‹ La littérature de tout à l'heureChapitre 48 sur 56 · LES ROMANCIERS · texte numérisé non relu

LES ROMANCIERS

Edouard Rod, qui traversa le Naturalisme et jura d'abord en M. Zola, peu à peu, entre le Naturalisme et le Homan psychologique, s'ouvrit une voie dont la nouveauté excellente était de détourner la fameuse « enquête » moderne du soin secondaire des apparences et du monde extérieur pour l'introduire dans la conscience. De la formule obéiela première, il gardait le souci essentiel des causes physiques ; au roman psychologique, il prenait, en effet, sa psychologie, mais sans rien de ce qu'elle s'impose d'un peu pédantesque. 11 lui prenait aussi toutefois sa tristesse. Edouard Rod passa longtemps pour un pessimiste ; on en croyait le sens littéral de son titre : La Course à la Mort, et aussi, d'ailleurs, le tonmême du livre. Certes, j'espère bien que cette clairvoyante conscience ne sera jamais gaie, puisqu'elle ouvre ses yeux sur l'âme et la vie de ce temps. Voici pourtant le titre de son roman nouveau : Le Sens de la Vie. C'est le héros de la Course à la Mort qui reprend la parole. Il s'est

1. Dois-je, pour les prosateurs, répéter l'observation déjà faite pour les poètes? D'autres, et d'autres encore, autant que ceux à propos desquels j'insiste davantage, eussent pu me servir d'exemples. Mais il fallait me borner, choisir; j'ai peut-être joué à croix ou pile.

marié eS un peu angoissé d'avoir abdique son indépendance, de s'être créédes devoirs qui désormais le condamnent à vivre, quel que soit son sort, il se laisse pourtant gagner par les douceurs de la vie à deux et par le charme d'être aimé. A peine si, de temps en temps, des incidents ou des rencontres ramènent l'orage à sa surface. Mais la naissance d'un enfant vient le troubler dans cet apaisement: cet être-ab-sorbant qui remplit la maison, envers lequel il se sent plus obligé encore qu'envers sa femme, dérange le cours de vie qu'il avait adopté et gêne terriblement son égoïsme. Pourtant il s'y accoutume, peu à peu lui fait place dans ses affections ; c'est d'abord de la pitié, puis cela devient un attachement réel, avec les illusions de la paternité. Ausitôt née dans cet âme, la pitié l'envahit. Lui qui jamais: n'y songea, cet égoïste pense au sort des autres hommes; son horizon s'agrandit, dans l'amour de l'humanité s'ouvre une nouvelle source d'activité, s'impose une tâche nouvelle et grande. Mais il ne peut l'accomplir: quelque chose l'en empêche, ce quelque chose qui est lui-même, sa faiblesse, son scepticisme, sa méfiance. Le mal et le bien pactisent : l'amour de l'humanité devient, pour ce contemporain une pratique rationnelle, sans enthousiasme, sans cœur. Il s'aperçoit d'ailleurs que la charité n'est forte qu'à la condition de se fondei sur des croyances religieuses ;qui puissent résoudre

tous les problèmes, répondre à toutes les questions qu'il s'est posées et aussi lui donner l'upaisemeni définitif de toutes les angoisses intellectuelles et morales qu'il a subies depuis qu'ii est — « Mais, répondrait Obennumi, la foi dépendit-elle jamais de la volonté? » Le personnage du Sens de la vie sait bien qu'on n'allume point les flambeaux de l'àme comme ceux du mond^ matériel, et il hé>ite, et il s'arrête, n'ayant plus qu'un pas à faire, et ne le pouvant faire. — Peut-être le feru-t-il. Son tort est de chercher, d'espérer, d'attendre une foi qui ne peut être celle de l'homme à cette, date ; son tort est de vouloir s'affranchir de sa raison qui le torture: pourquoi ne pas la satisfaire, plutôt? Au lieu de désirer l'asile d'un credo que le jeune homme déjà reniait, pourquoi l'homme, puisqu'il souffre enfin du besoin de savoir la vérité, ne la cherche-t-il pas, au lieu de soupirer vers elle, paresseusement, stérilement ? — Mais ces reproches dépasseraient la littérature. Constatons, dans ce livre nouveau .d'Edouard Rod, réclusion du sentiment mystique : ainsi entre-t-il franchement dans le chœur des poètes occupés des seules essentielles choses et observons que, par la Course à la Mort, par le Sens de la Vie, je pense encore par un troisième roman d'âme, Edouard Rod aura dans un domaine moyen, mais très approfondi, vraiment accompli la synthèse d'une certaine humanité moderne, synthèse

qui, toutefois, manquera toujours de la Beauté.

Joseph Caraguel a. ce désir d'une synthèse, mais la conçoit en un seul livre , et .dégagée du mysticisme. Cet écrivain, bien qu'il soit doué plus qu'un a. ilre de vie intérieure, par de irès lines doctrines L'ai uetique» et peut-être aus-i, pen^e-je, par la fréquentation . de certains maures excellents, a été conduit a do, mer plus d'attention aux. elïéts humains qu'a Ujui-s causes et à l'ensemble qu'aux individus.. P.us que les intimes drames, d'une conscience l'occupent les gestes d'une foule, les caractères d'une collectivité, — le monde des étudiants (Le Bnul' .Mic/i), un village. dans le Midi (Les Bai'thozouls). Informé des questions sociales, intéressé par les détails politiques des groupements humains, sans doute réalisera-t-il, lui, cette vie occulte qui bout dans les manifestations évidentes et les grands gestes et les grands cris des hommes assemblés. Car, et bien que le Naturalisme l'ait touché — mais à travers surtout les livres de M. de .Goncourt — ,.bien donc qu'il ait la notion précise et. sache l'importance du physique dans le composé de l'homme, Caraguel ne néglige point l'importance de l'esprit et, comme malgré lui-même, le sentiment qu'il voudrait atténuer éclate, au hasard des pages. — C'est en outre un des stylistes qui sachent le mieux la langue, la vraie, la langue étymologique. Lui reproche-

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rai-je même de l'assouplir Irop peu et de laisser croire qu'il ait l'illusion du mot propre, quand c'est d'âmes et île choses simples qu'il a parlé jusqu'ici? Sa belle prose, où sou art se revanche des ordinaires choses du sujet, savante et restée sans emphase, est expressive avec certitude, tenue et simplicité. Mais comme elle emploie les mots qu'il fallait, elle étonne les ignorants qui se hâtent de crier à la recherche, à Ja singularité, bons ignorants, » n efftsl, qui ne savent même pas ces vérités initiales: que la singularité d'un esprit personnel n'est autre chose que sa vie propre, et que la recherche, dirigée par la conscience de l'artiste, n'est que la politesse du style. — C'est l'histoire de cette première page des Barthozouls, laquelle consterna bien des gens et de ce vocable qui parut inouï, « coruscation », et qui est dans les plus élémentaires dictionnaires :

Sous la coruscation du soleil augustal, la grand'route où seulement geignaient des bruits doux de roues lentes, se lignait crue parmi les verdures éteintes delà plaine, et telle une infinie longe de fer candéfiée. Mais, aux approches de Ferralzanl'Arvieu, comme si, là, on achevât de la river au sol, elle cliquetait ainsi que sous un martelage et se diffusait de par l'ascension de poussières denses. C'était que l'allure des chariots, portant à la foire les vignerons des Pays-Bas, soudainement changeait. Vaniteux d'arriver bon train, avec des vitesses de voitures, et sans que les bêtes eussent le poil mouillé, les conducteurs, des jeunes gens, la plupart, attendaient d'être en vue du champ de foire pour lever les guides et toucher des

perpignans : stimulations auxquelles les lourds chevaux de labour, que le trot incommode, répondaient par d'impétueuses galopades ; et, — faisant tressauter les chaises des femmes assises entre les housses ; secouant les roues, la chambrière, la mécanique, tous les bois mobilisables des véhicules ; agitant les sonnettes et les fers des harnachements; battant la chaussée de la tombée rhythmique des sabots, - ils se déchaînaient à l'aveugle sur le vide, dans les folies furieuses d'une charge...

I! n'est d'ailleurs que juste d'ajouter, que, pour l'auteur de ces livres de style et d'observa.iou, ils ne sont qu'oeuvres secondaires, études . faites, avances prises, pour l'ensemble à peindre, dans les quelques définitives pages d'un seul volume, de la société moderne.

J.-H. Rosny est aussi préoccupé de sociologie et de socialisme : c'est de plus. un savant et le savant se réunit en lui au socialiste par un mysticisme qui n'a rien de métaphysique. « Le mysticisme moderne est socialiste ou scientifique », écrit-il en exergue à des psaumes qui célèbrent l'universelle « symphonie ontologique », — et le mysticisme de J.-H. Rosny est à la fois scientifique et socialiste. Disons tout de suite ce qui, dans ses livres, semble la dommageable part d'un dessein arbitraire où l'art serait, en principe, étranger. — L'écriture est pédantesque. Tant de mots grecs, latins ! Tant d'emprunts à la physiologie et à la chimie pour des comparaisons qui ne suscitent point d'images ! On s'étonne que le style reste, bien souvent, neuf, léger, là du moins

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où l'auteur oublie la terminologie des laboratoires, mais on n'en regrette que davantage tous ces inutiles frais d'érudition. — La vie des personnage est incomplète : ce sont des sensilifs qui n'auraient point de cerveau, et l'écrivain, trop uniquement savant, semble expérimenter sur des » sujets » fabriqués selon les plus récenles receltes de la science. — Enfin, dans des compositions lourdes, longues, sans concentration, quel excès de sombres histoires et de rencontres funestes ! Quelle noire prédilection, et combien violemment contentée, pour le malheur! — Ces réserves faites, J.-H. Rnsny est un puissant évocateur. Ses abusmêmes de science sont le tort d'un grand mérite, d'un très intense sentiment, de l'une des principales directions de la pensée humaine, de la première des conditions fondamentales de l'art moderne : l'alliance du sens religieux et du sens scientifique. C'est pourquoi ce savant est mystique. Je crois que, n'était le socialisme, cette double impulsion — scientifique et mystique — conduirait ce poëte à dégager ses fictions de l'heure immédiate et vérifiable. On peut craindre que la presque constante préoccupation sociale le retienne dans une formule un peu surannée de roman. Toujours y sera-t-il d'une incontestable originalité ; dès aujourd'hui, c'est le plus suggestif analyste de l'influence des phénomènes naturels surl'organisme humain, .

«Francis Poictevin est un paysagiste comme Corot, un peintre de la mer et de la plante comme il n'y en eut pas, un prestigieux aquafortiste, connaissant les calmes morts de la lumière. L'âme et la chair humaine paraissent lui échapper1. » Aussi sa pensée s'écarle-t-elle des êtres avec un étonnemeut tremblant et presque voudrait disparaître pour ne point gêner l'expert analyste de ses propres sentiments transposés en des choses de nature, les arbres, les pierres, l'eau. Mais l'analyse, par d'étranges prestiges de justesse et d'acuité, parvient à se dépasser elle-même, en quelques lignes évoque la vie complète, la secrète vie qui rêve dans les hêtres, dans les gouttes d'eau, et dans l'au delà de l'infinitésimal. Et parfois l'analyse, soutenue par l'extraordinaire vision d'un poëte-peintre, ose s'en prendre aux figures humaines à travers le génie d'un Primitif ou de Gustave Moreau, — plus souvent recherche, dans Je passé, des souvenirs, — jeunesse, adolescence, enfance, — et restitue alors l'ancien visage, dans cette hésitation délicieuse de la lumière au commencement du jour, alors que les choses sont nettes déjà, mais gardent une fraîche possibilité d'être autre chose. Plus volontiers encore suivrai-je l'artiste, pour qui le mot « délicatesse » ne serait qu'une caractéristique par trop initiale, en dé

iJ. Emile Henné :juin, Revue contemporaine, tome III, n° 2.

frêles notations d'insaisissable comme voici :

Le bleu va, — sans plus rie passion. — de l'amour à la mort, ou mieux il est d'extrémité perdue. Du bleu-turquoise au bleu-indigo, l'on passe des pudiques effluences aux ravages finals. Nativités et détresses, si vraies qu'elles sont réduites à se taire *.

ou encore :

Il me semble sentir, entre mon âme et Eau delà convoité, je ne sais quelle tapisserie indiciblement légère qui pourtant sépare. Derrière elle, je devine des mondes d'une nouveauté éternelle, car à des moments elle remue inquiétante et délicieuse, sous des souffles de par là bas et les fleures indécises de cette tapisserie point faite de main d'hommes, telles un peu que d'antiques souvenances, s'entendent alors avec les lents mouvements arabesques du tissu où couve et d'où s'échappe | comme un relent d'ineffable.

C'est surtout en de tels pleins et brefs poëmes en prose que l'analyste cède à un poëte plus complet, mieux armé, 'et comme le mystique s'y révèle, le métaphysicien s'y laisserait entrevoir. Ainsi les livres de Francis Poictevin, avec leur délice de suggestions et des beautés neuves, ne livrent pourtant que mal, qu'imparfaitement du moins, le réel vouloir esthétique du poëte. L'art qu'il voudrait de nuance et d'universalité tout à la fois, n'y donne guère que ses nuances. Est-ce de courage que manque cet artiste, lui qui connaît à merveille quelle œuvre est à faire ? On ne doit point le penser, maison peut craindre l'excès des •

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