CHAPITRE III
L'influence et l'action sociale.
Tout public étendu interprète et réfracte à sa façon l'œuvre littéraire. — Les responsabilités de la littérature; ses excuses. — Le remède à l'art devrait être dans l'art luimême. — La littérature exerce une action sur les publics qui l'attendent, et dont elle exprime plus fortement les ten*^ dances. — Danger de toute ' création trop directe d'images chez un lecteur. — Caducité de cette action de la littérature.
Les mathématiciens sont des gens heureux : ce n^est guère que pour eux, et dans leur domaine propre, qu'il y a parfaite identité entre la parole du maître et l'adhésion du disciple, entre Tidée professée et l'impression reçue, sans aucune de ces transpositions qui, ailleurs, débordent ou altèrent le propos initial. Dans ce domaine purement rationnel, transmettre sa pensée, c'est établir un instant une équivalence absolue, mettre le signe d'identité d'un esprit à un autre esprit : et Ton peut croire qu'une démonstration mathématique, la solution d'un problème, une série de théorèmes, font vraiment coïncider sur un point des individualités qui peuvent très bien, quant au reste, être divergentes ou hostiles.
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Aussi conçoit-on les tentatives qui ont été faites pour réduire à une logique tout aussi irréfragable d'autres chaînes de concepts. La scolastique faisant passer par le syllogisme toutes les démarches de l'esprit, Spinoza jetant sur les sentiments et les passions le réseau serré des paragraphes de V Ethique^ Pascal essayant une démonstration en règle du christianisme, visaient à entraîner la persuasion mathématique pour divers ordres d'idées qui sont rarement dépouillées d'un résidu sentimental.
Or, il sufiit que le rationnel ne soit plus seul en cause, pour que l'identité cesse de s'établir entre deux pensées qui tentent de communiquer. Sans doute, l'analogie foncière des êtres appartenant à la même époque, au même milieu, concevant dans la même langue et se mouvant dans des cadres identiques, empêche ces divergences d'aller à Textrême : il n'en reste pas moins qu'entre l'action et la réaction, toute idée exprimée par un homme a chance de dévier, pour peu qu'elle intéresse la sensibilité.
Ce sont même ces réfractions diverses aux facettes des esprits qui rendent possible, à vrai dire, la vie propre des idées et des formes. Même un dogme religieux, une doctrine philosophique, un système scientifique portent en eux des virtualités infinies que des croyants, des lecteurs, des auditeurs sauront interpréter à leur guise. Les préceptes de fraternité impliqués dans l'idée chrétienne n'ont pas empêché des orthodoxies absolues d'organiser bien des intolérances au nom de l'Évangile. Il est probable que, parmi les premiers adhérents du kantisme, beau-
coup virent dans la Critique de la raison pure (ou de la saine raison^ comme traduisait Tun d'eux) un abandon catégorique des procédés rationnels de connaissance. Et qui ne sait vers quelles conclusions opposées une Mécanique céleste, une Doctrine de révolution, une Génération spontanée risquent d'être tirées par les groupes différents d'un même public, par des clientèles successives ou des nations diverses? Surtout si des règles de vie. des préceptes pour l'action doivent sortir de telles hypothèses et de systèmes de ce genre, l'interprétation par l'individu entraîne en général plus de conséquences que la valeur intégrale de la doctrine : Robert Greslou, l'intellectuel séducteur et assassin du Disciple, considérera à la lumière des livres d'Adrien Sixte «que même nos actions les plus détestables, les plus funestes, même cette froide entreprise de séduction, même ma faiblesse devant le pacte de mort, se rattachent à l'ensemble des lois de cet immense univers. » Les actes les plus vils lui sembleront dès lors justifiés.
Et Adrien Sixte, philosophe et penseur, de son côté, aura raison de se dire que « tant vaut l'àme, tant vaut la doctrine ». Mais il montrera toute la naïveté de son esprit éloigné des réalités, lorsqu'il s'étonnera que sa pensée, issue de l'ascétisme le plus sévère et de la probité intellectuelle la plus exigeante, ait pu être corruptrice en devenant agissante. Son œuvre a « empoisonné une âme » : mais ce n'est pas tout à fait, comme il le dit avec angoisse, parce qu'elle « portait en elle un principe de mort, répandu à l'heure présente dans tous les
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coins du monde ». Il aurait dû plutôt reprendre à son compte la protestation de Gœthe, répliquant à un évêque anglais, lord Bristol, qui s'efforçait de « mettre le trouble dans sa conscience » en 1797, à propos de rhomicide Werther : « Comment faites-vous pour vous applaudir vous-même, quand de pauvres têtes faibles, effrayées des beaux discours sur les enfers que vous leur débitez du haut de votre chaire, perdent le peu de bon sens qui leur reste et finissent leurs misérables jours dans un hospice d'aliénés? Sans compter tous ceux qui se suicident pour arriver plus promptement au paradis ou pour se délivrer de leurs terreurs religieuses ; que faites-vous alors? Vous bénissez Dieu là-dessus ! et de quel droit, s'il vous plaît, défendez-vous à un écrivain de génie de produire un ouvrage qui, mal interprété par quelques esprits bornés, délivrera tout au plus le monde d'une douzaine ou deux de véritables imbéciles ou monomanes qui n'avaient rien de mieux à faire que de se brûler la cervelle?... Ne suis-je pas déjà moralement sûr que tout ceux qui se suicident après avoir lu Werther n'étaient pas capables de jouer un rôle raisonnable dans le monde? » La riposte est vive; sous son air de boutade irritée, elle touchait aux points essentiels d'une question éternellement controversée.
La littérature proprement dite, servant de véhicule à des images et à des groupes verbaux expressifs, voit s'augmenter les chances d'action — et de déviation — dévolues à toute manifestation de l'es-
prit. Naturellement, les formes poétiques ou théà^ traies qui magnifient « des sentiments nobles et courageux », qui font un sort a la sagesse des faha* listes ou à la morale des braves gens, ne suscitent guère d'objections sociales : mais ce n*est là qu'un petit coin du domaine de la littérature. Il n'est pas surprenant que les amis de Tordre, de Timmobilité, de la permanence, aient donc toujours considéré d'un œil défiant cette suscitatrice d'impressions et de gestes humains ; Platon reprochait à Homère, le plus grand des poètes pourtant, ses déviations loin de la vérité, ses blasphèmes contre les dieux, diverses sortes d'obscénités : et l'on peut dire que jusqu'à Tolstoï, des objections semblables, reprises par l'es moralistes, les Pères de l'Eglise, les réformateurs sociaux et les prédicateurs religieux, ont frappé la création littéraire, coupable de donner une forme spécieuse à des sentiments qui, sans elle, resteraient sans voix et sans éclat.
Les plus avisés parmi ses défenseurs objectaient, depuis Aristote, que l'art complet ne manque pas de « purger » ces passions qu'il a fait surgir, et qu'ainsi le grand poète, le dramatiste principalement, ramène au calme les sensibilités qu'il a troublées en leur inoculant des passions fictives. Mais, surtout, les champions de la littérature, humanistes et poètes, observaient justement que « tout est pur aux purs », que l'art est la jouissance supérieure des hommes libres, et que la société doit veiller, non à la suppression de l'art, mais aux immunités qui permettront à ses membres de connaître la délectation esthétique sans en être fâcheusement troublés.
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La question de la responsabilité de récrivain rencontre ici ses conditions et ses limites; et c'est aussi le conflit, toujours possible, entre les droits de la littérature et ceux de la collectivité, qui se trouve en cause. On peut croire assurément que les lettres rendraient un plus strict service à la société en abdiquant leur indépendance, en se faisant les servantes de la morale, en évitant de poser des problè^ mes nouveaux, de dissocier des notions reçues, de refléter des lumières dont chacun ne sait pas si ce sont des lueurs de phares ou des vacillements de feux follets. Ancilla theologiœ, « servante du bien », « éducatrice du genre humain », « trompette des partis », « auxiliaire du patriotisme » : autant de rôles auxquels il est arrivé à la littérature de se plier^ parfois avec succès mais pas toujours à son profit, et qui jamais n'ont pu la capter tout entière, la vie diverse et multiple finissant toujours, dans des civilisations susceptibles de mouvement, par dépasser ces cadres et par animer de nouvelles formes.
Ces formes sont dépositaires d'énergie, et d'une énergie qui peut être, en effet, destructrice ou troublante. Non pas simplement celle qui émane des idées contenues dans un roman ou un poème, d'un pessimisme de doctrine, par exemple, ou d'un désespoir théorique et qu'on trouverait aussi bien dans un traité 4e philosophie ou dans VFcclésiaste. Car c'est justement l'essence d'une création littéraire de n'être pas une organisation de concepts et une démonstration discursive, mais de concentrer, à la façon d'une lentille, mille rayons épars en faisant
tomber leur faisceau convergent sur un point. La logique d'une destinée dans un roman apparaîtra plus impérieuse, le pathétique obsédant du lyrisme entraînera plus de sonorités véhémentes, Toptique resserrée du théâtre semblera plus vraie que le spectacle de la vie. La force de Tart est là, et aussi son danger. Et il arrivera que la morale sociale, peu reconnaissante à la littérature de ses effets toniques et salubres, la condamnera uniquement pour ses effets débilitants et dissolvants : alors que tant de couronnes doivent lui être tressées pour Taide qu'elle procure au « vouloir-vivre » d'innombrables humains, à l'effort de milliers d'êtres vers une conscience plus nette d'obscures et multiples tendances...
Il serait cependant équitable, à vrai dire, de faire la balance des maléfices et des bienfaits, et d'appliquer un égal critère de responsabilité aux deux aspects de la même question. Si la littérature exerce une influence, et si le monde n'a pas cessé d'être le monde, dépositaire d'une énergie qui n'est pas près de s'éteindre, il faut bien admettre que l'expression littéraire a contribué à le maintenir en activité, depuis les milliers d'années qu'il y a des hommes, et qui font de la fiction. Et quelque idée qu'on puisse se faire du progrès, « marche en avant », « retour éternel » ou simple passage de l'homogène au différencié, on peut croire que l'universel déterminisme a engagé, dans le mouvement qui continue d'animer le genre humain, des éléments de littéra-
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ture qui ont eu leur part d'aclion positive, d'encouragement, d'incitation à une vie plus définie. Mais nous sommes ainsi faits que nous cherchons plus aisément la responsabilité du mal, prenant le bien comme une chose qui va de soi, ou comme un effet normal de l'agencement de l'univers ;
Surtout nous oublions que Tinfluence de la littérature ne saurait dépasser certaines limites, et que ces limites sont données par la disposition même du public qui l'absorbe et qui y réagit. La Bruyère n'a pas tout à fait raison de dire : « Je rends au public ce qu'il m'a prêté », parce que les hommes qui liront les Caractères ne sont pas seulement ceux qu'il a observés pour les écrire, et qu'ainsi ce n'est pas exactement un rendu pour un prêté qui se trouve en cause; il ne fait pas non plus la part de la précision véhémente de l'art, qui mémorialise la vie avec un relief accru. Néanmoins, un ouvrage qui exerce une action s'inspire avec force d'un ordre d'idées, d'une nuance de sentiments qu'il n'a point créées, qu'il « exprime » avec efficacité : il retrouvera des consonances et exercera un effet dans un public saturé de dispositions analogues, — et dans ce public seulement. En toute action, il y a deux termes, l'agent d'influence et le sujet réceptif, et celui-ci est, en somme, plus important que le premier, a une part beaucoup plus grande dans les responsabilités. « On donne des conseils, on n'inspire pas de conduite », observe La Rochefoucauld ; et cette constatation n'est pas moins vraie dans l'ordre social que dans l'ordre individuel.
Tous ces « conseils » que semble souvent donner
la littéralure, que de fois ne leurarrive-t-il pasd'èlre mal interprétés, compris à rebours, suivis à contresens? Est-ce encore, en pareil cas, Tœuvre littéraire qu'il faut incriminer, et l'insuffisant redressement que les éducateurs, les maîtres, les sujets eux-mêmes ont imposé à leur imagination n'est-il pas le grand coupable de l'infection psychique? Le microbe doitil, plus que le terrain, être incriminé? ^^
Cela ne veut pas dire que la littérature n'ait point son ample part dans bien des phénomènes fâcheux de la vie collective. La « suggestion littéraire » a semblé, avec grande raison, à des criminalistes attentifs et à des statisticiens sérieux, un élément tout à fait redoutable de pathogénie sociale ; et les exemples précis ne manquent pas d'incitations romanesques ou poétiques aboutissant à des actes regrettables. La glorification romantique de la passion, le dégoût des tâches quotidiennes, l'orgueil des natures « fatales », tels que les manifestaient les plus minces produits de la littérature de 1830, furent le point de départ de dévergondages sans nombre, de destinées brisées, de ruines et de morts que maint réquisitoire du ministère public mettait déjà au compte d'une contamination produite par le roman*. Des influx authentiques, issus de livres déterminés, se sont retrouvés dans plus d'un crime ou d'un suicide. En 1835, un médecin connu, le D"^ Bancal, décide de se tuer avec sa maîtresse Zélie Trousset : celle-ci, grande admiratrice d'Indiana^ préfère une
1. Voir le livre de L. Maigron, le Romantisme et les mœurs. Paris, 1910, pour des exemples précis, et souvent inédits, de ces' contagions.
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mort extatique avçc celui qu'elle aime à une existence décolorée. Elle fut d'ailleurs seule à mourir pour de bon. Le jeune assassin Lucien Morisset, « le disciple de Lacenaire », se disait le continuateur de cet « homme splendide, puissante individualité », qu'il connaissait par ses Mémoires : « Son œuvre conduit à des déductions énormes... » Un bijoutier parisien, Jules B..., ressentait des impulsions homicides qu'il attribuait à la lecture de la Bête humaine, d'Emile Zola. Le cas dont s'inspire le Disciple, de Bourget, est connu. En 1889, près de Constantine, Henri Chambige, — nature orgueilleuse dans un tempérament instable, « fin de race » authentique, — détermine M°^« G... à mourir avec lui. « Je lui avais dit souvent qu'on admirait les amants d'Alfred de Vigny [les Ainants de Montmorency], qui étaient morts ensemble, que ce serait une grande beauté de mourir comme cela, qu'on nous admirerait... » Et Anatole France admettait que le poème du grand idéaliste avait été « le souffle qui poussa un malheureux jeune homme au crime » i.
Combien de dévoiements encore, de fautes et de crimes ont été rattachés avec plus ou. moins de certitude aux pages d'un artiste, ou d'un intellectuel inculpés dès lors d'une sorte de complicité secrète et involontaire : on trouve Crainguebille dans le gîte d'un compagnon du fameux Bonnot; et la Merelli, en prison préventive, demande qu'on lui rende son Nietzsche...
Le suicide et le meurtre, étant la manifestation la