M. François Coppée
Et il me semble mal venu, ce monde qui se repaît de choses frelatées, à nous taxer de bizarrerie, parce que nous avons choisi de lui déplaire plutôt que de trahir le besoin de vérité qui est en nous, à nous accuser de décadence, nous qui faisons, en dépit de lui, le grand effort de renouer les bonnes, les belles traditions qu'il a rompues. On ne peut nous comprendre, au dire des gens, et ils ont une odieuse façon de boulevart de proférer cette fausse modestie, ce pur déni de justice : « Ça n'est pas à ma hauteur »
— En effet.
L'Absolu est humainement inaccessible et n'a de réalité qu'en nos désirs. Mais n'est-ce pas dans le chimérique et dans l'impossible que réside toute la réalité noble de notre humanité ? La satisfaction parle fini est l'incontestable signe de l'impuissance, parce qu'elle est la cause même des fatigues stérilisantes, une toujours plus approximante approche de la mort. Au fond de nousmêmes ne le sentons-nous pas, que notre mort est faite d'une succession de terminaisons ? Si nous savions roidir notre volonté dans l'indéfectible rêve de l'Eternel et de l'Immense, de l'infini et de l'Absolu, la mort serait pour nous comme si elle n'était pas, accident comme indifférent à la pé-
rennité de notre ùme. C'est le mot de lord Glanvill, cette phrase qu'Edgar Poe donne pour épigraphe à son poëme de Ligeïa et qui nous pénètre, comme une vivante vérité, d'un miraculeux et divin orgueil : « Il y a là dedans la volonté qui ne meurt pas. Qui donc connaît les mystères de la volonté, ainsi que sa vigueur? Car Dieu n'est qu'une grande volonté pénétrant toutes choses par l'intensité qui lui est propre. L'homme ne cède aux anges et ne se rend tout à fait à la mort que par l'infirmité de sa pauvre volonté. »
Or, il ne faut pas beaucoup de métaphysique, il suffit d'un peu de réflexion pour se convaincre que cet inaccessible rêve est le fondement unique, le seul réel substratum de toutes nos certitudes même instinctives, même physiques. L'enfant doute si peu de l'absolu qu'il n'a pas, jusqu'aux fatales dépravations sociales de l'éducation, la notion du relatif; et l'homme fait, quelles que soient ses tristes ou rassurantes convictions, projette et agit comme s'il ne devait pas mourir, a le sentiment inné de la permanence du plus réel de son être dans ses descendants, dans les œuvres de son esprit ou de ses mains, dans le bruit de sa parole, jusque dans les lettres de son nom gravé sur une tombe. Et c'était la doctrine de l'antique Egypte qui consacrait les forces entières de la vie à préparer le repos de l'être dans la mort, sa gloire dans le sépulcre que la résurrection viendra bien-
tôt ouvrir, niant ainsi le néant dans son plus apparent triomphe.
Mais dans le pur domaine des réalités spirituelles, l'unique unité vivante de nos âmes dans l'Absolu éclate comme une évidente victoire de l'Un et de l'Eternel sur le multiple et le transitoire. Dès que nous disputons au soin terminé quotidiennement et quotidiennement recommencé notre essence par les préférences d'une permanente occupation de notre pensée, le temps s'efface, la veille et le sommeil se confondent dans le haut souci dont nous avons fait notre motif de vivre. Le livre, l'objet d'art, la phrase musicale, la pure pensée elle-même — je dis avant même son expression formelle — sont des éternisations du Moi. C'est que nous en faisons autant de moyens de dégager notre Moi des contingences et c'est qu'aussi, par là même et dès qu'il échappe aux contingences, le Moi humain recourt — comme une vive branche ployée reprend l'attitude verticale dès qu'on l'abandonne à sa liberté naturelle — au foyer de l'Absolu, au lieu métaphysique des Idées, à Dieu *.
1. Quoique en ce livre de seule Esthétique — pourtant d'Esthétique fondée sur la Métaphysique — on entende autant que possible s'abstenir de purement philosopher, il faut bien donner une approximative définition d'un mot qu'on emploiera plus d'une fois et qui, dans le sens principal où il est pris ici, n'est pas indéfinissable. — Dieu est la cause première et universelle, la fin finale et universelle, le lien des esprits, le point
Les Religions, les Légendes, les Traditions, les Philosophies sont les plus évidentes émanations de l'Absolu vers nous et les plus incontestables récurrences de nos âmes vers l'Absolu, ce songe dont nous ne pouvons nous déprendre quoique nous ne puissions davantage le pénétrer.
Eh bien, Philosophies, Traditions, Religions, Légendes sont les communes et seules sources de l'Art, de celui qui, selon le précepte de Pythagore et de Platon, ne chante que sur la lyre.
Je ne pense pas qu'on puisse contester cette affirmation qu'à priori la raison prouve et que l'histoire consacre. Interrogeons pourtant, au plus bref, la Raison et l'Histoire. L'histoire nous améneraaux conditions de l'art, dansle temps présent, c'est-à-dire au sujet môme de ce livre.
On a discuté interminablement sur la Beauté. On en a proposé bien des définitions. Il ne sera pas inutile de les relire ici, dans la liste toute vivante qu'en a dressée M. de Concourt.
d'intersection où deux parallèles se rencontreraient, l'achèvement de nos velléités, la perfection correspondante aux splendeurs de nos rêves, Tabstraction même du concret, l'Idéal invu et inouï et pourtant certain de nos postulations vers la Beauté dans la Vérité. Dieu, c'est par excellence le « mot propre », — le mot propre, c'est-à-dire ce verbe inconnu et certain dont tout écrivain a la notion incontestable mais indiscernable, ce but évident et caché qu'il n'atteindra jamais et qu'il approche le plus possible. — L\n esthétique, pour ainsi dire, pratique c'est l'atmosphère de joie où s'ébat l'esprit vainqueur d'avoir réduit l'irréductible Mystère aux Symboles qui ne périront pas.
«... Le Beau! la splendeur du vrai... Platon, Plotin. . . la qualité de l'idée se produisant sous une forme symbolique... un produit de la faculté didéer... la perfection conçue d'une manière confuse... la réunion aristotélique des idées d'ordre et de grandeur... Est-ce que je sais?... Le Beau, est-ce l'Idéal ? Mais l'Idéal, si vous le prenez dans sa racine, eïSco, je vois, n'est que le Beau visible... Est-ce la réalité retirée du domaine de l'irrégulier et de l'accidentel? Est-ce la fusion, l'harmonie des deux principes de l'existence, de l'idée et de la forme, l'essence de la réalité, du visible et de l'invisible?... Est-il dans le Vrai?... Mais dans quel Vrai?... Dans l'imitation du beau des êtres, des choses, des corps? Mais quelle imitation?... l'imitation par élection ou par élévation ? l'imitation sans particularité, sans l'image iconique de la personnalité, l'homme et pas un homme, l'imitation d'après un modèle collectif de perfections? Est-il la beauté supérieure à la beauté vraie... «pidchritudinem quse est supra veram... » une seconde nature glorifiée ? Quoi, le Beau? l'objectivité ou l'infini de la subjectivité? L'expressif de Gœthe?Le côté individuel, le naturel, le caractéristique de Hirtch et de Lessing? L'homme ajouté à la nature, le mot de Bacon ? La nature vue par la personnalité, l'individualité d'une sensation?.., Ou le platonicisme de Winckelmann et de Saint-Augustin?. .. Est-il un ou multiple, absolu ou divers?
Le suprême de l'illimité et de l'indéfinissable? Une goutte de l'océan de Dieu, pour Leibnitz... pour l'école de l'Ironie, une création contre la création, une reconstruction de l'univers par l'homme, le remplacement de l'œuvre divine par quelque chose de plus humain, de plus conforme au moi foii, une bataille contre Dieu !... Une préparation à la morale, les idées de Fichte: le Beau
utile ! Le Rêve du Vrai ! Le Beau ! Mais
d'abord, qui sait s'il existe? Est-il dans les objets ou dans notre esprit ? L'idée du Beau, ce n'est peut-être qu'un sentiment immédiat, irraisonné, personnel, qui sait?... »
Le Rêve du Vrai. Il ne serait pas difficile de ramener à cette formule les définitions mêmes qui semblent s'en écarter le plus. Toutes, et jusqu'à celle de Fichte, supposent un au delà où se reposent des mornes incertitudes les âmes dans une clarté, dans un jour de fête, dans une illumination pour l'esprit de par ceux de nos sens qui sont accessibles aux jouissances des lignes et des nuances, des sons et des modulation?, soit qu'elle se confine dans cette sphère des sens spiritualisés, soit, et comme le veut Fichte, qu'elle éclaire aussi la conscience. Mais qu'est-ce que cette jouissance des « sens spiritualisés », sinon le rayonnement de la Vérité en des symboles qui la dépouillent des sécheresses de l'Abstraction et l'achèvent dans les