CHAPITRE I
La renommée.
La gloire du nom ou la gloire de l'œuvre. — L'existence anonyme des formes littéraires. — Toute renommée durable est fondée sur un jeu de probabilités qui prolonge ou qui crée certaines grandeurs littéraires. — Signification symbolique prise par les très grands noms.
Si tout succès procède d'un n coup d'État », toute renommée se fonde, à vrai dire, sur un jeu de probabilités. C'est une sorte d'hypothèse, en effet, relative aux vicissitudes ultérieures du goût et au développement des idées dominantes, qui supporte toute réputation destinée à prendre de l'ampleur et la durée. Renommée, « célébrité répandue en tous lieux», disent les dictionnaires; et, pour les créateurs d'expression littéraire, c'est la suprême survie qui s'attache à cette diffusion extrême d'un nom, d'un titre, d'une pensée, d'un fragment quelconque...
Le phénomène de la renommée se présente d'une façon un peu différente dans les lettres et dans rhistoire. Une renommée historique demeure sensiblement inamovible, au moins dans une ère donnée : Louis XI ou Richelieu pourront être, dans un même siècle, fort différemment jugés; Napoléon passera, dans une période assez courte, par les pôles opposés de la gloire; ils n'en restent pas moins notoires, ayant modifié profondément l'aspect d'une nation ou d'une société, — et c'est à quoi équivaut, en somme, toute grande intervention historique. Il faudra, pour qu'on les oublie, qu'on cesse de s'intéresser à des zones entières du passé.
Il n'en est pas de même pour une renommée artistique. Sans doute, des lexiques ou des manuels feront émerger longtemps un grand nom ; des études rétrospectives signaleront le retentissement d'une œuvre dans le milieu contemporain. Des rues, des places, des avenues, auront été baptisées d'un patronymique notoire. Mais la renommée véritable, dans la littérature et tous les arts d'expression, doit comporter autre chose, une signification durable, une auréole persistante. Et c'est par là que le flux des phénomènes entraîne avec lui toute gloire et l'empêche de conserver en toute certitude une valeur permanente. Le paradoxe d'hier, aujourd'hui lieu commun, peut devenir préjugé demain, et la forme est soumise à ces fluctuations aussi bien que les idées : qu*arrivera-t-il de la réputation la mieux fondée en apparence, si l'enjeu d'autrefois ne correspond plus aux mises d'une autre époque? Vérifications incessantes et revisions continues et secrètes,
que précède d'ailleurs, chez tout écrÎTain, une sorte de pari concernant les futures manières de penser et de sentir.
Plus encore que pour affermir un succès ou amorcer une réputation, un nom semble indispensable pour fonder une renommée : Jes deux mots sont d'ailleurs voisins. Le patronymique, dans nos sociétés occidentales, fait tellement corps avec l'individu que cet assemblage de lettres est devenu l'étiquette nécessaire de toute action humaine qui mérite de retenir Tattention de la société.
La faculté de diffusion d'un nom est assurément pour quelque chose dans la gloire. A. Dumas rencontra un jour un Hollandais qui lui affirma que son pays contenait deux poètes qu'il fallait mettre bien au-dessus de Lamartine et d'Hugo-; ils auraient été connus du monde entier, « si on pouvait prononcer leur nom dans un autre pays qu'en Hollande ». Opposez à cette difficulté onomastique, non pas tout à fait le nom de Lamartine, qui sembla bizarre et vulgaire à quelques-uns, mais celui de Victor Hugo dont l'H évoqua de bonne heure les tours de Notre-Dame, dont les quatre syllabes sonnent « comme quatre coups de clairon » : il est certain qu'une faveur inestimable s'attache à cette étiquette primordiale de l'individu civilisé. Les humoristes se sont même ])lu à l'exagérer et à faire toutes les variations j>06sibles sur l'ancien dicton latin, bonum nomen^ boninn omen. 11 est vrai qu'après un certain temps, la célébrité du nom et les notions qui s'y trouvent
associées empêchent de songer à sa signification ou à sa médiocre euphonie, et Racine ou La Fontaine n'ont plus à compter avec des fins de non-recevoir de ce genre; mais Tinfluence des noms sur les renommées débutantes, ou encore hésitantes, peut très bien faire passer un Lefranc de Pompignan, un Malfilâtre ou un Baour-Lormian par une période difficile. Mercier notait déjà, dans son Tableau de Paris^ que le nom de Voltaire était fait pour la gloire; ceux de Pichegru ou de Dugommier ont paru grotesques à de sarcastiques aristocrates : ce n'est pas simplement dans un poème épique qu'un héros peut avoir tort de s'appeler Hildebrand, et notre y,yiif siècle en voulait, par exemple, aux trois conjurés légendaires de la libération helvétique de porter des noms moins favorables à l'euphonie que ceux d'Harmodius ou d'Aristogilon. Le nom de Fualdès nous semblera toujours désigner l'assassin plutôt que la victime d'un crime inoubliable; et beaucoup de « Welches » authentiques ignorent encore à qui s'adressait ce terme de persiflage.
L'homonymie est toujours funeste à l'une au moins des renommées qui se trouvent en jeu; si leurs prétentions sont du même ordre, l'estime qu'ont chance de rencontrer un Corneille cadet, un second Racine ou d'autres Rousseau sera diminuée au profit de leurs concurrents, et les « trois Dumas » ne doivent peut-être qu'à leurs activités divergentes d'être accueillis sans trop de déficit pour deux d'entre eux — mais lesquels? — dans le large souvenir de la postérité. Elle n'aime guère les dynasties en littérature. 11 est vrai qu'un tel désavantage ne laisse
JS.C
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(>î[)en<lani, il est rare que l'applaudissement pas- HîiK^T delà vo^'ue ne soit pas la première condition
d'une gloire ultérieure : la société est engagée, dirait-on, par des adhésions antérieures, et elle préfère, en somme, reviser des procès déjà engagés, plutôt que d'en susciter de toutes pièces. Un nom déjà connu entraîne après soi un certain respect traditionnel, et au lieu que l'œuvre rende l'auteur immortel, c'est à vrai dire le nom de l'auteur qui fait répandre et durer son œuvre. « Il y a des livres que les circonstances portent, et qui portent ensuite les hommes qui les ont faits » ; après quoi le nom de ces auteurs maintient dans le champ de l'attention des œuvres qui risqueraient d'en sortir.
Souvent même, nous l'avons vu, c'est par un détour que revient dans son pays d'origine une célébrité qui fut accueillie à l'étranger avant de l'être dans la patrie : pour des raisons fort différentes, un Gobineau, un Claude Tillier se trouvèrent notoires en Allemagne, un Senancour en Angleterre et en Scandinavie, quand la France ne connaissait plus guère leurs noms. 0. Wilde, en revanche, devra sans doute à un fidèle public, de ce côté de la Manche, de retrouver quelque jour un accueil plus indulgent sur l'autre rive. Il n'est pas sûr que l'Allemagne eût reconnu un de ses plus grands poètes dans Henri Heine, sans la dévote clientèle qui persévéra dans son admiration pour lui en France et dans d'autres pays latins.
Du reste, une fois repris et enchaînés dans la série des illustrations nationales, les grands noms littéraires ont chance d'y rester assez longtemps maintenus. La transmission des œuvres par les bibliothèques privées, la fidélité des admirations
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Si le ;/OMt »^e d/*veioppait dans une direction uniliné;»ire, rien ne serait plus simple, ni plus loirique et pliH sûr qu'une renommée, ser>'ie alors par des élites croissantes, qui feraient des cercles concentrirpje.H autour d'un point glorieux et imposeraient leur rq»inion éclairée à des groupes de plus en plus nombreux. L'Iionnôte Boileau n*hésitait pas à admettre ce (-ritérium du consentement prolongé. u L(»rsqin' (l(îH écrivains ont été admirés un fort
grand nombre de siècles et n'ont été méprisés que par quelques gens de goût bizarre, car il se trouve toujours des goûts dépravés, alors, non seulement il y a de la témérité, mais il y a de la folie à vouloir douter du mérite de ces écrivains... Le gros des hommes à la longue ne se trompe point sur les ouvrages d'esprit. 11 n'est plus question, à l'heure qu'il est, de savoir si Homère, Platon, Gicéron, Virgile, sont des hommes merveilleux; c'est une chose sans contestation, puisque vingt siècles en sont convenus... » (VIP Réflexion critique sur Longin.)
Mais Boileau compte sans les lignes divergentes qui dirigent successivement l'orientation des goûts. Passe pour les « vingt siècles » qui se trouvent d'accord — et encore — sur Homère et Platon. Que fait-il de la dénaturation de Virgile au Moyen Age, révéré comme magicien bien plus que sous figure de poète? et n'est-il pas trop certain du consentement universel au sujet de Gicéron, «homme merveilleux »? Gar c^est ici qu'opèrent ces u paris » qui peuvent offusquer pour longtemps, parfois pour toujours, l'éclat d'une gloire en apparence incontestée, ou qui augmentent son irradiation sans qu'elle y soit désormais pour rien. Un procédé de description, une nuance de psychologie, une interprétation de la vie sont confirmés par la marche générale des idées ; leur portée se découvre à l'improviste ; ' leur application à de nouveaux termes leur confère une fraîche efficacité; ou, au contraire, le nisus du monde intellectuel détourne d'un côté différent les tendances de l'esprit, la réaction des sensibilités devant la vie se fait d'une autre manière, les imagi-
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nations opèrent sur un plan absolument renouyefé. D'où d'étranges fortunes, et des infortunes plus étranges encore, dont il n'est pas inutile de rappeler quelques exemples.
Ronsard n'a duré que d'une vie timide et presque souterraine pendant cent cinquante ans au moins de notre littérature : que le xyiii*^ siècle, au lieu d'attendre à peu près son terme pour revenir à une antiquité plus franche et plus savoureuse, iait été ramené à celle-ci de bonne heure, et il aurait eu scrupule à condamner un si beau poète, à prononcer son veto, comme il l'a fait, sur « ce mélange de mots grecs et latins avec le jargon barbare qu'on parlait alors, produisant des sons aussi aigres que ceux dont les onagres font retentir les montagnes des Pyrénées... » Quelque indulgence pour le lyrisme aidant, le poète de Marie n'aurait pas attendu aussi longtemps un réveil qui a tenu à des raisons auxquelles lui-même ne pouvait plus rien. Inversement, les petits vers légers du xviii® siècle n'ont rien perdu de leur valeur intrinsèque, — c'est nous qui n'avons plus du tout le sens du badin, du frivole et du pimpant, et qui en sommes venus à comprendre autrement la poésie de circonstance.
La gloire de Fénelon au xviiie siècle est engagée pour une part dans son œuvre authentique, mais pour une part plus considérable dans la diffusion des idées « humanitaires » en fait de religion, de société et de nature. La même époque, qui ignorait à peu près Chaucer et méprisait Dante, préférait Bion et Moschus, comme idyllistes, à Théocrite, et n'était guère éloignée de mettre Homère au-dessous de Virgile.
Lamennais disait : « Les circonstances ne font pas Jes hommes, elles les montrent. » Il en est absolument de même des circonslances qui fo»t la grande renommée littéraire. Que le rationalisme moyen et le réalisme mitigé qui règlent la plupart de nos goûts depuis trois quarts âe siècle se trouvent remplacés par des dispositions symboliques et mystiques, et les noms significatifs de la littérature française ne seront plus tout à fait les mêmes : qui n'entrevoit une série imprévue où Saint-Marlin, Ballanche et Bergasse parmi les penseurs, La Morvonnais et Maurice de Guérin parmi les poètes évinceraient des illustrations qui se trouvent aujourd'hui en vedette? Et, parmi les gloires consacrées dont il est malaisé de se séparer et que ne compromettrait pas un tel classement, que de chasses-croisés ! que d'interprétations différentes pour des œuvres que notre point de vue actuel nous fait apercevoir sous un certain angle !
C'est même, on peut le dire, Texpérience répétée de « triages » de ce genre qui confère leurs meilleures chances de durée à des renommées littéraires supérieures. Une grande réputation, à la mort d'un écrivain, subit d'ordinaire une éclipse; le choc des générations qui se suivent l'entraîne dans un oubli qui peut être durable. S'il n'est que provisoire, la parabole qui ramène à l'horizon cette candidature à la durée, la soumettra à de nouvelles épreuves, entreprises d'un point de vue nouveau. « V. Hugo connaît, écrivait H. de Régnier, les vertus de ce sommeil préalable... Toute belle œuvre y a droit. Il faut qu'elle perde sa première vie pour en con-
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quérir une seconde, il faut qu'elle se décharné et s'ossifie, elle a besoin de silence. C'est l'instant, d'ailleurs, où une première postérité la fréquente... » Ce travail mystérieux, qui jette dans la nuit certaines parties d'une œuvre destinées à en émerger peut-être plus tard, y précipite les productions qui n'offrent, si l'on peut dire, qu'un èens. Un livre n'est pas tout à fait le même à tous les moments du temps; une œuvre d'ensemble, encore moins; et pas davantage le nom de l'écrivain qui la désigne, et dont la personnalité humaine, souvent, concourt à la laisser en vedette en face de la postérité. Des approches successives, et qui sont faites de points divers ou opposés, vérifient cette complexité nécessaire. Par là peut s'opérer cette répartition de plus en plus équitable des gloires qui fait durer, du moins, ce qui est susceptible de satisfaire à plusieurs de ces reprises. Flaubert aurait pu y songer, lorsqu'il disait à propos de Déranger : « L'immense gloire de cet homme est, selon moi, une des preuves les plus criantes de la bêtise du public. Ni Shakespeare, ni Gœthe, ni Byron, aucun grand homme enfin n'a été si universellement admiré... »
« Être souvent nommé, est-ce vivre? » a-t-on demandé fort justement, à propos des volumes ingénieux et inquiets où P. Stapfer examinait les iniquités diverses des Réputations littéraires. Sans doute, la persistance d'un nom n'est pas tout; elle n'est souvent qu'un vestige mort, et les œuvres sur
lesquelles bat encore le pavillon de certains écrivains du passé sont bien des « brûlots éteints ».
Plus effective, assurément, serait la survie de ces fragments de littérature qui se perpétuent~~dans le langage courant, « cultiver son jardin», «l'éternel féminin », « vous êtes orfèvre ...» ou la persistance de certains types incarnant Maritorne ou Alcindor, Don Juan ou Alceste, Chérubin pu Phèdre. La plupart du temps, ces formes littéraires «vivent», et de la vie la plus authentique, sans que l'on se doute de leur origine. Qui sait d'où proviennent de commodes formules, trouvailles littéraires à leur point de départ, telles que « mettre sur le tapis » ou « entrer en lice », « tuer le mandarin » ou « ce qu'un vain peuple pense»? Qui se doute que sacripan ou rodomont viennent de Bojardo, « la manière » de B. Gracian? Et ce sont là, indiscutablement^ des poussières éparses, mais vivantes, de livres dont les auteurs nous sont devenus totalement indifférents.
Ce qui importe, au fond, à la vie et à la société,
c'est que de tels enregistrements se produisent : ce n'est pas que des êtres privilégiés, des « génies » en aient le monopole ; et nous sommes peut-être trop disposés à étendre à tous les ordres d'activité la conception carlylienne du héros. Le sonnet d'Arvers ou les couplets de la Marseillaise, manifestations à peu près isolées d'esprits sans spéciale grandeur, sont plus essentiels, en somme, que les à-côtés de Gœthe et de Victor Hugo : notre romantisme latent, seul, et peut-être le désir de la jeunesse de s'exalter vers des types absolus d'humanité, ont érige lïdole du grand poète qui serait en perpétuel état de
création, et dont les moindres trouvailles seraient dignes d'être commémorées.
On s'est amusé à noter « les petites ignorances de la conversation » : vers-proverbes, citations littéraires usuelles, maximes et figures qui ont incontestablement enrichi le patrimoine humain, assoupli ou affiné la commune façon de dire les choses; or il s'en faut que la majorité de ces acquêts proviennent d'une œuvre absolument classée. Qu'est-ce à dire? Que la conscience sociale annexe, pour se différencier et mettre en forme ses différenciations, tout ce qui lui est bon, que ce soit l'étincelle échappée à la forge d'un demi -dieu ou la brindille enflammée qui vient du feu de paille d'un apprenti. On a pu dire que « la manifestation géniale isolée d'un esprit ordinaire, pour n'être qu'un éclair dans un esprit médiocre, n'en constituera pas moins une œuvre de génie; il suffit que le maximum ait été atteint, sans qu'il soit nécessaire que la courbe par laquelle on pourrait représenter l'action cérébrale de l'individu, présente à ce point de vue un plateau ininterrompu. »
Cette conception choque sans doute notre goût de la simplification ; notre sens de l'admiration, d'autre part, notre désir d'associer de l'humanité à toutes les i^randes choses nous inclinent à préférer des grands hommes absolus à une même monnaie d'inventeurs occasionnels. Il n'en est pas moins vrai (jue si, par exemple, les œuvres littéraires étaient anonymes — comme l'architecture du Moyen Age — nous serions surpris de voir nos dévotions se disperser vers un peuple de petits dieux, au lieu de
se concentrer autour d'un Olympe réduit à quelques figures. L'épreuve, d'ailleurs, ne laisse pas de se faire toute seule dans Tétat actuel des choses.
Même des pièces connues et citées ont pour auteurs des ignorés. « Jouer les Desgenais », c'est à peine rendre hommage à Barrière et Capendu; le Testament de César Birotteau est beaucoup plus célèbre qu'Edmond Villetard, son auteur. Un des romans anglais les plus lus, John Halifax^ gentleman^ de Mrs Craik, reste infiniment plus notoire par son titre que par son auteur. Et Walter Scott agissait déjà sur' le goût européen que l'Angleterre s'épuisait encore en suppositions émerveillées sur le grand inconnu.
Cependant il paraît conforme à une tendance de l'esprit de préférer à ces anonymats vivants des noms définis et glorieux; dans bien des cas, nous sommes prêts, plutôt que de supposer un auteur de plus dont la mémoire serait à tort elTacée, à attribuer à un écrivain que nous connaissons la paternité de ces enfants trouvés. J. Lemaître s'amusait à rapatrier ingénieusement des vers comme ceux-ci :
Enfin, j'ai vu la Peste au sommet des collines S'asseoir, comme un berger qui compte ses troupeaux,
qui devraient être de Lamartine et qui sont de Louise Michel; ou comme ce bel alexandrin :
J*ai montré ma blessure aux deux mers d'Italie,
qui ferait honneur à Musset et qui est de Maynard, contemporain de Louis XIIL Petit jeu inépuisable et
un peu pédant, qui repose sur un principe admirablement simple. C'est que la puissance d'oubli et de simplification de toute collectivité humaine n*a probablement d'égal que son besoin de créer, autour d'individualités homogènes et typiques, des ensembles aussi concordants que pbssible. Ne fût-ce que pour pouvoir s'exalter vers un type, admirer et détester avec force et précision, développer ainsi ses virtuaFités latentes, l'homme tient à mettre des noms, et peut-être dés visages, sur les prédécesseurs dont il garde ou renouvelle le souvenir. Étendre à l'auteur l'intérêt suscité par le livre, on l'a dit, c'est peut-être un raffinement, peut-être une perversion du sens littéraire : mais il est naturel que les générations tentent de faire coïncider sur le plus grand nombre possible de points la gloire du nont et la vie de l'œuvre, la personnalité distincte et le mérite spécial par lequel elle a le droit de se détacher des grisailles du passé. ,
Et ce sont, dès lors, des forces créatrices de légendes qui opèrent sur les renommées, qui déterminent la survie des grands écrivains et, avec leur nom, d'une bonne partie au moins des formes littéraires qu'ils ont créées. Car si, dans le présent, une réputation normale suit le succès, les épreuves favorables de la lecture ou de l'audition, elle pr(^cède ce critère lorsqu'il s'agit d'auteurs du passé en face d'une clientèle posthume : c'est parce que l'on continue à parler de Molière que de nouveaux lecteurs lui viennent, et 1' « ascendant » du nom, comme disaient les tireurs d'horoscopes, se trouve opérer puissamment avant tout contact.
La « force d'existence », si l'on peut dire, de ces privilégiés s'accroît d'ailleurs de tout ce que perdent leurs concurrents malheureux. P. Stapfer a bien raison de penser que « le style est à lui seul le plus grand effort que l'individu puisse faire pour prendre possession d'un avenir éternel » : à condition qu'on admette qu'il ne s'agit que d'une éternité limitée, et que le style est, non point un ensemble de petits moyens et de recettes scolaires, mais le plus haut degré de l'expression littéraire ; à condition aussi que la collaboration de l'esprit légendaire de rhumanité soit acquise à ces enjeux magnifiques. Esprit simplificateur, avant tout, mais animateur aussi, « La Fontaine, disait P.-L. Courier, m'est mieux connu que si, lui vivant, je le voyais sans lire ce qu'il a écrit. » Et les contemporains de Pascal qui ont pu l'approcher et l'entendre n'ont sans doute pas éprouvé, de cet « effrayant génie », une impres* sion directe aussi vive que le vertige douloureux ressenti, à l'évoquer, par ses admirateurs d'un autre âge. Ce sont des procédés de simplification mythique où s'exercent, dès lors, quelques forces profondes de l'humanité.