‹ La littérature: création, succès, duréeChapitre 13 sur 20 · SciPio SiGHELE, Letteratura tragica. Milano · texte numérisé non relu

SciPio SiGHELE, Letteratura tragica. Milano

plus évidente du « mal de virre »> et de l'inadaptation sociale, sont naturellement évoqués avec le plus de complaisance par quiconque redoute Inaction de la littérature sur les volontés. C'est à son sujet que les écrivains ont eux-mêmes fait leur mea culpa : ou, plus souvent encore, ils ont dressé un réquisitoire contre une littérature divergente de la leur. Presque tout le célèbre pamphlet de J. Vallès, les HéfractaireSj examine les « victimes du livre », constate qu'il est des âges et des dispositions où d'autres enseignements ne sont plus de rien et où « le livre tue le père », fait la liste lamentable des empoisonnements de l'àmecausés par i?e?îéet AnYorty, Bvron et Musset. On connaît la fameuse boutade de Chateaubriand vieilli : « Si Bené n'existait pas, je ne l'écrirais plus; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. Cne famille de René poêles et de René prosateurs a pullulé. Il n'y a pas de grimaud sortant du collège qui n'ait rêvé être le plus malheureux des hommes. » Admirons l'étrange vanité qui consiste, de la part d'un écrivain, à se considérer, tout seul, comme le père d'une nombreuse postérité, fût-elle composée de médiocres et prétentieuses individualités ; il y a une égale injustice, croyons-nous, à oublier : 1° que des elTels salubres, mais moins apparents, peuvent émaner d'un livre dont rinfluence délétère paraît seule visible ; 2° que la prédisposition du public est trop importante pour que le « bacille » s'attribue une' action qu'il partage, en réalité, avec le « terrain ».

Nous l'avons vu, en face d'exemples lamentables

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de déchéances humaines, où la littérature fut évidemment en cq,use, il conviendrait d'évaluer tous les cas où des livres d'imagination, dans la même génération, ont pu stimuler des énergies. Seulement, n'ayant pas abouti à des affaires de cour d'assises ou à des faits divers déplorables, cette action-là reste indistincte. Les romans de la première manière de G. Sand ont conduit à l'adultère bien des Indianas et des Valentines de 1832 ; le coup de pistolet de Chatterton a détoné dans des chambrettes d'étudiants et de jeunes hommes de lettres romantiques; mais comment saurons-nous si des femmes mécontentes d'un demi-bonheur n'ont pas appris à s'en satisfaire en comparant leur médiocre destinée à celle d'héroïnes farouchement incomprises? Qui nous dira si certains ambitieux de la gloire poétique ne se sont pas résignés à auner de la toile dans la boutique paternelle, après avoir constaté la difficulté d'une carrière toute vouée à l'idéal? Jérôme Paturot a eu besoin de traverser bien des avatars avant de se fixer dans une position sociale appropriée à son mérite réel et à ses vraies aptitudes ; et la littérature, même mauvaise, a été pour quelque chose dans sa résignation finale en des tâches convenables à son génie.

Au point de vue de la vie extérieure de la littérature, il convient d'insister sur l'autre aspect de la question : la présence diffuse, dans les sensibilités, ti'éléments instables que des œuvres littéraires

ft précipitent » et ne créent point ; la préexistence d'états de sensibilité qui trouvent dans une œuvre des précisions plutôt que des révélations, et qui parfois travestissent le sens d'un livre, afin d'y réagir à leur propre façon. Gœthe se plaisait à rappeler que la folie religieuse pouvait être « suggérée » par des moralistes de profession, et n'est-ce pas dans l'Evangile que les plus inquiétants désordres individuels ou collectifs ont souvent pu prendre leur point de départ? Le Mémorial de Sainte- Hélène n'a-t-il pas été le livre de chevet de Julien Sorel, vil séducteur et médiocre assassin? Une exhortation suprême à la bonne volonté parmi les hommes, un bréviaire d'énergie réaliste, réfractés dans des âmes débiles ou fougueuses, ont suscité ainsi de troubles conséquences : la légitimité de telles œuvres n'est pourtant guère contestée du point de vue moral, parce que la portée positive de ces livres a semblé supérieure à leur effet débilitant. Or des prédispositions du même genre ou des contresens analogues ne manquent pas de se rencontrer, chaque fois qu'une grande influence des lettres sur les mœurs peut être sérieusement repérée.

Voici un roman de cent cinquantes pages, Werther. De toutes les œuvres de la littérature moderne, nulle plus que ce petit livre n'a été considéré comme une excitation dépassant de beaucoup le moyen prestige des fictions romanesques, et son action se marquait à des symptômes qui allaient de simples caprices de la mode — l'habit bleu à boutons d'argent — à des cas avérés de suicides. De nombreux Allemands, après l'avoir lu, en finirent avec une

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existence dont le vide décevant leur était apparu en même temps que le moyen d'en sortir. Une jeune Anglaise, miss Glover, fille d'un maître de danse, fut trouvée morte, un matin, avec un Werther sous son oreiller. En février 1802, un sous-lieutenant français se tua, et les journaux pouvaient écrire : « La lecture de WertherdLyaiii enflammé des passions ardentes qui l'ont conduit à ce suicide. » Plus saisissants étaient les termes dont se servait, le 26 juillet 1818, un rédacteur des Débais pour relater un drame analogue : « J'ai vu les feuilles d'un Werther couvertes du sang de son lecteur. » En Italie, en Suède, même en Amérique, l'effet de ce mince ouvrage fut identique. Mais s'expliquerait-il sans le désaiToi des esprits? (< Quatre-vingt-neuf qui n'arrivait pas assez vite » pour de jeunes bourgeois impatients? Dépréciation de l'action au profit du sentiment dans une foule d'esprits? Ailleurs encore l'amour héritant de toute une fièvre inquiète que la religion avait cessé de retenir et de fixer? A tant de raisons de s'attendrir ou de se désespérer, Werther apportait des encouragements précis ; mais ce livre ne trouvait pas moins sa place dans la bibliothèque de camp de Bonaparte ou dans le havresac du capitaine Héricourt, et il opérait sans doute, dans ces âmes énergiques, l'effet le plus salubre et le plus fier.

Voici un récit devenu par excellence une lecture de jeunes gens, Robinson Crusoé. Dans son principe, en est-il de plus sain? Optimisme persistant, foi dans une Providence qui n'abandonnera pas un malheureux privé de tout et séparé du genre

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C'est dire que rien ne peut faire prévoir Tutilisation sociale qu'un livre trouvera jamais, et qu'une berquinade mal entendue peut autant pervertir tel ou tel esprit qu'un roman du marquis de Sade. Bien mieux : si des déchirements sont inévitables à chacune des libérations provisoires des organismes sociaux, si la souplesse même de cette machine imparfaite exige des ruines et des brisures, et que la littérature soit engagée dans cette tâche éternelle, toute pensée forte et nettement exprimée a chance de créer quelque jour, non seulement de la vie et de la joie, mais du deuil et de Tamertume. <( Celui qui écrit une ligne vraiment neuve, dit F. de Curel, peut s'attendre à ce que, dans l'avenir, des créatures soient tuées à cause d'elle. »

— Et la société ne se défendrait pas? — Si fait; et il serait étrange qu'elle y renonçât. Mais il est conforme à ses propres intérêts qu'elle se serve des moyens préventifs, et non répressifs, dont elle dis- |)ose. V autodafé^ la mise en mouvement du bras

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séculier, la réprobation scandalisée et la quarantaine pudibonde sont de déplorables procédés, alors que le corps social doit prévenir une contamination dont ne sont susceptibles que des individus déterminés. Que des parents, des maîtres surveillent des lectures d'enfants sans discerhement, rien de mieux : mais c'est de quoi l'on se dispense trop commodément. Montesquieu passe pour avoir enlevé des mains de sa fille un exemplaire des Lettres persanes, en lui disant : « Laisse ce livre, ma fille; c'est une œuvre de ma jeunesse qui ne convient pas à la tienne. » Que les facultés vraiment saines des individus, les groupements et les entreprises qui témoignent d'une réelle entente de la vie soient encouragés, dans la loi comme ^ans les faits, dans l'ensemble comme dans le détail, rien de plus désirable ; rien qui soit, dans la pratique, plus délicat et plus difficile. Cependant ces encouragements positifs, plutôt que l'exercice de la répression sur d'autres points, devraient être le souci capital de l'autorité.

C'est, avant tout, la publicité inconsidérée que la société a le devoir de limiter et de contrôler : la divulgation, pour, des sens impressionnables, de ces « faits imagés » qui peuvent être la cause de tt l'ébranlement imitatif » *'. La publicité ofi'rant aux germes nocifs les chances les plus sûres de se propager, son contrôle peut évidemment refréner l'infection psychique, si à la vigilance dans la cité correspond la sollicitude privée dans le foyer. La diffusion déraisonnable des formes d'art médiocres

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