Adrien Remacle, V Absente
2. Phénomène scientifiquement prouvé: la perpétuation, dans la femme, de l'influence de l'homme qui le premier la posséda. Qu'elle appartienne ensuite à un autre et devienne mère : l'enfant pourra ne ressembler, moralement et physiquement, qu'au premier amant et pourra aussi résumer en soi les deux ascendances.
de fondre les deux mystères, le féminin et le beau, la chaleur et la lumière. Mais cette femme n'est qu'une âme absente, n'existe qu'ainsi qu'un reflet, et l'artiste s'épuise à lui inventer une réalité, lui, lui-même si chimérique et sans cesse rejeté de l'une à l'autre des extrémités de la vie spirituelle et sentimentale. Et l'œuvre, sans conclusion, comme il était fatal, laisse cette âme dans ce purgatoire intérieur et sans espérance : le doute de soi et le doute de l'être aimé. Et l'artiste reste nu sous le grand vent des forces naturelles, ignorant si ce souffle vient de l'espace vide ou d'un lumineux esprit de vie ; seul au milieu des formes qu'il suppose tour-à-tour de vaines illusions ou les révélations lointaines de l'infini :
Ce poëme en prose :
Le Poète s'en va sur le chemin, sans se mêler aux groupes, en des âges devant, pour des âges derrière les hommes qui marchent. Il est enfant, homme, vieillard, mais toujours jeune et beau. Il va devant lui, croyant entrevoir, chaque heure, à travers les brouillards du matin, au delà des soleils du jour, au dessus des nuées du soir, émergeant des opaques nuits, bleues sous les lunes sereines, les coupoles étincelantes de la Cité du Rêve.
Et il chante cette Cité, et il marche. Il aperçoit, au loin des montagnes- bleues et roses, des ciels d'ors pourpres aux immenses déchirures éclatantes, auréolés de villes confuses scintillant en les sombres reculées : derrière ces monts, sous les cieux, c'est le vaste portique de la Cité.
Et il chante cette Cité, et- il marche. - Les fleuves et la mer découvrent devant lui les profondeurs vertes, les abîmes bleus, les reflets inconnus des grandeurs du
passé, les mirages prophètes des futurs monuments : ce ne sont que les approches et les présages des magnificences de la Cité.
Et il chante cette Ciié, et il marche au bord d*s eaux. La guerre est hurlante dans les plaines, autour des monts. Il s'arrête et la contemple, il écoute les stridences des épées, les tonnerres du fer. 11 frémit : ces hommes doivent combattre pour la Cité.
Et il chante cette Cité, et il marche arec tes hommes. Quand les troupes guerrières se sont tues, il passe dans les jardins en paix, les jeunes femmes l'admirent, le suivent: il porte un nimbe d'or, ses paroles exhalent un inconnu parfum, la brise en ses cheveux fait une harmonie. Il s'arrête: voici des transfuges de la cité.'
// leur uemande sa route, les chante el marche. Quand le Poète à longtemps marché, il est las de la route. Il rencontre une femme blanche, il la reconnaît. Elle s'avance vers lui : c'est elle qui va me conduire en la Cité. Et il chante la Cité et s'endort dans le Mae.
Edouard Dujardin étudia d'abord ' des cas très singuliers d'extrémités vitales. Le style, pour des simplifications qui comportent de regrettables dépravations de la langue traditionnelle, avait toutefois comme le prix d'une spéciale enveloppe de ces choses spéciales. Puis, dans l'espoir double de réaliser le vrai réalisme, et d'accomplir la loi wngnérienne de ressentir dans leur totalité les sentiments à informer esthétiquement, Edouard Edouard Dujardin écrivit cet étonnant ouvrage, Les lauriers sont coupés, où il voulut noter, exactement et minutieusement, tous les faits, gestes,
i. Edouard Dujardin, les Hantises:
paroi 'S, pensées, sentiments et sensations d'un personnage précisé durant un temps donné. Ce travail, qui n'est pas littéraire, est en outre impossible. Edouard- Dujardin> est parvenu pourtant k un à peu près d'où résulte, par-malheur, un pesant ennui. — Miis ce romancier, devenu poëte pour lesétrennes de 1888, a eu l'intuition — qui l'eût fixé dans le chapitre des poètes s'il n'avait écrit jusqu'alors seulement en prose — de mélanger les vers et la prose en un poëme Pour ta Vierye du roc ar-r dent. Vraiment une intuition ou si ce n'est, plutôt, qu'un hasard? Car, à dire vrai, ce poëme, quant à sa valeur et pris en soi> pourrait sembler d'inutile exécution. Il n'en faut pas moins noter, pour être très juste, qu'Edouard Dujordin aura le premier tenté la réunion des deux formes littéraires : que si sa prose manque de solidité et son vers de poésie, ses intentions restent louables.
Maurice Barrés- a le sentiment des actuelles nécessités esthétiques foncières, "formelles ; synthétiques et mystiques ; étrangères aux accidents et retranchant l'art le plus près possible de la pensée, dans l'Ame-même où, si le poëte l'avait voulu, trouverait aussi son asile le symbolique décor exigé par la Fiction. Ainsi procède-t-il, dans son livre ' de successifs états d'âme d'abord pré-
l. Maurice Barrés : Sous l'œil des Barbares. ■
cisés par ce qu'il désigne des. concordances, puis suggérés par les rêves de son personnage.
Chaque vision qu'il eut de l'univers, avec les images intermédiaires et son atmosphère, se résumant en un épisode caractéristique ; — les scènes premières, vagues et un peu abstraites pour respecter l'efTacement du souvenir et parcequ'elles sont d'une minorité défiante et qui poussa tout au rêve ; — de petits traits choisis, plus adondants à mesure qu'on approche de l'instant où nous écrivons ; — enfin, dans une soirée minutieuse, cet analyste s'abandonnant à la .bohème de son esprit et de son cœur.
Voilà le projet du roman psychologique. C'est à peu près l'oeuvre réalisée. Les défauts sont d'un Stendhal diminué de connaître ce qui lui manque. 11 lui manque d'avoir l'esprit libéré de toute opinion critique par précivément encore davantage d'esprit critique, il lui manque d'ignorer le prix d'une sensibilité si rare, — lasienne. Car jene prie point cet écrivain, à cette date, d'avoir de l'inconscience ; mais j'espère qu'une conscience par l'intensité-même peut parvenir à oublier qu'elle regarde, à ne plus voir que l'objet regardé, entre elle et lui à supprimer l'échaffaudage des procédés et cette attitude fate, à supprimer le geste du dandy qui ment, en somme, à ce cœur vrai, à ce cœur sincèrement artificieux et qui fait peut-être semblant d'avoir honte d'être un cœur. — Barrés a surtout le tort de soumettre cet art presque définitif aux entraînements inférieurs delà psychologie laissée maîtresse. 11 n'est pas allé jusqu'à la
Fiction. 11 a décidé trop tôt que le moment fût venu d'écrire. Pourtant quelle écriture d'élégance parfaite! Quelques lignes:
Porté sur ce fleuve énorme de pensées qui coule resserré entre le coucher du soleil et l'aube, il lui semblait que, désormais débordant cet étroit canal d'une nuit,, le fleuve allait se répandre et l'emporter lui-même sur tout le champ de la vie. Délices de comprendre, de se développer, de vibrer, de faire l'harmonie entre soi et le monde, de se remplir d'images indéfinies et profondes ! beaux yeux qu'on voit au dedans de soi pleins de passions, de science et d'ironie, et qui nous grisent en se défendant, et qui de leur secret disent seulement : « Nous sommes de la même race que toi, ardents et découragés »
A cet artiste rien ne manque tant que la foi: et, comme un symbole,. la forme aussi de la foi fait défaut : le, Vers.
Jean Jullien (Trouble -Cœur), sans peut-être assez de parti-pris esthétique, nous apporte pourtant un précieux témoignage par son instinctif retour aux primitifs. — Henri d'Argis (Sodome), qui a eu le tort de donner à son premier livre, pour le faire lire, un titre d'ailleurs faux, (mais il n'écrira pas Gomorrhe), flotte entre l'art, franchement symbolique et l'écriture documentée, mérite de comprendre que celle-ci n'est qu'un chemin vers celui-là. — Paul Margueritte, parmi plusieurs ouvrages de mérites divers, reste l'auteur de Tous Quatre, un des meilleurs livres de cette génération, un de ceux qui atteste le plus d'aiguë
intelligence des dures et nouvelles conditions psychologiques de la production littéraire
Mais je borne ici cette revue des jeunes écrivains. Sous tant d'apparences diverses, ils se reconnaissent entre eux à quelqu'un de ces signes — et plusieurs les ont tous: — mysticisme, synthèse des pensées ou de l'expression, influence scientifique et son alliance avec le sentiment religieux, affranchissement de la forme orientée vers des effets plus intenses par des moyens plus rares, symbolisme, retour aux origines. — Je n'ajouterais rien en montrant comment, auprès de ces poètes et de ces artistes qui veulent et qui cherchent, d'autres jeunes qui sont bien vieux, refont servilement la tâche du passé. Je n'ajouterais rien en comptant les anneaux de la queue du naturalisme, rien en dénombrant les imitateurs des derniers Parnassiens, rien en dressant la liste des nouveaux romanciers qui travaillent pour les salons : enfin je puis croire qu'entre ces diverses catégories d'inutiles et les poêles et les romanciers dont je viens d'indiquer l'œuvre et les croyances, on n'hésitera guère à convenir avec moi de quel côté est l'Avenir.
LES CRITIQUES J'aurais, ici, à faire une grande place à Emile
352 LA LI JTiiR.VT'JRE DE TOUT A L'HEURE
Henneqnin, si la mort n'avait tranché les espérances que tous nous mettions en lui. Il n' appartient plus, hélas! à la Littérature de tout à l'heure, à cette littérature où, critique, — notre seul critique — et créateur, il eût tenu, certes, un rang magnifique . L'injustice de ce deuil, notre douleur, le vide laissé, que nul ne comblera, — ceux-là savent toutes ces choses qui ont connu l'homme : ils font aimé ! et compris l'écrivain : ils l'ont admiré. — J'ai eu r honneur d'être son ami et les temps de notre intimité m'ont laissé d impérissables souvenirs de douceur et de noblesse. A ce titre, que cet hommage me soit permis, et ce regret immense de penser qu'il n'est plus là, celui sur qui nous comptions, qu'il a été frappé sur le seuil de son œuvre à peine ouverte, et — non sans un éfoïsme, mais qu'il eût pardonné — que ce conseil très sûr, que ce jugement infaillible est pei^dti aussi, comme l'œuvre et l'amitié ?.
Presque tous les jeunes écrivains font, secondairement, de la critique: Bunand, Emile Michelet2, Téodor de Wyzewa, Georges Doncieux 3, GefFroy,
1. Bibliographie de l'œuvre d'Hennequip,. publiée et à publier. Contes grotesques, par Edgar Poe (traduction). La Critique scientifique ; les Écrivains francisés. ; les Écrivains français ; Poèmes en prose, avec introduction par Edouard Rod. — Perrin, éditeur.