des bienfaits dus à ce contact. A la même heure, le théosophe Delisle de Sales, qui se contentait pourtant de faire des remontes dHdées en Allemagne, et que ses lectures, plutôt que ses voyages, rendaient extérieur à son milieu national, s'enfonçait dans une théosophie de moins en moins faite pour s'acclimater et s'harmoniser aux choses françaises : « dénaturation » fâcheuse à côté de l'enrichissement de l'auteur des Natchez,

Le problème, après tout, n'est pas loin d'être le même dans l'intérieur d'un même pays et d'une même littérature; ne persiste-t-il pas, de province à province, des différences analogues entre manières de sentir? Assurément, la diffusion d'une langue

parlée identique, la notoriété des grands auteurs nationaux sont dçs agents très appréciables d'unité et d'entente; et Dante créait, presque à lui seul, une patrie intellectuelle où un Napolitain pouvait de bonne heure se sentir le concitoyen d'un Florentin. Cependant les sensibilités ne sont pas tout à fait nivelées par cette unification des gouvernements et des idiomes : une question d'influence, d'assimilation, de soumission subsiste, et, là aussi, le problème intellectuel se pose de ce que chacun peut gagner ou perdre au contact de 1' « hétérogène », parisien et provincial, homme du Nord et homme du Midi, Bavarois et Prussien, Écossais et Londonien, Sicilien et Piémontais, dans le cadre d'une même littérature et d'une même langue.

« Ce que les nations cherchent dans des beautés étrangères, c'est non pas tant des œuvres à admirer que des sujets d'excitations pour elles-mêmes. » (Léon Daudet.) Il reste donc légitime de favoriser l'intercommunication intellectuelle, et cette émulation n'apparaissait pas sans raison, aux meilleurs esprits du xviu® siècle, comme une des plus sûres garanties du progrès général. « Toutes les nations éclairées, disait d'Alembert en 1768, doivent donner et recevoir. Cette vérité est trop essentielle aux progrès des lettres pour être oubliée ou méconnue do ceux qui les cultivent. La nation française en particulier a toujours vivement senti les avantages de ce commerce mutuel... »

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Encore y a-t-il — en dehors même des périlleuses dépossessions de soi-même — des limites fatales qui empêchent un tel commerce des esprits d'allçr utilement jusqu'à Textrême ; il subsiste des incompatibilités qui rendent évidemment inefficace et vaine, dans certains cas. une curiosité trop poussée. Un Gœthe prétendait bien qu'alors, si nous restions inertes devant une œuvre étrangère, c'était en nous, et non hors de nous, qu'il fallait trouver quelque insuffisance. « Les malentendus sont à l'intérieur », déclaraitril ; a les diversités hostiles, de peuple à peuple, témoignent de prévention et d'orgueil, de principes absurdes ou de prétentions passionnées » . Guérissez-vous, et vous saurez aimer I Et ce vieillard s'appliquait à goûter les produits populaires des nations les plus éloignées, se disant que pour connaître l'homme, c'est l'humanité qu'il fallait étudier. Il s'ingéniait à retrouver, dans un roman chinois vieux de quelques siècles, des éléments d'émotion ou de beauté analogues à ceux que pouvaient offrir Hermann et Dorothée et les récits de Richardson.

Mais il faut bien l'avouer : il est un point où la curiosité de l'hétérogène cesse de comporter une telle valeur d'émulation et de ferment, et ne saurait dépasser le goût du folklore^ de l'étrange et du lointain. Il est des particularités inassimilables, sinon intransmissibles, que la meilleure volonté du monde ne saurait transformer en des valeurs nouvelles pour une littérature nationale : tout un substratum ethnique s'y trouve engagé, que nos habitudes ancestrales nous empêcheront sans doute de jamais utiliser pour notre propre développement.

Que faire à vrai dire du ritualisme chinois, qui nous offrira des actions dramatiques uniquement nouées pour démontrer la nécessité de la piété filiale, rimportance qu'il y a, pour un homme, à avoir un fils qui célèbre à son tour le culte des ancêtres?

Que faire du goût japonais pour la concentration, le resserrement essentiel, le rébus à développer, et comment goûter cette stylisation extrême qui aboutit, par exemple, à de courts poèmes rétrécis jusqu'à un petit nombre de syllabes et ne donnant plus que des suggestions, des quintessences d'impressions?

Que faire des littératures populaires de l'Est européen, où par suite de l'organisation du clan, l'amour n'a qu'une place fort réduite, où l'épouse a une moindre signification que la mère? S'il est vrai que le Lithuanien aime son cheval comme une fiancée, le Lette comme une sœur, le Bulgare plus que sa femme, le Kirghis autant que son père et sa mère, la chanson populaire qui trahit cette hiérarchie des affections hippophiles dépassera-t-elle jamais la bizarrerie pure et simple? Et ce ne sont là que des exemples absolus, des hypothèses limites de ces malentendus inévitables entre expressions littéraires de fragments différents de l'humanité. La bonne volonté des traducteurs, l'ingéniosité des commentateurs aura beau faire : de l'incommunicable subsistera toujours entre des formes éloignées à la fois dans l'espace et dans l'atlas moral du monde.

Nous ne nous leurrons pas moins quand les œuvres de chez nous sont en cause : à l'inverse de ces cas d'inintelligence de notre part, nous suppo-

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sons que les monuments littéraires les plus « classiques » sont assimilables à des civilisations lointaines. C'est s'abuser, en réalité, que de croire que l'homme « en soi » puisse respirer dans aucun cheEr d'oeuvre. Un Japonais cultivé, il y a vingt ans, ne comprenait rien aux histoires d'amours, illégitimes ou permis, qui font l'ordinaire sujet de la littérature occidentale. « Que des étrangers fassent tant d'affaire à propos du mariage est déjà pour lui une énigme ; mais que des auteurs distingués écrivent des romans et des poèmes à propos de ce thème, et que ces romans et ces poèmes soient extrêmement admirés, voilà qui l'étonné encore bien davantage et lui paraît très, très étrange » (L. Hearn). Roméo et Juliette est parfaitement absurde pour un lecteur accoutumé à la discipline indiscutée de la famille et à l'organisation fondamentale d'un pays qui juge immoral au suprême degré le commandement mosaïque : « Tu laisseras ton père et ta mère ii. Dans la forme, de même, une image aussi simple que le vers de Tennyson

Elle était plus belle que le jour

demeure obscure à des yeux inhabitués à voir dans une jeune fille et dans la lumière des objets susceptibles d'être comparés. Et ainsi Véternel féminin de nos littératures occidentales est loin d'être, vérification faite, un universel féminin de toute création artistique. On a pu écrire que le personnage de Don Juan était « le plus humain, le plus universel peutêtre de tous, parce qu'il incarne la passion la plus humaine, la plus universelle ». Mais si l'individua-

lisme amoureux, la passion papillonnante sont exclus par tout un ensemble social, comment leur représentation littéraire aurait-elle la moindre prise sur un public appartenant à cet ensemble ? Peutêtre les situations absolument primordiales de la vie, rimploration, la vengeapce, la pitié, sans aucune « harmonique » émise par surcroit et s'ajoutant à la note fondamentale, seraient-elles seules capables de faire vraiment leur tour du monde, et avec elles les caractères du tyran, du vindicatif, de la suppliante. Dès que ces schèmes s'animent d'une vie particulière, ils ont chance d'entraîner des nuances supplémentaires qu'un œil étranger ne goûtera pas de prime abord. Et quand l'expression littéraire, les subtiles résonances du rythme ou du vocabulaire se trouveront en cause, comment toutes les oreilles seraient-elles préparées à y prendre plaisir? Évoquer ui^e rose, dans nos littératures modernes, suffit à créer des images de fraîcheur, de jeunesse ou de prompt déclin : en pourrait-il être de même pour des cerveaux japonais, quand la fleur du cerisier et la valériane ont pris dans la vie une importance symbolique dont ne jouit pas le buisson épineux et fleuri qui parfume tant de vers de chez nous?

Gardons-nous cependant de tracer trop près de nos habitudes actuelles les limites de cette zone en dehors de laquelle nous ne saurions plus atteindre que de l'étrange, du singulier et de l'hétéroclite. Le

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simple développement de nos dispositions nationales peut très bien nous amener, un jour, plus loin du coutùmier que notre prévision ne nous le ferait supposer. Les chants populaires les plus imprévus ont fini souvent par inspirer, loin de chez eux, de beaux poèmes. On eût bien étonné Boileau en lui faisant lire du Victor Hugo ou du Verlaine, et même les plus indépendants ou les plus « singuliers » de ses contemporains auraient difficilement réagi à tant de splendeur verbale ou à une si insinuante notation d'états d'âme imprécis : nul ne contestera cependant qu'à des titres divers, ces mérites aient correspondu à des instants de la sensibilité française.

Il en est, en effet, de ces accroissements du domaine littéraire comme de ceux qui augmentent le vocabulaire. Souvent, c'est un mot étranger qui vient compléter sur un point les lexicologies nationales et répondre à des nécessités autochtones qu'on n'aurait peut-être pas supposées un demi-siècle plus tôt. Une fois opérée l'adoption nécessaire, il ne fait plus du tout figure d'intrus; au moment où il s'offre pour la première fois, son exotisme scandalise. M""^ de Staël, on l'a vu, empruntant à l'anglais le mot de vulgarité^ a dû le défendre; aujourd'hui, qui contesterait qu'il fût nécessaire au français ? Bon goût ^individualité j non-sens^ confortable sont des expressions étrangères qui choquèrent, au début, les puristes, et qui leur semblaient sans doute dépasser les virtualités linguistiques du français : qui s'inquiète aujourd'hui de leurs origines? qui s'avise même de leur trouver un air étranger? D'Arbois de

JubaÎD ville observait ingénieusement qu'un Allemand qui parle du Kaiser emploie un mot d'origine non germanique : à quel sujet de l'Empire viendrait-il un scrupule là-dessus?

On ne saurait, pareillement, définir d'avance les* points que ne dépassera jamais l'etTort de différenciation d'un milieu social donné. Les « magots », qu'un moment du goût français fait impitoyablement écarter, seront les favoris d'un autre instant du même goût : il ne faut jamais engager qu'un point de la durée dans des réprobations qu'un remords peut fort bien démentir quelque jour. Surtout, il convient décompter avec le nivellement qui accom-^ pagne toute adhésion collective. Qui donc, lisant . quelques-unes des phrases les plus émouvantes de Chateaubriand : « Levez-vous, orages désirés... », « La lune... dévoila sa lumière gris-de-perle... », s'avise d'objecter qu'il y a là quelque chose d'inacceptable dans notre patrimoine intellectuel? Et pourtant l'une garde l'inflexion même d'un passage d'Ossian, l'autre reprend avec un contresens une comparaison de Milton, et ces deux étrangers ont été, par bien des malnteneurs de l'étroite orthodoxie, dénoncés comme foncièrement inassimilables au génie français. La sensibilité a évolué : la langue autour de laquelle Morellet ou Ginguené montaient la garde s'est pliée à de nouveaux accents, et nul ne songerait à incriminer, comme importées d'Albion, ces magiques tournures du grand artiste. Il en est de môme, à plus forte raison, des types ou des thèmes; et l'hispanisme de Corneille, l'italianisme de Molière n'ont pas lieu de choquer les plus fran-

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çais de leurs admirateurs. L'Allemagne a longtemps fait ses délices, de son côté, de produits qui venaient de ses voisins de l'Ouest, et ne reconnaissait pas toujours leur origine « welche ». Zablocki ne paraît pas moins le « père de la comédie polonaise » pour avoir emprunté à la France le sujet de toutes ses pièces, sauf une...

C'est ainsi que sont absorbées et assimilées les influences étrangères, quand l'arbre est assez vigoureux pour animer de sa sève la greffe, et quand la montée de la vie amène un moment de coïncidence entre l'apport exotique et les manifestations indigènes. Les formes littéraires sont acceptées ou rejetées, non d'après leur origine, mais selon leur opportunité, leur convenance immédiate ou tardive à des états de la sensibilité. La littérature, telle qu'elle est produite par les artistes qui l'alimentent ou telle qu'elle est accueillie par le public qui l'accepte, n'est pas tout à fait une seule et même chose; entre sa création et sa diffusion, il y a toute la distance qui sépare un fait individuel en son principe d'un autre fait qui, lui, est uniquement social.

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