‹ La littérature: création, succès, duréeChapitre 7 sur 20 · D^s Rémond et VoivENEL. Le Génie littéraire. Paris · texte numérisé non relu

D^s Rémond et VoivENEL. Le Génie littéraire. Paris

simple frappe d'une monnaie acceptée augmente le nombre des concepts maniables et rend possible une entente rapide sur un point inédit du monde intelligible 1 Mais rien n'est plus indiflérent, en somme, à la société munie de ce nouvel outil, qu'il lui ait été fourni par un grand créateur de vocables ou qu'il soit la trouvaille sans lendemain d'un linguiste involontaire, qu'il soit emprunté tel quel à un vocabulaire étranger ou repris à une époque antérieure du lexique. L'archaïsme, l'exotisme, le provincialisme aident, autant que le néologisme, à munir une langue de ses moyens d'expression ; or, qui ne voit que de tels procédés ne supposent en aucune façon un manieur génial de mots, et que bien souvent ce sont d'obscurs intermédiaires qui ont ajouté au patrimoine commun?

C'est en ce sens qu'on peut dire que le génie est avant tout une catégorie commode et flatteuse de notre esprit et que tout le monde peut avoir son instant de génie, s'il sait ouvrer avec succès une perception personnelle ou monéti^er des valeurs dont se saisira aussitôt la conscience des groupes ambiants. Un Letourneur, esprit médiocre, sage fonctionnaire et styliste banal, a fait presque autant qu'un Diderot pour l'évolution littéraire du xviii® siècle en traduisant dans son français pathétique ou tendre les élégiaques et les romanciers anglais, Ossian, Young, Hervey, et en donnant au public de 1770 tout un Shakespeare véhément, conforme, disait-il déjà, à l'inspiration romantique. Une supercherie comme les fameuses poésies de Glotilde de Surville, en renouvelant pour de nombreux ama-

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teurs, avec plus de mièvrerie que de fermeté, quelques formes désuètes de rancien langage poétique français, rendait probablement, pour Tenrichissement expressif du début du xix** siècle, autant de services que Tart d'un habile versificateur comme Delille. Et ceci semble plus vrai encore des œuvres directement inspirées par la vie : elle sera saisie sur un point inédit par un esprit destiné, quant au reste, à ne donner que du médiocre et de l'indifTérent. Peut-être le sonnet d'Arvers a-t-il offert, aux jeunes sensibilités de modernes Chérubins, un abri plus cher que les plus beaux poèmes des Voix intérieures : ce n'est pourtant que la réussite exceptionnelle d'un auteur médiocre.

La principale « inadaptation » est assurément celle de l'artiste qui, sentant son expérience ou son rêve insuffisamment manifestés par les formes esthétiques courantes, heurte de front les procédés de ses prédécesseurs immédiats et crée du nouveau, simplement parce qu'il est lui-même. L'individualité littéraire — qui le contesterait? — demeure le principe de toute création, la source inaliénable, caput et forts : c'est l'essence même du tempérament artiste d'être moins captif dans son organisme que les natures faites surtout pour l'action ou pour la science critique, de déchirer plus aisément le voile de l'habitude; et de nouvelles combinaisons d'éléments s'ébaucheront dans un cerveau ainsi doué avant qu'elles aient trouvé peut-être, dans les têtes contemporaines, mieux que des états embryonnaires. La possibilité

(te' nouvelles associations d'idées, de sensation», d'images, c'est là sans doute ce qui distin^u« les êtres désignés pour l'art, — que cette souplesse soit passagère ou qu'elle doive durer toute la vie.

Le malaise de l'artiste qui trouve les places prises et les routes barrées ou qui, devant un essai antérieur qu'il juge insuffisant, a l'intuition d'un emploi supérieur des mêmes éléments : ainsi nous apparaît souvent le mouvement littéraire dû aux inadaptés. Les incompatibilités et les haines signalent souvent de telles initiatives : refus presque absolu de rendre justice à des contemporains ou à des prédécesseurs immédiats, hostilité des représentants de tendances différentes, heurts et chocs qui mettent en cause, dans les discussions, bien autre chose que l'art. .

Aussi ces initiatives paraissent-elles souvent, au public ambiant, des révoltes singulières, l'audacieuse rébellion d'esprits mécontents et dangereux. Un Euripide, arrivant à la conscience de son talent quand Sophocle a imposé le mode et le rythme d'une dramaturgie à trois quarts de siècle de littérature athénienne, s'évertue à faire autrement et s'ingénie à montrer qu'il n'a point suivi l'exemple des devanciers immédiats. « Intrigues retournées, prises au rebours de la tradition, surchargées d'événements, quand le prédécesseur avait été large et simple, Hélène chaste et constante, Phéniciennes qui sont un tableau à quatre ou cinq plans, au lieu que les Sept contre Thèbes . leur modèle , sont une fresque » : autant de nouveautés qui sont surtout des volte-face, qui n'empêcheront point Euripide, d'ailkeurs, de se copier lui-même sans trop de scrupule.

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mais qui marquent, de sa part, une tévolte à l'égard des formes théâtrales accoutumées. Un Racine entend faire, dans le genre tragique et avec des rafoyens identiques en apparence, tout autre chose que ses prédécesseurs ; et comme le théâtre est dominé par le prestige de Corneille, « la France, transportée pour ses ouvrages d'une admiration qui allait jusqu'à l'idolâtrie, semblait s'être engagée à n'en jamais admirer d'autres que ceux qu'il produirait à l'avenir. Ainsi , on regarda d'abord avec quelque sorte de chagrin l'audace d'un jeune homme qui entrait dans la même carrière. » Un Victor Hugo, débordant de fougue lyrique et de visions antithétiques et bigarrées, ne peut que jeter le gant aux dramaturges qui tiennent la scène vers 1828, pâles confectionneurs de tragédies ou novateurs de demi-sang, représentant un parti moyen qui délayerait des sujets modernes dans la forme surannée de pièces régulières : son génie l'entraîne vers un idéal différent, à l'heure où de modestes émules s'en tiennent aisément à la formule d'un Duval ou d'un

Casimir Delà vigne.

C'est la condition même du « tempérament artiste » d'être plus souple que tout autre, moins enfermé dans son organisation, pris dans un cadre moins rigide de réactions et d'associations. La personnalité, ea littérature comme ailleurs, n'est qu'à ce prix, et c'est bien être « inadapté » que d'éprouver en soldes mouyements d'imagination et de sensibilité que le commun des êtres ignore ou réprouve. A la mobi-

lité de TAthénien s'opposera toujours sous quelque forme la solidité béotienne. Les héros de la Vie de Bohème sont assurément, sinon plus intelligents, du moins plus déliés que leur propriétaire ou leur concierge.

Aussi n'est-il pas surprenant que tout ce qui favorise la faculté d'éprouver des états d'âme un peu aigus, et, dès lors, de trouver des équivalents ou des symboles pour les formuler, soit profitable à la souplesse et à la variété en littérature. Bayle disait qu'un « État de justes ne saurait subsister » , c'est-à-dire que le jeu même des sociétés constituées se fonde sur la coexistence de citoyens assez différents pour n'être pas tous des parangons de vertu. On pourrait admettre de même qu'une société d'êtres absolument normaux n'aurait pas de littérature, nulle interférence imprévue ne se produisant quelque part entre des séries d'impressions qui seraient les mêmes pour tout le monde. Si, dans une maison d'aliénés, les chances de renouvellement, de caprice individuel, de hardiesses que ne suivra personne sont trop fortes, elles seraient trop minces, assurément, dans un groupe de marchands accoutumés à des préoccupations quotidiennement analogues, ou de sportsmen qui partageraient la même vie salubre et robuste.

Il est hors de conteste que certains états pathologiques, en favorisant la diversité et la liberté des associations d'idées, sont des points de départ et des occasions incomparables pour des états originaux de sensibilité. Faut-il rappeler tant de névroses dont la littérature a recueilli le bénéfice, tant de

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dégénérescences converties en originalités, et la thèse qui, en conséquence, a confondu la supériorité intellectuelle avec Texaltation névropathique (Moreau de Tours) ou avec la névrose épileptique, « forme larvée du mal» (Lombroso)? Swift déjà observait que les révolutions, en littérature comme ailleurs, ne pouvaient venir que des fous, c'est-à-dire des êtres qui ne raisonnaient pas dans le même plan que les autres hommes. Et Ton sait avec quelle application toute une école a fait le diagnostic morbide des génies. La folie d'un Rousseau et d'un Nietzsche résolue en intuitions imprévues ; V « hystérie » de Chateaubriand devenant le principe de son talent de styliste ; l'épilepsie de Flaubert ou de Dostoïewski ajoutant à l'outrance de leur œuvre de romanciers; la « circularité » de Gérard de Nerval, de Villon, de Verlaine, transposée en délicieuse spontanéité po^étique; l'instabilité de Michelet animant sa vision de l'histoire de France; des hallucinations inouïes visitant Hoffmann et Musset, ces dipsomanes, Quincey et Poe, ces opiomanes, Maupassant, ce paralytique général; la nervosité d'Henri Heine (irritable au point de ne pas supporter, étudiant, le tic tac d'une montre trop proche) garantissant la saveur douceamère de sa poésie; la tuberculose d'A. Samain et de tan td'autres, la débilité de Leopardi, imprégnant d'une odeur de feuilles mortes la mélancolie de leurs vers : la liste serait longue des singularités littéraires qui paraissent avoir été « conditionnées» par un état plus ou moins morbide ou pervers qui libérait à sa manière des manifestations intellectuelles d'un ordre supérieur.

Des Esseintes a raison : à moins d'être un pen anormal et d'éprouver des sensations « à rebours », nul ne se distinguerait du plus épais bourgeois; mais on n'admet guère aujourd'hui^ que ces déficiences elles-mêmes constituent le génie littéraire. Que l'on cherche celui-ci dans une « progénérescence de la faculté du langage » ou dans la résistance à des dispositions morbides, on tient surtout les tares physiologiques pour les adjuvants possibles, non pour les substituts, de facultés spéciales. Même les crises sexuelles, l'éveil de la puberté, si propices à la manifestation du sentiment poétique, ne suffisent pas à développer à eux seuls le sens de l'expression; et si la tuberculose précoce avive la sensibilité, il lui faut passer malgré tout, pour se révéler littérairement, par le jeu d'autres procédés et les exigences d'autres conditions.

Ni la maladie, ni la santé, ne constitue à elle seule la faculté littéraire. Mais la lutte contre la maladie peut créer des états singuliers et troublants, initiateurs merveilleux d'originalité ; la cause pathologique s'ajoute à d'autres pour accroître, dans bien des cas, la force de dissociation et de révolte que peut comporter le talent : la folie elle-même est alors un adjuvant de plus, et c'est

... pourquoi, dans ce monde imbécile et méchant, Il est bon que parfois un geste de démence Vienne en renouveler l'immortelle semence...

D'ailleurs, à ne considérer que les rapports entre la création littéraire et les stables moyennes

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humaines, un artiste équilibré et de saine inspiration peut très bien être, à un moment donné, l'mfldapté véritable. Son geste, contraire à toute déraison, serait tout aussi libérateur et novateur, l^s circonstances étant telles ou telles, que la hardiesse morbide d'un dégénéré supérieur. Un public affadi, par des productions sentimentales, une époque littéraire installée commodément dans la veulerie d'une mode inefficace, peuvent être bouleversés par une œuvre de santé, un avertissement salubre, un effort d'art sincère. Gœthe créant Hermann et Dorothée^ l'épopée familière de la vie laborieuse et bourgeoise, en pleine époque de dévergondage sentimental et de rêverie ambitieuse; M™^ de La Fayette traçant les clairs linéaments de la Princesse de C lèves dans le temps où s'étalait la molle prolixité de M"""* de Villedieu, de La Roche-Guilhem, de MM. de Villars et de Brémond : ce sont là, si l'on peut dire, des inadaptés par trop de robustesse d'esprit. La calme stylisation des vertus et des menues routines quotidiennes; le repos cjairvoyant du cœur préféré aux délices du sejitiment et étayé sur une lucide conscience : rien de plus banal par l'intention, pourrait-on croire; rien qui, dans des circonstances dannées, suppose davantage, en réalité, une sorte de malaise et d'hostile parti-pris chez un auteur. Au point de vue pathologique, un diagnostic ne « rendrait » ici que peu de chose; et pourtant, à ne considérer que l'opposition entre une initiative et un milieu, le cas n'est pas très différent de ceux où un artiste hyperesthésié créerait des « frissons nouveaux » dans une société composée de gens moyennement sains.

Il y a d'autres façons encore d'être inadapté. Et souvent le talent littéraire ne consiste guère qu'en une sorte de courage et de persistance dans le dessein. L'œuvre poétique d'un Lessing est surtout une construction réfléchie, une démonstration à l'appui d'une thèse, la volontaire mise en pratique de théories nationales ou esthétiques : lui-même confessait qu'il était obligé de faire jaillir l'inspiration créatrice comme par un système de machines hydrauliques; et pourtant, 1' « algèbre théâtrale » à quoi il s'appliqua fut, incontestablement, créatrice de durables modèles. Malherbe s'efforçant d'assagir, d'assourdir et d'émonder la production trop abondante ou sonore qui prétendait continuer l'enchantement de la Pléiade, Boileau lui-même guerroyant contre burlesques ou précieux, et trouvant dans son sobre bon sens des effets de poésré raisonnable, montrent assez ce que peut la volonté pour déterminer des'« valeurs » nouvelles. C'est ici, en somme, que le «génie» serait le plus lié au caractère et à la moralité de l'auteur.

Ailleurs, au contraire, une impudeur plus transparente, le franc aveu de sensations qui n'ont rien de rare ni de génial dans l'expression, mais que les moyennes humaines n'ont pas le cœur de révéler, peut équivaloir aux originalités les plus avérées. Pour beaucoup de critiques de 1820, le lyrisme romantique ne valait que par l'outrance dans l'aveu, et l'on a souvent cité la boutade d'Andrieux, « se promenant comme un furieux dans son cabinet, un volume des Méditations à la main » et interpellant Lamartine. «Pleurard!.. Tu te lamentes!.. Tu es

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poitrinaire!... Qu'est-ce que cela me fait!.. Le poète mourant^ le poète mourant.,. Eh bien! crève donc alors^ animal, tu ne seras pas le premier!» Avoir le courage de « crever » en littérature, ou d'éprouver franchement une sensation et de le dire, voilà qui peut constituer — avec du talent — une originalité durable et féconde.

Enfin, c'était une thèse familière à Ed. Rod que la fréquence de l'état de célibataire dans la profession d'homme de lettres, en France et à Paris en particulier, n'était pas sans influence sur la physionomie des lettres françaises. Une certaine façon de considérer l'amour et l'adultère, d'imaginer la jeune fille et.la femme mariée, lui semblait assez justement connexe de l'absence d'un fover, de l'inexistence des responsabilités sociales directes pour la majorité des jeunes romanciers et dramatistes. Peut-être aussi une variabilité plus grande des points de vue se trouve-t-elle liée à l'oubli de quelques problèmes civiques ou humains, que pose continuement un autre type d'existence. En tout cas, et si c'est là une façon d'être «inadapté», quelle différence ne faudrait-il pas faire entre certaines époques de la littérature allemande, où des fils de pasteurs luthériens, précepteurs, instituteurs ou suffragants, étaient presque seuls à alimenter la production intellectuelle, — et le moment où M""® de Staël se voyait assaillir à Rome, en 1805, par un essaim d'abbés poètes, « tous armés de sonnets » ou par des « jeunes gens, tous déclamant avec une fureur croissante, nous lançant des sonnets . comme si c'eût été les foudres du Vatican ! » Combien les célibataires gens

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de lettres que dénombrait Rod ne diffèrent-ils pas des vieilles filles anglo-saxonnes, longtemps foumisseuses attitrées des bibliothèques circulantes, ou des sagaces professeurs que la Scandinavie a volontiers révérés comme ses écrivains favoris, et de quelle nature peuvent être les initiatives qu'ils exerceront : c'est là, en effet, la matière de considérations où la littérature n'est plus guère engagée que par son aspect sociologique.

Quelle que soit la part d'initiative qu'on peut attribuer aux « inadaptés » pour maintenir la littérature en souplesse et diversité, ces individualités nécessaires ne sauraient à elles seules, et sans aucun secours extérieur, émerger nettement dans la surface étale d'une époque ou d'une tradition. Même à ces nageurs plus hasardeux, un point d'appui reste nécessaire. Ou plutôt leur singularité, dans bien des cas, est déterminée par une docilité plus réceptive à l'égard d'éléments qui trouvent en eux de parfaits interprètes, mais qui constituent, au travers d'eux, des chaînes impérieuses. La génération spontanée est inconcevable dans le monde littéraire, et Gaspard Hauser lui-même, s'il était sorti de sa cave pour faire de la poésie, n'aurait pas été libre de toute attache avec l'humanité antérieure.

C'est, en effet, une idée purement romantique, et qui a fait son temps, que l'originalité absolue dans les idées et les moyens, le superbe Himalaya qui serait indépendant de tout système orographique, le Mont Blanc resté distinct de sesavoîsinements. Le

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corollaire de cette thèse, la dissimulation des origines, devrait bien, pareillement, être bannie de la conscience des écrivains, de même que l'accusation de plagiat devrait cesser de hanter l'esprit de leurs congénères. Les « commencements absolus » dont parle un philosophe n'existent pas plus ici qu'en d'autres matières. Non point peut-être parce que

C'est imiter quelqu'un que de planter des choux,

Ktais plutôt en vertu de la nécessité qui fait, de chacun de nous, l'intersection passagère de tendances innombrables, quelques-unes déterminantes. Nous les développons plus que nous ne les improvisons. Même génial, même « inspiré », un esprit n'est, pas plus en littérature qu'ailleurs, un chaînon isolé. Il peut plaire à l'orgueil d'un chef d'école, à l'admiration d'un disciple de supposer un initiateur créant une proies sine maire. En réalité, un héritage est toujours départi à toute activité, même révolutionnaire; un novateur a toujours, comme on dit, jm de qui tenir » ; et la roche erratique, extérieure à l'ordre des choses et sans attaches avec la structure du sol, n'existe pas dans l'histoire des idées : seulement il peut se faire que les affinités ne soient ni visibles, ni même prochaines, et que la fougue de l'individu fasse illusion sur ses dépendances. Singulier, il le sera à l'égard du milieu où se développera son talent; mais, replacé dans la série qui l'a déterminé, il apparaîtra comme l'avocat éminent de tendances et d'antécédents restés sans voix notable jusqu'à lui.

Parmi ces supports des initiatives, Tun des plus fréquents dans nos sociétés mobiles et de texture changeante, c'est le transfert, dans la série intellectuelle où elles viendront s'insérer, d'habitudes mentales d'un autre ordre. « Un tel, fils et successeur de son père » : cette formule à la chinoise offre peut-être des avantages économiques et une certaine sécurité dans le choix des carrières; mais si le passage de l'homogène à l'hétérogène, l'association et la dissociation successives restent la loi de nos sociétés, un tel assujettissement à la tradition semblera toujours inadmissible à l'Occidental. Or, Ton peut dire que la vie des littératures a nettement tiré bénéfice du fréquent phénomène qui fait passer dans la corporation des écrivains l'héritier d'une activité mentale ou sensorielle différente. De très nombreux fils d'ouvriers d'art, d'amateurs au goût décidé ou de peintres et de dessinateurs, ont apporté dans l'évocation du monde et dans le goût du style des tendances qu'avaient formées peut-être, chez leurs ascendants, l'éducation de l'œil, l'amour de l'ouvrage habilement fait. Qui dénombrera, et surtout dans la littérature française, les écrivains qui ont passé, de même, de la Basoche, du Barreau ou de la Cour dans la littérature, y ressuscitant des habitudes juridiques de développement ou l'amour de la dialectique processive? Corneille n'est pas se^ul à conduire des controverses qui se poursuivent comme à la barre : la « poudre du greffe » a laissé quelque trace sur beaucoup de clercs de notaires ou d'avoués. Des fils de pasteurs ont apporté, dans les lettres des pays protestants, un souci d'apos-

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tolat, la curiosité des discussions de dogme ou des cas de conscience. Certains écrivains sont restés « d'épée » comme leurs pères, et une vocation militaire secrète guide, encore leur tempérament; d'autres, un Sainte- Beuve, un Flaubert, ont peut-être transposé dans la littérature des curiosités et des insistances explicables par la médecine et la chirurgie paternelles. Ailleurs,, le substratum religieux, laissé par une éducation héréditaire surtout confessionnelle, se mue en littérature, aide en tout cas le descendant d'une lignée de croyants à avoir sa singularité bien à lui. Renan pensait tenir de ses ancêtres marins, outre l'incapacité d'être méchant, l'indifférence au gain : un indiscutable idéalisme d'homme de mer lui semblait animer encore sa propre personnalité. Et Ton peut supposer en revanche que toute l'hérédité de lignées mercantiles contribue à organiser, sous quelque forme que ce soit, la « littérature industrielle » qui s'est toujours entendue à coïncider avec n'importe quelle disposition du « marché » intellectuel.

Mais des supports autrement solides sont offerts, dans l'ordre même de la pensée ou de la forme littéraires, par des interférences différentes. Elles permettront souvent à une personnalité singulière de faire bénéficier la production littéraire d'éléments imprévus, grâce à des précédents livresques, plus ou moins perceptibles, qui sont promus, ici, à une vie plus haute et plus sonore. On a écrit tout un gros volume sur Jean-Jacques Rousseau, Genevois :

c'était annoncer, dès le titre même, tout ce qui rattachait le philosophe à un ensemble de préoccupations, de théories, de discussions dont la résonance emplit son œuvre, détermine son attitude et grossit parfois sa voix, faisant de ce « déraciné » le continuateur malgré tout de polémistes, de politiques ou de théologiens, ou même de simples citoyens, qui revivent dans sa prédication littéraire essentielle. Un Garhie, sans être tout à fait le « taureau embourbé dans les plaines de la Germanie » que disait Taine, emprunte à l'Allemagne une bonne part de son idéologie maîtresse et de ses premiers moyens d'expression. Certains vastes renouvellements littéraires ont été dus en première ligne à ce qu'on pourrait appeler une innutrition dans V espace. D'autres, au contraire, se fondaient plutôt sur des innutritions dans le temps^ et procédaient d'un retour enthousiaste à des ensembles d'œuvres issues d'autres siècles, dans le passé homogène de la race ou de la cité. Enfin, les plus normaux de ces mouvements sont assurément ceux qui se fondent sur les modifications des idées directrices dont il a été parlé plus haut : l'usure d'un moyen d'expression ou l'appauvrissement d'un genre incitant une personnalité faite pour Tart à obéir à l'imperceptible ascendant d'un influx nouveau, dont une génération entière ne manquait pas d'être touchée peu à peu.

De tels appuis, dans bien des cas, enlèvent beaucoup de leur étrangeté, de leur soudaineté, aux apparitions des inadaptés et à l'initiative des « génies ». Ceux-ci sont souvent précédés, dans une littérature, par d'involontaires précurseurs que personne n'a

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connus, et qui ont donné, du futur novateur, de médiocres épreuves avant la lettre : l'histoire seule, à défaut de l'attention distraite ou de la mémoire simplificatrice du public, peut les remettre en leur place. Ou bien c'est la détermination des « sources » où ils puisaient, qui diminue la singularité de leur création. Le démoniaque Hoffmann a pu sembler devoir toute son étrangeté à une morbidesse congénitale et à une pathologie aggravée par la dipsomanie, alors que ce grand artiste alimenta un sens aigu et personnel du merveilleux par des lectures abondantes, qui ne laissent pas de rendre moins infernaux ses « élixirs du diable ». Edgar Poe doit bien plus à la littérature romantique antérieure que ne le ferait supposer son génie halluciné et instable. Et pour qui connaît le détail des lectures d'un Lamartine ou d'un Musset, sensibilités spontanées qui ne semblent connaître « que leur âme », une strophe de V Isolement ^ une tirade des Nuits sortira moins exclusivement du tréfonds d'un moi passionné, inquiet ou désespéré. Le mot de Gœthe reste vrai, selon lequel le plus grand génie n'irait pas loin, s'il devait tout à lui seul.

De telles constatations, loin de diminuer le mérite. le déplacent, l'augmentent souvent : en faisant passer au style supérieur, à une vie nouvelle, à la forme artistique des éléments médiocres ou indifférents, le sens littéraire opère d'aussi authentiques miracles que s'il faisait jaillir fond et forme, sujet et détails, d'une simple individualité géniale. Le poète de Faust^ l'auteur de Salammbô confessaient sans honte leurs dépendances. Les poètes de la

Renaissance voyaient même dans l'imitation et la « version » des procédés légitimes et normaux d'enrichissement; on connaît la boutade de Desportes, quand les Rencontres des A/ uses de Franre et d'Italie eurent rendu notoires quelques-unes de ses « pilleries » : « Que n'ai-je connu Fauteur 1 Je lui en aurais indiqué bien davantage ! »

Surtout si elle n'est qu'une nouvelle « diffusion du beau », l'imitation est un procédé sans lequel une littérature ne vivrait pas longtemps. Même les inadaptés lui doivent quelque chose pour des initiatives qui ne semblent mettre en cause que leur singularité propre. Le tout est de distinguer entre le simple plagiat et cette heureuse appropriation d'une sorte d'harmonie essentielle dont on possède en soi-même le pressentiment, et dont un modèle offre une partielle réalisation : la variété et la multiplicité de ces imitations supérieures restent une des garanties les plus sûres de la souplesse d'une littérature.

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