CHAPITRE II
L'initiative des inadaptés.
Son importance pour les différenciations en littérature.' — Il est d'ailleurs indifférent à la société que Tinitiative soit le fait d'un « génie » ou la réussite d'un médiocre. — Quelques manières d'être inadapté : la perception de Tartiste supérieur; la névrose; le caractère; la santé; la franchise. — Même les inadaptés, au reste, tiennent encore à des séries antérieures de phénomènes.
C'est une idée fort ancienne, on le sait, qui attribue à des personnalités exceptionnelles, quasi divines, le mérite des grandes initiatives par lesquelles l'humanité se différencie et se transforme : et non seulement des législateurs ou des conquérants, mais des poètes et des musiciens ont pu sembler participer d'une nature absolument étrangère à la commune mesure humaine. Les mythes d'Orphée et d'Am[)hiou associent le rôle du poète inspiré à celui du héros, du civilisateur et de l'organisateur de sociétés ; la notion du vates attribue des perceptions surnaturelles à ces dépositaires des vérités supérieures et des suprêmes procédés d'expression. Quelque singularité ne manquait pas non plus, au gré des anciens, d'être dévolue aux âmes faites pour
innover en quelque matière, et Aristote notait déjà qu'il n'était point de très grand talent sans un certain mélange de folie, — rien de haut, ou du moins de supérieur à la voix du commun des mortels, ne pouvant être dit que par une âme agitée. Et il va de soi que cette idée de V inspiration, du génie, qui se retrouve dans toutes les poétiques, ne fait que transposer des « valeurs » dans lesquelles persistent diverses notions qui sont sans doute éternelles. *
Littérairement, l'initiative des inadaptés a une importance indéniable. La personnalité singalière joue un rôle capital dans les variations de style, de forme, d'agencement : sans elle, on pourrait légitimem^t admettre que le ritualisme, l'homogénéité envahiraient la littérature, ainsi qu'il arrive dans des sociétés peu évoluées et peu favorables aux manifestations de l'esprit individuel. Encore convient-il de distinguer entre plusieurs manières, à divers titres avantageuses pour la vie des formes littéraires, mais fort différentes par n^^itur^ et par essence, d'«tre « inadapté ».
D'abord, pour la commodité de nos classements, nous sommes tentés d'exagérer la démarcation entre les divers degrés de facultés et d attribuer un sens absolu à des termes utiles, avant tout, à l'aisance du discours. Les esprits sont souvent moins séparés dans la réalité que dans nos catégories logiques, et les mots de génie, de talent, d'invention, d'origîLaiité ne correspondent pas toujours à des réalitée objectives. Est-il sûr qu' « il ne peut y avoir de difîé-
l'initiative DBS INADAPTÉS Ht
rence essentielle entre l'idée géniale et celle qui ne Test pas? » ^. En tout cas, il paraît avéré, et non seulement du point de vue physiologique, que « la manifestation géniale d'un esprit ordinaire, pour n'être qu'un éclair dans un esprit médiocre, n'en constituera pas moins une œuvre de génie... » Car une intelligence ordinaire, une sensibilité moyenne peuvent rencontrer, dans la vie artistique aussi bien qme dans la vie active, leur « expérience » de choix, en faire bénéficier la variation et le renouvellement des formes littéraires. Edm. About affirmait que tout homme a dans sa vie, en tout cas, la matière d'un roman de premier ordre : on pourrait en dire autant d'impressions propres au drame et a la poésie, que la difficulté d'une technique spéciale empêcherait de mettre en forme. Or il importe assez peu à la société que de telles manifestations, une fois réalisées, soient l'étincelle échappée au feu de paille d'un apprenti ou la fusée tirée par..un maître prestigieux : les couplets de nos romances ou les petits vers du xviii® siècle, tel alexandrin-proverbe dont personne ne sait plus l'auteur, de retentissantes premières telles que Lucrèce et la Fille de Roland^ témoignent assez de cette valeur « interchangeable » du génie créateur et de ses succédanés.^
C'est qu'il en est, en ces matières, des formes littéraires comme des simples mots d'une langue, tt Créer » un mot nécessaire, pourvoir la communauté d'un instrument nouveau d'expression, quelle initiative merveilleuse, si l'on y songe, puisque cette