Emile Hennequin
dans la Rime, formule le premier que le Théâtre n'est qu'une Ode dialoguée. — MM. de Concourt et Barbey d'Aurevilly, diversement, outre la langue personnelle, qu'ils réalisent tous deux, étudient \<\ Modernité dans la Physionomie, c -lui-ci par un art au service de la religion catholique, celui-là par un art étranger à toute religion.
La Littérature de Tout à C heure est synthétique : elle lève de suggérer tout l'homme par tqut l'Art. Or la Synthèse est plus qu'à demi réalisée par les efforts qu'on vient de résumer. Elle est réalisée tout à fait, si à ces efforts nous joignons ceux de ces Poètes : Villiersde TIsle-Adam, Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé \
Mais, peut-être, plaît-il de connaître comment les nouveaux, les derniers venus entendent, à leur tour, coopérer au Grand OEuvre.
Et je vais l'indiquer aussi succinctement que possible.
1. On a préféré au procédé didactique, à de successives études consacrées aux points divers où l'Art nouveau se distingue de l'Art accompli, le processus d'une critique largement et librement historique, estimant surtout précieux, capital, de démontrer comment les nouveautés résultent de la tradition. Ce système prohibait tels développements desquels l'absence laisse ce livre incomplet: théories du Roman, du Théâtre, du Poôme. — (livres, peut-être, futurs) Outre, d ailleurs, que les vieux « genres » tendent de plus en plus à se fondre en l'unique et l'essentielle Œuvre-d'art-ecril, il faut répéter qu'on ne voulait ni ne pouvait faire ici le manifeste d'une Êco/equi n'est pas.
IXFLUEXCES NOUVELLES
Ce qui reste à faire est peu de chose, comparé à l'immense tâche accomplie, mais ce dernier pas/ toujours le plus difficile à franchir, exigerait le cal me et la certitude. Si les artistes nouveaux semblent moins diligents que leurs aînés, aussi faut-il savoir si les conditions actuelles sont aussi favorables que les anciennes à l'action artistique. Essayons donc, pour obtenir du rare leCteurqu'tl soit juste/ avant de lui montrer ce que nous f Visons, de lui apprendre comment nous le faisons, quelles influences troublent ou facilitent notre tâche...
Tout un livre! — à réduire eu quelques lignes.
Je dépêche, pour nfi'eri débarrasser, — quoiqu'elles comptent! — les influences sociales. — L i mei ace perpétuelle d'une guerre; les cruelles taquineries du militarisme universel et l'obligitinn de s'interrompre entre deux hémistiches pour aller « accomplir une période de vingt-huit
jours d'instruction militaire » ; les agitations de la rue: le grincement de la machine gouvernementale — journaux, élections, changements de ministères — n'a jamais fait tant de bruit; l'autocratie turbulente et bruyante du commerce a supprimé, dans les préoccupations publiques, la préoccupation de la Beauté, et l'industrie1 a tué ce que la politique laisserait subsister de silence. Comparez à ces points de vue divers l'époque présente avec la Restauration, avec la Monarchie de Juillet, avec le Second Empire.
Influences morales : je les réduis toutes à la t'-ntation du «Succès.» Je ne parle pas de la Gloire: la notion s'en est perdue dans le monde. J'oserais à -peine dire : «célébrité.» Le succès
1. Je n'ai,point à rechercher quelles conditions fera aux P&ëtes l'Industrie perfectionnée, — alors que s'ouvrira l'ère des machines définitivement et partout substituées à la main de l'homme. Que ce dernier période du progrès comblerait le malheur universel et n'aura sans doute jamais de réalité que dans \es horribles rêves des philanthropes, je le pense, mai; ce n'est pas ici le lieu de le déduire au long. Je n'ai qu'à constater les conditions de l'instant présent, p instant de transition ». affirmant nos sqciqlogues, et si j'entends bien le sens de ces mots, p'est-a-dire quelamajorilé des vivants anticipcntsur ce futurâge d'or mécanique qui sera leur règne, emplissent déjà la terre du b.'uité pouvantable de leur avènement, commencent a repousses fjind'eux les âmes exceptionnelles, les tètes quj naissent couron? nées : car. outre que leur royauté native et inviolable serait un perpét el outrnge à la Médiocrité Souveraine, elles seraient sajis abri ni fond ion dins un monde où plus rien ne pourra se produire d exceptionnel.
— qui employé dans le sens de «monnaie de gloire » n'est pas français — ne conduit qu'à la. Notoriété, chose et vocable baroques. Mais enfin c'est là tout ce qui nous reste et la notoriété conduit à la fortune, aux honneurs, à toutes sortis de plaisirs si elle vous accueille jeune encore, e'c. — Or, qui élaitglorieux sous la Restauration? Chateaubriand, Lamartine... — Sous la Monarchie de Juillet? Victor Hugo... — Sous le Second Empire, qui était célèbre ? Gautier, Sainte-r Beuve... — Dans les premières années de la Troisième République? MM. de Goncourt, Leconte de Lisle, Zola... — Et aujourd'hui, qui a de la notoriété? MM. Daudet, Ohnet...
Plus graves ([ne ce bruit exiérieur, contre quoi le Poète peut se l'aire un refuge dans son àme de par sa volonté, plus grosses que cette pente aimable vers la médiocrité, contre quoi le Poëte peut trouver dans son intransigeant amour de la Beauté la force de réagir, sont les influences sentimentales et intellectuelles. Celles-ci se divisent naturellement en religieuses et philosophiques, scientifiques et artistiques.
Depuis qu'il n'y a plus de religion dans les temples, elle court les rues. 11 y avait, ces temps derniers, à Montmartre, une brasserie catholique où l'on récitait de la poésie sacrée. Il y a des heures de nuit où le Boulevart est mystique. 11 est aussi pessimiste. Cela ne l'empêche pas d'être, à.
d'autres heures, frénétiquement gai, plus tard dans la nuit. Et ce sont les mêmes jeunes gens, élégants et bien portants, — presque to&s, — qui sont successivement mystiques, pessimistes et gaisr simultanément quelquefois. Endoctrine religieuse et philosophique bien peu de ces jeunes- gens ont des informations précises. Mais des termes du eu Ity ils retiennent de beaux vocables comme ostensoir, ciboire, etc. ; plusieurs gardent de Spencer, de M-ill, de Shopenhauer, de Comte, de Darwin, quelque terminologie. — Rares ceux qui savent profondément de quoi ils traitent, ceux qui ne cherchent pas à faire étalage et parade d'un parler sans autre mérite qu'une vanité de syllabes, qu'une nouveauté d'antiquités, — ceux qui vont au fond, qui se sont pénétrés de chs théologies et de ces métaphysiques, qui en on-l fait le lit de leurs pensées, la nourriture de leurs idées1, la substance ferme et logique de leur expression esthétique. — Tous, pourtant les frivoles et les graves,*, subissent cette double influence, vieille comme., l'humanité mais qui jamais encore, semble-t-il, n'était parvenue à cette exaltation-, du M\>Lcisme é.t de la Philosophie.
Et la Science ! Autrefois les domaines de l'Art ef.de la Science étaient nettement tranchés et si, par grande rareté, un artiste comme Le Vinci était aussi un savant, son Art et sa Science ne se mêlaient point. Au cours de ce XVIIIe siècle qui
brouilla tout, les deux pôles se rapprochent, mais l'Art reste roi et considère la Science comme sa servante : Bufibn prête ses manchettes à la Na-1 ture. Aujourd'hui tout est changé. Dans cet étrange désarroi produit par la collision des formules et par les difficultés énormes qu'il faut vaincre pour acconlplir l'œuvre d'art définitif, l'Art a perdu sa morgue ancienne devant la Science et l'Artiste demande volontiers des conseils au Savant. La Science en a profité pour envahir l'Art et particulièrement la Littérature. La critique littéraire est un peu dédaignée par la critique scientifique. Quelques-uns veulent croire que les conclusions des savant» et leurs très curieuses expériences1 dans la science des tons et des sons parviendront à supprimer les dangereux hasards de l'instinct. Je n'y crois guère et j'estime bien plus dan-
l. Voir en particulier dans le n° 19 du tome VII de la Revue Imié/terniaute (mai 188S), l'étude de M. Charles Henry : Cercle ch omafique et sensation de couleur $ et du même; dans le n° 4 du tome II de la Revue Contemporaine (août I8S5), Une Es-
thï'ique scientifique. « On s'acheminera sans doute par cette
voie (Hienlifique) vers la connaissance des lois de cette harmonie supérieure et délicate des bruits et des sons. 11 va sans dire que la poétique doit dès maintenant tenir compte des nombres rhythmiqués : elle gagnera aux classifications de rhythmes la science des métaphores possibles. Une métaphore dans le langage parlé ou écrit nest autre chose que le sentiment de la relation qui lie deux changements de direction' plus ou moins semblables : plus les changements sont subtils et profonds, plus la formule est complexe, plus la métaphore est belle. • — Je ne conteste pas l'intérêt extrême de ces ré'
gereuse que tous les hasards cette soumission de Fartiste à d'autres lois, justement, que celles de §on instinct réglé par sa conscience. Il y a quelque chose de pénible pour l'Art et d'humiliant dans cette pensée que, l'œuvre de génie, le savant pourrait |a mesurer avec, son compas aveugle et décréter, l'épreuve faite et sans recours : « C'est beau, » ou
cherches, mais j'avoue que leur utiHté dans la pratique de l'Art m'échappe absolument. Je ne vois guère un Poète consultant la «classification des rhythmes » avant de risquer une métaphore. Notre expression est le symbole de notre rêve, notre rêve est le symbole de notre pensée; tout vient, tout rayonne d'elle : l'émotion totale de sa vie secrète, voilà ce qu'il faut avoir et ce que, semble-t-il, risque d'altérer tout procédé scientifique. Non plus ne yerrais-je un peintre, avant d'oser une teinte, consulter le Cercle chromatique. — Mais M. Charles Henry ne prétend point subordonner la création artistique aux principes de l'esthétique scientifique : «La science, dit-il, ne pourra jamais créer la beauté, je parle de la science relative et je n'étudie pas la question de savoir si les termes de science absolue n'impliquent pas contradiction. Le sentiment de la beauté se résout dans la perception d'un nombre infini de rhythmes, avec le moindre effort possible, c'est-à-dire dans l'infiniment petit du remps. Or, ce sont des éléments que nous n'avons pas en notre pouvoir. De même que la beauté d'une figure géométrique se résout dans le sentiment de sa formule, le sentiment de la beauté d'un être ou d'une forme se résout dans le sentiment de sa formule qui n'est qu'un cas particulier de la formule universelle. Pour réaliser la beauté, il faudrait posséder la formule universelle : serait-ce la connaître? Et le jour où elle sera près de poser le problème, l'humanité ne retournera-tçlle pas par là-même à l'inconscience de la Nature?» — Pourtant, selon toujours M. Charles Henry, la science «doit épargner à l'artiste des hésitations et des essais inutiles, en assignant la voie dans laquelle il peut trouver des éléments esthé-
«C'est laid. » Ce que M. RafFaelli dit des formes géométriques, «établies préventivement» et par là-même incapables de s'harmoniser avec l'infinie variété des tempéraments divers, je le dirais des systèmes scientifiques qui prétendent mesurer la beauté d'une œuvre d'art, parée que «l'art commence où commence la passion » et que c'est là, justement, que finit la géométrie.
Ces préoccupations scientifiques, ces promesses du savant au poëte de le préserver de touta
tiques toujours plue riehes: elle doit fournir à la critique <des moyens rapides de discerner la laideur souvent informulable, quoique sentie. • — Je ne sais s'ils sont tout à fait inutiles, ces hésitations et ces essais que la science offre d épargner à l'artiste, s'il n'y a pas de grands avantages même à se tromper, si la science apprise vaut l'expérience acquise, si d'ailîeurs le sens naturel de l'artiste n'est pas plus sûr encore que toutes les démonstrations géométriques. Que M. Henry nous montre dans un tableau de Rembrandt une faute qu'il n'eût pas commise s'il eût -connu les lois de l'Esthétique. — Resterait donc l'intérêt des ressources que cette Esthétique fournirait à la critique. Mais là encore, ainsi que l'a observé Emile Hennequin [Critique Scientifique), M. Henry ne peut faire que l'analysede Vagrement des œuvres d'art plastiques et musicales ' non de leur beauté, celle-ci étant faite autant, sinon plus, d'excitations disharmoniques que d'excitations harmoniques. Le terme esthétique et le terme normal n'ont rien de commun.» En d'autres mots, les moyens scientifiques sont excellents pour nous conduire à la connaissance des habitudes de la nature : mais le génie et son œuvre sont des exceptions et quoiqu'ils procèdent, eux aussi, suivant des lois naturelles, ils les réduisent aux lois de leur norme propre, lesquelles ne sont pas plus celles de la norme universelle que la perspective, comm* «ynthétisée, du théâtre n'est eeLle de la nature.
erreur, sonfd'autant plus troublantes qu'elles ont lieu au «îoment où la Littérature s'émeut d'un très manifeste mouvement dans les arts plastiques vers une synthèse de tous les arts en chacun des arts. Pour ce rêve où elle reconnaît le plus intime de ses propres désirs, la Littérature songe s'il ne serait pas prudent d'accepter le renfort que lui apporterait la science... — Je ne reviendrai pas à Wagner, de qui j'ai montré dans le drame musical l'union évidente de toutes les formes artistiques. Toute la musique moderne française, pour rester toujours à ce seul point de vue (MM. César Franck, Ernest Réyer, Saint-Saëns et, dans ses premières eeuyres, M. Massenet), datant de Wagner, suit plus ou moins heureusement les traditions qu'il a instituées, obéit plus ou moins fidèlement à son impulsion. Mais bien avant lui déjà la musique pressentait l'alliance qu'elle devait faire,, un jour, avec la Poésie. D'essence, d'ailleurs, la musique, se confondant presque avec la sensation,, est génératrice de rêves. Berlioz, en s'efïbrçant de lui conquérir quelques-unes des vertus de la peinture, Wagner en la soumettant à l'Action dramatique, ont seulement doué cette puissance suggestive de plus d'intensité et de conscience.
Dans un article sur la nouvelle littérature, M. Brunetière constate que, successivement, l'architt eture, la peinture et la musique ont dominé la littérature, lui ont donnéle ton et servi d'idéa^L
i.MLCL^'-.i.O ,\ JL » L*LèL.Là*>
Les Classiques, épris de dire l'âme même, auraient préféré 1'architeeture, cet art noble et spirituel qui s'adresse aux sens aussi peu que possible. Les Romantiques séduits par ie pittoresque, et les Naturalistes, par l'aspect extérieur des choses, auraient naturellement choisi la peinture: et ri est remarquable, en e-ffet, que le mouvement naturaliste fut inauguré par deux peintres, Courbet et Manet. Enfin les Décadents ou Symbolistes, venus pour dire le sens intime des êtres et des choses, salueraient dans la musique l'art le plus voisin de leur idéal, et M. Brunetière observe que la plupart des titres des livres de vers décadents: Romances sans paroles (M. Verlaine), Complaintes {Laforgue), Cantilènes (M. Moréas), sont pris daRS le vocabulaire musical. — Il y a beaucoup de vérité dans ce système: je crois qu'il y a aussi de l'arbitraire. D'abord, l'architecture, elle-même une miraculeuse synthèse de l'Art, est, selon les divers «ordres, aussi volontiers sensuelle et sentimentale que spirituelle. Une me semble pas, en outre, que les Classiques aient été bien spécialement requis par l'architecture non plus que par aucun autre art. Tout ce que dit M. Brunetière des prédilections romantiques et naturalistes pour la peinture est d'une vérité historique. Mais qu'il veuille bien le remarquer : les nouveaux poètes, quoiqu'ils aiment, en effet, ardemment l'art des beaux sons, c'ont pas pour cela oublié l'art des belles couleurs.
Si M. Verlaine, en son art poétique, prescrit « de la musique avant toute chose», il recommande expressément aussi «• la nuance », et si le titre des Romances sans paroles confirme la théorie de M. Brunetière, elle serait infirmée par bien des pièces, dans ce recueil même, suggestives de tableaux et p&r les Eaux- for les et les Paysages tristes< des Poèmes Saturniens. Si M. Moréas a écrit des Cantilènes, M. Poietevir* a écrit des Paysages, et M. Moréas lui-même a écrit les Syrtes, prépare les Iconostases. M. de Régnier a écrit les Sites. Mais ces arguments de détails ne valent, pour et contre, pas grand'ehose. Observations plus importantes : je ne fais point difficulté de convenir que la musique est bien l'art qui, après la poésie, donne à quelques poètes de cette heure les plus vives jouissances, — mais cela, qu'on le remarque bien, à une heure où la musique elle-même s'est rapprochée de la poésie en général et de la peinture en particulier. La poésie semble avoir compris la musique dans l'instant même où la musique semble avoir compris' la poésie. Ne serait-ce pas qu'elles ont un idéal commun, et que, pour ï'atteindre, à chacune ses moyens spéciaux sont insuffisants? — Et qu'on le remarque encore: c'est la musique la plus haute, la plus pure, la plus lyrique, celle que nous aimons. Pour Meyerbeep et Rossini nous avons l'indifférence des Romantiques et je ne connais guère, parmi nous, d'en-
INHX.UENCËS NOUVELLES 281
thousiastes à M. Gounod. Ce que nous adorons en Bach, Beethoven, Mendelsohn, Schubert, Schuman, Berlioz et Wagner, c'est cela même que nous adorons en nos poètes préférés et cela aussi que nous adorons encore en MM Puvis de Chavannes, Gustave Moreau, Besuard. Odilon Redon. Eugène Carrière, Cazin, Hapin, Monticelli, les Primitifs, cela même que quelques autres poètes de cette même heure goûtent en ces peintres plus encore qu'en ces musiciens: c'est bien sous ses trois aspects divers le même idéal.
D'ailleurs, si la Musique nous passionne en effet plus profondément et plus généralement que la Peinture, c'est que celle-là est à la fois plus lointaine et plus intime, plus près de l'origine et de la fin des sentiments et des sensations que celleci. La ligne et la couleur se fixent et défient le temps : le son, à peine exhalé, lui cède ; il vit de mourir, c'est un grand symbole ! Mais il se dépasse lui-même, il force le silence dans ses dernières retraites et y réveille l'écho; c'est toujours un appel vers quelque chose d'inconnu, de mystérieux, une exhalaison, une expansion de l'àme.Et tout lui revient, cet éphémère est la voix de l'éternité, sert de mesure aux choses de plus ambitieuse durée: une peinture est harmonieuse, une poésie est mélodieuse. La Peinture est un témoignage, la Musique est une aspiration. L'âme s'essore de soi par la musique et reprend sa propre conscience
dans le silence solide de la peinture. Or, en ces jours quevoici, héritiers de tantdejours, semble-til pas que le génie humain souffre d'un immense «iésirde s'échapper de lui-même? A ni/ were ont of fheworld! Cette plainte .est de ce temps et c'est ■bien plus qu'une plainte : c'est la loi suprême de l'Art Suprême. Cet « en dehors du monde », c'està-ilire « hors de l'espace eldù temps », évoque le théàtr- parfait où s'ébattra la Fiction enfin digne de sou nom, celle qui sera vraiment feinte par ■l'homme et qui ne lui rappellera rien d'ici. Mais il n'y a que l;i musique pour franchir ainsi les bornes du monde, elle qui est une lumière spirituelle, ,eile qui, sans rien montrer, fait tout voir. Tout ensemble traduit-elle les aspirations dernières d'une humanité vieille, lasse de vivre et de l'horizon monotone, désirante vers l'infini, et à celte môme humanité offre-t-elle les moyens de se rajeunir dans les réalités de l'impossible, dans la vie au ,delà de la vie, d.ins tout ce qu'on ne voit pas et qui vibre, promesse de surnaturelles clartés. — Quoi d'étonnant, donc, à une époque où il est impérieusement appelé par tous ces lointains, si l'Art se mire avec plus de complaisance en cette part de lui qui lui donne le plus sûr gage d'y parvenir ? Et puis! la musiquesait tout, et même peindre: elle sait évoquer par des s >ns un paysage dans un rêve. La poésie, art sonore elle aussi, elle aussi ne peut peindre qu'avec des sons et il est tout naturel
INFLUENCES NOUVELLES 2H i
que ce soit à la musique qu'elle demande ce secret... Mais n'onl-elles p.is toujours, en quelque sorte, flotté l'une autour de l'autre, ces deux formes de l'Art : le Vers, la Note? Les Romantiques eux-mêmes, je parle des plus grands, ont-ils pu peindreautremenl que par un symbolisme musical? Les Naturalistes, pour se rapprocher davantage de la peinture seule, ont dû renoncer au Vers! Orphée chantait...
Cependant, et tandis que la musique et la poés;e cherchent à se suppléer l'une l'autre nu à se mêler, uneanalogue impulsion (ait que la Peinture s'jngénie à se créer, dans ses limites, des moyens nouveaux — musicaux et poétiques — d'harmonie et de rêve. Plus qu'ailleurs est manifeste cette tendance en ces maîtres que je nommais et auxquels il faut joindre et M. Monet de qui je puis dire, sans la banalité prétentieuse de la .« critique d'art », qu'il fait vraiment « chanter» la couleur, et M. Raffaelli, ce moderniste et, comme il veut, ce caractériste, qui cherche dans un visage le sens de *a physionomie, dans une altitude le sens du geste, — et MM. Fantin-Latour, Hibot... Aucun de ces peintres n'outrepasse les limites providentielles, n'assigne à son art un but situé hors de ses naturelles prises, tous gardent le très légitime souci d'un métier dont, plus qu'on fit jamais, ils ont approfondi les secrets. Mais autant qu'ils peuvent, ils éloignent ce but pour s'approcher davantage de
l'essence unique et singulière pourtant de toutes beautés, ils étendent ces limites, ils demandent à ces secrets de les conduire plus loin, plus loin encore. Et c'est souvent avec uneadmirable simplicité — la simplicité, ce signe de la certitude — qu'ils rénovent un art comme étreint entre les murailles sacrées que lui font de très antiques merveilles, qu'ils meuvent l'immuable et prêtent au précis par excellence le charme du. vague, à l'instantané comme des replis et des retours successifs, à l'immédiat un recul de rêve.- — Par exemple : Monticelli, de qui le nom signifie la plus atroce injustice de ce temps et peut-être le plus grand de tous les peintres (Monticelli des œuvres de qui on fait de faux Diaz !) nous peint un lion. D'abord dans cette magie de couleurs ardentes et comme jetées, on né percevrait que violences dont le regard est brutalisé. Puis on regarde davamage et, si je puis dire, on écoute, on voit ces ardeurs fauves s'entendre, s'accorder, former un ensemble, une symphonie de cuivre, tandis que les relie, comme une ligne directrice de thèmes, le modelé seulement exprimé, lui aussi, par les couleurs. Qu'on se souvienne tout à coup que c'est imlïo?i, et on comprend. Moiiticelli a vu et nous montre X analogie profonde et certaine qui existe entre le pelage du fauve et sa férocité, et, sans prêter à la bête le geste menaçant de la naïve illustration, il a seulement fait rugir les tonsterribles de cette robe féroce. — M. Eu-
gène Carrière nous offre un tout différent témoignage et aussi probant. M. Carrière, le plus contesté des artistes par la critique officielle, parce que, sans doute, il apporte les plu- précieuses nouveautés, a été blessé par l'erreur où nous induisentles effets de l'immédiat, les pleins jours, les midis de la distance. Il s'estconvaincu qu'il faut très peu de chose pour peindre, et, couleur et caractère, il ramène tout à l'unité. Pour voir plus vrai, il se recule de l'objet, il laisseintervenir entresesyeux et la nature cette justesse del'éloignement qui symboliserait dans le domaine des formes la justice des an nées dans le domaine des mœurs et rj^s événements. Il saisit le visage humain dans cet instant où les formes atténuées vont s'affirmer, gardent la joie de comme encore un futur, effacent de tout esprit la prétention de fixer la nature et de lui donner, une apparence de tangibilité, au contraire ordonnent de croire que ces formes sont restées mobiles — comme elles étaient dans la vie — sur- la toile, mais y prennent l'accent fantômal d'une apparition. Carrière dévoile, lui qui semble voiler. Il interprète l'apparence vers le rêve de la réalité qu'elle comporte. Il exprime de celte apparence ce qui naturellement se suggère d'elle, nuis ce que le génie seul pénètre, la réalité de l'âge et du visage, et l'exprime par de mystéri» uses touchas qui, se gardant de tout dire. — par quoi fàme, sans désormais l'espoir d'un désir encore, serait moins coin-
lilce que déçue? — indiquent, n'expliquent pas. En parfait artiste, il a mis dans les moyens de son expression le symbole d'elle-même, dans ce choix des ton> blancs et gris, vaporeuses consistances, solidités mnj privée* de légèreté. Ëtle décor, quelconque, s'iibolit quant à ses prétextes de meubles Ou de murs, pu ir ne plus retenir que cette essence harmouieu >e: lesrapportset les écarts des tons. En sorte que. dans un tlï -âtre que vous croiriez reconnaître, l'admirable prestige du jeune maître instaure, loin autant quepossible des visibilités premières et hors du temps et du lieu, une scène d'éternité:lalumïèrv! En cette lumière et, Comme tout, régie par les lois du logique développement lumineux, naît, Hotte, hésite, s'accentue, vibre enfin la figure humaine, si vivau4e bientôt que vous seriez tenté de lui laisser passage, tant elle sortirait du cadre où ne' la retient que l'atmosphère qu'elle respire et qui n'est pns la vôtre : elle en sortirait, vous imposant si vision d'âme révélée par le secret saisi des lois d\ix pression formelle de la N.iture. — Comment J\l nit.c 'lli »st musical et métaphysiquement poétiq ie, comment M. Carrière est un poêle par l'intensité môme de sa vision de peintre, y insister.ii-je? Et tout de même aurais-je pu indiquer comment M. Gustave Moreau exalte la peinture par le poëme, dans la vérité pensive dts grands instants humains, sans personnalité de date; com* nient M Puvis de Chavannes, par dessus et par
delà tout le cycle mo lerne de peinture, rejoint les primitif:*, non point imités, mais rencontrés dans le seniimenl commun d'un idéal .'dmedant toutefois cette fondamentale distinction : que leur mysticisme les conduisit à l'Art de lu K< ! L,;<in et que le sien le mène à la Heligion de l'Art. . '.
Loi commune qui dirige, à cette heure, tons les tfforl s artistiques : l'Art remonte à ses origines et, comme au commencement il était un, voici qu'il rentre dans l'originelle voie de l'Unité, où la Musique, la Peinture et la Poésie, triple reflet de lii même centrale clarté, vont accentuant leurs ressemblance^ à mesure qu'elles s'approchent davantage de ce point de départ de l'expansion, de ce but, maintenant, de 'a concentration.
Ni la Sculpture n'est restée étrangère à cette impulsion : M. Ittdm, cet exiraoïMin lirK symphoniste passionti I, M. Awtokol.-ky. ce pnrlrai.i-le d'humanité prise en de synthétiques moments | sY- CTloh piques. — ramènent Cet a H vrr- la musique' et ver.> la poésie, liindis (pie il'i ngéinieéfx esvffy-i' 3 vomiraient lui iijniii.i- 1rs bénéfices de \n polychromie — Ni l'Arehin-ei ure même, celle immémoriale mère de tous l'es Arts, cei art du
\. Si je ne m'étais pas absolument limité h l'Art français, certes devrais-je parler des Préraphaélites anglais. Je ne puis, ici du moins, que témoigner de ma sympathie profonde pour la conception esthétique entre toutes, la plus harmonieuse à mon propre Idéal.
~288 LA LITTÉRATURE DE TOUT A l'HEURB
commencement, n'oublie de se .préparer à dresser le Temple digne d'abriter la fête de la totale réunion. — Ici, le premier, parlerai -je d'un inconnu. On a beaucoup remarqué que ce siècle n'a pas laissé sa trace dans l'Architecture '. Siècle de tentatives égarées dans tous les sens vers une fraternité spintue le alors que la lutte analytique se livrait, pouvaii-il concevoir la nouveauté architecturale, le sens essentiel et premier de tout monument étant : abri pour la paix et pour l'union? Aujourd'hui, les conditions changées, les clairvoyances éveillées permettraient ce qu'hier eût prouvé impossible, et c'est pourquoi un jeune, homme, sans l'influence d'aucune révélation que l'éclair de son propre génie et de son art compris et aimé par delà et malgré les routines d'écoles, a créé dans l'architecture un ordre synthétique et
t. Notons en passant que cette impuissance de l'imagination, moderne en architecture et aussi en ameublement, concuremment avec notre goût pour le vieux meuble et le bibelot exotique — goût analogue à la passion des vieillards pour les êtres très jeunes — est le plus sévère signe que le cycle actuel de la civilisation va se fermer. L'homme n'est pas une créature finie et s'il ne trouve plus rien dans la voie où il marche ce n'est pas qu'il va cesser de marcher: c'est qu'il va changer de voie. — Les créations-mêmes, telles que celles dont on par'e ci-dessus, se ressentent de la date qui sonne et l'attestent par leur caractère synthétique : ce sont des produits extrêmes, des fleurs si lo'n de la souche maternelle qu'elles penchent jusqu'au sol, jusqu'au plus près de la racine unique et commune, les lorga r^mea'ix fatigués.
Influences nouvelles 28$
moderne. Lui aussi, Albert Trachsel a dû remonter aux origines, s'y laissant guider par une magnification de plus en plus simplifiée du type humain dansle monument; mais il n'a point perd 1 dans ce grand voyage le sens moderne, et son œuvre, avec une majesté immobile et d'une antiquité qui ne date de rien, immémoriale, garde l'élégance et, dirais-je, la rapidité d'une chose de ce temps. Voir debout ces monuments ne sera peut-être que l'espérance de cette génération. Qui dira : les temps sont venus? Du moins en verrons-nous l'image réalisée '.
Or, tous ces efforts qui correspondent si justement avec ses propres désirs, le Poëte les observe en tremblant. Vaguement pressent-il qu'une tâche énorme lui est incombée.. Plus près, comme je l'ai déjà dit, que tout art de la source de tous les arts, qui est la Pensée, la Poésie ne pourrait concourir à une mêlée suprême de toutes les for-
1. Trois albums vont paraître : Fêtes Réelles, Apparitions' Chant de VOcéan. Le premier, uniquement architectural, montre les monuments nouveaux. Le second, sorte de commentaire large du premier, indique, en des figures, l'origine et le motif des lignes architecturales, en même temps, dans un jour ûepure fiction, montre l'alliance des rhythmes colorés et de ces lignes; le troisième, plus loin encore, élève sur la mer, bâtit avec les vagues elles-mêmes des constructions toujours soumises à la loi du reflet humain. C'est, ce troisième album, une réalisation dans l'impossible, et, comme dit le titre, c'est un « Chant ». Ailleurs espérons-nous expliquer à fond la pensée et l'œuvre d'Albert Trachsel.
mes humaines de la Beauté, qu'à -la condition de régner. Le théâtre, -où sans 'doute,- si cette civilisation ne s'effondre pas trop tôt, s'accomplira lé rite de la Religion esthétique, appartient auToëte d'abord. — Mais comment oser parler du théâtre ! Cet art, malgré le talent dont l'honorent les écrivains de qui je constatais * les beaux efforts, est perdu C'est ;'i lui pourtant qu'est promise la Fête suprême Mais ^h us doute il faudra bien des révolutions pour que le: miracle entrevu se réalise, pour que puisse être conclu le radieux syllogisme esthétique dont Wagner a seulement posé les claires prémisses. (Ces choses sont trop lointaines pour, qu'on en puisse traiter en ce livre nécessairement initial et général).
Du moins, pour se préparer à porter le formidable honneur futur, le Poëte se sent le devoir, d'accomplir en lui-même, en son art-même une Synthèse comme symbolique de la Synthèse finale ordonnée par l'évolution de l'idée esthétique, — et s'étonne, et s'attriste que les conditions de sa vie dans le monde soient pires qu'en aucun temps.
Je veux parler des conditions actuelles de la vie littéraire, matérielles et morales.
On prétend, non sans apparence, qu'elles- n'ont jamais été. si douces: la chose dite littéraire est devenue sur le marché un article qui se vend et s'achète tout comme un autre article ; les éditeurs,
. 1. De la Vérité et de la Beauté, p. 27.
■ INFLUENCES NOUVELLES 2Sj[
les directeurs (journaux et théâtres) son t. extra ordinairement accueill tnts ; 1 1 ligne est pre-que partoitbien payée.... EiPiu, à moins de folie ou de miracle, un homme de lettres, en ce temps, ne s lur lit m îurir de f.tim. Voilà ce qu'on assure.
Discuter tenterait l'imprudence! — N'être pas trop explicite :
L'idée seule de vendre la chose poétique répugne à l'honneur: point de vue archaïque et légenduiie, ou qui pas-e pour tel dans l'opinion d'une soc été qui se croit libérale pour, s'être réduite à sa médiocrité intime, qui se croit sensée pour avoir, au propre, perdu la tête. .: — Mais le fait même répugne à la logique depuis que c'est la rue du Sentier, en dernière analyse, qui est l'arbitre à* l'art aussi bien que du commerce, depuis, en d'autres termes, que l'art est deveuu un commerce. Qui paye veut être considéré, obéi, servi. Depuis que c'est la rue du Sentier qui paye, c'est la rue du Sentier qui prétend imposer son goût aux poètes. Ils acceptent?... N'y sont-ils pas contraints, sujets du roi Public ! Mais le goût du public, qu'est-ce que cela? Où. sont ses raisons profondes? Stupre, lucre, sottise et versatilité Le résument. — d'est pourquoi les Poètes, qui ne sont pas tous millionnaires, s'ils ne consentent h jouer, pour attirer les passants, un rôle ignominieux de pantins ou de bêtes curieuses, doivent s.e résigner à des besognes secondaires, que rendent
très difficiles les changements brusques du caprice des Gens, et qui sont moins avoisimintes à l'Art qu'à telle industrie d'élégante inutilité: notant de temps perdu pour le génie qui se déprave dans les vulgarités qu'il n'effleure pas impunément, pour l'œuvre qui n'aurait point trop de toute nos minutes, pour l'art, comme on dit, si long quand la vie.. , etc.. — Et c'est-à-dire que cette extrême douceur nouvelle de la vie littéraire n'est favorable qu'à la Médiocrité.
Ne pas prendre pour un reviremi'iit vers l'Art vrai l'engoûment des chro tqii ur< pour ce qu'ils appellent — et ce style est un avertissement assez éloquent déjà : — « la littérature d'avant-garde ». De ces chroniqueurs je ne veux mettre en question ni la compétence, ni la sincérité. Je crois seulement qu'ils ne peuvent dire ce qu'il faudrait, que hurs admirations font à des talents vrais des gloires factices. Combien préférable « l'obscurantisme » des anciens chroniqueurs, qui, faisant à des talents faux des gloires véritables, au moins ne touchaient à rien de ce qu'ils eussent profané ! Certaines louanges constatent et consacrent la nullité; certaines injures sont ces fumées sans lesquelles il n'y a pas de feu. • — Les chroniqueurs '
1. Je ne pense pas avoir à spécifier en quoi la Littérature- et le Journalisme, bien qu'ils emploient le même alphabet, constituent deux Arts absolument étrangers l'un à Tautre. Encore la vieille presse de la Monarchie comportait l'utilisation de
ont donné à la rue du Sentier le goût de l'extraordinaire, c'est bien dommage. Concurremment avec « l'avènement de la démocratie dans , la littérature », ce goût de. raffinement, d'élégance et de poétisme s'est corrompu piteusement. Il y a de la recherche dans presque tous les livres — j entends les plus médiocres — qu'on publie depuis dix ans: et c'est triste! Et c'est risible! Chic de garnibon. aristocratie de commis-voyageurs^ habits de pagea portes par des palefreniers, langage de salon parlé dans l'anti-chambre.... L'atmosphère n'en est devenue que plus lourde aux poètes qui parfois lèvent qu'ils vivent dans, un peuple de singes...
certaines .qualités inférieures de l'esprit : l'à-propos, la ruse, un sens secondaire des analogies, l'adresse des sous-entendus s'ingéniaient à faire entendre ce qu'il était défendu de dire. Bientôt, tout étant permis, le journalisme sera devenu un chenil où la voix homérique de Stentor ne serait qu'avec peine discernée. (Exception faite de quelques anciennes feuilles maintenues dans une certaine réserve par le poids de leurs traditions-).
J'ai insisté longuement sur Ips causes anciennes du mouvement littéraire actupl. Je viens d'avertir que des difficultés de toutes natures l'entravent. En outre, je pense que, ce mouvement, ons'est trop hâté de le définir et de le borner. On a dit Décadence et Symbolisme : je ne reconnais d'incontestable décadence littéraire que dans les romans à la mode ; je ne connais point de littérature qui ne soit symbolique. Rien n'est aussi parfaitement inutile que ces étiquettes. Les « Décadents », en écrivant dans une langue reprise à ses sources étymologiques et qui, par son amour — exagéré, dit-on — du mot rare, témoignaient surtout de ce sentiment très légitime de ne laisser dormir aucune des richesses de la langue, réagissaient contre la dépravation et l'appauvrissement, contre la « décadence » de la langue française.
Mais ce n'est là qu'une des caractéristiques secondaires de la Littérature Nouvelle,
fPfi" LA LITTÉRATURE DE TOUT A L'HEURE
A vrai dire, dans celte singulière dispersion fies j -un s écrivains qui la représentent, il semble difficile, d'abord, de démêler ■ leurs traits communs. Les Romantiques, les Parnassiens, les Naturalistes étaient groupés, — embrigadés? peut-être, — du moins se réunissaient, savaient, tous, les proj ts dexhacun.; Les nouveaux poêles et. les romanciers nouveaux ne se rencontrent qu'au hasard de la vie, travaillent très séparés, s'éviteraient plutôt, . Pourquoi? serait-ce qu'on peut, en .effet, sans inconvénicnts'unir pour regarder la vie ou la gesticuler, comme ont fait Naturalistes et Romantiques, — ceux-ci de théâtre, etpoint fâchés de s'applaudir ou de se « siffler » les uns les autres, ceux-là de laboratoire, et ravis de se pencher sous la même lampe, sur le même microscope? Serait-ce qu'on peut s'unir encore, et qu'il le faut sans doute, pour s'opposer aux invasions, dans l'Art, des étrangers et des barbares, pour défendre contre eux la Formel — Mais aussitôt cette besogne faite, voyez les Parnassiens se séparer pour écrire à l'écart une œuvre personnelle où chacun prenait avec la forme elle-même des libertés jadis systématiquement interdites. Oui, on peut s'unir pour l'Analyse: la Synthèse sépare. Le « tout en un ».fait que personne n'a bespin de personne. Il faut la solitude pour laisser la vie converger toute en une seule intelligence et tçua,te fleurir sous une, seule main., — • Get aspect
FORMULES NOrVEI.LF.S 297
lui-même, cette dispersion des jeunes poètes me révèle ce qu'il y a au fond de leur pensée, ce qu'ils cherchent. Ils ne sont pas d'ambition médiocre ! Au fond de leur pensée il y a -Je désir de : TOUT. La synthèse esthétique, voilà ce qu'ils cherchent.
Sinon en un groupe, me peut-on dire, pourtant ils s'unissent en des groupes : ils ont des revues.
C'est ici le plus curieux trait de leur, attitude: ces revues — le compte en est bientôt fait !
— ont un caractère d'unité qui leur est tout personnel. Ou elles sont fondées pour la défense d'une idée, d'une doctrine bien précisée à l'avance, ou elles résultent d'une volonté unique. Quant aux revues littéraires qui prétendent faire abstraction des doctrines et des hommes, leur point de vue désintéressé n'est pas de ce temps. — La Jeune France, après dix ans d'une vie besogneuse, péri- pour avoir voulu contenter tout le monde.
— La Revue Contemporaine a vécu moins longtemps et laissé plus de traces. Sa rédaction manquait non pas de mérite, mais d'ensemble : Adrien Kemacle, Edouard lîod, Emile Henné quin, Joseph Caraguel, Edmond Haraucourt, Charles Henry, Gabriel Sarrazin, Charles Vignier, Mathias Morhardt, Jean Moréas, Ernesl Jaubert, Laurent Tailhade, Paul Adam, Paul Margueritte, Maurice Barrés et moi, toute la jeune génération a témoigné dans cette Revue où quelques maîtres aussi collaboraient, MM. de Banville, Leconte de
S08 • la: LITTÉRATURE: DE' tout a l'heure '
Lisle, Verlaine, Villiers de l'Isle-Adam... Mais ses directions, multiples, avaient trop de jeu. C'était l'expression de plusieurs volontés qui s'apparentaient sans s'unir. Le succès prouva une fois de plus que le régime parlementaire en littérature est impossible : la vieille « république des lettres » n'a jamais été qu'une collection de petites et de grandes principautés. . — La Vogue fut un charmant vide-tiroir, où déjà toutefois se posait une candidature personnelle. Là encore restent biendes traces jeunes. Peut-être la plus nette et la plus précieuse est celle de Jules Laforgue. ■ — Mais il faut écarter le Scapi?i, essai d'un essai dégroupe, bien sincère et bien jeune, trop. — La Revue Wagnérienne est par excellence de ce temps. Elle aussi a vécu, mais elle s'était prescrit cette limite. Son nom indique le sens qu'elle a voulu, qu'elle a réalisé : non pas la vulgarisation mais la précision des doctrines esthétiques de Wagner. Par ce périodique très utile, dirigé très bien, avec un sentiment très net du vrai chemin, Edouard Dujardin et Téodor de Wyzewa ont pris un soin qui ne fut pas superflu \ —
i. Tant cette génération, toute comme morcelée qu'elle soit, a le sens juste de ses directions, ce que quelques-uns faisaient pour Wagner, M. Jules Christophe le fait à lui seul pour Balzac. Balzac et Wagner, les centres lumineux, dans le passé, de tout l'Art nouveau! Aujourd'hui encore, dans un journal de lettres, La Cravache, rédigé par des Jeunes de grand talent, M. Christophe, chaque semaine, copie quelques lignes de Balzac, pieu"sèment.
FORMULES NOUVKLLES 290
La première Revue Indépendante est l'œuvre de Félix Fénéon qui avait déjà fait la Libre Revue, moins importante. Le principe ancien d'un assemblage étranger à toute préentente de doctrines y présidait. La secondesérie de\a Revue f?idépenda?ite, magazine de littérature et d'art, est plus significative. Elle prétendait rester étrangère aux « vaines agitations décadentes », mais là n'est pas son vrai sens. D'abord elle fut dirigée par Dujardin et Fenéon, et à peu près écrite par Téodor deWyzewa. Puis Gustave Kahn y entra, l'absorba. Téodor de Wyzewa disparut, Gustave Kahn prit la direction de cette revue où, chaque mois, pendant près d'un aii, il donna l'exemple ou la théorie, les deux parfois, d'une littérature très personnelle1. — D'autres recueils ont lieu ; à peine et c'est tout. — Un seul, le Décadent, mérite d'être nommé à cause de son excès d'être grotesque et qui fait regretter d'y rencontrer parfois des noms chers, tel celui de Laurent Tailhade. Mais cet excès a lui-même sa valeur démonstrative. Ce qui fait cette petite feuille
1. Aujourd'hui, chez l'éditeur M. Savine, sous la direction de M. de Ryon, la Revue Indépendante combine, dirait-on, le système monarchique avec le système démocratique. Elle accueille sans esprit de secte tout ce qui porte la marque du talent, mais confie à un critique annuel le soin d'indiquer le sens véritable du périodique. Cette combinaison, qui a tous les torts et tous les mérites de chacun des deux systèmes, débute à merveille par les sagaces et arbitraires analyses de M. J.-H. Rosny, critique pour la première année. — La Revue Indépendante est assurément aujourd'hui la principale expression de la jeune littérature.
si ridicule, c'est qu'elle se croit l'organe d'une École, en un temps où ce mot n'a plus de signification. Nulle doctrine, d'ailleurs; d'abord le nom de M. Paul Verlaine fut écrit à toutes les lignes par des bienintenlionnés : depuis, M. Paul Verlaine s'est complètement séparé, littérairement, du « groupe décadent », un groupe factice autour d'idées absentes. Je ne doute pas que ces jeunes gens ne soient « animés du plus pur amour des belles lettres, » ce qui est quelque chose de touchant et d'insuffisant. S'ils n'avaient l'involontaire mérite de prouver combien toute prétention d'école littéraire est désormais surannée et chimérique, je les aurais laissés à leur naturel néant. — La même démonstration avait, été faite antérieurement par Jean Moréas et Paul Adam qui fondèrent le Symboliste, organe éphémère (4 numéros). Paul Adam y disait, entre autres inutitilités, qu'il ne nous reste rien à lire de toute la littérature du XVIIe siècle. Moréas y faisait de grands efforts pour écrire en magnifique charabia. Ceux qui aiment ces, deux jeunes écrivains et réel talent regrettaient tant de peine perdue.
Parallèlement à ces diverses tentatives de périodiques jeunes, il serait piquant d'examiner l'attitude des revues anciennes. Je ne le ferai pas.
Disons seulement que les audaces jeunes semblent avoir encore exagéré les prudences vieilles. Et pourtant. celles-ci ne sont peut-être pas irres-
ponsables de celles-là. Les revues graves, hermétiquement fermées à quiconque, s'il n'est académicien de naissance, ont failli à leur rôle naturel, qui est de diriger le mouvement des esprits au lieu de les immobiliser. Comment faut-il qu'un article soit écrit pour être admis dans la Revue des Deux- Mondes'! — (Sujet d'article... pour une autre Revue). Autrefois on y devenait célèbre.
La dispersion des Jeunes signifie donc qu'ils se recueillent loin du bruit, dans l'indépendance. Et qu'on y songe : tous ces poètes qu'on a voulu, dans les « grands journaux ». faire passer pour des réformateurs, des agitateurs, sont des travailleurs simples et corrects. Tout leur bruit se borne à publier des livres. Ils n'ont même pas, comme les Romantiques, le désir puéril — excusable pour ce qu'il avait de gai — d'indigner « le bourgeois ». Us l'ignorent.
Au commencement toutefois, aux temps préhistoriques Où paraissait une petite feuille littéraire qui s'appela d'abord La Nouvelle Rive Gauche, puis Lutèce, les Décadents — car ils étaient alors tout près d'accepter pour leur ce nom de guerre — firent un semblant de groupe et un semblant de manifestation publique. Ces velléités d'un autre temps eurent ce châtiment bénin : Les Déliquescences.
Rien de pareil aujourd'hui. Non que Ja fumée se soit tout à fait dissipée, non que des œuvres géniales aient éclaté. Maison travaille silencieusement
Quelques poètes très jeunes et pleins de bonne volonté, mais qui, sans doute, ignoraient trop, sont, j'espère, en train d'acquérir ce qui leur manque. Et puis des caractères, dès le principe bons ou mauvais, s'accusent : les éléments étrangers au génie français aboutissent à leur résultat. naturel, passent les frontières du Sens et du Goût, tandis que l'élément traditionnel reprend son importance nécessaire. — Outre ces qualités formelles il en faudrait noter de foncières : mais est-il possible et permis d'apprécier équitablement et justement des contemporains, ides camarades et des. rivaux qui, parvenus à peine à la premières heure de l'âge mûr, n'ont pas encore accompli la formule personnelle de leur propre humanité ? «VI1 ne faut disséquer que les morts », dit A. de Vigny : des vivants une très initiale politesse nous avertit que nous ne devons estimer que les œuvres.
Je ne parlerai pas plus particulièrement des Décadents ou des Symbolistes que d'autres artistes qui jamais ne jurèrent in verba magistri. Je ne parlerai que de ceux qui, sincèrement et pour leur propre compte, cherchent la Vérité Nouvelle.
Je ne les nommerai pas tous, et je dis expressément ici que mon silence n'entraîne aucun mépris. Les énumérations complètes sont dans les répertoires. Et puis, plusieurs de ceux qui, par les dates, sont jeunes, ont, avec parfois beaucoup de talent, l'esprit plus ancien que la vie. — De plus, j'entends
•bien n'assigner point de rangs. — Enfin je n'indiquerai pas de préférences. Tous ceux que je nomme je leur fais honneur, comme j'estime qu'ils honorent, tous, ces pages. Dans leurs théories on verra s'épaissir ou s'évanouir les brouillards où dort l'aurore future, on constatera les effets, dans les Formules Nouvelles, des causes recelées dans les Formules Accomplies. — Résumant les théories, ne les discutant pas, n'exprimant que le moins possible une opinion sur la valeur des tentatives, je serai court. Quant à ma pensée personnelle, elle est dans les pages qui seront lues les dernières.