CHAPITRE TROISIÈME
J'ai dit que c'est depuis qu'ils sont morts, que l'homme a compris combien les dieux lui étaient nécessaires.
Aussi le voyons-nous maintenant, désemparé, en chercher de nouveaux partout, comme au temps prodigue du paganisme. *
Il serait d'un exclusivisme ignorant, d'affirmer que jamais époque ne fut plus féconde en petites religions.
Je suis bien sûr que les grands courants religieux roulaient, en leur propre sein, mille dieux de toutes sortes et qui, peut-être, faisaient leur force. Mais c'est depuis que le grand Pan est mort, qu'on s'aperçoit mieux de l'existence des déités subalternes. Et c'est depuis que grandit le Matérialisme, qu'on s'aperçoit le plus que l'homme est spiritualiste ; que croît le positivisme qu'on sent se développer ses aspirations à l'abstraction. Le mystère le passionne; tout ce qui côtoie l'inconnu, l'emplit de respect et de crainte. Il aspire à la connaissance de l'au-delà et veut approfondir toutes les questions qui touchent aux forces naturelles et pseudo-surnaturelles. Ce qui
porte nom : occulte, hermétique, trouble même des incrédules.
Beaucoup, qui sont nés sans foi, dans un siècle trop vieux pour accorder place à une religion universelle, en rapport avec l'état d'évolution des esprits, se sont accrochés cependant .à des dogmes fragiles comme une paille sur le torrent. Ceux de ces dogmes qui reposent sur les sciences dites exactes sont ceux qui résistent le moins. Ils exigent non pas la croyance a priori et sans examen, mais bien celle a posteriori et reposant sur des faits.
Or la nature est capricieuse, à moins qu'elle ne se rie de nous. C'est lorsque nous avons cru saisir son secret qu'il nous échappe, et tout est à recommencer.
L'examen historique des faits nous offre, par myriades, les démentis et les contradictions. Nous ne pouvons donc nous y reposer. Puis quoi, il n y a là aucune solution. Voici la machine qui fait fonctionner l'univers. Très bien, mais pour quel but? Dans quelle intention? Les lois sont-elles faites pour que nous tâchions de les découvrir afin d'occuper notre vie jusqu'à la mort — vie et mort sans utilité pour nous et pour le monde ? Non, découvrir le comment des choses ne saurait apporter la moindi^e solution à nos problèmes ; c'est le pourquoi qui nous importe dans la courbe de notre mentalité, et c'est parce que les sciences exactes ne pourront jamais, ou n'ont pu jusqu'à ce jour — car il ne faut rien préjuger — nous montrer que des comment, qu'elles ne peuvent remplacer une religion exigeant comme postulat la foi, et prêtant à toute imagination. Et c'est pourquoi, malgré les théories les mieux échafaudées, les preuves, même les plus irréfragables...
pour le moment, tout individu un peu inquiet du sort humain veut quitter le domaine physique et explorer au-delà. Delà, sans doute, un nombre grandissant d'adeptes aux doctrines ésotériques.
Des instituts, des sociétés s'y attachant, se fondent de toutes parts et trouvent une grande quantité de membres. La dernière en date, la Société Internationale de Recherches Psychiques, fondée sous les auspices de la Vie Mystérieuse^ a pour but de grouper tous les efforts des sociétés partielles, afin de faire prospérer l'idée qui les guide. Son bureau, composé de MM. Papus, président d'honneur ; Fabius de Ghampville, président; MM. Mager, Donato, Evariste Carrance, vice-présidents; Fernand Girod, secrétaire général; Alexandre Mercereau, secrétaire; Maurice Duplan, secrétaire adjoint; M. Georges Siébert, trésorier-comptable, Mme Josseline Mouroc, bibliothécaire; M. Pierre Jaudon, archiviste; membres fondateurs : MM. Eugène Figaière, Marc Mario, Jacques Navrai, Sylvain Déglanline, Gabriel ^lorvan, Gaston Bourgeat, M. Sthal, Decker, etc., etc., a déjà reçu de multiples adhésions.
Les revues dévouées à l'hermétisme se multiplient : (( La Gnose », « La Revue du Psychisme expérimental », « Le Monde Psychique », « L'Analogie Universelle », « Analyse et Synthèse », « Le Voile d'Isis ». D'autres, qui ne lui sont pas consacrées, ont cependant une chronique sérieuse qui lui est réservée; je signalerai, au « Mercure de France », celle de Jacques Brieu, auteur de V Essai critique sur la forme, d'après les théosophes, l'occultisme et la kabbale .
Les librairies de sciences hermétiques publient
de plus en plus, et écoulent de certains volumes un grand nombre d'éditions, (^e sont, d'abord, les traductions de toutes les œuvres de magie blanche, goétie, spagyrie, divination : Le Sépher Ha-Zohar, ou Livre de la Splendeur, traduit pour la première fois en français sur les textes clialdaïques, par Jean de Pauly; Les Sept Livres de V Archidoxe Magique de Paracelse, avec le texte latin en regard, précédés d'une introduction et d'une préface par le D* Max Haven; La Philosophie occulte ou La ili<2 oie d'Henri- Corneille Agrippa; les ouvrages de Crookes sur la Force p^j^chique ; et, il y a quelques jours, VEl-Ktab, ou Le Livre des choses connues ou cachées d'après le Khôdja Omer Haleby, Abou Othmân, traduit par le Docteur Paul de Régla, ouvrage dont nous parlerons ultérieurement .
Puis les réimpressions : Les secrets du grand Albert]Le Grand Livre de la N ature ou V Apocalypse philosophique et hermétique^ ouvrage dans lequel il est traité de la philosophie occulte, de l'intelligence des hiéroglyphes des Anciens, de la Société des Frères de la Rose-Croix, de la transmutation des métaux et de la communication de l'homme avec les êtres supérieurs intervenant entre lui et le grand Architecte^ le tout augmenté d'une introduction très intéressante d'Oswald Wirth. On attribue cet ouvrage, paru la première fois en 1790, à l'alchimiste Duchanteau .
C'est un des meilleurs livres d'initiation. 11 donne les clefs utiles pour comprendre tous les hermétiques et contient un recueil de secrets alchimiques et un dictionnaire de tous les termes spéciaux
employés en hermétisme, avec les variantes qu'on trouve dans l'ouvrage de Tacxi.
Enfin les livres contemporains. Je ne parle que pour mémoire, car tout le monde les connaît, des œuvres de Saint-Yves d'Alveydre, d'Eliphas Lévi, d'AUanKardec, de Papus, de Flammarion, des ouvrages d'érudition d'Ernest Bosc de Vèze; des Grands Initiés d'Edouard Scliuré, esquisse remarquable de riiistoire secrète des religions : Rama Krishna, Hermès, Moïse, Orphée, Pythagore, Platon, Jésus.
Parmi les meilleurs parus depuis quelques années, je citerai : La suri>ii>ance de Vânie ou la mort et la renaissance chez les êtres vivants, étude de physiologie et d'embryologie philosophiques, par le D'' Fugairon; Les vibrations de la vitalité humaine^ du D' Baraduc, méthode biométrique pour les sensitifs et les névrosés; La force psychique magnétique et les instruments servant à les mesurer, par le D' Bonnaymé; Le fantôme des vivants^ par H. Durville, anatomie et physiologie de l'âme, recherches expérimentales sur le dédoublement du corps de l'homme. La première partie de ce volume, purement d'érudition, s'applique à démontrer que, dans tous les temps, peuples et classes des personnes, douées de dons spéciaux, ont été aperçues dans plusieurs endroits à la fois. La seconde partie, expérimentale, étudie nos sensations, et démontre que le corps dédoublé n'est plus le siège d'aucune activité, et que toutes les facultés de l'àme résident dans le fantôme qui reçoit toutes les impressions; les ouvrages du colonel de Rochas : L'extériorisation de la sensibilité, V extériorisation de la motricité-. Les Frontières de la Science, les'-effluves odi-
qiies, conférences faites par M. de Reichenbacli, précédées d'une notice historique sur les effets mécaniques del'od ; Le Fluide humain, de ïromelin ; Le problème de l'être et de la destinée, dehéonldenii^.
J'espère avoir, quelque jour, l'occasion de m'étendre au sujet de M. Barlet, un des esprits les plus» sérieux et les plus scientifiques de l'hermétisme;* j'attendrai la parution d'un nouveau livre de l'auteur de YInstjmction intégrale. Si je voulais continuer à citer, même les seuls bons ouvrages, je n'en aurais pas fini de sitôt. Toutes les questions ont été examinées au point de vue occulte, depuis celle du hasard (P. C, Rével, Le Hasard : sa loi, ses conséquences) jusqu'à l'érotisme transcendant (Porte du Trait : Le mal métaphysique), en passant par l'art de la procréation à volonté des garçons et des filles (Sirius de Massilie : L'oracle des sexes), ou l'exposé de la seule constitution sociale possible, la synarchie (Ch. Barlet : Léçolution sociale). Et tout cela, non sans apporter maints éclaircissements, dont la science pourrait tirer parti, si l'esprit des savants n'était pas si étroit.
Indépendamment de ceux qu'attirent les abstractions et la science pour le savoir, ou que passionnent les problèmes de l'au-delà, il y a ceux qui ont des aspirations plus modestes.
L'assurance d'une vie future, très supportable même sans le Dieu chrétien, certes cela console de bien des déboires de la vie d'ici-bas, mais pourquoi ne point se préoccuper de tout ce qui vous arrivera dans cette vie d'ici-bas. D'autant plus que, pour qui sait lire, le destin est inscrit partout. Bien des secrets ont été perdus, mais il en reste encore. Nous
n'avons plus la quantité, mais nous avons la qualité. En effet, nous avons vu disparaître jusqu'au simple souvenir delà lécanomancie, quelque peu parente de la céromancie et de la molybdomancie ; la tépliromancie, divination qui se faisait au moyen de la cendre des sacrifices, la capnomancie, fille de sa fumée, et la palmoscopie. prédiction par les entrailles des victimes, sans doute parce que s'il y a encore de la cendre et de la fumée, il n'y a plus ni sacrifice ni victime; la stoïcheiomancie, qui avait l'avantage de vous forcer à lire au moins un vers d'un grand poète, chaque fois qu'on voulait avoir recours à elle. Sa sœur, la bibliomancie, a quelque peu subsisté, légèrement modifié, si j'en crois une personne qui interrogeait, à l'aide de sa clef, un livre quelconque avant d'aller jouer aux courses, et qui me certifia que ça lui réussissait complètement. Je crois que nul ne se souvient plus de la lampadomancie, de la bélomancie — peut-être parce qu'il y a moins de guerres — de l'alectoromancie, à moins qu'on ne prenne les paris faits autour des combats de coqs pour une corruption dicelle; la géomancie; l'aleuromancie ou alphitomancie ; la chaomancie, la sidéromancie, la pessomancie; la lithomancie, sœur de la litomancie ; lalychnomancie et la météoromancie, et Toomancie, qu'au i^ait découverte Orphée ; et la stichomancie, qui se pratiquait au moyen de poèmes déchirés et retirés au hasard, par morceaux, d'une boîte où on les avait renfermés. Je regrette, pour ma part, la disparition de cette coutume, qui aurait pu donner aux trois quarts des livres de vers de notre époque leur seule raison d'être constatable. Je regrette aussi, pour ce qu'elle avait de char-
mantlapartliénomancie, qui se faisait sur la virginité des jeunes filles, et rornitliomancie, qui ne manquait pas de poésie. Du moins avons-nous gardé, sans lui retenir ce nom vraiment barbare, la phyllorhodomancie. J'ai en effet vu, maintes fois, des jeunes filles, tels les amants antiques, faire claquer sur leur main, après avoir fait un vœu, une feuille de rose. Nous avons malheureusement laissé perdre deux excellents moyens de découvrir les voleurs : Faxirnomancie, qui se pratiquait avec une hache qu'on plantait dans un épieu, et roculinomancie qui consistait tout simplement à crever l'œil du fripon pour savoir si c'était bien un fripon. Quelqu'un pourrait en chercher la formule exacte et la porter à M. Lépine,
Il n'y a plus guère que quelques sorciers de villages perdus, qui usent de la nécyomancie et de la nécromancie, ou même peut-être bien les seuls romanciers populaires. La sycomancie, ou prédiction sur les feuilles du figuier, a disparu, mais je ne m'étonnerais pas que l'emploi des baguettes de coudrier pour découvrir des sources et des trésors eût comme origine la palomancie ou rhabdomancie ; que la sciamancie eût engendré le spiritisme. Pour la superstition des salières renversées, elle est sans aucun doute issue de l'alomancie. Quant à celle du nombre 13, je crois bien, avec M. A. l'Esprit, qu'elle nous vient des Romains, qui tenaient pour malheureux le lendemain des Ides, c'est-à-dire les 15 mars, 15 mai, 15 juillet, 15 octobre et le 13 de tous les autres mois, mais les Romains ne l'auraient-iis pas puisé chez les Grecs et leur arithmomancie ou arithomancie, à laquelle il ne fait aucune
allusion dans son ouvrage, Histoire des chiffres et des 1 3 premiers nombres.
Celle des miroirs brisés est certainement le dernier reflet de la catoptromancie. Et plus d'une personne, qui juge les gens sur leur costume, pratique, sans le savoir, la stolisomancie. Ces questions ont peut-être été résolues déjà. Mais, si ma chair est triste, liélas! je n'ai pas lu tous les livres, et il se trouve ainsi que des milliers de choses m'échappent sans doute, ce qui me force toujours à m'y reprendre à plusieurs fois avant d'affirmer qu'une chose est nouvelle. C'est pourquoi je ne me refuse pas à croire que la phrénologie est de beaucoup antérieure à Gall, la physiognomonic à Lavater, la graphologie à l'abbé Michon. C'est pourquoi encore, n'ayant sur Pantique onomatomancie que de très vagues notions, je laisse l'entière responsabilité à M. A. de Rochetal, lorsqu'il affirme que Vaxiome « nihil novum sub sole » ne s'applique pas à Vonomatologie, science qui n'a pas de précédent., car jamais personne na soupçonné que le prénom donné à un enfant lui donnait un caractère bon on mauvais (A de Rochetal : Une science nouvelle : Vonomatologie. Le caractère par le prénom. Suivi de la liste des Prénoms usuels avec l'explication des qualités et défauts que chacun d'eux impose à celui qui le porte). Notons en tout cas, avec salisfaction, les préoccupations scientifiques du siècle, par ce changement de mande en logie.
De l'onomatologie, science extraordinaire, fruit de vingt années d'études et d'observations, dit l'auteur, je vais donner quelques principes.
REGLES ONOMATOLOGIQUES
1° Tout prénom donné à la naissance et porté par l'enfant lui impose pour la çie un ensemble de qualités et de défauts qui font plus tard sa personnalité.
2° Un changement de nom à une certaine époque, ou le pseudonyme adopté, font partie des exceptions à examiner.. .
4^ Les parents peuvent avoir un enfant de bon ou mauvais caractère en lui donnant un prénom bon ou mauvais. La mère, avant la naissance, est un agent de premier ordre, car c'est elle qui choisit habituellement le nom à donner.
o° La signification absolue du nom peut être altérée plus ou moins par des influences accidentelles et locales, telles que l'atavisme, la famille, la région, les mœurs locales, la maladie, et dont il faut tenir compte avant de porter un jugement définitif.
6° Il y a des noms par époques ; leur fréquence suit ou précède chaque grand changement dans les nations... La fréquence de tels noms caractérise une époque... »
Je n'ai souligné que les passages soulignés par l'auteur qui, après avoir répondu d'avance à ceux qui taxeront de folie et d'absurdité sa théorie, dit avec raison que : « toute chose est en germe, toute chose est en marche. . .
(( ... comme l'arbre ou l'épi de blé, et nous sommes tous doués plus ou moins de la faculté de voir ce germe et de prévoir ce qu'il donnera. Prévoir une heure à l'avance, un jour, un an, un siècle, c'est
toujours prévoir, c'est-à-dire faire un calcul mental plus ou moins compliqué, d'après des données exactes... A quoi sert d'être incrédule et de jouer à l'esprit fort? Dans le domaine de l'inconnu, du surnaturel, le mieux est de tout croire sans réfléchir » .
Cette dernière phrase réjouira au moins les paresseux qu'épouvante la réflexion.
Après quatre pages sur l'origine du savoir humain, quelques autres sur l'onomatologie devant la critique et les forces abstraites, je trouve, dans le chapitre « Comment se donnent les prénoms », ces mots qui ne doivent pas étonner un onomatologue :
(( Depuis cent ans, l'aristocratie en France change et déchoit. Pourquoi? C'est que la coutume se perd de plus en plus de donner aux enfants les noms des parents; jusqu'alors, il était de tradition, dans les grandes familles, de donner à l'aîné le prénom du père, l'aîné devant continuer la race, être le chef de file, incarner les vertus et les traits distinctifs de la famille,. Ainsi avec la tradition se perd l'esprit de famille lentement mais sûrement, puis les races. De nos jours, la fantaisie dirige tous nos actes ». Suivent des exemples et preuves .
Voilà un argument auquel n'avaient jamais songé les pauvres théoristes de la décadence-quand-même.
Ensuite, M. de Rochetal examine l'influence de la mère avant le baptême, le nom en lui-même, la signification desnoms, les prénoms par races, par nations, par professions ; les fatalités qui pèsent sur les noms, l'anthropothéogonie et l'évhémérisme — car cette science curieuse de l'onomatologie touche à tous les problèmes de l'histoire — ; une série de citations,
quelques faits, l'utilité de lonomatologie, la sympathie des noms, Fonomatologie et le mariage, puis donne un dictionnaire onomatologique. De cette dernière partie du volume, je voudrais donner un exemple. Pour cela, je vais choisir un des noms les mieux étudiés par l'auteur et, à son dire, le plus caractéristique : Georges, prénom qui en littérature nous a donné : Ohnel, Lanoë, Bonnamour, Leygues, de Porto-Riche, Gourteline, Auriol, Aubert, Eckhoud, Polti, Bohn, Normandy , Clemenceau, Périn,Gaudion, Ancey, Lecomte, Ghenevierre, Duhamel, Grappe, Goyau, Rouault, Glaretie, Montorgueil, d'Esparbès, Le Gardonnel, deLabruyère, Martin, et notre national Dufayel !