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CHAPITRE SEPTIEME

]N 'est-il pas propice le sort qui me permet de réunir aujourd'hui, en une seule gerbe, trois poètes qui sont parmi les plus grands du temps : Paul Fort, Verhaeren, Vielé-Grifiin? Toutefois, je me plaindrai de ses rigueurs, et non point que je sois insatisfaisable mais j'ai quelque droit à trouver injuste de n'avoir pas à parler aussi, et de René Ghil, et de Gustave Kalin, qui formeront, avec les précédents, tous à des titres divers, les plus beaux fleurons de la couronne poétique qu'auront trouvée à leur éveil les écrivains de ma génération. Et puisque je suis au chapitre des plaintes, ne dois-je point encore faire entendre celles du critique né trop tard, et qui n"a plus rien à dire sur les esprits qu'il admire le plus qui n'ait déjà été dit cent fois et de multiple façon.

Non, ces plaintes je ne les proférerai pas, car mon cœur d'homme se réjouit de ce que, tout de même, dans cette humanité grossière et de sens communs, il se trouve quelques hommes d'élite pour vibrer à la voix des poètes.

Quelques hommes, dis-je, quelques-uns seulement hélas! pourtant n'est-il point certains poètes, et

en première ligne Paul Fort, dont la chanson devrait bercer toutes les âmes, chanter dans toutes les oreilles?

Certes ce n'est pas par hasard que je place en première ligne Paul Fort. Pour celui-là entre tous nous revendiquerions le titre de Chantre populaire, si cela voulait dire ce que cela devrait vouloir dire : voix la plus humaine et la plus harmonieuse, voix comprise de tous et émouvant tout le monde, voix qui se forme dans toutes les poitrines, éclate sur toutes les lèvres, fleurit tous les yeux, éclaire tous les fronts.

Lire, relire ces douze volumes de Ballades Françaises qui sont comme autant de multiples aspects de notre vie à chacun, c'est ressusciter en nous un monde de sensations riantes, même sous quelques larmes, aimables et enjouées, même s'il s'y mêle quatre grains de mélancolie.

M. Robert de Souza, poète au rythme subtil et esthéticien d'indéniable valeur, nous dit, dans ce livre dune si pénétrante compréhension et d'une si attrayante lecture, La Poésie populaire et le lyrisme sentimental :

«La vie trémoussée, trépidante, blagueuse, pleurarde, divaguée, hoquetant de rires et de sanglots, soudain rêveuse pour s'éparpiller en malices, la vie contrastée, naïve et rouée, chante sans arrêt, et danse et cabriole dans les poèmes que M. Paul Fort a intitulés Ballades Françaises . »

On ne pouvait donner mieux l'essence d'une œuvre palpitante et musicale, toute d'explosions, de mouvement, de couleur, et qui, scintillant de mille feux, emprunte à la nature l'infinie variété. Aussi

cette œuvre, si elle nous tient toujours sous le charme, c'est sous un charme qui, pour être continu, n'en est pas moins divers. On a dit de Paul Fort qu'il est frère de Jules Laforgue. Certes, cependant avec moins d'angoisse et d'ironie, avec plus de malice et de très fine bonhomie, ou, tout au moins, dans ce qu'il nous donne depuis plusieurs années. Mais il est aussi frère de La Fontaine, du La Fontaine de certaines parties des Contes^ et aussi d'Horace, de cet Horace des Odes et des Epitres, de cet Horace, amant du calme et de la solitude, de qui Quintilien disait qu'il était le seul lyrique de son temps. Je ne dirai pas de l'auteur de Coxcomb ou l'Homme tout nu tombé du Paradis qu'il est le seul Ij-rique de son temps, mais je dirai, avec la certitude de ne point me tromper, qu'il est le seul qui sache rester lyrique dans ses plus courts poèmes et dans les plus intimistes.

Puisque j ai placé ici le mot intimiste , il est peut-être utile de dissiper un malentendu. D'aucuns, n'ayant lu que deux ou trois des volumes de la célèbre série des Ballades Françaises (les lettrés ne parviennent plus qu'à se donner une vague teinte de chaque auteur) se représentent volontiers Paul Fort comme un poète uniquement intimiste. Pour avoir valu surtout par là, Anacréon, Villon, Verlaine n'en ont pas été moins de grands poètes. Je n'attribue donc point de sens péjoratif à cette appréciation. Si j'en relève l'inexactitude c'est seulement parce que c'est une inexactitude. Certes Paul Fort est excellemment le poète de la vie quotidienne, et nul ne sut mieux que lui peindre les mille incidents qu'elle roule, concilier ses disparates, rendre le pitto-

resque sans cesse renouvelé des imprévus qu'elle nous ménage, donner du relief à la plus minuscule des aventures familières.

Mais il peut, tout comme Horace à qui je l'avais à dessein comparé, atteindre à la majesté del'Olympe, où il sait, à l'égal de nos plus beaux classiques, réveiller les échos de la mythologie. Ahl les vieux dieux restent debout pour qui sait s'élever jusqu'à leur immortalité.

11 va sans dire qu'au long des chemins, il s'arrête cent fois, et non point, essoufflé^ pour reprendre haleine, mais bien pour dépenser un peu de sa débordante force. Ici il module un chant que n'aurait pas désavoué l'auteur sublime des Méditations, là, de la pointe de son « style », il grave une fantaisie à la manière de Callot, de Rembrandt ou de Gaspard de la Xuit, se frotte à Rabelais ou à Shakespeare.

Voilà bien des noms et de bien grands noms évoqués pour un seul homme sans doute . Loin de moi d'établir la généalogie littéraire de Paul Fort d'aussi fantasque façon . La vérité est que Paul Fort reste Paul Fort d'un bout à l'autre et qu'ainsi il est incomparable. Personnel, il se développe en tout sens sans se démentir. Mais il est d'une si éblouissante fantaisie, il soustrait à son art si peu de ses pensées et si peu de sa vie, il vagabonde tellement par vaux et par chemins, qu'il faut toujours s'attendre à le trouver quelque part, ici, au bord d'un lac,

Assis sur ce rocher désert,

là avec Orphée charmant les animaux ou Endymion, à c[ui Diane murmure :

Lève-toi de ton rêve éternel . . . Entends et vois la nuit rêver tout haut d'étoiles,

ou, suivant Bacchus Indien « qui va sans cesse, ne s'arrête pas, qui descend, et va, qui va vers les sables, et descend des bois, et descend des nuits, et descend des jours, et descend les sables, sur le dos d'un tigre, il passe dans l'Inde où on le fait roi. » {Ballades Françaises i"^^ série). Nous le rencontrons chez Louis XI, curieux homme chez ce curieux homme, faisant mouvoir tout un monde de personnages sérieux et bouffons, réels et irréels, capricieux et graves, au milieu d'actions abracadabrantes et plaisantes. A peine sorti du palais royal, il nous dit avec un soupir :

« J'eusse aimé beaucoup être roi : quelque Louis XIII fatal. — Bien malin qui déniche en moi le poète sentimental.

» Dieu, cependant, m'a fait un cœur, à moi comme à tous les autres, hélas! Il sest amusé, le seigneur^ à mettre du feu dans la glace .

» Je ferai vibrer toutes les lyres. L'àme humaine est ma religion. L'or se mêle, en mes réilexions, au sang, aux roses et à Shakespeare. » [Paris sentimental).

Et déjà il nous emmène vers d'autres routes. Il nous arrête un instant dans l'Ile de France pour laquelle il a une particulière affection et qu'il chanta avec tant de bonheur que d'aucuns veulent, fort injustement, faire de lui le seul poète de llle de France. Pourtant il ne nous y laisse pas longtemps car la Montagne et la Forêt et la Plaine^ où le vent passe avec ses cent mains^ le sollicitent, et avec lui

nous sollicitent. Il nous entraîne au bort de la mer où

Nous ferons la ronde autour de la plage, tout autour du monde, autour de la plage; {Amour marin.)

où, tout de suite nous vivons de la forte existence des marins, non point de ces marins qu'attendent les Paimpolaises de Théodore Botrel, et sur qui se pâment d'aise les mondaines et les petites ouvrières, mais de ces marins rudes et solides, naïfs et vivants, bons et brutaux, comme on en trouve, par exemple, dans les Amours Jaunes et sur les côtes âpres et farouches de la Bretagne.

Nous n'avons pas encore eu le temps de nous mêler suffisamment à eux, que Paul Fort nous entraîne à Paris, où il nous fait revivre le roman de nos vingt ans, vivre celui de notre maturité.

Tous les poètes, dira-t-on, et parmi eux de bien mauvais, ont ainsi, ont aussi, voulais-je dire, chanter la vie multiple, et cela ne réussit point à leur donner du génie. J'en conviens sans discuter, mais ici, nous nous trouvons devant un indéniable transiigurateur.

Nous devons admettre que la nature a passé un pacte avec lui. Où elle ne nous montrait qu'un visage — parfois aimable sans doule — elle lui montre, à lui, un cœur. C'est que le poète possède ce don divin d'être voyant. Ce n'est d'ailleurs point un don gratuit. Initié par quelque esprit suprême, il a mission d'initiateur. C'est lui qui sert de médiateur entre la grande âme universelle et la nôtre qui ne la touchait point. Il crée un monde en le recréant,

l'épure, le vivifie, l'émancipé de la gangue matérielle qui nous le cachait.

Nous étions esclave de la nature et voici que, pour une minute éternelle, le poète nous prend sous un charme et fait de nous un homme libre, comme lui.

Nous n'entendions pas dans nos pensées, et voici qu'il nous les fait entendre. C'est qu'il nous manquait des mots pour aller à nos idées, et que lui avait le privilège de les posséder tous, et de pouvoir nous les faire écouter.

Paul Fort est poète, qualité dont la valeur n'est ignorée que du vulgaire, à qui l'on a présenté sous ce nom divin des millions de plumitifs, quand la terre avare n'en a pas, en tout, produit cinq cents. Il est un des rares privilégiés possesseurs des mots sacrés qui ouvrent du premier coup la porte d'or de la nature. Il semble qu'il se soit marié à l'univers, tant il a pénétré ses arcanes, solutionné ses mystères. Et non point comme un savant qui dissèque et atrophie : « Le poète prend les formes pour ce qu'elles contiennent de vie^ et non pour elles-mêmes, voilà la vraie science. Le poète seul connaît l'astronomie, la chimie, la végétation, l'anmation, parce qu'il ne s'arrête pas à ces faits, mais qu'il les emploie comme signes. 11 sait pourquoi la plaine ou la prairie de l'espace fut semée de ces fleurs que nous appelons soleils, lunes et étoiles; pourquoi l'abîme est orné d'animaux, d'hommes et de dieux ; car à chaque mot qu'il prononce, il chevauche sur ces choses, qui deviennent les coursiers de sa pensée. » Ces paroles, qu'Emerson l'Illuminé prononce dans ses Sept essais, ne sont-

elles pas d'une magique et rare clairvoyance?

Paul Fort tend devant nous un écran merveilleux sur lequel vient se refléter toute son âme tour à tour tourmentée et sereine, quelquefois grave, le plus souvent souriante, amoureuse et indifte rente, mais toujours vagabonde, flexible, souple, charmante, harmonieuse, et c'est par elle que nous avons conscience du monde. Sa poésie est tellement sincère et vraie, tellement dépouillée d'artifice et de rhétorique, tellement, selon l'heure, ou le cri ou le chant du poète, que nous la sentons toujours comme une confidence, comme une confidence musicale et parfumée, confidence si vivante et si simple qu'il nous semble vraiment que c'est nous qui nous confessons, qui confessons nos impressions devant ce monde et nos sentiments devant la vie. Elle est si vivante et si simple que nous nous étonnons de ne pas l'entendre murmurée par toutes les lèvres, les plus naïves et les plus raffinées, de la montagne à la forêt, de la plaine à la mer (qu'il a toutes chantées)^ mêlée aux plus populaires des chansons que nous a léguées le passé. Que cela ne soit pas, faut-il déduire que la phrase du poète est hermétique? Elle parle à tous les cœurs î

Sa technique est-elle rébarbative? Sa formule trop arrêtée?

Jamais auteur ne se préoccupa si peu de ces mots vides de sens, sur lesquels dissertent sans relâche ceux qui n'ont point d'instruments où jouer : vers réguliers, libres, libérés. Que des gens préfèrent Tune des formes aux autres, c'est affaire de goût; qu'ils s'arrêtent à elle seule, c'est que le domaine de leur sensibilité est petit, et c'est tant pis

pour eux; qu'ils luttent contre les autres formes, c'est affaire de boutique ; qu'ils veuillent faire du prosélytisme, cela les regarde, eux et ceux qui se laissent convaincre. Pour le poète^ les moyens importent très peu : il chante. Il chante sur tous les modes, il joue sur toutes les cordes qui sont en lui et, plus profondément qu'en lui, dans la nature. La grande voix harmonique de la vie se préoccupe très peu des artifices typographiques de Fhomme. Elle se fait entendre, et comme elle obéit à des lois inconnues mais supérieures, autoritaires jusqu'à la tyrannie, elle range à son appel tous ceux qui âbrent aux accords libres et infinis de l'éther.

C'est pourquoi Paul Fort ne rompit point avec 3e qu'on appelle communément la tradition, et ne oroclama point de nouvelles doctrines.

11 ne s'empara pas d'un instrument puisqu'il héritait d'un orchestre.

Comme la musique est à l'instrument, la poésie îst au vers. Il ne se demanda pas ce que c'était ju'un vers, mais il savait merveilleusement ce que i'était que la poésie, lui qui l'incarnait. Lorsqu'il mulut l'incarner dans autrui, il la nota selon la açon la plus simple, la plus rationnelle, la plus directe. 11 sentit qu'elle avait son rythme sûr, qu'elle levait chanter directement à l'âme, sans passer )ar la bouche d'un déclamateur et l'oreille d'un luditeur, et oublia de se servir de ce guide-âne ju on nomme le vers, guide-âne qui certes a son itilité, mais n'est point indispensable. Et il se rouva ainsi qu'il avait usé de toutes les formules, >ans même sembler s'en apercevoir, ayant obtempéré à des ordres célestes. Il se trouva qu'il était

tantôt classique et tantôt libertaire, dans le sens strict où le vulgaire Tentend. Il se trouva surtout que, avec une habileté prodigieuse, il avait passé par tous les genres de la poésie française. « Rondes et pastourelles, aubades, romances et guillonées, berceuses et brunettes, ballades narratives, complaintes d'amour, chansons de fêtes et de métiers, gwerzin et soniou breton, lieds ou saltarelles, il semble qu'aucun des modes lyriques ne soit absent du livre de Paul Fort », dit fort justement Robert de Souza.

Quoique, à la vérité, c'est à ces trois volumes que, presque coup sur coup, il vient de publier à la librairie Figuière : Ile de France, la TiHstesse de r homme, V Aventure éternelle, que j'aurais dû borner cette trop courte étude, j'ai préféré parler de l'œuvre globale de Paul Fort, tant il m'aurait semblé injuste de n'envisager la pensée du poète que sur un ou deux aspects, alors que tous ses aspects se tiennent, se complètent et prolongent leur portée dans chacun des autres. Ne ferai-je pas mieux de transcrire intégralement un poème pris au hasard dans son dernier volume L' Aventure éternelle^ S'il ne donne point tous les visages du poète, il donne au moins celui du livre :

La Trêve

A Madame Leone Rico u

Abeille qui chantez le thym, comme je vous entends, qu je TOUS entends bien !

Abeille qui passez par là, je ne vous entends plus, je ne vous entends pas.

Trois secondes avant midi, la vie suspend son cours. L'heure est au paradis.

Et même pour les blés aux champs, le bouvreuil sur la rose, au canal un chaland.

Et même pour l'agneau qui tette : au cou de la brebis ne bat plus la clochette.

Deux secondes avant midi, la vie suspend son cours. L'heure est aux paradis.

Abeille qui chantiez par là, je ne vous entends plus, je ne vous entends pas.

Chat, petit chat, la patte en l'air, qu'attendez -vous? les sons d'une cloche légère?

Libellules sur le ruisseau, les rayons du soleil vous piquent aux roseaux.

Une seconde avant midi, la vie suspend son cours. L'heure est au paradis.

Rosée, rosée, dis ta pensée. Elle est plongée au cœur de la triste pensée.

Mon cœur, où donc est le passé? L'heure est au paradis. Il n'y faut plus penser.

Abeille qui passiez par là, je ne vous entends plus, je ne vous entends pas.

Un ange est en haut du clocher. Un autre ange le suit. Dix autres sont cachés.

Douze coups sonnent à >'argis. Tout recommence à vivre ; — à embaumer, les lys.

Abeille qui chantez le thym, comme je vous entends, que je vous entends bien !

« De tous les poètes d'aujourd'hui, narcisses penchés le long de la rivière, M. Verhaeren est le moins complaisant à se laisser admirer. Il est rude, violent, maladroit. Occupé depuis vingt ans à forger un outil étrange et magique, il demeure dans une caverne de la montagne, martelant les fers rougis, radieux des reflets du feu, auréolé d'étincelles. C'est ainsi que Ton devrait le représenter, forgeron qui,

Comme s'il travaillait l'acier des âmes, Martèle à grands coups pleins les lames Immenses de la patience et du silence.

a .. Quand il ne travaille pas dans sa forge, il s'en va par les campagnes, la tête et les bras nus, et les campagnes flamandes lui disent des secrets qu'elles n'ont encore dits à personne » .

Il y a déjà seize ans que le prodigieux encyclopédiste, le sceptique manieur d'idées, le prestigieux artiste qu'est Remy de Gourmont traçait, dans Le Livre des Masques, ce portrait.

Depuis lors, Emile Verhaeren a publié bien des livres, et, si Ton excepte presque intégralement Les Beiires Claires, il n'en est pas un qui, à travers leur grande variété, démente les paroles de l'esthéticien.

Les Villes tentaciilaires, Les Campagnes hallucinées^ Les forces tiiniiil tueuses , les titres seuls de ses ouvrages sont toute une esthétique, tout un programme. Mais que Ton quitte ceux-là pour d'autres, moins typiques, comme: Les Tendresses premières ou La Guirlande des dunes. Les Heures d'aprèsmidi o\x Les Visages de la vie^ on trouvera toujours

qu'ils cachent ce que Tancrède de Visan appelle heureusement « la faculté de paroxysme », la puissance de « suggestion pathétique » {Vattitiide du lyrisme contemporain) qu'annonçaient les autres titres .

Tout comme Paul Fort, Verhaeren est un chantre de la vie dans le temps et dans l'espace, mais où le premier nous présente presque toujours son poème comme un gâteau de miel, une brise douce, une lampée de bon et fier vin de pays, Verhaeren nous le présente comme un alcool âpre et brûlant. Il déchaîne sur les âmes qu'il lie à son verbe des ouragans et des tempêtes.

Verliaeren est un titan gonflé d'un sang riche et bouillant. Qui veut le suivre doit faire des pas de géant et avoir le coffre solide. Il lui faut entrer dans des villes de fer et de feu où se mène un travail gigantesque et permanent, pénétrer jusqu'à la gueule dans des mines noires, traverser des places grouillantes, s'introduire d'un seul coup dans mille maisons où des hommes penchés sur des tâches diverses sont hypnotisés par elles. Il lui faut entendre des clameurs, voir brûler des campagnes, danser éperdument sur des flots en furie, prendre part à des révolutions, voir défiler en tumulte l'histoire. Et s'il veut, ivre et las, s'arrêter dans quelque cloître où il espère trouver la paix, il lui faudra éprouver des rumeurs intérieures aussi effroyables, aussi mouvementées, aussi hallucinantes, que celles qui grondent dans les foules. C'est tout un monde avec ses ouvriers, ses commerçants, ses financiers, ses fous, ses sages, ses tribuns, ses soldats, ses esclaves, ses paysans, ses saints, ses dieux, ses

malades, ses morts même, ses paysages immenses e vivants, ses nuits sanglantes, ses jours actifs, se, couchants de soleil liéroïques, que Verhaeren, Pro méthée infatigable, fait défiler devant les yeux, au2 sons des rythmes grandioses et des chants enthou siastes .

Peu d'œuvres ont un pareil souffle. Hugo lui-même qui se laissait trop facilement prendre par la rhétorique et les trucs, n'en put donner d'équivalent, fut-ce dans la Légende des Siècles. Je ne vois qu€ Walt Whitmann qui, autant que j'en puis juger à l'aide de l'excellente traduction des Feuilles d'herbes par Léon Bazalgette, lui puisse être comparé.

Je crois que jamais panthéisme plus puissant, plus humanisé ne fut soutenu par un verbe plus audacieux, une harmonie plus vigoureuse, même dans ses gaucheries.

Verhaeren m' apparaît comme le plus grand poète épique de son temps, et je me demande qui a pu dire qu'actuellement l'épopée était morte^ sinon qui n'a jamais ouvert ses livres.

Tout comme ï Iliade ou le Râmârana, le Mahdhârata ou la geste de Guillaume au court nez, l'œuvre de Verhaeren est une vaste et forte épopée où se traduit l'âme de toute une race et de tout un temps, avec ses orgies et ses peines, ses maux et ses aspirations, son énorme santé coupée d'angoisse et de crises religieuses, ses assauts de matérialisme et de. mysticisme, ses colères et ses révoltes. Tout comm^ eux, elle est dominée par le lyrisme, mais icfl par un lyrisme si débordant et si plein de mouve-î ment, qu'il ne se peut satisfaire d'aucune règle. Il renverse et brise sur son passage toutes les barriè-

'es, et le vieil alexandrin, qui depuis le grand siècle ;ubit dans sa contexture intérieure tant de transbr mations, l'alexandrin que le romantisme démanibulajusqu'à le rendre méconnaissable, l'alexandrin )0urtant prêt à abandonner la rigidité que lui impoèrent un temps les parnassiens, prêt à faire toutes 3S concessions, même les plus lâches, pourvu qu'on iii laisse un semblant de forme extérieure, le vieil lexandrin, si facile et si bonne bête, fut lui-même crasé par la trombe et réduit en poussière.

Les fils trop minces d'une technique préconçue euvent-elles enchaîner un océan houleux? A-t-on Il qu'on pouvait régler à égale hauteur la poussée 38 vagues sur la mer? mettre au diapason les hôments du vent dans les montagnes? distribuer ponîrément la prodigalité des couleurs dans les praies luxuriantes? Pour être autre, ny a-t-il pas de

splendeur dans une forêt vierge, tout comme ms un parc ordonné à la Lenôtre ?

La poésie de Verhaeren est une belle fille sauvage

farouche, amante passionnée de liberté, maisparitemeat consciente de ses forces et sachant où le va. C'est une fille flamande et qui ne dément >int ses origines, mais qui a su franchir les fronîres et toucher tous les hommes de la grande cité ropéenne. C'est surtout lorsqu'elle est dans les amps qu'elle sent son âme native, lorsqu'elle franchi les fleuves et leurs ponts, retrouvé les lies de pierre, humé l'atmosphère des usines et des es pleines de foules fiévreuses, elle s'esalte et andit jusqu'à n'avoir plus d'âme nationale : elle a me des hommes, de tous les hommes de son temps,

tous les hommes à vaste cerveau, à forte sensibilité.

Verhaeren est un magicien . Il transforme tout ce qu il touche. Il donne à ses mots une telle yaleui qu'il semble qu'ils étaient morts avant qu'il s'en servît, et qu il vient seulement de leur insuffler la vie . Et quelle vie ! Une vie intense et fantastique, ardente, emportée, magnétique et exaltée. 11 me rappelle ce moine satanique que nous évoqua puissamment Remisof dans V Incendie, et qui n'avait qu'à lancer dans Tespace les coups d'un goupillon qu'il sortail de sous son manteau, pour voir flamber les quatre coins de l'horizon. Pareillement, le poète n'a qu's faire jaillir du bec de sa plume quelques mots qu'il accouple, pour voiries phrases flamber et se tordre en tourbillons de feu dévorateur.. .

Il n'y a point de volcan qui ne s'apaise, point de cratère qui ne s'arrête de lancer de la lave. Nul plus que Verhaeren certes ne répand, dans son tumulte le plus grand, le froment de la bonté humaine, mais lorsqu'ilserepose.il sait glisser jusqu'àdes tendresses plus personnelles. Il sait goûter la joie des petites chansons et composer des poèmes de calme bonheur. Mais même lorsqu'il marche on sent qu'il a des ailes, et dans des livres comme Les heures claires, tout d'amour intime et de joie familiale, quand :

C'est la bonne heure où la lampe s'allume : Tout est si calme et consolant ce soir. Et le silence est tel, que l'on entendrait choir Des plumes ;

C'est la bonne heure où, doucement, S'en vient la bien-aimée, Comme la brise ou la fumée.

Tout doucement, tout lentement,

il ne peut tenir en place et s'échappe à tout moment. Il faut qu'il sorte, il faut qu'il monte, il faut qu'il dilate son cœur. Il dit à sa compagne que leurs baisers les rendent Dieux, et font d'eux les victorieux sublimes qui conquèrent Féternité.

Dans ses rares instants de paix, il approche de plus en plus des vers réguliers, il manie même le vieil alexandrin qui pardonne le mépris de naguère. Mais me permettrai-je de dire que je préfère Verhaeren dédaigneux de toute loi ! Il me semble toujours gêné dans ce corselet trop étroit pour sa poitrine d'athlète, quoiqu'encore il y conserve beaucoup plus d'aise que les professionnels du mode régulier.

Les Plaines, par lesquelles il vient dillustrer la cinquième série des poèmes de Toute la Flandre, font un de ses livres qui marquent comme un repos au milieu des autres, repos très relatif cela s'entend, car devant les paysans incendiaires, avares et durs qu'il observe, comment garder le calme? D'un autre côté, devant les premiers beaux jours,

Où l'on s'en va avec la simple joie D'aller, droit devant soi, Toujours, Les champs semblent si doucement frémira l'air,

qu'on ne peut point ne pas mener quelque peu

La vie ample et tranquille en qui les gens ont foi;

Quand :

Les abricotiers clairs et les pêchers légers

Se décorent de fleurs blanches, roses, vermeilles

Pour leurs noces avec le peuple des abeilles ;

Que •

Les peupliers et les bouleaux

Du bord de l'eau

Sont pleins d'oiseaux;

Entre l'azur et la terre, la paix est faite :

Un bonheur se précise, égal et continu,

et Verhaeren se laisse aller à goûter des joies toutes villageoises, mais c'est pour reprendre des forces et se relever avec une plus grande confiance, avec une plus grande frénésie qui lui font terminer son livre par cette profession de foi:

Mon pays tout entier vit et pense en mon corps ; 11 absorbe ma force en sa force profonde, Pour que je sente mieux à travers lui le monde Et célèbre la terre avec un chant plus fort.

Ce qui différencie dès l'abord de Paul Fort et d'Emile Verhaeren, Francis Vielé-Griffin, c'est sa gravité, sa tranquillité constante, et aussi qu'il nous montre presque toujours la nature et la vie légèrement voilées, ou, si l'on préfère, dévoilées, ce qui est tout comme, par des symboles. En lui, point de tumulte ni de contraste. Sa poésie coule comme un beau fleuve pur et clair où flottent des brassées de fleurs délicates au coloris doux et gracieux, d'où se dégagent des parfums tendres et discrets. Ajoutons comme difl*érenciation, une âme religieuse. A une époque ou quelques néophytes affectent de traiter l'auteur de Phocas le Jardinier en anglosaxon sur la seule apparence de sa naissance, et

avec toute la mauvaise foi requise en pareille occurrence, il est bon de dire que peu d'écrivains possèdent actuellement à son degré ces qualités prétendues françaises et exclusivement françaises : la netteté de la vision, la clarté de la pensée, la simplicité du style, la mesure. Ajoutons-y ce que nous ne nous sommes pas encore avisés de truster : la mobilité de l'expression, la subtilité du rythme, la fraîcheur des images.

Vielé-Griffin est surtout un subjectif et son vers poursuit, atteint toujours une pensée, à tel point que lorsque, comme Paul Fort, il use avec habileté de la chanson populaire et de ses moyens, c'est pour lui donner une signification tout autre, presque étrangère. Il écoute en elle comme un écho de l'humaine éternité dont la voix se propage de siècle en siècle, comme un leit-motiv de ce qui ne varie pas dans la vie des hommes .

Dans ses chansons ravissantes à vous dilater le cœur : si tous les gai^s du monde voulaient s'donner la main, ou : cette fille elle est morte, est morte en ses amours, l'auteur des Ballades Françaises s'abstrait tout à fait de lui-même, ou plutôt épouse complètement l'âme naïve et jolie pour qui il chante.

En voici un exemple choisi au hasard :

Nous foulerons sur la falaise, à la musique du vent frais les roses fleurettes de mai jusqu'à nous en trouver bien aises.

Dansons la ronde sur la falaise!

Embrassons donc les quinze gars, vite nos quinze pêcheronnettes, en tournant ^ite on ne voit pas d'en bas sous l'aile des cornettes.

Dansons la ronde sur la falaise !

La mer reflète la falaise et nos bonnets et nos rubans, nosrubans sont anguilles lestes et vos bonnets sont goélands.

Dansons la ronde sur la falaise !

A l'ombre douce des grands bras de la grand' croix, chantons les belles, reine Anne qui ne fut si belle que pour mieux faire chanter les gars.

Dansons la ronde!...

Et quand ça rougira aux cieux, nous prierons tout bas deux par deux; et quand ça brillera aux cieux, nous vi\Tons^ belles deux par deux. (Ballades Françaises, /^"^ série.)

On voit combien tout cela se tient dans le caractère primitif.

L'auteur de la Chevauchée dYeldis, au contraire, ne cesse pas une seconde de se posséder :

Derrière chez mon père, un oiseau chaniait Sur un chêne au bois.

— Autrefois —

Un rayon de soleil courait sur les blés lourds. Un papillon flottait sur l'azur des lents jours, Que la brise éventait ; L'avenir s'érigeait en mirage de tours, Qu'enlaçait un fleuve au rets de ses détours, C'était le château des fidèles amours,

— L'oiseau me le contait.

Derrière chez mon père, un oiseau chantait, La chanson de mon rêve, etc.

On voit que le motif populaire n'est qu'un petit point d'appui sur lequel le poète édifie tout autre chose . Et alors qu'il demande : Û

Où est la Marguerite, 0 gué, ô gué, ô gué, Où est là Marofuerite?

s'il répond que

Elle est dans son château, cœur las et fatigué.

... Elle est dans son tombeau, semons-y du muguet,

ne doutons pas qu'il cherche ailleurs que dans le refrain populaire la source d'émotivité qu'il a en vue.

Rien n'est plus justifié que cette phrase que prononçait sur lui, il y a c{uelc[ue dix-huit ans, dans les Portraits du prochain siècle, un poète bien français aussi celui-ci, mais d'une autre manière, Henri de Régnier : « Il écrirait plutôt pour se lire que pour être lu ».

Et de là sans doute le perfectionnement continuel de son instrument, de là cette noblesse et cette probité, cette unité de pensée, ce développement sans arrêt d'un sentiment profond que rien ne trouble.

Est-ce à dire que Yielé-Griffin vive égoïstement penché sur lui-même, scrutant du matin au soir son cœur. J'ai déjà dit que l'auteur de Cueille d'avril peignait la vie, et non point sa vie. Il frémit même parfois de l'indignité des hommes et cela prouve quil les aime . Nous l'avons entendu dire à la mer :

Surgis, brise l'entrave et dévaste, et détruis Ce monde chancelant qui tombe en pourriture, Extirpe ce bois mort et cet arbre sans fruits, Lave ce grouillement d'êtres contre-nature!

Sois le Déluge, sois l'extermination.

Car la Vertu n'est pas, car l'Amour s'achalande,

Car la Gloire vénale est une ambition.

Car le jardin du Rêve est une morne lande.

0, du moins, jusqu'au jour où ce monde damné Abîmera sa lèpre en ta vaste amertume, Dresse-toi sur ta grève, Océan enchaîné, Et crache-lui l'insulte acre de ton écume.

Mais c'estlà cas tout à fait fortuit. Vicié -Griffin n'a guère que des paroles d'amour et de beauté. Sa conception de la vie est plutôt optimiste. Elle est grave avec des fleurs dans ses cheveux. Dans « Aubade » [Joies) il écrit :

La vie exulte en joie ignorée.

et chacun se souvient de l'envoi de la Cheçauchée d'Yeldis :

Princesse,

Dès Taube survenue à tiède haleine.

Des moissonneurs s'en vinrent vers la plaine;

Fis parlaient maintes langues, groupes épars,

Venus de maints pays, par maints hasards;

Je me joignis à eux, car, à l'automne,

Tout homme est bienvenu de qui moissonne ;

J'ai suivi le sillon cette journée

Et, penché sur la gerbe pour toi glanée.

J'écoute les sonnailles dans le soir

Et pense que la Vie est belle de bel espoir.

Et cela ne dément point ce que je disais tout à l'heure sur l'interprétation personnelle que fait de toute chose M. Yielé-Griffin, et cela nous est un sûr garant de sa puissance de vision et de son intégrité.

Lorsqu'il effigie Sainte- Julie , lorsqu'il emprunte à la mythologie grecque pour rythmer Ancaeus, il a soin de choisir à son image intérieure sainte et

dieux, et de leur donner son propre langage. Ses héros sont nourris de ses propres idées.

Il ne fit pas autrement dans la Sapho dont il vient de donner une édition magnifique.

M. Mario Meunier, helléniste rompu, qui nous donna déjà Antigone et le Banquet, et qui prépare entre autre une version intégrale de l'œuvre de Platon en lui conservant le sens ésotérique, publia dernièrement une traduction nouvelle de tous les fragments connus des poèmes de Sappho, y compris ceux trouvés assez récemment dans des papyrus égyptiens et publiés par MM. Grenfell et Hunt, de l'Académie de Berlin. J'emprunte à l'intéressante introduction de sa brochure ce portrait, tout à fait conforme à l'idée que nous avons accoutumé de nous faire de la célèbre poétesse de Mytilène : « Aimant à aimer, la furie passionnelle et la rage d'amour qui tourmentaient son âme épuisèrent, sans lui permettre de rencontrer ailleurs que dans lamort, une oasis de fraîcheur, toutes les caresses d'Aphrodite et tous les désirs d'Eros. Elle connut les joies et les douleurs des étreintes terribles, et elle sut le goût d'amertume des pleurs de volupté » .

«... Parce qu'elle fut une grande voluptueuse elle fut aussi une grande douloureuse. Elle souffrit, en effet, de toutes les souffrances d'amour.

<( Elle souffrit, et les extases mêmes dont l'enivrait le délire de ses sens, n'accalmaient un moment l'inassouvi de son âme que pour rendre après plus fougueuse la chimère de ses inapaisables désirs ».

En effet, jetons les yeux sur quelques-unes des traductions de Mario Meunier, nous nous rendrons

compte de la fureur des emportements de la poétesse :

« Eres, briseur de membres, monstre rampant, doux et amer à la fois de nouveau me tourmente, Atthis ma pensée m'est odieuse...

Tu nous brûles.

Eros fils de la Terre et du ciel

Je désire et je brûle.

<( Eros de nouveau a ébranlé mes sens, pareil au vent qui fond de la montagne des chênes. »

Or le poème de Vielé-Griffîn est un poème hésychastique et doux. Le rythme le plus harmonieux et le plus délié le parcourt comme un sang calme. Une seule fois la parole de celle que Platon nommait la dixième muse, devient un peu plus violente, et c'est lorsqu'elle va se donner à la mort :

Prends dans la rude étreinte mon âme toute vive, Hors de la vie étroite qu'élargissait en vain Mon désir inouï, trop vaste et surhumain; Absorbe en ton brasier ma torche qui s'y jette.. ,

Néanmoins je ne dirai pas, comme Pierre Quiliard le fit dans sa chronique bi-mensuelle du Mercure de France (16 juin 1911), que Griffin a osé une épithète audacieuse en nommant chaste Sapho celle que l'austère Solon lui-même admirait au point de vouloir apprendre par cœur tous ses vers.

Dans la Sapho de M. Vielé-Griffin, c'est Alcéequi dit:

Tresseusede violettes,

Chaste Sapho, sourire de miel.

Cette heure n'est la nôtre encore, entre terre et ciel ?

Des paroles montent à mes lèvres, Pourtant je ne sais que te dire, La honte me retient. . .

Or c'est la paraphrase d'une authentique apostrophe d'Alcée à Sapho :

Couronnée de (violettes, chaste Sapho au doux sourire, Je coudrais te parler, mais la honte me retient.

Peut-être faudrait-il prendre la signification du mot chaste dans une acception un peu moins moderne, dans celle où la comprenaient les latinsavec Castus et ses dérivés, ou mieux les Grecs. Leur 'ArNOS s'entendait surtout de la pureté au point de vue religieux et voulait aussi bien dire sacré, saint, innocent. Ce sont là des appellations dont peut se servir un amant, surtout un amant à qui l'on n'a point cédé. Le culte de l'amour est bien un culte, Aphrodite et Éros sont bien des dieux, qui ont leurs dévots et leurs saints.

Par contre Francis Vielé-Griffîn fait dire k Mnécédice :

Sapho qui mènes un chœur d'épithalame,

Sapho dont la voix dans la nuit d'Ionie

Rêve et roule et rejoint

Le roucoulement des colombes,

Sapho dont le chant soudain vibre et retombe'

Comme l'aile en émoi des tourterelles,

Pourquoi donc es-tu vierge"^.

Puis, plus loin, à Sapho elle-même :

La passion t'enlace et te submerge :

Prends ma main : tremble-t-elle?

Regarde par de là mes yeux de vierge : La gloire est belle.

Et il fait mourir l'héroïne, qui trouva indigne d'elle Tamour de l'homme, sur ces mots :

Je n'aurai voulu qu'un dieu pour époux

Qui mêle mon sang vierge au sang du couchant ivre

M'abîmer dans l'étreinte énorme !...

M'unir, enfin! aux choses qui délivrent!...

Or, rien n'est moins sûr que cette virginité de la poétesse de Lesbos. 11 est bien vrai que, en quelque endroit, elle proclame :

Je serai toujours vierge.

IMais autre part, et nous avons tout lieu de croire que c'est ici qu'elle dit vrai, elle chante :

— Virginité, virginité, oii fen vas-tu m'ayant abandonnée?

— Plus jamais je ne reviendrai vers toi; je ne reviendrai plus jamais . . .

Ai-je encore le regret de ma virginité?

Est-ce à dire que la version du poète soit moins valable que celle de la poétesse? Certes non! Un poète est avant tout un créateur.

La réalité ne vaut pour lui qu'en ce qu'il' en peut tirer une légende, de laquelle émergera une éthique, une esthétique, une idée quelconque, et par laquelle seulement elle sera digne pour nous de survivre.

Il est des cerveaux d'un agencement si grandiose, d'une organisation si formidable, d'une puissance si universelle qu'il est presc|ue impossible d'en saisir, d'un coup d'oeil d'ensemble, tous les rouages et toutes les pièces. On ne peut dans une formule enclore la

multiplicité de leurs pensées et de leurs visions . Ils portent en eux toute rhumanité de tous les temps et l'univers sensible. De cette nature sont ceux de J. H. Rosny aîné et de Paul Adam. Aussi ne puis-je avoir espoir, en ces quelques pages, de donner le moindre aperçu général de leur mentalité. Tout au plus puis-je m'affirmer un de ceux qui les admirent en toute connaissance de cause et s'indignent de ne savoir pas leurs livres sur la table des gens qui se prétendent intéressés par les psychologies antérieures qui, peut-être, nous expliqueraient bien des faits de l'histoire, et nous renseigneraient sur le pourquoi de nous-même ; curieux du jeu des sociétés, des événements et passions, aspirations, pensées qui les mènent; imbus des spéculations modernes; soucieux de l'avenir de l'homme.

J'ai dit tout à l'heure que Emile Verhaeren est le plus grand poète épique du temps. Mais déjà, ô danger des superlatifs, je dois me rétracter. Paul Adam et Rosny ne sont-ils pas aussi de grands poètes épiques? La Vague rouge et le Trust ne sontce pas des épopées magnifiques où s'agite tout un état social, et l'auteur du Xipéhus et celui du Rail du sauveur ^ pour écrire en prose, ne sont-ils pas des poètes? Pour arranger les choses nous dirons donc que l'un est le plus grand poète épique en vers, les autres les plus grands poètes épiques en prose, et nous aurons la conscience tranquille jusqu'à ce qu'un écrivain, que je ne vois pas ou que j'oublie, se dresse devant moi et crie à l'injustice.

Il y a dans Rosny aîné trois hommes dont je ne sais pas bien, non lequel je préfère, car je les préfère tous au moment où je les aborde séparément, mais

lequel est le plus colossal. Il y a l'homme de la préhistoire, l'homme de la cité moderne, l'homme de la pliilosophie. Il y en a même un quatrième et celuici, comme je ne suis pas sûr de le bien connaître, ou même qu'il ait existé tout seul, il m'inquiète beaucoup moins, et le problème ne se pose pas pour lui, c'est l'homme de la posthistoire.

L'homme de la cité moderne — le hasard de l'ordre chronologique d'édition me le fait placer le premier — se double, à la vérité, de l'homme de la préhistoire, se triple, se quadruple du sociologue et du philosophe, et c'est sans doute pourquoi un homme comme moi, qui, par tempérament et raison, n'aime pas beaucoup les romans, s'intéresse jusqu'au bout, sans perdre pied une seconde, à un roman qui a toutes les qualités du roman — ce qui constitue en général pour moi ses défauts — et qui, plus est, renferme plusieurs romans, fort épais, fort pleins, de personnages au grand complet, La Vague Rouge.

Je n'ai point la prétention de donner ici, fûtce succinctement, une analyse de ce livre, d'abord parce qu'il date déjà de l'année dernière, ensuite parce que j'ai l'intention de donner uniquement le désir de lire une œuvre qui fait méditer, et non point tel renseignement précis sur son contenu.

La Vague Rouge, chacun comprend qu'il s'agit là de la vague révolutionnaire qui part des abysses de la société, la soulève, la secoue comme un bouchon. . . souvent pour la replonger dans des abysses plus profondes qu'avant; presque toujours pour la ramener à son état primitif; quelques rares fois pour la déposer sur un rivage un peu moins ténébreux.

Dans ses cinq cent trente pages, que de visages elle voit passer I Que de combats intestins elle sent se livrer ! Que de passioq^s elle agite ! Mais ce qui domine en elle, c'est l'éternel et grand conflit des classes, de toutes les classes, mais surtout des deux principales classes : celle qui règne et le proclame, celle qui veut régner et s'en défend.

M. J. H. Rosny penche-t-il vers l'un ou l'autre eôté de la barricade? A qui livre-t-il l'avenir? II n'a garde de nous le dire, parce que nul homme ne peut savoir la vérité. Aussi a-t-il, devant les faits, prisla meilleure attitude, la seule tout à fait probe, la seule parfaitement désintéressée : il s'est tenu audessus de ses héros et s'est borné à enregistrer avec exactitude et impartialité leurs pensées et leurs actes, ne cherchant à dissimuler ni le pour ni le contre des théories contraires qu'exposent ses personnages. Cependant nous n'avons pas été loin de penser qu'il croit avec ce François Rougemont, pivot du livre, incarnation du principe révolutionnaire, à la Qécessité de la lutte incessante, préférable à des formules de sciences et de philosophie — fiction à l'aide de laquelle on soutient les faibles, on console les misérables, tout comme parce « jeu de foi » dont avait horreur Christine, inspiratrice de Rougemont. Mais nous avons douté que ce fût même là l'indication d'un chemin à suivre^ lorsque nous avons eu fermé le livre sur cette phrase terrible, qui marque La mort navrante du combatif François et pourrait 3ien être le plus lamentable et le plus sage des enseignements : «la petite aventure humaine s'évanouit lu gouffre des formes perdues ».

Maintenant il nous reste tout à dire de cette

œuvre gigantesque où s'agite une vie intense, où passe un grand souffle de pitié, où les idées particulières et les idées générales sont vues d'un regard profond, où les personnages sont campés avec une justesse de vision, un typisme d'expression confondants, où toutes les psychologies depuis les plus rudimentaires jusqu'au relativement plus compliquées se débattent, où des images nombreuses, puissantes, neuves, soutiennent un style très souvent lyrique, toujours ricbe et pénétrant.

La Guerre du Feu continue cette série qu'avaient commencée Eyrimah et Vamireh^ que l'auteur semble traiter avec une affection particulière et que, en tout cas, il vivifia avec un bonheur singulier.

Rien de plus malaisé que de s'imaginer cette période — quasi antérieure à l'époque de pierre même, à coup sûr à celle de la pierre polie — dont seuls quelques ossements, des fragments de dessins sur des parois de caverne, nous racontent toutes les phases. Rien de plus malaisé, lorsque de périodes historiques qui nous léguèrent des montagnes de documents écrits et dessinés, nous n'arrivons à tirer que des hypothèses et des incertitudes . Pourtant Rosny nous promène dans le temps fabuleux avec une telle sûreté que nous voyons s'évoquer devant nous une terre riche et généreuse, plantée de forêts magiques, coupée de fleuves, de torrents, de lacs, d'abîmes majestueux et traîtres, parcourue par des animaux apocalyptiques.

Il semble que rien ne doive être plus fastidieux qu'un livre forcément tout en décor. Que rien ne doive nous plus tôt lasser que la vie de peuplades

d'une psychologie si rudimentaire qu'elle dépasse à peine le niveau de Tinstinct animal.

Cependant rien de plus intéressant que ces paysages fantastiques, dans lesquels on se sent devenir grand comme des dieux. Rien de plus passionnant que d'assister à l'éveil de l'intelligence des hommes. Cette confuse métamorphose de la grossière sensation en schéma de sentiment, cet indiscernable passage du sentiment à l'idée sont ici fort sensibles.

« Les Oulhamr aimaient la vie et son cadre; ils goûtaient quelque chose faite de toutes choses, un bonheur créé en dehors et au-dessus de l'action immédiate. Et, comme ils ne pouvaient ni se communiquer une telle impression, ni même songer à se la communiquer, ils tournaient l'un vers l'autre leur ouïe, cette gaîté contagieuse qui n'éclate que sur les visages des hommes. »

Et la nature s'était déjà chargée de les enseigner. Le lien qui l'unissait aux hommes, la nécessité dans laquelle ils étaient d'obéir à ses lois exerçaient leui* imagination naissante et suscitaient leur mémoire non-née.

« Déjà le monde était vaste dans l'intelligence des Oulhamr. Ils connaissaient la marche du soleil et de la lune, le cycle des ténèbres suivant la lumière, de la lumière suivant les ténèbres, de la saison froide alternant avec la saison chaude : la route des rivières et des fleuves; la naissance, la vieillesse et la mort des hommes; la forme, les habitudes et la force des bêtes innombrables ; la croissance des arbres et des herbes; l'art de façonner l'épieu, la hache, la massue^ le harpon et de s'en servir; la cause du vent et des nuages, le caprice de la pluie et la férocité de la

foudre. Enfin, ils connaissaient le Feu, la plus ter^ rible et la plus douce des choses vivantes. »

Ils connaissaient encore quelques gros sentiments : celui du tien et du mien, celui-là pouvant fort bien devenir celui-ci par la pratique du vol , celui de la vengeance. Ils étaient durs pour eux et féroce pour autrui. Ils étaient capables de machinations. En revanche, ils étaient aptes à éprouver de grandeset pures amours, qui en pouvaient faire des héros^ Tout cela n'a guère changé depuis.

Gomme il est charmant, mélancolique, et triste à la fin ce roman digne de Longus : Amour Etrusque^ dernière édition de Rosny. A la vérité, les premières lignes, dans leur âpre beauté, avaient déjà quelque chose de dramatique :

«... Pi-ès du Volturne aux grands roseaux. C'était l'heure terrible où les cigales sont heureuses de vivre et chantent toutes ensemble leur hymne à Phoïbos. Les peupliers noirs et les sycomores se pâmaient sous la fournaise du ciel; les vastes étangs, sauvages comme au jour où ils sortirent du Chaos, enveloppaient Veïla mollement endormie sur la terre campanienne ». Et le jeune voyageur « fait comme les hommes d'Argos ou de Mycène, agile, les yeux vifs, la chevelure ardente et noire » qui, parti de Syracuse sur une trirème phocéenne, allant à Rome, se trouvait là pour la première fois, avec son « bâlon d'olivier poli par plusieurs générations, et sa flûte que Pan tira du corps mélancolique de Syrinx », ne portait-il pas déjà un destin tragique !

Fils d'Archimède, dans la maison de qui « tous les peuples versaient à la fois de l'or, des convives, des

esclaves di^essés aux souplesses du luxe, des rhéteurs à la voix sonore, des sophistes et les formes harmonieuses de l'art », son âme avait reçu « la culture délicate des philosophes, des aèdes et des courtisanes».

« Mais, à l'heure écrite, la mer dévora les richesses. Archimède s'ouvrit les veines; son fils errait pauvre sur la terre et obligé de distraire les imbéciles et d'en recevoir et un salaire et des brutalités. » Et même dans la petite ville, l'accueil ne lui fut point bon. Lorsque Dionys apparut, « les têtes se levèrent, les têtes étrusques aux yeux de rêve, les visages qui avaient accoutumé d'être sur cette terre mille ans avant la fondation de Rome. Méfiantes, hantées de traditions mélancoliques, elles ne souriaient pas à l'étranger. Plutôt le repoussaient-elles.» Mais tout de suite du soleil brillait.

c( La maison apparut, toute ombreuse de vignes vierges et d'oliviers centenaires... Deux fontaines coulaient à mi-voix ». Et lorsque Dionys eut sorti de sa flûte un hymne qu'il avait composé pour la mer cruelle et le glauque Poséidon, le maîtrepotier Tarao était son ami :

{( — Il ne dépendra pas de moi, Dionys, que le séjour de Veïla ne te soit agréable. Il convient que l'hospitalité soit douce à ceux qui ont reçu le don divin... Je veux te faire goûter mon vin de Capoue, un brochet du lac Bolsena et des grives de nos vignes ».

« La demeure du maître potier Tarao s'élevait à quatre stades du fleuve, sur le haut d'une pente douce, dans une atmosphère heureuse.

« Elle était rectangulaire, avec deux pignons et des

auvents à grandes ombres. Des piliers soutenaient la toiture en charpente ; des colonnettes ornaient un balcon de bois de pin où Ton pouvait goûter la douceur des soirs tièdes. L'air et la lumière entraient par une grande fenêtre basse. Une terrasse plantée dherbes, et de fleurs odoriférantes dont il est dit qu'il vient plus de parfum de la Campanie que d'huile des autres contrées, séparait la maison des oliviers, de la roseraie et des figuiers de Garthage.

« Des sycomores, des pins immortels, des vignes vierges jetaient une fraîcheur ombreuse sur le séjour du maître potier. »

L'on apercevait le fleuve étirant ses écailles argentines, les plaines pâlissantes, les forêts, les monts violâtres et purs perdus dans la poussière lumineuse du grand espace couleur de mer .

N'est-ce point le coin le plus délicieux du monde où s'arrêter et vivre ! î\lais il contenait quelque chose de plus attachant que tout cela : Dehva, Dehva, jeune fille qui semblait la gloire faite chair, l'image sensi ble de tous les vœux de l'homme. Devant elle « une armée tumultueuse gonflait le sein de Dionys. »

L'amour ne devait pas tarder à naître dans leur cœur Une familiarité ne tarda pas à s'établir entre lesjeunes gens.

Mais le vieillard fut sage de prévenir Dionys :

« J ai appris, Dionys, qu'il est mauvais de laisser dormir le soupçon et l'inquiétude. Les paroles dites en temps utile et les promesses bien laites ont une vertu supérieure.., Dehva est consacrée à Diane trusque, jusqu'à la dix-huitième année. Tel fut le vœu de sa mère et dont la rupture entraînerait la mort pour elle ainsi que pour son complice... Tu

t'es assis sur la cendre de mon foyer : tu ne voudras pas trahir 1... Je me confierai donc à toi : la bonne foi est plus sûre que les gardes et des murailles. »

La vie s'écoulait variée et charmante. Dionys faisait des poteries remarquables. Deliva était un printemps délicieux, ils s'aimaient et en étaient heureux. Des fêtes magnifiques enchantaient le pays. Et le bonheur aurait duré longtemps si une Ombrienne lascive et voluptueuse n'était venue allumer le sang de Dionj's qui fut. dès lors, partagé entre deux amours. L'un chaste mais non sans désir, l'autre voluptueux. Ainsi le trouva la fête des Oliviers.

« Il y avait deux fêtes des Oliviers dans les villages étrusques de la Campanie. L'une était consacrée à Mnerfa, Fathéné, créatrice de l'arbre, l'autre à Gérés Etrusque, laquelle se confondait fréquemment avec une Rhéa primitive et même avec une déesse du chaos...

<( La fête de Mnerfa tombait vers les ides de septembre. Elle était pure et claire, plutôt célébrée par les enfants, les éphébes et les vierges...

c( A Yeïla, la fête de Mnerfa était surtout conduite par les vierges. Tout le jour, elles étaient maîtresses du village. Elle exerçaient une royauté absolue, tempérée par des règles anciennes. Elles s'unissaient en longues théories qui se répandaient dans les bocages du Volturne, et célébraient, deux à deux? des fiançailles très chastes .

c( L'une d'entre elles était reine.

« Après le crépuscule, elle se retirait seule au fond du bois sacré. Elle pouvait se faire accompagner

par un jeune homme, jusqu'à quarante neuf pas de Tautel. Là, dans la solitude, elle chantait un hymne à Mnerfa . »

Or Dehva cette année fut reine. Elle désigna^ pour raccompagner Dionys, et se retira faire sa prière à Mnerfa.

« Elle demeura plus longtemps qu'elle n'avait cru. Le passage d'un oiseau nocturne la fit souvenir de l'heure. Elle retourna vers Dionys. Elle allait très doucement; une brise s'était levée dans les arbres, qui étouifait le bruit léger de sa marche.

« EUfe s'arrêta soudain, jelle se mit à trembler. »

Dans la lueur grise elle venait d'apercevoir, enlacés, Dionys et Flavia T Ombrienne.

Elle tomba sur le sol, évanouie. Dionys et Flavia se dressèrent, le jeune homme reconnut Dehva et poussa un cri. L'Ombrienne, dont le cœur n'était point dur, s'émut. Elle poussa Dionys en murmurant : « Ya ! » et s'enfuit.

Pour tenir Dionys, Dehva se donna.

Cependant, on s'inquiétait à la ville de l'absence trop prolongée de la vierge. Douze hommes partirent à sa recherche, accompagnés du vieux Tarao, qui avait tout fait, craignant un malheur, pour empêcher cette démarche. Et les envoyés de Veïla virent, la honte de la Vierge Sainte et le crime de l'étranger.

La loi était inexorable : les amants seraient suppliciés.

Le vieillard Tarao, fou de douleur, rôda toute la nuit. Assez tard il s'enfuit vers le fleuve.

« Sa pensée était partie, une lassitude funèbre le conviait comme la terre d'un tombeau. 11 regarda

longtemps courir l'onde pleine d'astres; des souvenirs passaient, aussi confus que le corps argenté des poissons dans l'abîme ou le vol fin des insectes. Vers le matin, la douleur l'éveilla. Il n'eut plus la force de la sentir dans son cœur et ses entrailles; il poussa une plainte dernière et confia son corps au fleuve. »

Quant aux criminels, quand on leur eut crevé les yeux, fendu la bouche, quand ils se sentirent seuls dans leur agonie, Deliva dit avec douceur :

— Je t'ai été fatale, et tu ne peux me pardonner. Il dit sombre et fraternel :

— Il n'y a point de rancune dans la terre profonde

« Depuis longtemps, ils ne se sentaient plus vivre quand leurs cœurs, presque en même temps, s'arrêtèrent. »

L'œuvre de Paul Adam, c'est l'œuvre même de l'époque. C'est un monument gigantesque et profond où sont entassés tous les matériaux qu'ont pu apporter sociologues, penseurs, politiciens, économistes. On y retrouve toutes les idées en cours ou prêtes à l'être dans la plus haute élite, sur rart,le dandysme, le sport. Mais ces matériaux, comme dans la vie, se pressent en foule, arrivent de tous les points, peuvent servir à tous les usages. xVussi l'architecte doit-il commencer son palais par tous les bouts. Il n'a pas encore posé la dernière pierre des fondations qu'il commence le faîte. Mais il suit admirablement son plan intérieur. Il connaît la

hauteur que doivent avoir les étages, l'emplacement des pièces. Il sait où seront les fenêtres, et lorsque la demeure sera terminée on s'apercevra qu'il n'y avait point de disparate. Certes il n'y aura pas que des salons, il faudra des chambres variées, des communs, mettons un grenier, une cave et un débarras, il y aura un parterre et un potager, mais toutes ces parties du domaine auront leur utilité, et la demeure sera un palais, et qui dressera vers le ciel un fronton audacieux, superbe, vers lequel, de très loin, pourront se diriger les voyageurs venus de partout.

Indépendamment d'une culture considérable qui part des mathématiques et qui atteint aux plus hautes sphères des sciences occultes, Paul Adam a des lectures formidables. Il n'est pas un problème de notre époque qu'il ne connaisse, il n"est pas une vision quil n'ait embrassé. De l'anarchie à l'impérialisme, du moralisme à l'immoralisme en passant par l'amoralisme, de la philosophie de l'histoire aux déductions pré et posthistoriques, il a tout considéré, il a tout fait jaillir.

Esotériques et exotériques, il a traduit toutes les aspirations modernes. Je ne peux mieux le comparer qu'à un rude carrier qui s'attaque à une montagne. Il détache à chaque coup un bloc souvent pariait en soi, parfois contenant des éléments à rejeter, minerais purs ou mélangés, toujours riches et précieux. Et ces blocs, aussitôt détachés, tombent dans un fleuve impétueux et puissant qui les roule vers la mer. Chaque bloc reste indépendant des autres, il est fait de matière différente des autres, mais ils vont tous vers la mer.

Qu'on ne croie pas que j'aie cédé ici au plaisir de faire de vaines images.

Parce qu il a exposé et soutenu des idées contraires, parce qu'il a touché à un nombre considérable de questions, parce que peu de lecteurs voient sa volonté ésotérique d'initié — même les lecteurs cultivés — parce qu'on ne l'a lu que par fragments, Paul Adam s'est vu traiter d'esprit superficiel, dévorant tout^ ne digérant presque rien ou digérant très mal, n'ordonnant point sa pensée. On a voulu voir le chaos dans son œuvre dont la diversité confond . Les légendes s'établissent très vite et des lieux communs circulent; chacun les répète sans les vérifier. Il est impossible de pousser un raisonnement jusqu'au bout sans le faire se nier, de là ces contradictions forcées. Qu'il y ait dans toute l'œuvre des idées parfois malvenues, des parties à rejeter, je l'accorde : il en est ainsi de tous ceux dont la production a été considérable, mais il reste tellement de choses à admirer, à admirer puissamment qu'on est bien mal venu, bien injuste de faire un reproche général de ce qui ne devrait s'appliquer qu'à une infime partie.

Ce qu'il y a de curieux, c'est que le même savoir encyclopédique chez un homme de science est admis sans discussion. Nul ne s'avise de dire que les connaissances d'un Bergson ou d'un Poincaré sont superficielles pour être immenses. On conçoit qu'un savant ait un coup d'œil d'une pénétration si surprenante, une faculté de compréhension tellement cultivée — la compréhension se cultive comme la mémoire, un muscle ou tout autre pouvoir mental et corporel — qu'il lui suffit d'aborder une théorie, aussi étrangère soit-elle à ses spéculations coutu-

mières, pour en saisir tous les tenants et aboutissants, la valeur globale, ce qu'elle a de vrai, de réel, d'applicable, d" utile et d'inutile. On l'admet d'un savant, on ne l'admet pas d'un littérateur.

Ce sont ceux que leur lenteur de pensée empêche -d'établir un plan et d'élaborer une construction avec rapidité, qui lancent les premiers le jugement et frappent d'anathème ; les autres suivent comme des moutons.

Le manque d'idées générales chez les trois quarts de nos littérateurs est encore un obstacle insurmontable à voir l'ensemble d'une suite d'ouvrages de quelque importance. L'habitude de vouloir tout lire, dans les domaines les plus difFérents, lorsqu'on ne possède qu'une petite culture parcellaire, des idées fumeuses, un critérium unique est des plus néfastes. Beaucoup de personnes voient se refléter sur toutes les questions qu'elles abordent les brumes et le chaos qui se partagent leur cerveau. Elles ne sont à leur aise que dans un domaine puéril, où toutes les idées sont simplistes et rudimentaires. Elles sont semblables à des enfants qui, ne pouvant contempler en face le soleil, déclarent qu'il y a en lui un feu qui brûle les yeux, mais que cela n'éclaire pas, que c'est dans la flamme de la bougie qu'il faut voir la lumière.

Paul Adam est un de ces esprits qui sont comme le soleil. Ils vivifient tout ce qu'ils touchent de leurs rayons. Partout où il y a une graine, elle éclôt, devient plante, pousse, prend conscience d'elle-même, monte A^ers l'azur, donne des fleurs. Où il y y avait déjà une fleur elle s'épanouit davantage. Un moraliste, un philosophe, un écrivain, un artiste, un homme de science n'ont pas d'autre rôle, et c'est le

plus grand, le plus sublime, que d'éveiller dans des cœurs prédestinés une éthique, une esthétique, une invention. Faire germer un grain, fleurir un bouton, porter un fruit à une branche qui sans eux auraient dormi d'un sommeil éternel ; faire d'un instinct un sentiment, d'un sentiment une idée, d'une idée une ligne de conduite, diriger cette ligne de conduite vers un but haut et noble, auquel on a la ferme volonté d'atteindre ; développer supérieurement la sensibilité afin de donner avec l'univers plus de points de contact; multiplier l'homme dans tous les sens du beau et du grand, voilà la mission de ceux qui écrivent, mission dont la plupart ne se doutentpas assez. Paul Adam est un de ces magiciens qui ont reçu le don merveilleux de faire la lumière dans des ténèbres d'apparence les plus impénétrables . Il est peu d'hommes qui portent une aussi grande somme d'enseignement. Si certaines parties de son enseignement peuvent pervertir certaines âmes, c'est qu'elles étaient irrémédiablement malsaines. De même que n'importe quel objet, fût-ce le plus innocent, fût-ce le plus pur, peut servir au culte des sadiques spéciaux, de même toutes les leçons peuvent être néfastes à des cœurs pourris.

Gomme Tœuvre de Rosny aîné, l'œuvre de Paul Adam est une œuvre des plus saines, des plus fortes, des plus instructives de l'époque. 11 est peu de jeunes gens, peu d'hommes qui n'aient à puiser en elle la révélation, le développement de ce qu'ils sont, de ce quils étaient, de ce à quoi ils étaient prédisposés par la nature sans le savoir. Je ne crois pas qu'un seul des livres de sa maturité puisse être lu sans profit. Il reste entendu que la chaleur

ne fera jamais pousser de feuilles à un silex.

Si la langue d'Adam, comme celle de nos classiques les plus purs, a, au sens étroitement grammatical du mot, des défaillances qu on sut lui reprocher, mais avec moins d'amabilité que l'abbé d'Olivet n'en reprocha quelque centaine à Racine, le père Bouhours à tout le monde, avec plus de mesquinerie que Voltaire n'en reprocha à Corneille, elle n'en est pas moins solide et construite. Son style, pour être inégal dans des questions d'ordre très peu littéraire, varie de la grande simplicité à la complexité aisée dans ses livres les meilleurs. C'est une féerie magnifique et variée. Les Feux du Sabbat, Bazile et Sophia, Irène chez les Eunuques, Les Images sentimentales, Les Morales, Le Serpent noir, Le Trust, la Force offrent autant de variétés qui vous éblouissent et vous retiennent. Richesse de vocabulaire, d'images, de syntaxe, somptuosité du verbe, énergie, persistance du mouvement vous surprennent, vous convient, vous charment.

Moraliste et penseur, esthéticien et esthète dans le bon sens du mot, dandy, occultiste, poète, artiste, Paul Adam est vraiment le dieu moderne aux cent esprits resplendissants.

Qu'on m'excuse après cela de ne réserver à son dernier livre — est-ce le dernier, sa production est si précipitée! — La Ville inconnue, que quelques lignes.

Dans une œuvre aussi prodigieuse, ce n'est qu'une anecdote.

La Ville inconnue est passionnante comme un roman d'aventures. Le feuilletonniste populaire le plus rompu au maniement de l'intrigue y pourrait

prendre des leçons de construction et d'effets. Mais la pensée en est élevée et le but poursuivi autrement significatif. Elle participe de l'esprit général de cet idéal méditerranéen que poursuit depuis plusieurs années Fauteur. Dépouillée du sens que lui donna une vaste intelligence, ce serait un fait divers colonial assez banal.

La donnée se réduit à une phrase : des troupes marchent vers Agadem, la ville inconnue, mystérieuse, impénétrable, terrifiante, pour venger le meurtre d'un Français. Mais la psychologie particulière de chaque individu ayant un poids sur l'armée est tracée avec une telle variété, une telle acuité, un tel typisme ; mais la psychologie des foules — nous savons qu'il manie avec maîtrise cette psychologie, dont Tarde, Durkheim, Le Bon furent les théoriciens et Emile Yerhaeren le poète, — est si remarquable; le souffle d'héroïsme, d'idéal; la beauté des descriptions, de la vision sont si puissants qu'ils en font une œuvre vivifiante, d'un patriotisme généreux et sublime, imbue d'une certitude civilisatrice. Je n'ai point à donner mon opinion personnelle sur la valeur des trouées européennes dans les diverses parties du monde, mais je dois dire que l'expression en est lyrique et vaste dans la Ville Inconnue.

M. Gabriel Martin est un attardé du naturalisme en littérature. Attardé n'est point le mot propre, c'est survivant que je veux dire. Survivant certes, puisque, ami de Zola, il combattit naguère dans ses

bataillons. Naguère et cependant, comme cela nous paraît loin déjà!

Il a conservé d'ailleurs au Maître la plus grande admiration littéraire, et c'est une chose dont il faut le louer, à une époque où l'ingratitude vous fait combattre ceux à qui Ton doit le plus, où les tracas de l'existence, les luttes que Ton doit soi-même mener, les assauts du scepticisme ambiant, vous forcent à tout abandonner, à tout oublier, même d'admirer, même ses admirations. Puis un maître mort ne peut plus nous servir à rien — sinon à assassiner les vivants si l'on ne risque pas d'en être soi-même écrasé — pourquoi servirait-on à sa mémoire? Aussi, n'est-ce point un exemple bien bon, que celui de conserver ses principes même lorsqu'ils sont le plus battus enbrèche? Et certes, s'il est des principes qui furent battus en brèche, je crois que ce sont ceux du naturalisme, tellement battus en brèche qu'après avoir vu certains de ses prêtres les abandonner — comme lit le Huysmans des Sœurs Vatard qui finit dans celui de I0blat,d3 l<iG'Zthédral3,d'-R ebours — on arriva à oublier tout à fait qu'ils eussent jamais existé. Pourtant, il faut avouer que tout n'était pas condamnable dans le naturaliste. C'est fort justement qu'il nous ramena un peu à la réalité à un moment où, sans lui, on voguait peut-être un peu trop dans les nuages. Il donna à la littérature, du sang, et un sang vivant et jeune, indispensable dès qu'elle voulut ne pas se contenter de cela. Une nourriture est une chose excellente dès qu'elle sert à donner des cellules de toutes sortes qui, harmonieusement disposées, développent un homme.

Quoi qu'il en soit, Gabriel Martin fut un combat-

tant du naturalisme. Il combattit même, et le plus activement, pour Wagner — qui était à Fantipode du naturalisme — tant l'être humain est fait, quand il est spontané et sincère, de contradictions et d'oppositions.

Et certes la spontanéité et la sincérité sont deux qualités qu'on ne peut lui dénier. C'est pourquoi d'ailleurs nous le vîmes à un moment donné à la direction d'une des séries de l'ancienne Reoue Indépendante, qui publiait peu de naturalistes, mais qui, en revanche, publiait ceux qu'on nommait alors les décadents et les symbolistes, faute d'avoir un nom à leur donner, et qui comprenaient même des antisymbolistes, comme René Ghil, qui dressait contre leurs formules, sinon contre leurs œuvres dont il aimait et aime encore plusieurs, révolutionnisme dans le fond, rinslramentation verbale dans la manière. Dans cette Reçue Indépendante nous vîmes de tout. Les Conciles féeriques de Laforgue des poèmes de Mallarmé, Verlaine, des théories et polémiques, précisément de René Ghil, des chroniques littéraires remarquables de J. H. Rosny, et des critiques fort avisées de Félix Fénéon , d'Alfred Bruneau, de François de Nion. De la prose et des poésies diverses de Remy de Gourmont, Paul Hervieu, Georges Bounamour, Pica, Georges Lecomte, Ernest Jaubert, Marie Krysinska, Eugène Morel, Paul Adam, Jean Lorrain, etc.. etc..

Le naturalisme ne comptait guère de poètes. Gabriel Martin fut un des rares qu'ait, dans son sein, touché l'aile d'or de la Muse. Il publia de bonne heure chez Lemerre deux volumes de vers sous ce titre Poésies fantaisistes et Poésies fantasti-

ques, poésies plus parnassiennes que naturalistes, portant presque uniquement sur l'amour, voire sur la luxure. La mythologie servait souvent de cadre, de matière première, de motif à son inspiration vagabonde.

Gomme tous les méridionaux, Gabriel Martin est un sensuel. Gomme tous les sensuels, il est sujet à choir des conceptions le» plus dyonisiaques à celles les plus pessimistes.

A la vérité s'il chante souvent la vie par la femme, lardeur du désir et de sa satisfaction, la joie de la possession, le bonheur des journées amoureuses, l'ensemble de sa vision est plutôt lugubre. 11 est très rare qu'il ait magnifié, exalté avec enthousiasme une chose, quelle qu'elle soit, sans, tout à coup, à la fin, ménager un coup de massue terrible.

Il se plaît beaucoup à ces contrastes, llettre une grossièreté infâme dans la bouche d'une jolie femme, faire faire un acte odieux à un personnage qu'on aimerait voir, de par sa situation mondaine, agir autrement.

L humanité suppure, met-il en exergue de ses principaux romans : Margarett, L'honorable M. Battier, etc. Gela seul en dit long sur la façon don l'auteur envisage la vie.

Voilà la Femme !..., le dernier livre qu'il vient de publier, livre de contes, est une illustration tj^pique de son genre

Il le fait précéder d'une préface dans laquelle il explique sa pensée. « Açec quelle ardente fougue je dévouerai ma plume <^iïNéantisme ! » déclare-t-il. Il orne son livre de ce sous titre : Gammes sur tons savoureux et amers. Déclaration, sous-titre

bien inutiles, tout le livre se chargeant de parler éloquemment de la volonté qui le mène.

Si Gabriel Martin, comme tous les méridionaux, est sensuel, il n'a pas comme eux le culte de la femme ni le culte du style.

La pureté de la forme, la magie de la phrase l'indiffèrent. 11 entend que les mots soient faits pour communiquer une pensée, un sentiment, il va droit au but sans se préoccuper du reste, et certes je ne suis point sa façon de voir sur ce sujet.

11 n'a point, ai-je dit, le culte de la femme à a quelle cependant il revient constamment. Dans Voilà la Femme I..., il pousse plutôt les portraits au noir. Je n'en vois pas une de sympathique, des femmes qu'il nous présente, si l'on excepte la jeune marquise Viviane de Flor-Rosa, égarée par les idées bourgeoises dans un mariage dont elle ne sort honorablement que par la mort. Et quelle mort I

C'est qu'il les voit toutes dominées par la vénalité et l'orgueil. Leurs étreintes même le déçoivent. Est-ce à dire qu'il voit les hommes en plus beau? Certes non, et Sa déité le porc Groin-Groin nous met aux prises avec quelques puissants de la politique dont les propos sont édifiants.

L'observation, chez lui, porte toujours sur les côtés noirs, grossiers des individus, ceux qui peuvent servir sa thèse de néantiste, thèse qu'il soutient sans discontinuer, comme il l'avait annoncé, thèse en vertu de laquelle, à dessein, il termine son livre par ce conte très pittoresque, à mon avis un des meilleurs du livre : César, G Iiighin- Gibbons, Napoléon .

Dans ce conle d'un historique follement imaginaire, il nous montre le Petit Caporal, arrivé au faîte de la gloire, entouré de respect et de crainte, dieu du ciel et de la terre, esclave d'un fou, son favori, et de son chien. Celui-là lui dit les pires choses, lui fait les pires affronts, le ravale plus bas que son chien César, et, devant une partie de la cour, force le grand empereur à courber la tête devant lui.

La déduction se fait d'elle-même.

J'ai dit qu'il ne voyait point l'humanité en beau, pourtant ne nous a-t-il pas présenté un héros dans Choc et raccroc"^ Certes il a de la grandeur, ce mécanicien dont le train a subi un tamponnement qui eût pu être terrible sans un courage, un sang froid surhumain, et qui, sur son lit d'agonie refuse toute récompense et hurle de désespoir à l'idée qu'il n'a pas laissé broyer son train et les centaines de personnes qu'il contenait, lorsqu'il apprend que dans ce train se trouvaient ses deux filles, Rachel et Suzanne, demi-mondaines cotées, qui couraient vers la vie de plaisir de la Côte d'Azur, et dont il souhaitait la mort parce qu'elles avaient déshonoré sa maison.

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