CHAPITRE III
Le recours au passé national
Ce qu'est, en général, la curiosité historique des individus et des groupes : le choix d'un instant significatif du passé qui aide l'effort présent. — Exemples littéraires de la môme tendance. — Une telle reviviscence diffère en général de la a tradition » : comment la théorie littéraire est tentée de l'interpréter; ses exagérations nationales et ethniques, — Caractère réel de ces recours au passé; leur efficacité.
La majorité des hommes ne s'intéresse à l'histoire que pour 5e libeller de V histoire» Je veux dire que, les moments périmés du Temps opérant sur le présent une pesée uniforme, la curiosité du passé est surtout, au gré de la plupart, une façon de s'affranchir de ce fardeau : on choisit, dans cette formidable toile de fond que nul ne connaît entièrement, un fragment privilégié qui augmente les raisons d'agir et d'être soi-même. Nous divisons le courant, en nous confiant à des flots préférés qui accroissent de tout un élan extérieur nos forces immanentes. Surtout aux moments de crise, nous faisons comme don Huy Gomez notre scène des portraits, cherchant auprès de nos morts un encouragement et un exemple. « Nos morts », que savons-nous d'eux tous, presque toujours? Nous nous donnons en réalité
des ancêtres de choix qui. même pour Tordinaire de la vie, augmentent notre confiance dans notre génie en faisant de celui-ci une continuation, une réincarnation. Et quand nous aimons d'une ardeur spéciale une époque, un siècle, c'est comme si le passé cessait d'être indivis pour rentrer dans la consommation à titre d'héritage.
Cette dilection qui caractérise la curiosité historique des individus est plus nette encore si elle est le fait des groupes, et surtout de ces groupes liés par mille affinités qui sont les nations. A vrai dire, un peuple ne saurait, s'il a derrière lui un long passé et une chaîne ininterrompue de siècles, dépendre uniquement d'un segment de ses années; c'était encore notre pays qui vivait, même dans des époques de sommeil ou de cauchemar dont nous n'aimons pas nous souvenir. Cependant il est naturel qu'un peuple se plaise à choisir et qu'il prétende se reconnaître dans certains moments élus de son histoire : non pas seulement les instants de triomphe, mais tous ceux où semble s'être manifesté plus librement son principe dominant d'organisation et de cohérence. Et c'est ainsi que des motifs divers d'aimer et de haïr, de vouloir et de renoncer sont fournis à des concitoyens par le choix qu'ils peuvent faire, dans le passé identique de leur cité, de la révolte ou de la tyrannie, de la quiétude ou de l'entreprise, de la concorde ou de la lutte par quoi passèrent leurs aïeux.
Un phénomène analogue se manifeste en littérature. Quand un emmêlement confus d'habitudes et de tendances rend difficile la recherche des désira-
bles régénérations, il n'est pas rare que l'on voie les novateurs tirer à eux une époque intellectuelle du passé, la simplifier à leur gré, l'isoler et la donner comme l'expression absolue du génie national ou comme un idéal éminent.
Fontanes fait campagne dans le Mercure et ailleurs, après 1801, pour le xyii" siècle, pour Racine et pour Boileau,pour Bossuet et Fénelon, et, autour de lui, on se reprend à célébrer « la majesté des formes » et « la main régulière des arts », la mesure et le goût : c'est en même temps une croisade contre le xvin® siècle récent et une façon de clarifier le trouble dévergondage littéraire du moment, de ramener les dispositions des auteurs ef du public à une meilleure norme que Ducray-Duminil ou Pixérécourt. A quarante ans de là, Rachel réincarne les héroïnes raciniennes sur la scène française et revient à la diction pure, à la passion contenue et à la beauté stylisée ; Musset vante « le doux système tendre et passionné » de Racine et consacre à la tragédie un article de réhabilitation et de demi-mea cw/pa romantique ; Sainte-Beuve écrit Dix ans après en littérature et appelle de ses vœux, d'après les monuments d'un passé de choix, « ces qualités souveraines qui assurent la vie aux œuvres de l'art dans les époques d'entière culture, à savoir, la composition, l'unité d'intérêt, et un achèvement heureux de l'ensemble et de ses parties ». Voilà deux exemples caractéristiques, dan^ l'incertitude du nouveau siècle et dans le désarroi dramatique de 1840, de cette galvanisation salutaire d'un même fragment du passé : tout une partie de Chateaubriand ne s'expliquerait pas sans
la première; à la seconde fut lié, vers son déclin, le sort du romantisme au théâtre.
Ces Jouvences opportunes, offertes par un retour aux « ancêtres homogènes » pour mieux fuirles contemporains trop différents de soi, sont un des plus intéressants phénomènes de la vie littéraire. Sans doute, un pastiche insincère peut résulter de ces initiations appliquées à des formes anciennes qui ne coïncident pas de tout point avec Tétat des esprits. C'est parfois une simple défroque, et pas autre chose, que Ton va chercher dans le magasin d'accessoires des aïeux : quoi de plus insipide, par exemple, que le genre troubadour qui, dès 1780, obligeait des courtisans de Versailles à se déguiser en ménestrels ou en croisés et à chanter avec une mièvrerie doucereuse les gentes pastoures ou les accertes souvenances ? Il y avait là, assurément, une nuance d'esprit, faite de galanterie, de frivolité et de mélancolie nostalgique, qui trouvait son expression dans des formes à demi reconstituées, empruntées au « bon vieux temps » : mais l'essentiel d'un Moncrif ou d'un Tressan était trop différent des dispositions d'un troubadour, pour qu'il soit sorti mieux qu'une amusette curieuse de ces délassements ingénieux; 1820 sera plus à l'aise en face du Moyen Age, parce que des préoccupations hostiles à la centralisation, au rationalisme et à la modernité se trouveront vraiment engagées dans les modes médiévales de la Restauration.
Quoi qu'il en soit, pastiches superficiels ou reprises sincères de formes anciennes, déguisement des modernes sous le masque de leurs grands-pères ou
retour ancestral authentique, ces appels au passé ne sauraient être proprement appelés des « réactions » ou des « reculs ». Un esprit ne fait pas demi-tour^ à vrai dire, parce qu'il se soumet à une discipline ' qui n'est pas contemporaine ; une époque tout entière, ou du moins ses éléments les plus actifs, ne marche pas à reculons, parce qu'elle s'inspire d'un siècle qui porte un autre millésime. A moins qu'on ne suppose à la littérature d'autres fins immédiates que d'assurer du mieux qu'il se pourra toutes ses modalités expressives, ces termes-là peuvent paraître d'autant plus impropres que les mouvements « en arrière » sont impossibles dans le temps : même les restaurations qui se croient les plus catégoriques, par leurs théories et leur charte, ne sont jamais qu'une appropriation tout actuelle de choses anciennes à d€S choses contemporaines. En littérature comme ailleurs, c'est encore une façon d' « avancer » que de se donner des aïeux dont on aime à se dire qu'on est leur fidèle et spécial continuateur.
Or, il est peu de mouvements littéraires qui n'aient procédé de la sorte, — soit que la glorification des ancêtres fût toute honorifique et d'apparat, soit qu'elle comportât vraiment une solide part de dépendance. Quand, à la fin du xiv*" siècle, des villes italiennes, et Florence à leur tète, chargèrent des commentateurs d'expliquer la commedia de Dante, on affermissait ainsi mainte vocation ; l'orgueil de maint efTort pouvait s'appuyer contre une gloire nationale authentique.
Sainte-Beuve, généalogiste du romantisme français naissant, cherche vers 1828 des précurseurs à
la nouvelle école, et des précurseurs qui soient de chez nous. Quels noms, quels ouvrages choisira-t-il ? Assurément ceux qui, bien munis de toutes leurs lettres de naturalisation historique, témoignent cependant d'un effort analogue à celui qui travaille la jeune. génération de ses contemporains : la Pléiade, Mathurin Régnier, André Chénier, — sorte de généalogie où manqueraient bien des quartiers, mais qui, étant tout indigène, avait l'avantage de donner des pères autochtones, vrais ou faux, à un mouvement dont chacun sentait la nécessité et l'imminence. Et se donner des « pères », en ce cas, c'est assurément conférer une légitimité accrue à un effort qui, à défaut, pourrait sembler inconsistant et hasardeux.
Pour tout un groupe de novateurs londoniens de 1808, de même, le recours à Shakespeare et aux élisabéthains avait paru la vraie sauvegarde contre une prosodie affadie, contre « l'insipide moralité niveleuse à laquelle la scène moderne est liée », contre le refus conventionnel d'étudier avec probité, de représenter sincèrement le cœur humain dans sa complexité : les Spécimens des Poètes dramatiques contemporains de Shakesjieare^ publiés par Ch. Lamb, contribueront à l'exubérance du romantisme anglais. Spencer sera choisi par Shelley comme maître de technique, et déclaré en 1810, par Coieridge, le plus grand maître de la versification anglaise, sans comparaison dans la littérature britannique.
Quand l'Allemagne de 1760 s'irrite d'être soumise à cette influence française qui a été si profitable à sa culture, mais qui désormais gêne et contrarie des
tendances prêtes à se manifester plus librement, un recours violent au passé national exhume toute la série des confus vestiges d'un art autochtone, revendique hautement le « gothique » et s'éprend de la chanson populaire, déterre les « anciens Teutons » et leurs bardes, et prétend retrouver l'inspiration même qui animait, au temps de la préhistoire, « Germains, Goths et Vandales ». L'imitation anglaise semble à la vérité succéder à l'imitation française, et une dépendance d'outre-mer remplacer la dépendance d'outre-Rhin : mais c'est que l'Angleterre d'Ossian et de Shakespeare apparaît aux novateurs comme une autre Germanie, et que les antiquités nationales, au gré des néo-germanistes de Gôttingen ou de Halle, se retrouvaient en partie dans le patrimoine de l'île anglo-saxonne.
Presque toujours, de tels mouvements se produisent (et c'est une des raisons de leur efficacité) après que le sol indigène a été fécondé jusqu'à la saturation par des apports étrangers. Il s'agit de délimiter, de choisir et de trier ; ces retours au passé national témoignent d'un instinct vital plus aigu. Mise en valeur nouvelle plus encore que rétrécissement des curiosités, ils s'efforcent d'incorporer selon un rythme plus sûr les complications et les nouveautés de l'heure précédente.
Il semble légitime de rattacher à cette délimitation agissante du passé indigène le phénomène qui annexe si couramment une Antiquité déformée et réduite, afin de se placer sur son prolongement
et d'y trouver un encouragement du même ordre. Découper comme nous le faisons en toute ingénuité, dans ce monde infini qu'était le paganisme gréco-latin, les tendances les plus analogues à nos propres dispositions, c'est rétrécir sans doute la grandeur ou la portée du « miracle grec » et des réalisations romaines ; c'est accroître d'autant, pour des modernes disposés à l'accepter, l'efficacité pratique de ces exemples de choix. L'utilisation scolaire de l'Antique, en particulier, a souvent abouti à délayer dans des teintes neutres toutes les variétés d'art que comportait un monde multiple : en revanche, rafraîchir les couleurs d'un coin du tableau, gratter sur un point le badigeon, — ce fut bien souvent l'heureux début d'un mouvement de la pensée littéraire moderne. « Le génie antique, notait avec joie Moréas, n'a pas cessé de ravir l'humanité. Mais chacun en prend la part qu'il mérite, et tant pis pour ceux qui n'en prennent que peu de choses. Si la représentation d'une pièce de Sophocle ne touche pas de la même manière, qu'importe? » Et c'est ainsi que la Renaissance, ivre de grand air, de formes concrètes libérées de tout schème allégorique, de forces divinisées et de rythmes vivants, s'est abreuvée aux sources castaliennes ; car Ronsard vit bien, dit son biographe, « que pour savoir quelque chose, et principalement en poésie, il ne fallait puiser l'eau es rivières des Latins, mais recourir aux fontaines des Grecs ».
L^audacieuse encre d'Alcée Par les ans n'est point effacée...
Mon grand Pindare vit encore, Et Simonide et Stésichore...
Notre dogmatisme classique, à cent ans de là, se prendra plus volontiers à la structure régulière et au souci social des Latins; les besoins d'ordre et de mesure des « âges augustes » trouveront plutôt leur compte à une poésie contenue et sage, à une prose fortement organisée. Il faudra être Racine pour ne pas trop voir la Grèce à travers Rome, et le retour à l'antique, vers la fin du xviii*' siècle, rompra seul sur quelques points Tenvoùtement latin. Chénier trouvant, dans un hellénisme analogue à son propre génie, les vertus nouvelles de l'épithète franche, du mot propre, du vers à rejets; F. Schlegel laissant résolument de côté les Romains lorsqu'il donne un fondement historique à ses premières théories sur la poésie, et s'appliquant à distinguer entre les écoles si diverses qui constituent l'Hellénisme ; Gœthe se persuadant que la norme suprême, en art, a été fournie par la littérature grecque et que toutes les curiosités doivent être dominées par son étude ou sa préoccupation sous-entendue ; Keats faisant foisonner les frondaisons de la primitive Ilellade et s'inspirant des vases grecs et des marbres d'Elgin, Shelley animant les mythes primitifs et s'émouvant des forces tumultueuses que figèrent les Olympiens vainqueurs : exemples caractéristiques d'un choix nouveau et d'une reviviscence heureuse où se trouvent engagés de nouveaux fragments choisis du vaste monde ancien.
L'Antiquité, en efTet, n'est pas un bloc intangible; et c'est parce qu'elle offre des aspects différents à des admirations variables, que tant de mouvements littéraires ont pu se donner comme le prolongement
de Tart gréco-latin. Tennyson n'y trouve pas les mêmes choses que Pierre Louys, ni un régent de collège qu.'un poète parnassien. Or. de très grands efforts artistiques ont dû leur énergie à Tacte de foi par lequel une délimitation un peu égoïste installait des modernes dans une portion de l'antique héritage.
Les Italiens n'ont pas manqué, avec une grande apparence de vérité, de se donner pour les continuateurs permanents d'une tradition qui, ailleurs, était affaiblie : Cuoco, dans son Platon eii Italie (1804-1806), allait jusqu'à revendiquer pour un peuple primitif, père commun des Grecs et des Italiens, la gloire d'avoir été l'initiateur d'une « très antique sagesse », d'un principe d'ordre et d'unité qui s'est imposé à tous les barbares à la façon d'une « cause créatrice », et Leopardi prenait contre M*^^ de Staël, en 1816-1818, le parti des « Anciens », en alléguant, avec l'ardeur du patriotisme alarmé, la vitalité continue du principe classique qui assurait à son pays une suprématie littéraire indéniable.
Mais les autres littératures n'ont guère moins hésité à se placer, elles aussi, dans la suite logique de ce monde gréco-latin qui avait légué à l'ère moderne une si grande partie de sa culture et de son idéal. S'il est vrai qu'une lutte éternelle se livre entre l'esprit hellène et l'esprit nazaréen, et que le monde moral soit partagé entre le désir de « marcher dans sa propre lumière » et la crainte « que cette lumière ne soit que ténèbres », comment s'étonner d'un hommage aussi général? Encore le génie des peuples divers, l'inspiration dominante d'une époque font-ils varier cette dépendance —
qui serait identique si chacun ne choisissait pas un patrimoine analogue à ses propres tendances. L'école, la science peuvent à la rigueur enseigner, en ces matières, la même chose de Salamanque à Helsingfors : il est douteux que la reviviscence de ferments antiques, pour le bénéfice d'un effort littéraire actuel, se soit jamais effectuée par un retour tout à fait pareil à l'Antiquité. La France y cherche communément une règle d'ordre et de simplicité, l'Angleterre une exultation volontiers sensuelle, l'Allemagne un principe de liberté et d'objectivité, l'Italie une garantie de civilisation traditionnelle et nationale, la Scandinavie une lumière et un relief saisissants, des arêtes découpées. Toutes, si peu que ce puisse être, tendent alors à se placer dans le prolongement de cette direction choisie et à s'autoriser d'elle pour leur propre mouvement.
Kt l'Antiquité biblique? Elle aussi, étant à sa manière res nullius ou res ullius, peut se démarquer de manière à servir de précédent ancestral à l'effort littéraire. Goethe notait que chacun tire de l'Orient ce qui lui plaît, « comme un enfant qui va remplir avec l'Océan, 4 Taide d'un coquillage, le trou qu'il vient de creuser dans le sable. » Mais ici, le contenu religieux impliqué dans les livres sacrés vient s'ajouter à mille particularités d'inspiration et de forme : défaveur selon toute • cette région de l'art européen qui a suivi généralement les données de la Renaissance; affinités accrues, au contraire,
pour certains réfractaires. -On sait ce qu'un d'Aubigné, un Du Bartas, doivent à la Bible : la véhémence prophétique de Tun^ le foisonnement bizarre du second, restent cependant pour nous des valeurs étrangères et isolées, parce que l'éducation religieuse du public français comporte de moins en moins des éléments vraiment hébraïques. En dehors de quelques tentatives à demi avortées d'art biblique au :^yn® et au xviu® siècles, il faut arriver au premier Romantisme, celui de 1820, pour trouver une utilisation voulue des modèles offerts à l'émulation de modernes chrétiens : Lamartine, dans ses Harmonies^ s'inspire des Psaumes avec bonheur; Vigny pratique la Bible assidûment et Victor Hugo retrouve dans les prophètes quelques formes supérieures de lyrisme.
L'Europe protestante, au contraire, a pu se sentir parfois en communauté d'imagination avec les formes de la pensée hébraïque, et Ton sait assez comment Milton dans ^es' Paradis, comment Klopstock dans sa Messiade et clans ses Odes, comment Herder ou Vondel, Byron ou Ruskin, Gessner ou Bodmer, ont rencontré dans les hymnes ou les chroniques d'Israël des ferments d'originalité. La louange de la Divinité, l'assurance du peuple élu, la confiance de l'âme qui se repose dans le Créateur, l'allusion aux décors familiers de la Judée antique ou du christianisme naissant, et, avec tout cela, certains procédés de répétition, d'allégorie, d'inversion ou de cadence : autant de particularités de fond et de forme qu'un chrétien nourri de la Bible peut ambitionner de transposer dans une littérature moderne
sans s'écarterd'une tradition reconnue. Milton considérait le Cantique des Cantiques comme un drame pastoral, T^ipoca/ypse comme une tragédie. Hamann estimait qu'on avait eu tort de préférer à TÉcriture les anciens écrivains profanes. Herder pouvait écrire, en 1767 : « Une partie de nos meilleurs poèmes sont à demi orientaux, leur modèle est la belle nature de l'Orient; ils empruntent aux Orientaux leurs mœurs et leur goût — et deviennent ainsi des originaux. Sinon la nouveauté, du moins l'exotisme caractérise les images, les sentiments et les inventions qu'ils offrent à leurs lecteurs ». Et l'on sait quelle ferveur Renan éprouva, durant son séjour en Palestine, à plier son imagination à un ordre analogue de pensées. « Les sensations entièrement nouvelles que j'y trouvai, les visions que j'y eus d'un monde divin, étranger à nos froides et mélancoliques contrées, m'absorbèrent tout entier. Mes rêves, pendant quelque temps, furent la chaîne brûlée de Galaad, le pic de Safed, où apparaîtra le Messie; le Carmel et ses champs d'anémones semés par Dieu; le gouffre d'Aphaca, d'où sort le fleuve Adonis. Chose particulière I ce fut à Athènes, en 1865, que j'éprouvai pour la première fois un vif sentiment de retour en arrière »... C'est ainsi qu'une sorte de rattachement particulier s'opère parfois, dans une conscience d'écrivain, avec cette antiquité légendaire qui alimenta une partie de notre patrimoine moral.
Mais déjà, avouons-le, un exotisme étrange plutôt qu'une impression d'atavisme intellectuel se trouve en cause dans une telle reviviscence du monde
biblique : et la doctrine des classiques français, réservant expressément au domaine de la foi la région judéo-chrétienne, se trouvait confirmée par Herder lui-même, opposant à l'Occident les images, l'histoire nationale, les dispositions religieuses et poétiques du peuple juif, h La belle nature de TOrient n'est pas tout à fait la nôtre... Nous pouvons emprunter des images pour les ajuster à notre usage, mais nous ne pouvons nous en remettre absolument a elles, nous ne pouvons parler sans interruption dans ce style étranger et le mêler sans gaucherie au nôtre... Toute la sphère poétique s'est modifiée... » C'était reconnaître que l'esprit de la poésie judaïque ne pouvait fournir que fort incidemment, et grâce à de bien discrets emprunts, des éléments utiles aux tentatives des modernes, même quand l'idée religieuse était en cause. La tradition, ici, ne fournissait que des chaînons épars ; nulle homogénéité foncière ne s'établissait, propre à convaincre un novateur qu'il continuait à sa manière une lignée majestueuse d'ancêtres.
Mais il est d'autres façons encore, en littérature, d'instituer un rattachement à des prédécesseurs. Erigée en théorie, raidie jusqu'à devenir un dogme, cette précieuse condition de mouvement aboutit souvent à une thèse siiiiriilièrement exclusive et hasardée. Une délinéation tendancieuse et souvent féconde, avons-nous dit, détache et découpe dans le passé des instants choisis et simplifiés, les offre à Pémulation du présent, et va peut-être faire péué-
trer dans un nouveau milieu intellectuel des ferments arrachés à des âges disparus. Or, des théoriciens sont vite tentés de transformer en règles et en contraintes ces phénomènes de la vie; ils se plaisent à chercher, dans la galerie des bustes où Ton peut s'élire des aïeux, non pas des modèles opportuns, mais d'immobiles archétypes hors desquels tout, dans notre histoire, ne serait que tâtonnement, balbutiement ou erreur. Où, par exemple, l'instinct des hommes de lettres pressent qu'une discipline heureuse courberait pour un temps, sous le prestige des grands écrivains de 1660, une littérature enfiévrée, où un Sainte-Beuve vante les mérites de composition et de forme des classiques, — Nisard prétendra que le génie français s'est incarné, une fois éminente, dans un groupe d'auteurs, et que, dans ce qui précède ou ce qui suit l'âge fatidique du grand siècle, il n'y a que préparation hésitante ou déclin. L'époque littéraire de Louis XIV, admirable assurément, deviendra pour lui un modèle impératif, hors duquel il n'est point de salut, à'en rapprocher ou s'en éloigner, c'est, à tout jamais, être admis dans l'arche sainte ou impitoyablement exclu.
On a pu alléguer de même que le xviii® siècle était, par excellence, le « grand siècle français », puisque les soucis humanitaires et sociaux, le goût de la propagande, le souci des problèmes collectifs étaient rentrés alors, à plein, dans l'art et les lettres ; ou encore que le xvi* siècle, expressif par excellence et créateur de formes variées^ était le prototype de notre génie national, ou enfin que le xiii^ siècle, étant l'âge des cathédrales, devait servir de parangon à tout effort
?[ui voudrait s'ajuster vraiment, sur le pur génie rançais. '
De tels rétrécissements se détruisent et se rectifient par leur opposition même. Et comment croire à ces incarnations absolues, quand tout le reste de l'histoire intellectuelle est là pour protester? Il y a peut-être des instants où nous sommes plus « nousmêmes » qu'à d'autres moments; mais pourquoi désavouer les interrègnes qui, moins intenses sans doute, assurent néanmoins la continuité de notre vie consciente? De même des nations : la stérilité de certaines époques, la médiocrité de telles périodes, outre qu'elles peuvent n'être qu'apparentes, révèlent sans doute une disposition aussi essentielle de l'esprit d'un peuple que les glorieux éclairs qui semblent en irradier quelques années. L'Allemagne s'exalte sur sa grande littérature weimarienne ou sur son romantisme, et propose souvent d'y voir son vrai reflet : mais si le désir de faire du grand style, si l'inquiélude artiste sont exceptionnels et presque anormaux chez elle, ne seraient-ce pas plutôt les longues périodes d'accalmie littéraire, — où Tàme germanique trouve son expression dans la musique, le mysticisme ou l'action — qui pourraient sembler révélatrices de son génie propre? La me)Tij England de Chaucer et de ses contemporains devait sembler aux Puritains une dissonance nationale; l'époque de la reine Anne n'allait plus inspirer que réprobation aux initiateurs d'une poésie nouvelle, vers 1793. Pourquoi l'Italie no se reconnaîtrait-elle point, pour une bonne part, dans son xvnr siècle dilettante et inorganique, mais singulièrement virtuose, autant
que dans son risorgwiento? Nous verrons que ces questions méritent d'être examinées à propos des grandes simplifications collectives qui exercent le\ir effet sur la variété des formes littéraires. Au point de vue de V « appel au passé », elles exigent quelques observations.
Une sorte d'indiscrète finalité:, démentie par les faits, contraire au mouvement de la vie, met le plus souvent de telles constructions systématiques en désaccord avec Tétude désintéressée des choses. Taine et Renan protestaient, par exemple, au nom d'un synthétisme moins abstrait et d'une modernité mieux informée, contre la thèse qui voyait, dans notre littérature après le xvii* siècle, une corruption plus qu'une transformation. « Il est difficile, disait ce dernier, que la faveur du public qui lit, non par acquit de conscience mais par besoin intime, s'attache indéfiniment à des livres où il y a peu de chose à apprendre sur les problèmes qui nous préoccupent, où notre sentiment moral et religieux est fréquemment blessé et où nous relevons à chaque pas des erreurs, tout en admirant le génie de ceux qui les commettent. » Nodier, quarante ans plus tôt, avait protesté au nom de la Renaissance, plus variée, plus librement « expressive », contre une systématisation semblable. Le conflit le plus net mit aux prises en 1862 Nisard et Gaston Paris. Celui-ci, famiher avec des aspects du génie français qui, étant plus anciens, pouvaient sembler primordiaux, ne s'irritait pas sans* raison de la grave ignorance où un historien de la littérature prétendait rester, « traitant toute la poésie épique du Moyen Age en deux pages, dont tous les
mots presque sont des erreurs ». Nisard, d'avance, avait objecté que l'histoire littéraire est autre chose que l'histoire de la littérature, cette dernière reposant sur une nomenclature simplifiée, admise par la généralité des Français, de quelques œuvres de choix ; « les noms qui ont survécu » lui avaient paru seuls dignes d'être retenus par l'histoire, et c'est de quoi le tançait, au nom même de l'histoire, le jeune érudit. « M. Nisard s'en rapporte à la France; il accepte sa liste, ne réhabilitant personne et laissant les morts dans le repos de leur tombe. C'est-à-dire que les écrivains qui ne sont pas connus, au milieu duxix** siècle, de la masse du public, doivent être rayés de l'histoire littéraire. Ce procédé est assurément commode pour s'éviter la peine de se faire à soi-même une liste] mais M. Nisard est-il sûr qu'en 1750 on lui aurait soumis la même, et croit-il qu'en 1950 on n'aura pas modifié la sienne ? »
Pareille objection atteint d'ailleurs la théorie qui prétend superposer trop exactement une littérature et l'àme profonde d'une race, et reconnaît dès lors dans quelques monuments privilégiés, épopées primitives, mythes incarnés en des contes, légendes anonymes, l'indice immédiat d'un peuple et sa création spontanée. Selon cette doctrine, des poètes artificiels ont pu venir, qui ont adultéré cette poésie populaire, brouillé les traits d'une figure ingénue : il faut retrouver ce premier visage de la psyché mystérieuse, et, si l'on peut, se refaire une âme analogue à celle que trahit cette pure poésie, pour se maintenir dans le sens impliqué par ces antiques directions.
De séduisantes, d'émouvantes incitations — qui pourrait en douter? — émanent d'une telle foi. A diverses reprises, la France a proclamé un « renouveau celtique » la dépouillant de latinité et de germanisme, la rendant à la spontanéité de son génie primordial. Pareille thèse trouvait une forme véhémente et pathétique entre toutes dans l'Allemagne intellectuelle de 1812, quand la lutte pour Tindépendance nationale coïncidait avec une volte-face presque européenne à l'égard des « lumières », quand on se détachait volontiers d'appliquer la raison critique à tous les problèmes de l'art et de la vie : une sorte de refuge s'offrait alors, dans le concept de race, à un peuple qui n'arrivait toujours pas à se former en nation comme la plupart de ses voisins. Pour Schelling, en 1803, la poésie inconsciente et impersonnelle, mythologie en même temps que littérature primitive, et premier support de l'art d'un peuple, « ne peut être l'œuvre ni d'un homme isolé, ni de la race ou de la famille (en tant que celles-ci ne sont qu'un total d'individus), elle ne peut être que l'œuvre de la race en tant que celle-ci est elle-même un individu et est comparable à un homme isolé ». Pour Jacob Grimm, « la poésie populaire jaillit de l'âme de la collectivité... l'ancienne poésie n'a pas été produite par un, ou par deux, ou par trois hommes, mais elle est le total d'une œuvre collective ». Ou Wilhelm, son frère : « La création poétique du peuple, perpétuellement vivante, se renouvelle et se transforme incessamment d'une façon infinie, et toujours dissemblable elle repose pourtant sur le même fond, comme sur un roc immuable ».
11 y aurait là, dans ces manifestations spontanées d'une race, le type secret et définitif vers lequel devrait tendre une fois pour toutes l'effort poétique des descendants. La tradition affaiblie sous des surcharges indiscrètes reparaîtra aux yeux attentifs et fervents ; les mythes et les récits primitifs, liés dans la création originale, retrouveront leur sens profond pour les esprits qui sauront abdiquer leur artificialité : et un renouveau littéraire pourra s'inspirer de ces données mystérieuses et lointaines. Toute une partie du romantisme européen, on le sait, a été animée par des effluves émanés de ce
courant.
Seuls le peuple homogène, la race intacte, bénéficieraient dès lors d'une forte poésie primitive. Aussi peut-on dire que l'aboutissement extrême de cette théorie, c'est la thèse qui fait coïncider avec la pureté de la race l'essentiel de la création d'art d'un peuple, et rejette comme alluvion étrangère ce qui peut avoir été apporté par un allogène^ qui renvoie Rousseau à Genève et M""'^^ de Staël à Coppet, Heine au ghetto^ sous prétexte d'irrémédiable exotisme. Mais on sait que la notion de race est l'une des plus difficiles à préciser qui soient, et que pas un pays occidental ne saurait prétendre à une pureté ethnique réelle : et si des couches diverses, des emmêlements et des enchevêtrements inextricables empêchent de discerner aujourd'hui les domaines réservés aux Celtes, aux Germains, aux Gallo- Romains, il est bien difficile de croire à de parfaites
expressions du « génie » ethnique. « Est Grec qui parle grec », disait un proverbe d'Athènes. Plus exactement peut-être : est Grec quiconque donne à un Grec l'impression qu'il parle sa langue... Mais la thèse de la littérature « ethnique » ne saurait s'accommoder de dispositions aussi accueillantes : la stricte appartenance raciale lui paraît indispensable.
Sans doute, une telle théorie a quelque chose de touchant; et l'on se plait à imaginer un peuple comme une grande tribu, exprimant dans sa littérature son âme immanente, rejetant vite et d'instinct les apports dissonants des étrangers, rectifiant sans cesse, d'un sûr mouvement, le rythme de ses chants : car il va sans dire que la musique, art spontané, est spécialement régie par l'immuable génie de la race. Or, justement, il se trouve que les airs nationaux de plusieurs peuples sont d'origine étrangère, alors que l'inconscient ethnique ne devrait accepter, pour sa manifestation musicale, que des mélodies issues de son propre fonds : la Marchiareal d'Espagne fut composée par Frédéric Ilde Prusse; 'et si la Marseillaise semble bien la création d'un Français, il est curieux que l'air du God save the King, écrit par Lulli pour les dames de Saint-Cyr, soit adopté par divers peuples. N'est-ce pas en ces matières que le nationalisme intégral aurait dû s'exercer tout d'abord ?
Et voici, d'3,utre part, le phénomène qui dans l'Oriçnt balkanique, si jaloux de ses persistances ethniques, si prompt à se différencier en toutes choses d'après les appartenances raciales, si peu éloigné encore du point de vue du clan et de la
tribu, a départi à divers peuples des poètes nationaux de race étrangère. Petôfî, le grand Hongrois, est Croate par sa mère ; le lyrique roumain Eminescu est d'origine serbe, le poète grec Valaoritis d'origine roumaine; la littérature populaire russe compte de nombreux représentants d'autres variétés du slavisme.
Dans des littératures plus évoluées, l'antagonisme est plus frappant encore. Le moyen de croire à l'identité nécessaire de la race avec le « génie » d'une littérature, quand on voit des « Welches » authentiques de naissance ou d'origine, comme Chamisso, La Motte-Fouqué, Brentano, tenir une part active dans un mouvement aussi foncièrement germanique, nous dit-on, que le romantisme allemand? Paul de Kock, fils d'un Hollandais, représente l'esprit gaulois, tandis que Henri Conscience, flamingant notoire, avait un Français pour père. On s'est plu à rattacher Corneille à une hérédité réellement normande, c'està-dire Scandinave, qu'il partagerait peu ou prou avec Racine, descendant de la lignée violente des Skonin. Ces types parfaits de l'esprit français au xvii^ siècle qui se nomment Moncrif et Gresset sont Anglais d'origine, tandis que l'Italie réclame Scudéri et Rivarol, l'Espagne de Guez de Balzac, Laclos et Florian, le Palatinat d'Holbach et la Hollande Helvétius. Du sang hollandais coulait peut-être de même dans les veines d'Hugo, alors que la généalogie de Musset l'apparente à Florence, celle de Vigny au Piémont, celle de G. Sand à la Saxe, celle d'A. Dumas à la... Négritie où il se rencontre avec Pouchkine. Ne croyons plus trop aux origines arabes
de Lamartine et de Gautier, grecques de Ghénier, danubiennes de Ronsard, mais songeons que Sainte- Beuve avait une aïeule anglaise, Zola un père italien et que pour Montalembert, Soulary, Heredia, Rostand et mille autres, une hérédité complexe et à demi exotique empêcherait toute assimilation trop stricte de la race et de Tesprit créateur.
Il serait aisé de continuer ces statistiques et de les^ étendre à des littératures d'accent fort homogène en apparence. L'Allemagne, outre ses Français, a ses Slaves, son Lenau hongrois, son aragonais Moscherosch, son écossais Gaudy. L'Angleterre, outre ses Celtes innombrables et ses Scandinaves indiscernables, a son holsteinois Colley Cibber, son Chaucer, son Byron, son Rossetti, son G. Conrad, Meredith qui ne se sent pas anglo-saxon et Hardy qui se souvient de la Normandie ancestrale. L'Italie doit sans doute son Boccace à une mère française, Foscolo à une mère grecque, Sannazar à l'Espagne et Berchet à la France. L'Espagne doit à l'Allemagne Caballero et Harzenbusch, la Russie a reçu Lermontof de l'Ecosse et Tolstoï de l'Allemagne, le Portugal tient Gamoëns de la Cas tille...
Si bien que l'entreprise serait vaine de rapporter exactement l'effort littéraire d'un peuple à un substratum ethnique . « Nous devons veiller jalousement, nous autres Allemands, à ce qu'en littérature aussi la race conserve sa pureté, » écrivait en 1895, dans un livre sur le Drame en Allemagne^ M. Litzmann de Bonn : « La littérature est essentiellement celui des biens intellectuels d'un peuple qui, grâce à la langue et à la forme littéraire, constitue l'expression la plus
fidèle de Tâme de ce peuple, et de lui seul. » Rien de plus légitime qu*une telle revendication, si elle se borne à constater que les races se reconnaissent volontiers dans quelques monuments de choix, et surtout si elle est faite pour animer d'une vie nouvelle des « valeurs » du passé dont l'efficacité s'atténuait, dont s'évaporait le parfum ; rien de plus contradictoire avec les faits, s'il devait s'agir de restreindre, comme en un clan jalousement fermé, les initiatives intellectuelles aux strictes réactions d'une âme immobile et définitive, d'une psyché collective invariable et close.
(( Nul ne peut écrire parfaitement, a dit le poète irlandais Yeats, quand sa toile est tissée de fils qui viennent de plusieurs contrées. » Déclaration fervente d'un écrivain ardemment « local iste, » démentie par conséquent au cours de la littérature, mais qui témoigne d'une sorte de traditionnisme exigeant et pur qui est; incontestablement, une force. Ce n'est point l'origine indigène des fils de la toile qui importe ; c'est la disposition de ce tisserand, écartant de sa trame tout ce qui ne lui semble pas « de chez lui », et poussant avec joie la navette chargée du lin souple et clair qu'il a lui-même fait rouir. Peut-être l'espèce en fut-elle apportée jadis du dehors, et les engrais qui le firent pousser viennent-ils d'ailleurs : n'importe, un us^ge centenaire sait ouvrer ces fils, pour le home spun du district, sur les métiers dressés dans chaque demeure. Se sentir solidaire, non pas dans l'espace, mais dans
le temps, rien ne ressemble davantage à une religion. Ce repliement sur les instants choisis d'un passé collectif, c'est une source de grandeur et de vie qui implique en effet un acte de foi, la certitude d'une continuité, la vénération pour une sorte de dépôt confié par les ancêtres aux descendants : quoi d'étonnaot s'il est, à sa manière, générateur d'action?
De fait, cette impulsion est l'analogue, dans l'ordre littéraire, du miracle linguistique par quoi un mot qui a trop servi, s'est comme vidé de sa signification étymologique, est soudain ramené, par un Hugo, un Maupassant, à ses virtualités initiales, — l'analogue surtout, dans l'ordre politique, des réveils nationaux qui empêehent les apparentes prescriptions du fait accompli de s'exercer à l'extrême et de gagner les régions profondes. Renascuntur quie jam cecidere : mais il va de soi que ces renaissances sont autre chose que la morne continuité qu'on voudrait parfois, sous le nom de tradition, faire peser sur une littérature. De telles reprises d'énergie ont souvent paru symbolisées par la vieille figure mythologique d'Antée terrassé par Hercule, mais touchant alors sa mère la Terre, et trouvant dans chacun de ces contacts des forces nouvelles pour lutter avec le héros. H fallut, nous est-il dit, que celui-ci l'enlevât loin du sol et l'empêchât d'y retomber pour avoir raison de lui, et c'est peut-être la menace allégorique dont pourrait s'effrayer toute activité humaine qui perdrait le sens des réalités nécessaires et prochaines. Mais la fable ne nous dit pas qu'Antée ait cru possible de combattre son adversaire en restant
figé à la glèbe tutélaire : or, ce serait l'absurde attitude que recommandent les partisans étroits d'un seul type de beauté littéraire dans une nation. En matière de langue, on Ta observé, « les résultats de cette méthode auraient été de faire considérer comme des excentriques sans goût, comme des barbares en un mot, Victor Hugo et Michelet en tête, à peu près tous les écrivains du xix*' siècle; cependant que Viennet, Augier, Ponsard et M. Pessonneaux, traducteur de Virgile, échapperaient quasi seuls à la réprobation. » Et le même critérium risquerait de s'étendre à l'agencement des formes littéraires, au plan d'une tragédie, à la disposition d'un discours et aux images d'une élégie, irrévocablement condamnés à s'en tenir à leurs précédents immédiats.
Distinguons donc entre le retour aux beaux instants du passé stimulateur d'énergie , grande nécropole où chacun vient chercher ses morts, — et la stricte dépendance qui mettrait ses pas dans les pas de la veille. Fontenelle estime que « rien n'arrête tant le progrès des choses, rien ne borne tant les esprits, que l'admiration excessive des Anciens », et il entend par là cet envoûtement qui s'oppose à la diversité par attachement aveugle à quelques « réussites » uniques, mais trop uniformément pratiquées. Chénier prétendant renouveler les procédés de la poésie en s'imprégnant d'hellénisme, et
Sur des pensers nouveaux faisant des vers antiques,
s'inspire d'un principe tout différent : il s'agit bien pour lui d'une de ces reviviscences heureuses parlésquelles la pâte amorphe du présent peut être animée
de ferments pris à des stades antérieurs de la pensée humaine et de Fart, en des points fort distants d'une même ligne continue (ou que Ton peut juger telle) à laquelle on se rattache. De l'Homère et du Théocrite, de l'Anthologie et du Bion, ce n'est évidemment pas à vrai dire une tradition, au sens habituel du mot en religion et en politique : c'est que la littérature a, par essence, plus de mobilité que les codes et les chartes.
Et peut-être, dès lors, serait-il aussi simple de juger que la tradition, en littérature, est abstraite de toute condition de race, de peuple, de géographie. C'est ainsi que Sainte-Beuve, dans son cours de 1858, semblait la définir, en acceptant dans la série nécessaire des œuvres tout ce qui signifiait un aspect éminent de l'esprit humain ; c'est ainsi que Banville défmissait cette chaîne souple et forte à laquelle chacun peut ajouter un chaînon : « ...je suis un homme à cette condition seulement de ressemblera toute la race humaine, depuis son origine. D'œuvre en œuvre, l'art est une filiation, et à une prétendue œuvre d'art qui ne rappelle en rien les œuvres d'art prinaitives, j'ai le droit de dire résolument : « Tu n'existes pas. »
Cependant il y aura toujours pour l'esprit une sorte de satisfaction indéfinissable et de quiétude, à se sentir plus strictement parmi « les siens », à retrouver dans une série connue les aïeux auxquels ressembler surtout, à s'exalter devant des vertus préférées qui sont, par surcroît, le strict apanage des ascendants. L'enseignement de l'école ne peut manquer tout le premier d'insister surtout sur les écri-
vains nationaux qui ont trouvé Texpression parfaite' et fixé pour toujours des beautés déterminées qui furent un moment essentiel du passé : les auteurs français du xvii® siècle ont mérité à cet égard une situation privilégiée. Et il est naturel que Tart littéraire aille à son tour chercher des leçons auprès de tels maîtres. L'état intellectuel où se produisit leur effort a beau être dépassé, le fonds de connaissances sur lequel ils vivaient a beau se trouver, comme l'observait Renan, « incomplet et inexact » : il n'en est pas moins vrai que c'est le rapport entre leur milieu mental et leur qualité expressive qui importe et qui est toujours susceptible d'action.
Il est permis de le croire, en tout cas : une littéra- .ture qui ne vivrait jamais que dans le présent et pratiquerait étroitement le seul culte des « modernes », sous prétexte que les autres étaient les « gens d'autrefois », aurait chance de se trouver vite dénuée de ressources et de vertus : il existe, en effet, des peuples qui ne voient dans la tradition que l'alluvion indifférente déposée à l'heure actuelle par la course monotone du temps, et pour qui Tensemble des instants éminents des siècles antérieurs se confond dans une même grisaille avec le reliquat des moments quelconques d'autrefois. Si des littératures comme la plupart de celles de l'Occident se sont toujours montrées susceptibles de renouvellement, c'est en grande partie grâce à cette piété plus intermittente, mais plus efficace, qui savait s'attacher, comme à un legs préféré, à un ensemble significatif de chefs-d'œuvre indigènes.