Pathologie, tératogénie, pachyderme, cortical, etc
le passant n'a pas de temps à perdre, ses affaires le réclament, il veut comprendre tout et sans délai, et il affirme que le premier des devoirs des Poètes est de « se placer à son point de vue », de lui offrir des choses d'une assimilation promple et facile, et qui n'aillent point lui bourreler l'esprit de trop graves pensées : « car, qu'est-ce que la littérature, sinon un délassement des gens instruits, une distraction d'après-dîner?. . »
N'avez-vous jamais considéré avec un peu de mélancolie, dans les gares, cette bibliothèque des chemins de fer, laquelle, à l'en croire, réunit les chefs-d'œuvre de la littérature contemporaine? Le format est commode, portatif, les lettres sont assez grosses pour ne pas fatiguer les yeux, le texte est assez clair pour ne pas fatiguer l'esprit: c'est le Roi des montagnes, par exemple, ou Le cas de M. Guérin, des choses aimables et « courantes », non sans le ragoût d'un peu d'ironie, juste assez pour donner au style ce coup de fouet qui le fait encore un peu plus vite « courir ». — Elle me semble très significative, cette bibliothèque des chemins de fer, congruente à merveille aux goûts d'un siècle qui, jugeant secondaires les besoins spirituels et pensant « gagner du temps » — dans quel but, hélas ! — à faire deux choses à la fois, ne veut plus lire qu'en « courant », et des choses « courantes » ; et le goût avec la nécessité des voyages augmentant toujours, elle a de l'avenir, cette bibliothè-
que, puisque la « littérature est l'expression de la société ».
Non, une telle littérature n'est pas l'expression moderne de la société; la pluralité des suffrages n'est pas le véritable esprit des peuples et, telle quelle, une littérature qui ne chercherait pas la faveur des Barbares resterait l'expression vraie d'une société qui n'a plus guère de réalité qu'en une infinitésimale portion d'élite, au delà des bruits de l'industrie, des vagissements de la politique, des complaisants applaudissements d'une assemblée mondaine et de toute cette creuse clameur qu'une civilisation ruineuse et vertigineuse et tournoyante aux remous du Maëlstrom inventa pour s'épargner la peine de penser, silencieusement.
Mais l'isolement où les Barbares ont relégué les Poètes les conduit au triomphe de la formule ésotérique — proclamée désormais sans danger, puisqu'il n'y a plus de silence, — les force à s'enfermer dans les limites providentielles de l'Art et du Génie. Ce qu'il adviendra de cette banqueroute de l'Art et du Génie au monde, qu'importe? Qu'importe : elle est fatale etla peine serait perdue qu'on prendrait à s'efforcer de la prévenir. Et puis, il n'est point plaisant de calculer la durée possible des œuvres d'art et des livres. Ce n'est
pas seulement pour la mémoire des hommes que le poëte agit, et dût-il n'être pas compris il s'en consolerait.
— Pour qui donc, nous dit-on, et pourquoi écrivez-vous?
— Même si les troupeaux n'existaient pas les prés fleuriraient, parce que c'est leur destin. C'est d'abord pour cette nécessité glorieuse d'accomplir leur destinée que les Poètes écrivent, pour obéir à l'universelle loi de l'expansion naturelle, — aussi pour mériter la Vie Eternelle. Emanations de Dieu, étincelles échappées du Foyer de la Toute-Lumière, ils y retournent. C'est, dis-je, l'universelle loi de la vie : Dieu s'épand de soi par la création pour se résorber en soi par la destruction et de nouveau s'épandre et se résorber de nouveau, et ainsi de toujours à toujours ; c'est l'Analyse et la Synthèse, c'est la révolution des globules du sang de nos veines et des globes de l'Infini, — c'est la révolution des âmes. Elles sont les manifestations extérieures de Dieu qui les émet avec la mission de coopérer, toutes et diversement, à la lumineuse harmonie mundiale ; l'impulsion divine, si elle est obéie, les ramène par une fatalité heureuse à la commune patrie, — les chasse de son orbe, si elle est transgressée* et la nuit s'en accroît. En produisant son œuvre, une âme de poëte ne fait point autre chose que décrire son essentielle courbe radieuse et retourner à Dieu, comme, d'ailleurs, toute autre âme
qui donne les conclusions effectives dont elle porte en soi les prémisses. — Et puis, selon la vieille et véritable parole, rien ne périt ; nul ne peut que ce qui fut n'ait pas été et rien n'a été qui ne soit éternel par son influence perpétuée dans la grande vibration totale. Les Poètes créent, donc, pour informer d'éternité leurs rêves. — Secondairement, toutefois, une mission d'enseignement semble incomber à ceux qui détiennent cet instrument de toute éducation, la Parole, et la Parole ailée. « Songez, nons disent les moralistes, à ces frères plus jeunes qui espèrent de vous le pain spirituel. » Et la conclusion pratique des moralistes c'est que le Poëte doit à sa vocation de se mettre à la portée de tous, des masses, des petits.... Spécieux argument! Les écrivains des civilisations antiques pouvaient écrire pour tous, car tous, grâce à l'esclavage, tous se réduisaient à quelques privilégiés qui avaient des loisirs, — et alors pourtant les écrivains n'enseignaient pas, ils étaient les expression concentrées des croyances ou des préférences ambiantes, les secrétaires de leurs lecteurs 1 , lesquels ne dépassaient pas les étroites limites d'une ville et ne permettaient pas davantage aux écrivains
1. Je ne parle pas, bien entendu, des Poètes exclusivement religieux, comme ceux des Hébreux, par exemple, prophètes et psalmistes qui, eux, écrivaient en effet pour tous, parce que, ce faisant, ils écrivaient aussi pour eux seuls, n'ayant comme la Foule qu'une préoccupation : Dieu.
de les dépasser, accusant un Tite Live de patavinisme pour n'accommoder pas strictement son style à la mode romaine. — Mais écrire de la littérature pour tous, aujourd'hui : que veut-on dire parla? On imprime pour tous ceux qui savent, en quelque sorte, physiquement lire : on ne peut écrire pour tous, en ces temps modernes où les patries d'âmes vont se multipliant tout ensemble et creusant les fossés qui les séparent. 89 ni 92 n'y ont rien fait, que peut-être mêler les classes : elles sont toujours. Il y a toujours les aristocrates et les manants, ce sont les dilettanti et les autres ; et peu importe si c'est parmi les manants d'autrefois qu'il y a le plus d'aristocrates de ce nouveau régime, ils sont clairsemés sous le nouveau comme sous l'ancien. Ecrire pour le Public i Ces mots n'ont pas de sens, car il n'y a pas un Public et ce n'est que par une fiction et pour faire plus court que j'ai pu emprunter ce mot à son pluriel nécessaire : il y a des publics, il y en a autant qu'il y a de différences parmi les hommes dans les fortunes, les professions, les hérédités, l'éducation, etc, et cela se divise et se subdivise à l'indéfini. Chaque infinitésimale catégorie de lecteurs constitue un public qui a son romancier, son dramaturge, son chroniqueur et son critique, et d'un public à l'autre s'échangent des jalousies, des mépris. Le public de M. Octave Feuillet regarde d'assez haut, non sans raison, le public de M. Alphonse Daudet ; mais le
public de M. Daudet ne tarit pas de rires pour le public de M. George Ohnet et j'avoue pourtant mal saisir les différences, être même exposé, un jour que je serais pressé, trop pressé pour évaluer un plus ou moins d'adresse, à classer sous la même étiquette ces deux romanciers ; pourtant les lecteurs de M. Ohnet se croient des aristocrates auprès des clients de M. Fortuné du Boisgobey et si on m'affirme que ces derniers se gaussent des habitués de M. de Montépin, je n'en serai pas étonné. Qu'on y pense, ces classes de gens constituent des Etats dans la société, sont d'un patriotisme rigoureusement intransigeant, parlent des langues qui n'ont que d'apparents liens depuis longtemps rompus, ont des ldéals les uns aux autres inconnus ou hostiles, manquent d'intérêts communs, n'ont même pas une façon identique de goûter l'ordure, car les abonnés du Gil Blas ne sont pas ceux de la Vie Parisienne. Et c'est dans ce temps de confusion des langues, dans ce pays où il fallait bien que finit par s'ériger une parodie de l'antique Babel, c'est, dis-je, dans la France du XIXe siècle finissant qu'on parle d'écrire pour tous ! — Mais les moralistes donneurs de ce conseil pensent moins, j'imagine, à l'ensemble de nos contemporains qu'à la tourbe des petits qui languissent dans une ignorance dont nul n'a pitié et qui, peut-être, garderaient aux poètes la surprise d'une naïve obéissance, d'une reconnaissance toute neuve. Ecrire
pour les petits, pour les simples... Essayez! On parle, on n'écrit pas pour eux ; c'est une œuvre de charité qnin'a plus rien d'artistique, c'est la mission du curé de campagne et du maître d'école de banlieue, ce n'est pas la vocation du Poëte. Sur ce point, un illustre exemple contemporain me paraît tout à fait édifiant. Le comte Léon Tolstoï, l'admirable écrivain de Guerre et Paix, obéissant à l'esprit évangélique qui fait de lui une sorte d'apôtre libre ou de sacerdotal éducateur des moujiks, écrivit pour eux, dans leur langue, ce noir drame. Patte prise Oiseau pris, qu'on a baptisé en français La Puissance des Ténèbres et où il montrait le remords stérilisant le crime de ses bénéfices. Le poëte s'étant de tout son génie efforcé de se maintenir parmi les sentiments toutàfaitrudimentaires, pouvait légitimement, selonles apparences, espérer d'être compris des spectateurs qu'il avait choisis. 11 s'était bien trompé et les moujiks n'eurent que du mépris pour un criminel qui, de lui-même, se livrait àla justice, alors qu'il n'avait plus qu'à jouir de son crime. Et cela est logique ; la moralité en action, composé bâtard de la Fiction et de la Vie, n'a l'autorité ni de l'une ni de l'autre, ni la vertu du Sermon qui porte directement les flambantes clartés de la foi dans les consciences obscures et impose le respect, au nom de Dieu, ni la grâce vraiment sanctifiante du Poëme qui relève l'âme de sa triste faction, dans les boues ordinaires et lui donne
]a bienfaisante nostalgie de la liberté naturelle.
— Ecrivez du moins pour Quelques Uns, pour les rares esprits capables d'élévation : écrivez pour les grandir. Chacun d'eux étant le centre d'un groupe, la bonne influence se communiquera du centre à la périphérie... Ainsi s'accomplira le rôle d'éducateur qu'assume quiconque écrit. . .
— Quel piège encore se dissimule sous cette sorte de pactisation? Raisonnons: qui sont ces Quelques Uns dont on parle avec cette estime anonyme? Nous sont-ils supérieurs, égaux, inférieurs? Dans le second cas, nous n'avons nul effort à faire pour nous mettre à leurs portée, puisque nous y sommes naturellement : un poète écrit pour ses égaux en écrivant pour soi. Dans le premier cas, c'est nous qui espérons d'eux la manne de la vie, ou plutôt symbolisent-ils notre propre Idéal, et l'espoir de les contenter est notre meilleure ambition. Le cas le plus probable est le troisième : il s'agirait de bons esprits un peu audessus, comme on dit, de la moyenne, incapables de créer, capables de comprendre — et nous égalant par là, selon le mot de Raphaël: « Comprendre, c'est égaler. » Mais avec de tels esprits (combien sont-ils?) nous sommes bien loin déjà des premiers conseils: Ecrire pour tous, écrire pour les petits... On se représente des êtres, des esprit bien nés et qui n'auraient que faire de nos enseignements ; le seul moyen qu'on voie de
les «grandir» c'est, pour le Poëte, de rester luimême, d'aller de lui-même aussi haut, aussi loin qu'il pourra. Le seul évangélisme qu'il leur doive, c'est de les forcer à lever les yeux s'ils veulent l'apercevoir. C'est aussi toute la part qu'on soit en droit d'exiger de sa coopération au grand œuvre de l'Humanité. Puisque le Poëte est l'interprète de la Beauté — or, la Beauté est le signe de la Vérité, — sa tâche humaine n'est autre que de témoigner le plus glorieusement qui soit en lui de la dignité de l'espèce. Pour rester idéale, dans l'œuvre poétique, cette dignité ne jure point de ne s'étendre jamais à des manifestations effectives. Il germe moins de basses pensées chez les lecteurs de Dante, ou de Gœthe, ou de Balzac, que chez ceux de M. Dumas, par exemple, ou de M. Sardou ; Louis Lambert féconde l'esprit de plus hautes pensées que Les Parents Pauvres1.
Gomment pourrait une imagination ne pas surveiller ses plus ou moins nobles écarts, quand elle est toute lumineuse encore des reflets d'une grande Pensée? Et c'est ainsi qu'autour des palais et des
1. On se garde de laisser croire qu'on soit sans goût pour ce livre, mais on admire d'avantage les Œuvres Philosophiques où pourtant, c'est à craindre, les esprits « un peu au-dessus de la moyenne » prendront moins de plaisir et trouveront moins de clarté que dans les études de la vie plus ordinaire : si pourtant ils ont pris la peine qu'il faut pour bien entendre Louis Lambert, Seraphita, La peau de chagrin, La recherche de L'Absolu, etc., leur développement spirituel y a gagné.
temples, les maisons mettent quelque pudeur à n'être point trop offensantes pour l'auguste voisinage.
Mais on reproche aux Poètes de l'heure actuelle je ne sais quelle spéciale obscurité, un goût hors nature pour la nuit du style. Qu'il suffise de demander à nos critiques si nous sommes seuls comptables du tort que nous avons — soit supposé
— de nous complaire dans ces ténèbres formelles? si elles ne s'exagèrent pas à la comparaison des tristes limpidités qui font la fortune de Tel et Tel? s'il n'y aurait pas de la noblesse en ce parti pris — supposé encore qu'il 3* ait parti pris — d'éviter la faveur des gens qui fêtent tant d'odieuses turpitudes? et enfin si le tort principal ne serait pas à la date où sont nés les nouveaux poètes ?
Ces reproches, d'ailleurs, neles émeuvent guère. Ils produisent avec sincérité l'œuvre qui est leur raison d'être et, plus difficiles qu'aucuns critiques, tâchent d'abord de se contenter. A qui va l'œuvre ? C'est un point secondaire. Eh ! n'ira-t-elle pas à ceux qui lui viendront? Nos vrais amis sont peutêtre aux antipodes : l'imprimerie, qui a si mal servi l'humanité, -- une diabolique invention,
— leur portera les livres que nous écrivîmes pour eux en les écrivant pour nous, et par là réparera quelques uns de ses torts. Et puis, peut-être serons-nous pleinement compris par les petits-fils
de ceux qui nous lisent aujourd'hui d'un œil distrait et défiant. Si elle peut résoudre en actions, chez nos descendants, nos fugitifs désirs, en crimes nos mauvaises pensées, en bonnes œuvres nos velléités de vertu, l'héridité résoudra, d'une génération à l'autre, les doutes en certitudes et les ombres en clartés.
Les Poètes ont un peu de la patience du Dieu de lumière dont leur génie participe. Par delà toutes railleries passagères ils restent la portion glorieuse de l'humanité. Car si quelque envoyé de Vénus ou de Sirius venait demander aux habitants de la Terre ce qui leur fait le plus d'honneur, les hommes auraient vite pesé leurs capitaines, leurs banquiers, leurs politiciens et même leurs savants: que valent, au regard des étoiles, nos exploits sanglants, nos trésors conventionnels, nos dissensions d'opinions et de frontières, — et qui sait si les vivants des autres mondes n'ont pas obtenu, dans les sciences, des conclusions plus profondes que les nôtres? Seules les fictions, avec leurs intuitions hardies, leurs harmonies, leurs belles couleurs, donnent la plénitude et l'assurance du bonheur spirituel, — et les hommes, pour se glorifier, ne pourraient désigner au messager lointain que leurs Poètes.
Cependant la dignité des Poètes, pour incommunicable qu'elle soit, n'est pas inviolable. Il est trop vrai qu'ils ont besoin d'être écoutés, qu'ils sont souvent tentés de faire des sacrifices aux sympathies hésitantes, possibles. Ils voudraient bien s'arranger du goût de la Cohue, obtenir les suffrages des Barbares. Mais enfin ce n'est plus permis : nul moyen désormais de mériter d'eux sans faillir à la Destinée. Les Publics sont des maîtres plus jaloux, plus arbitraires, hélas! qu'un duc de Ferrare ou qu'un prince de Condé, moins nobles aussi, sans compter moins généreux. Il est dur, pour un artiste sincère, d'être pensionné par les abonnés des cabinets de lecture ou par les salles de spectacles. Les gens, poussés d'ailleurs par les courtisans du succès, sont descendus si bas — je l'ai dit, ne faut-il pas le répéter? — dans l'élection de leurs préférences qu'il faudrait pour les contenter le génie même de l'ignominie. Et des dates sonnent, des signes se manifestent qu'on ne peut négliger. La Langue, la bonne langue française, est devenue, dans les bouches contemporaines, un jargon sans presque plus rien du génie originel ; c'est, peu s'en faut, parler une langue morte que parler purement et les gens disent: ennuveusement. D'autre part, les formules littéraires
semblent épuisées et connaître leur fin, tandis que dans les arts voisins un mouvement se produit, nouveau, envahisseur de la Littérature même sans, pourtant, passer leurs propres limites 1 . Enfin les Religions, immémoriales pierres angulaires de toutes Fictions, s'effritent, tremblent sur leurs vieilles assises, vont périr et il semble voir descendre sur le monde un crépuscule annonciateur d'une nuit plus sombre que celle du Moyen-Age, avec la complication et la complicité des sagacités inutiles d'une expérience qui n'est que du désenchantement.
A l'imminence du désastre les Poètes, comme c'était leur seule défense, ont instinctivement opposé une récurrence logique aux Origines. De cette atmosphère factice et lourde qui les paralyserait ils se sont dégagés vers la Nature : et c'est pourquoi un monde d'artifice leur a reproché d'être artificiels. Ce n'est qu'une illusion de détail dans l'ensemble des illusions d'une société où tout est renversé, qui croit que son mal est de savoir trop, s'imaginant posséder en masse la science de quelques têtes d'exception, alors précisément que la masse a perdu le sens des plus élémentaires notions, le sens primitif de l'ordre et le sens de la destination finale.
On a imaginé un nombre incalculable d'essentielles bagatelles qui obscurcissent le fond unique et réel de toutes choses. En toutes choses on met,
— l'image populaire est si juste! — la charrue devant les bœufs. La charrue est perfectionnée, les bœufs s'abâtardissent. Jamais les moyens n'ont été si étudiés qu'aujourd'hui ; le but est devenu indifférent. La foule est effrayante des ouvriers en rimes qui font le vers à merveille : mais qu'y met-on ? Il y a des procédés infaillibles pour composer un roman selon les formules romantique ou naturaliste: mais romantiques et naturalistes de la dernière heure ne semblent pas même se douter qu'il s'agit de tirer d'eux ce qu'jls ont de plus intime, de plus spécial, de plus inconnu aux autres hommes et à leur propre conscience pour en faire leurs romans . Et ces romans s'en vont tout juste comme allaient les vers de M. de Fontanes, au commencement de ce siècle, lourdement, dans des routes connues, plates, à des issues prévues, quelconques. Il y a déjà longtemps que la mode est de laisser les romans sans dénouer l'intrigue: eh bien, ce n'est qu'une mode, pire ni meilleure qu'une autre, plutôt pire, ayant pour cause première la haine de l'Imagination et le culte, devenu pure idolâtrie, eu « document humain ». Non pas qu'on lui préfère les accidents de cape et d'épée ; tout se vaut, il n'y a pas d'extrémités dans le médiocre. Je constate seulement l'envahissement du métier dans l'Art, monstrueux phénomène qui, pour n'être pas d'aujourd'hui, a du moins aujourd'hui ceci de particulier qu'il ne s'avoue même plus, qu'il se
déclare, s'affirme, s'affiche, légalement, naturellement. On connaît aujourd'hui une « profession d'homme de lettres », une profession qui tient le milieu entre l'avocat consultant et le maître à danser, une profession pas trop libérale, assurément, — et la notion même est effacée de l'état exceptionnel où doit être un homme pour en venir à ce parti — en soi étrange — d'écrire des choses qui n'aient pas l'utilité immédiate et visible d'une lettre ou d'une plaidoirie. — Mais c'est surtout au théâtre que l'illogisme érigé normal, la folie passée proverbiale, s'accentuent, incontestables. Tous les talents importent à lœuvre dramatique telle que nous l'applaudissons, le talent de l'acteur d'abord et avant tout, puis le talent du metteur en scène, le talent du décorateur et, je pense aussi, le talent du souffleur, tous les talents, — excepté le talent de l'auteur, sorte seulement de matière première qu'on met en œuvre, dans une collaboration — comique si ce n'était au fond si triste! — de l'imprésario, de l'acteur et enfin de l'auteur avec, pour double critère de succès, la nature personnelle, les qualités individuelles du geste et de la grimace du comédien, et la connaissance, l'expérience que possède le directeur quant au « goût du public » : le tout fidèlement, scrupuleusement, honteusement accommodé sur commande par celui qui est devenu le valet de tout le monde, le Poète! Il y a des exceptions qu'il faut se hâter de dire,
mais combien rares et reçues des salles de Premières avec quelle défiance ! Les Erynnies ' n'auront fait que passer sur l'affiche de l'Odéon ; Le Baiser 2, est-ce bien le noble rire qu'il mériterait, celui qu'il excite ? n'a-t-il pas surtout le succès du calembour de ses rimes, bien loin en deçà de sa vraie signification ? Il a fallu le hasard d'un concours pour que le Nouveau Monde 3 fût joué, — échouât; — Les Corbeaux 4, horrible souvenir pour les mémoires bourgeoises, honnêtes ! — Fnrmosa s n'obtint que de l'estime ; — Le Passant 6 dut beaucoup à l'ombre de Musset... Non, les vraies gloires dramatiques de ce temps, — demandez à M. Sarcey, — c'est Le Monde où l'on s'ennuie et Trois Femmes pour un Mari. — J'exagère?
Il est constant que l'actuel état du goût, en ce temps et en ce pays, la dépendance du Poëte envers l'éditeur qui sait « ce qui est demandé » dans les cabinets de lecture, envers le directeur qui sait les préférences des loges et du poulailler, envers le comédien qui « commande » son rôle, sont anormaux et imbéciles, meurtriers du développement libre du talent, exclusifs de toute sincérité.