‹ La littérature: création, succès, duréeChapitre 14 sur 20 · D»" P. AuBRY. La Contagion du meurtre. Paris · texte numérisé non relu

D»" P. AuBRY. La Contagion du meurtre. Paris

peut seule inquiéter l'État, lorsqu'elles sont, par un prétendu réalisme, trop aisément génératrices d'images : le relief intensif, autant que la répétition et l'obsession, étant le grand incitateur d'imitation. Le libéralisme de Lamartine semblait proscrire de la cité les représentations trop directes de la vie, et il opposait, à l'art éternel et bienfaisant, « des scènes de la vie ingénieux emblème », toute restitution immédiate des actes humains,

La nature surprise en ses impressions, Avec ses cris réels, son sang, ses passions.

Ses plus intimes voix sous le coup éclatantes, Et ses fibres à nu devant noiis palpitantes...

L'art lui-même, en effet, doit finir par être le vrai régulateur des devoirs de l'art; l'emprise d^s formes littéraires sur les sensibilités trouvera dans les exigences des vrais artistes sa meilleure limite, son contrepoids le plus légitime. Car il est rare qu'uiL ouvrage vraiment « délétère » ne soit pas surtout insincère ou prétentieux, fait pour la réclame et le scandale. Il entre plus de mauvais goût que d'immoralité, plus de fausse littérature et de rhétoriqaie que de franchise et de pathétique, plus d'inexpérience que de réelle spontanéité, dans la plupart des œuvres qui créent en leurs lecteurs des discor-^ dances qu'elles ne parviennent pas à ramener, tout au moins, à une harmonie artistique. La tragédie de Sophocle, le drame shakespearien, en dépit des horreurs et des crimes qu'on y voit perpétrer, n'ont guère été accusés d'exercer une action immorale, sans doute parce qu'ils portent en eux-mêmes une

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logique totale, supérieure aux dissonances de quelques épisodes. Dumas fils disait : « Il n'y a point de pièces immorales, il n*y a que des pièces mal faites. » Et Gœthe, que nous avons vu s'irriter des reproches que Tévêque anglican faisait à son Werther, prononçait sur ce livre le plus sûr verdict, le jour où il s'accusait d'y avoir, par inexpérience, maladresse ou ardeur précipitée, « représenté la débilité avec quelques-uns des prestiges de la force » .

L'ordinaire caducité d'une grande influence ne s'expliquerait pas, d'ailleurs, sans la double raison qui prévalait dans sa période d'action sociale apparente : préexistence d'un public prédisposé, particularités passagères et spéciales de l'œuvre. Si un livre portait en lui-même, à tout jamais, une efficacité absolue, fût-elle nocive, pourquoi ce poison n'agirait-il pas à n'importe quel moment, comme ce curare qui, dans les flèches malaises, reste mortel après des centaines d'années? Et si un élément de faiblesse et d'imperfection esthétique n'était pas le vrai ferment de toute grande suggestion immédiatement diffuse, comment expliquer que ce soient précisément les raisons de cette action sociale qui nous paraissent à distance les moins agréables particularités d'une œuvre, tension surhumaine de Corneille, artificielle galanterie de VAstrée, sentimentalité de Werther, morbidesse égoïste de René, etc., etc.?

C'est ici qu'il faut distinguer entre le succès et Vinfluence d'une œuvre littéraire. « L'influence, observe M. Lanson, ne coïncide pas toujours avec le succès.» De fait, un très grand succès peut fort bien n'aboutir qu'à une mode littéraire, à des séries d'imitations et de pastiches, à des détails tout extérieurs de la vie, à des couleurs bleu-Elodie et brun-Solitaire, à des chapeaux à la Charlotte et des faux cols à la Cyrano. L'influence sur la littérature est distincte, à son tour, de l'influence sur les mœurs : il est rare que celle-ci aille du même pas que l'autre, la société changeant plus lentement ses manières d'être que ses lectures et ne procédant pas sans répugnance à une transvaluation de ses w valeurs courantes » ; « la tyrannie des usages contraint ceux dont l'esprit change à vivre selon l'apparence des traditions ». ^D. Mornet.) Il serait malaisé d'établir une action immédiate et profonde de Racine sur le milieu contemporain, alors que son influence sur le développement de la tragédie française est indiscutable. Inversement, ÏOberman de Senancour, qui n'atteignit jamais au succès et ne toucha que de biais les genres littéraires, marqua de son empreinte de jeunes sensibilités de 1825.

Lu écrivain tel que W. Scott conciliait les deux ordres de prestige : le genre romanesque se ressentit partout d'une évocation aussi colorée du Moyen Age; en même temps, un certain archaïsme des reirrets et des eroùts se trouva encourairé, dans toute i*Europe, par les W'averley .Vore/s, et Vallès prétendait que des familles bourgeoises tout entières, sans eux, n'auraient pas entrepris un voyage d'Ecosse

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auquel le grand romancier les incita par le séduisant décor de son œuvre.

Or, l'influence sur les mœurs, résultat des concordances que nous avons vues, n*a rien de durable et ne se retrouve guère en dehors de circonstances préétablies. Cette action fait partie, le plus souvent, du succès immédiat, profite de la mode et procède des dispositions les plus passagères du public. Les « modernes », à cet égard, ont presque toujours raison des anciens, et même si on lit Baruch avec enthousiasme, on n'en laisse que peu de chose pénétrer l'organisation même de la vie. Une fois classées, les formes littéraires restent sans grand effet sur les modalités de l'existence. « Les œuvres que ' tout le monde admire, dit A.France, sont celles que personne n'examine ».

L'influence de la littérature sur la littérature est autre chose; l'emprise directe sur les sensibilités ayant cessé, ou à peu près, c'est dès lors une action au second degré qui peut résulter d'un grand mouvement intellectuel d'autrefois : nous avons, au sujet du recours au passée indiqué les conditions apparentes de ces reviviscences. Si le corps social, après quelques lustres, semble mithridaiisé ^ prémuni à fond contre une influence étendue d'œuvres littéraires anciennes, l'effort créateur de n'importe quelle époque, nous l'avons vu, reste soumis à une action qui peut être libératrice et féconde à sa manière.

C'est un heureux prestige, atout prendre, qui laisse leur efficacité à des livres millénaires, et il en passe encore quelque résultat, par des contacts individuels,

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dans les mœurs d'une époque ulli^rieure. « La lecture des livres CTecs, affirmait Fontenelle. produit en nous le même effet à proportion que si nous n'épousions que des Grecques... « Mais il est consolant que les sinifularités déclarées d'une œuTre qui fut jadis « à succès » deviennent plutôt un obst«icle à une grande faveur posthume. M. Faguet déplore bien que ce soit « par les parties les plus médiocres, sinon les plus misérables de leur intellect, que les grands écrivains se font une clientèle posthume » : cette parole amère pourrait être aussi aisément appliquée à la clientèle «« anthume », et retournée quant à l'autre, puisque le temps fait justice de la plupart des habiletés, des mérites provisoires et passagers auxquels est dû, pour une si grande partie, un succès étendu. M. Bourgetest plus équitable, ce semble, et plus rassurant : « ... Si l'on cherche une raison à la décadence de certaines grandes renommées littéraires du passé, on trouve toujours que les a.*uvres qui vieillissent n'ont pas été assez vraies. Tous les prestiges du talent d'écrire sont impuissants à préserver une œuvre qui n'est pas d'abord et surtout un témoignage de vérité. Le fait exact ne se démode pas... »

Mais ce fait exact ne risque-t-il point, dans nombre de cas, de ne plus présenter qu'un intérêt de document humain, tout à fait indépendant de la forme littéraire qui l'abrite et le convoie? A sincérité égale, bien des circonstances encore favorisent ou gênent la « survie » d'une œuvre de res{)rit, sans que sa réelle précellence s'y trouve vraiment en cause. Ce sont déjà les vicissitudes de la renommée qui

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sont impliquées dans celte question : une sorte de « survivance du mieux adapté » pose à notre attention de nouveaux problèmes. La gloire d'outretombe, et même la grande notoriété d'un auteur vivant, procèdent de raisons assez différentes de celles qui mettaient en contact, presque directement, une œuvre, un talent, avec un groupe social déterminé qui en subissait Tinfluence par une sorte de prédestination et d'harmonie préétablie. A mesure que l'humanité accroît le nombre de ses morts, à mesure qu'une clientèle s'augmente à distance d'unités plus nombreuses, la renommée offre une résonance plus ample à des noms éminents, confère une dignité accrue aux œuvres dont elle se souvient; une adoption nouvelle incorpore d'une façon plus quotidienne, dans la trame d'une civilisation, des fragments de l'activité expressive de ses artistes. Mais si l'humanité fait à ses grands hommes une place de plus en plus glorieuse, c'est à sa manière qu'elle les adopte et les consacre, et il y a là comme un dernier avatar dans la vie sociale des choses littéraires.

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