‹ La Littérature et les idées nouvellesChapitre 4 sur 14 · GEORGES · texte numérisé non relu

GEORGES

« Un des noms les plus extraordinaires et des mieux déterminés de Tonomatologie, et Fun de ceux qui justifient avec le plus de force cette science étonnante.

Caractéristique: A quelques rares exceptions près, tous les Georges sont de belle taille, beaux garçons, tous infatués de leur personne comme de leur valeur inlellectuelle.

Les Georges, comme les Emile, causent toujours à la première personne du verbe .

Ils ont l'intelligence souple, assez profonde, des aptitudes pour les lettres, les arts et même les sciences. On trouve chez eux de l'assimilation, du sens pratique et de l'intuition inventive. Dans ce nom, il y a moins de poésie que dans d'autres, ce qui supposerait plus de positivisme que d'idéalisme

réel. Leur imagination est souvent nuageuse et distraite, malgré leur minutie méticuleuse; ils sont emballés, entliousiastes, à la fois moqueurs et sceptiques. Grande facilité d'élocution, sans être éloquents. Idées exclusives.

Ils sont d'un naturel doux, sensible et très impressionnable ; mais vifs, nerveux, susceptibles et vindicatifs. Apparence sympathique et bons garçons; contents de leur prestance ou de leur valeur, peu d'amour-propre et de fierté, mais de la fatuité chatouilleuse et susceptible; de belles manières et de belles paroles; on les prend toujours par les compliments, comme les Emile, qui sont moins infatués de leur beau physique.

Ils sont d'un tempérament très affectueux, très sensuel, et portés sur le beau sexe, devant lequel ils font la roue.

Ils sont égoïstes pour eux, pour leur famille et pour leurs intimes. Serviables quand cela ne les gêne pas trop. Très économes, même parcimonieux.

Plus concentrés que rayonnants, dissimulés sous une apparence de franchise qui est souvent de la naïveté ou de la gaffe. Souples, sans être insinuants ou rusés. Flatteurs malgré leur extérieur parfois arrogant; ils ont des convictions cependant et même un certain courage pour les défendre. Hâbleurs, souvent d'une gaîté un peu grosse et qui tombe facilement, ils ont l'aplomb que leur donne leur prétention, ils paraissent sûrs d'eux-mêmes, presque audacieux, et taillés pour la lutte ; mais, au fond, ce sont des trembleurs, et ils s'esquivent à la première alerte, quand ils le peuvent. Il ne faut donc pas trop compter sur eux.

Les Georges ont une volonté moyenne mais très souple et s'adaptant aux circonstances. Ils sont ambitieux, arrivent presque toujours à ce qu'ils veulent, du moins à une certaine situation, moins par leur énergie^ qui est inégale, que par leur élasticité tenace, leur initiative, leur activité, leur travail acharné, patient, minutieux et méticuleux : ils emploient tous les moyens nécessaires et ne sont pas très scrupuleux. Ils sont prudents, méfiants et soupçonneux, mais leur vivacité, leur emballement les rend parfois étourdis et à coups de tête.

En résumé : grands et beaux garçons, fats, prétentieux et pensant toujours à eux-mêmes; très sensuels, peu dépensiers, ayant assez l'esprit de famille, souples d'idée et de caractère sous l'apparence indépendante; expansifs et renfermés, selon les moments; assez fins d'idées, mais assez peu délicats de sentiments, ayant de l'aplomb, du sans-gêne, même du cynisme et peu de courage moral. Actifs, positifs, travailleurs, méticuleux, intelligents et désirant réussir, sélever. Nom qui doit réussir ».

J'ai cité tout le paragraphe sans en changer une syllable, afin que chacun put expérimenter sur les Georges qu'il connaît. J'ajouterai, en résumé maintenant,les accessoires :

Physique : Les Georges sont grands dans la proportion de 9 sur 10. En général, ils ne fument pas ou très peu et sont sobres, mais ce n'est pas une règle générale.

Ecriture : Très arrondie, sinueuse et souple, grasse et assez élégante. Les neuf dixièmes des paraphes sont soulignants .

J'avoue que, tout en reconnaissant que souvent les remarques de A. de Rochetal ne sont pas dénuées de bon sens, de subtilités, d'intelligence, d'observations justes, je trouve sa méthode bien approximative et bien fuyante. Je préférerai toujours avoir recours, pour connaître quelqu'un, à la graphologie. Crépieux-Jamin et A. de Rochetal lui-même me semblent bien rester les maîtres de cet art, parmi tous ceux qui écrivirent des traités du caractère par l'écriture, si j'excepte Michon dont le système est assez embrouillé. Au besoin, je compléterais, ou modifierais, avec un bon horoscope astrologique. Sans parler de Barlet, dont les ouvrages ont pour le public le défaut d'être trop graves, trop abstraits, il reste l'Influence astrale de Flambart, le Traité d'astrologie générale de Robert Fludd, qui sont parmi les meilleurs. La Main et ses mystères, par Decrepse, me livrerait ie reste du secret... si je pouvais me procurer une empreinte. J'aurais soin, d'ailleurs, de comparer le résultat avec celui que me donnerait La chiromancie médicale de Treuches de Yezhausen, qui fait suivre son ouvrage, opposé aux données contemporaines, d'un traité sur la physiognomonie, et d'un autre sur la marque des ongles.

Pour la botanomancie, et la cartomancie, je signalerai aux amateurs : U oracle des fleurs de Sirius de Massilie et Le Tarot divinatoire par Papus, clef du tirage des cartes et des sorts, avec la reconstitution complète des 78 lames du tarot égyptien, et de la méthode d'interprétation. Je leur signalerai encore : Le Tarot de la Reyne, mis en lumière par Nostradamiis .astrolo gue et nécromant, à Vusance de la tant renommée et vertueuse Cathe-

rine de Médicis, Reyne de France, intéressant ouvrage que M. Maguelone va faire pai'aître très prochainement, d'après les documents de l'époque, et dont il a bien voulu me communiquer, avant l'impression, le contenu. Ah! j'allais oublier la divination par les songes et VEmpire du Mystère, essai philosophique sur les phénomènes du sommeil, avec explication ésotérique des songes, par Gaston Bourgeat et l'abbé Juliot.

Mais si, comme on le voit, dans l'espoir qu'il sera répondu le Tu eris magnus d'Agricola à son élève Erasme, ou tout au moins dans celui d'apprendre tous les replis de son propre caractère, et ce que lui réserve la destinée, l'homme interroge toutes les pythies, il est une chose qu'il tient beaucoup à savoir d'elles, c'est l'art de gouverner à sa guise les forces, et surtout les êtres qui l'environnent .

De là, d'une part, l'intérêt porté à tous les domaines de la magie, et, de l'autre, à tout ce qui est relatif au magnétisme et à l'hypnotisme. Beaucoup rêvent de devenir invisibles, de fabriquer des philtres d'amour, de jeter des sorts ou même d'envoûter, et cent livres sont à leur disposition... pour ne rien leur enseigner du tout, avec beaucoup de formules et de préceptes.

Pour de moins naïfs est ouvert le champ du magnétisme.

D'aucuns ne veulent d'ailleurs de lui qu'une influence honnête, parfois même uniquement personnelle, qui achètent le Traité pratique d'Hypnotisme et de suggestion thérapeutique du docteur G. Bonnet ou son Précis d' auto -su g gestion volontaire, ou Le Magnétisme curatifde Bué.

Mais d'autres songent à agir sur le voisin, à dominer dans leur sphère, leur classe, leur société.

Aussi les traités se sont-ils multipliés. Parmi les ùieilleurs, il faut signaler le Traité expérimental de Magnétisme de H. DurviUe, comprenant en quatre volumes tous les procédés, méthodes, théories, moyens, expériences possibles et imaginables, ouvrage d'une grande érudition, mettant en parallèle Ficin, Pomponace, Agrippa, Paracelse, Van Helmont, Fludd, Maxwel, Newton, Mesmer, de Puységur, Deleuze, du Potet, etc.. etc.. Il est écrit dans une langue claire, précise, concise, nette, à la portée de tout le monde et selon un plan d'une remarquable logique. Il faut encore citer, deFiliâtre, Hypnotisme et Magnétisme : somnambulisme, suggestion et télépathie, influence personnelle, en deux volumes, ouvrage très pratique pour ceux qui veulent expérimenter, et surtout son Magnétisme personnel, qui enseigne l'éducation de la pensée, le développement de la volonté : secrets de la vaillance et du courage, de la force et de la santé physique et morale, de la réussite dans ce qu'on entreprend; secret de la bonté, delà vertu, delà sagesse, secret de tous les secrets en un mot.

C'est à la nature de ces œuvres qu'appartiennent le Développement de la Volonté par Ventrainement de la Pensée et La Force-Pensée ou Faculté unique de l'homme, que vient de faire paraître M. G. A.Mann.

M. G. A. Mann est né dans le pays de William James et du pragmatisme. Il possède à Paris un Club de volonté, et publie un journal, La Volonté. C'est suffisant pour comprendre quel est pour

lui le socle de toute chose humaine. Il pourrait presque dire, modifiant légèrement une phrase de Bossuet : L'homme s'agite, la Volonté le mène. Je crois, pour ma part, que celui qui, en effet, n'a pas une volonté ferme à la base de sa vie, ne fait que s'agiter jusqu'à sa mort. Aussi M. G. Mann voit-il dans cette faculté de l'esprit le seul réel facteur de toutes les forces physiques et morales. Si elle n'est pas la matière de notre corps, elle en est le principe vital, ou tout au moins son directeur.

C'est encore elle que M. X... prend comme seul moteur de toute chose, dans son très utile volume Comment on devient riche . (Ollendorf éd.)

J'ignore qui peut bien être ce mystérieux M. X... qui déclare dans sa préface vouloir garder F anonymat, étant donné sa situation tout à fait éminente dans le monde parisien. Il est possible qu'il soit, comme il le dit, un riche industriel dont la vie s"est passé dans des spéculations qui lui ont parfaitement réussi, mais c'est en même temps un philosophe et un érudit. On peut puiser chez lui une rude leçon d'énergie, et se convaincre que lorsqu'on a des idées et la volonté de les faire triompher, on est toujours sur de réussir.

La lecture de Comment on devient îHche est évidemment à conseiller à tous les jeunes gens qui se lancent dans la vie, sans bien savoir ce quils veulent faire, et à ceux qui proclament qu'il n'y a plus aucune situation à se faire dans notre Société moderne.

C'est précisément contre ce principe de culture de la volonté et de toutes les facultés dominatrices, que séiève véhémentement M. Fernand Divoire dans Faut-il être mage?

Parmi les jeunes littérateurs, M. Fernand Divoire est un des rares hommes qui lisent un auteur afin d'y trouver des idées, et non pour s'amuser, et qui jugent un livre selon sa valeur moralisatrice.

Il débuta dans la littérature par Cérébraux, volume dont il serait téméraire de vouloir donner une analyse, comme le fait comprendre, dès les premières pages, d'une part cette citation de Joseph de Maistre :

« Une conversation n'est point un livre, peut-être vaut-elle mieux qu'un livre, parce qu'elle permet de divaguer un peu » ;

D'autre part, ces paroles de l'auteur lui-même : «... Au hasard des associations d'idées, ils parlent. »

M. Fernand Divoire semblait partir de cette théorie, qu'on trouve énoncée un peu gratuitement chez lui : « Les intellectuels et les subjectifs ne doivent pas écrire sur la vie, ils ne V aiment pas » et de ce fait n'accorder d'intérêt qu'aux choses de l'esprit. Cela est bien, mais l'idée est un des côtés de la vie; les subjectifs sont incomplets s'ils ne sont également objectifs. Un feuillage n'est point un arbre, et il ne tarde pas à se faner s'il n'est alimenté parle tronc puissamment enraciné au sol. Cérébraux s'étendait en aperçus personnels et pittoresques, sur le sujet banal de la femme et de l'amour.

A sa première partie, je préférai la seconde. A la première, je m'intéressai, à la seconde je me plus : « Une lettre », « Sur le même air » sont des chapitres où je me sentis plus à Taise. Les sensations y étaient plus vives, moins éparses, plus naturelles, dirai-je plus sincères? Pour être moins axiomatique, le style n'en était que moins sec, moins

atone, plus sympathique. Néanmoins, l'ensemble du volume me parut assez dénué de sensibilité et plutôt froid. A la revue Viess)^, de Moscou, oii, grâce à René Ghil qui y faisait alors la chronique des livres de poésie française, je pariais de la prose, je rappelai au sujet de Divoire, la phrase de M™® de Tencin, qui, frappant sur la poitrine de Fontenelle, lui disait : « Ce nesl pas un cœur que vous avez là, c'est un cerveau. »

Depuis, M. Fernand Divoire a publié des poèmes comme la MalédÀction des enfants, poèmes qui ne me démontrèrent pas qu'il était poète mais du moins qu'il avait du cœur.

Dans Faut-il être mage? Fernand Divoire analyse avec discernement et parti pris chrétien Joséphin Péladan, Eliphas Lévi et Nietzsche — l'idée du Mage, celle du Surhomme et la doctrine des forts.

Il a pour Péladan, même lorsqu'il le contredit, même lorsqu'il le blâme, la déférence et l'admiration qiiïl doit forcément avoir pour « le seul parmi ces prédicateurs de la force qui ait eu un but noble ».

« Le Comment on devient mage, dit-il, est une grande oeuvre, haute, pure, désintéressée. Sa lecture doit détacher des laideurs et des vulgarités; elle peut, par l'orgueil et l'amour de la sublimité, mener vers la perfection individuelle. »

Et il résume par des citations la doctrine du mage selon Péladan : « La magie, c'est lart de la sublimation de l'homme. »

« Ce livre t'enseignera le gouvernement de ton âme... Animal, sois beau; animique, sois bon; spirituel, cherche le Graal... Restreins la vie fonction-

nelle... Le mage est un artiste de science ou un savant d'art, son àme prend donc une extrême importance : si elle n"est pas souverainement belle, il incarne difformément la vérité et la vérité difformée s'appelle l'erreur. »

« Il te faut renoncer au collectif pour naître à la personnalité... Quant aux sept péchés collectifs, aux sept habitudes néfastes de la vie moderne : café, cercle, journal, jeu, sport, lupanar et café concert, tu dois y renoncer complètement...

... « Tu agiras sur autrui dans la proportion où tu auras agi sur toi. »

Divoire montre que tout ça arrive à faire des saints et des êtres supérieurs, ce qui est le seul but enviable, et qu'il nest nullement besoin pour cela de faire de la magie .

« Alors à quoi bon le mage? » demande-t-il.

Il répond : « Dans Comment on devient mage beaucoup de choses sont à admirer :

« L idée première de l'éthique est généreuse et digne d'un apôtre : arracher les âmes aux pensées vulgaires qui absorbent en elles la place de la pensée, aux habitudes stériles qui les abêtissent et les tuent; les mettre sur la voie du progrès moral, leur enseigner la nécessité de l'éducation de soi-même, donner un culte à ceux qui n'en ont pas. cela suffirait au missionnaire le plus ardent, et cela suffirait à la gloire de la magie. »

Puis il montre que l'erreur de Péladan a été : devant l'impossibilité de vaincre les mauvais instincts, d'avoir pris le parti de les canaHser et de les ennoblir, d'avoir voulu forcer le mai à travailler pour le bien. Et : « Une fois de plus le blanc et le

noir auront refusé de s'harmoniser pour rayonner sur la terre ...»

Mais Divoire pense-t-il que la morale chrétienne ait jamais fait autre chose? Et qu'est-ce, nous le demandons, et pour ne citer qu'un exemple, que l'idée de récompense? Auquel des sentiments de Thomme s'adresse-t-elle? N'exploite-t-on point là le mal en faveur du bien?

... « C'est ainsi que Péladan lui-même a abdiqué son ti cre de Sâr. Aujourd'hui, lui, l'homme de toutes les audaces, il étonne ses derniers disciples par ses renoncements... Lui qui eut le tort immense de se costumer bizarrement ou héroïquement au xi x'= siècle , il a eu le tort de cesser son scandale, de céder à « l'opinion publique », de s'avouer vaincu, de ne pas continuer jusqu'au triomphe que ses idées méritaient. »

Aujourd'hui, il écoute le sphinx lui dire : « Si ton maître t'a donné l'exemple, incarné, de rester homme : à quel titre toi, homme, veux-tu ébaucher en toi une divinité douteuse? »

Et Divoire, conclut : a Ce Péladan chrétien eût été le maître admirable, l'apôtre sublime et désintéressé. Il eût enseigné la Beauté et la Bonté, la Grandeur et la Charité ».

« Le Sâr, mage catholique, a bien donné des leçons de beauté et de grandeur, mais il s'est servi d'une méthode inféconde et, jusqu'à présent, il n'a été, le mot est de lui-même, « qu'un professeur de coquetterie morale ».

Et pour ma part je suis loin de trouver qu'à une époque où les âmes manquent tellement de coquetterie, ce soit là un résultat négligeable.

Pour Eliphas Lévi, le critique n'a aucune espèce de tendresse, car Lévi Eliphas est pour lui Fauthentique Anté-Christ.

« Avant Péladan, Eliphas Lévi avait écrit son Comment on devient Mage, il l'avait intitulé Dogme et rituel de la Haute- Magie.

Les deux adeptes préconisent une méthode commune : « Savoir. Oser. Vouloir. Se Taire ». Tous deux bâtissent sur l'orgueil, tous deux s'appuient sur l'hermétisme, mais là s'arrêtent les points de contact, et les deux mages ne se ressemblent pas plus que le crépuscule et la nuit.

C'est qu' Eliphas Lévi ne s'arrête pas, lui, à mi-chemin. Sommé de choisir, il prend sans biaiser le parti du mal. Il ne nie point la Charité : « Il prêche le pardon et l'abnégation, le progrès, la fraternité des races... et la confusion des religions. Il ne rejette pas non plus la foi, il veut seulement la mettre d'accord avec la science, par le moyen de la raison, qui donne de tout une explication si raisonnable que le plus athée des matérialistes peut la recevoir sans répugnance ».

Je crois que c'est là le gros grief, et encore de laisser nettement entendre que Satan c'est Dieu ou vice versa, que l'Homme est Dieu lorsqu'il saisit la puissance.

Et ce sont de pareilles déclarations qui firent déclarer hérétiques tant de mystiques, et il me semble que j'aurais d'abord dénoncé les pères avant de m'attaquer au fils qui n'est que leur pauvre fils.

Lorsque dans le Fondement de la connaissance mystique M. de Recéjac dit que le règne de Dieu est en nous et que Dieu n'a pas de limite, il implique, fatalement, les deux propositions honnis par Fernand

Divoire. Or il se conforme à la doctrine de Paracelse, qui dit que l'homme, comme Dieu, est le centre et la circonférence des créatures. Et si j'ai bonne mémoire n'y a-t-il pas quelque part, dans un des testaments, que nous sommes des dieux, et quelquautre part, que tout est dans tout ? C'est de cette sorte de panthéisme que Weigel {Connais-toi toi-même) s'inspire aussi bien que tous les mystiques, pour dire que « de la connaissance de soi naît la connaissance de Dieu. » Voilà qui est lié aux paroles d'Eliphas Lévi, bouc émissaire de la tribu, et voilà pourquoi Dieu est Satan, pourquoi l'homme est Dieu, et non point seulement, comme le dit Divoire : « parce que Eliphas-le-Menteur, de l'analogie des contraires tire arbitrairement l'égalité des contraires et la confusion des contraires >■>.

Dailleurs, malgré ses accusations contre l'esprit du Mal qu'est Eliphas, il reconnaît que ce dernier vante le désintéressement, la sobriété et la chasteté des hommes, comme Nicolas Flamel et Raymond Lulle, ce qui est déjà un enseignement au bien. Il cite lui-même : «Vouloir le mal, c'est vouloir la mort. Une volonté perverse est un commencement de suicide ». D'un autre côté, il l'accuse de matérialisme et d'avoir écrit dans le Grand Arcane : « L'homme Dieu {le mage) n'a ni droits, ni devoirs, il a la science, la volonté et la puissance », mais surtout d'avoir lutté conti^e Dieu lui-même.

L'idée de Dieu, de l'homme, du Mage, dans Eliphas Lévi est étudiée avec soin, ainsi que les moyens, les formes, les limites, la valeur métaphysique, la valeur morale, individuelle, politique et pratique des doctrines de l'illustre occultiste.

Et l'auteur conclut : « Non, il ne faut pas être Mage. , . Le Mage n est point d'autre espèce que chacun de nous... une petite chose nue et misérable soumise à la vie et soumise à la mort, et pour qui subsister et se tenir l'esprit et l'âme en propreté est déjà une assez lourde tâche ».

Ayant réglé leur compte aux deux mages, M. Fernand Divoire, libéré, s'en prend à Nietzsche et démontre que : « le Surhomme et le Mage sont des individualistes sortis de la foule des hommes par la Force, FOrgueil, TÉgoïsme pour la Domination, la Jouissance et TÉgoïsme. » Et il le combat avec d'autant plus de vigueur, que le Nietzschéisme est aujourd'hui plus qu'une vogue, plus qu'un engouement risible de snobs; c'est véritablement une Religion Nouvelle : la vieille religion de l'Homme- Dieu, adaptée au goût contemporain, chantée à la ville et au monde, hors du sanctuaire où les mages la tenaient exposée sous voile. »

Mais là encore, pourquoi charger Nietzsche tout seul des crimes dont Max Stirner, Hegel, et Carlyle et tant d'autres, ont bien leur lourde part.

M. Bourdeau, qui fait à Nietzsche, mais à un autre point de vue, à peu près les mêmes reproches que Divoire, les étend à tous, et, avec plus de justice, il constate que, d'un autre côté : « La philosophie de Nietzsche s'offre comme antidote à la maladie du siècle, au pessimisme découragé, au dégoût de la vie ».

Pessimisme découragé, dégoût de la vie dont j'accuserai, moi, entre parenthèses, à juste droit, la Religion, les religions.

« N'est-il pas le professeur d'énergie par excel-

lence, ajoute M. Bourdeau(Ze5 Maîtres de la pensée contemporaine : Nietzsche et la Religion de la Force) — lui qui donne ce précepte : Se lever chaque matin avec plus de volonté quonen avait la veille'^ Pour lutter contre le monde, il faut le connaître : aimons donc la réalité, ses laideurs, ses mauvaises odeurs, les difficultés^ les tracas, les embarras de toute sorte, et cessons de prendre l'attitude ridicule d'idéalistes toujours déçus. Bien loin de geindre, cachons nos souffrances, fuyons la commisération comme une injure, ayons la dureté du diamant pour nous et pour les autres, gardons aux lèvres le sourire d'une gaieté divine ».

Et ma foi, nous demanderons à Divoire si cette doctrine dionysienne qu'il condamne n'est point une très belle doctrine, quand elle comporte une si forte part de noble stoïcisme et d'héroïque attitude !

Quoi qu'il en soit, Divoire condamne Nietzsche comme il a condamné Lévi. Puis il examine les successeurs de Nietzsche, et enfin termine par un long plaidoyer aux hommes : « Soyez des hommes, la tâche n'est déjà pas si légère ».

Et c'est peut-être parce qu'elle n'est pas légère qu'il faut s'en fixer une encore plus lourde. Ne fautil pas toujours demander cent à la nature pour obtenir dix? Et peut-on vraiment reprocher la hauteur du but ?

Ce n'est pas l'avis de l'auteur puisqu'il conclut : <( Il ne faut pas devenir Mage, c'est un leurre et un crime ».

« Il ne faut pas être Mage selon Eliphas Lévi, c'est un blasphème et un crime. Il ne faut pas être surhomme selon Nietzsche, c'est une vanité et une

erreur de lèse-humanité, II ne faut pas être cérébral ou individualiste, ce n'est qu'une étape « Veritas est caritas ».

« Le vérité c'est l'amour, Famour-intellectualisé. » En résumé que trouverai-je à redire là? Divoire est pour rhumilité contre l'orgueil, pour la démocratie chrétienne, contre l'aristocratie intellectuelle, pour l'amour de tous contre Tégoïsme; si ses convictions ne sont point toutes miennes, ce sont des convictions. Elles sont sincères et raisonnées, logiques de tout point. Elles ont fait naître un livre où j'ai trouvé des idées et du sentiment, du savoir et de la compréhension, la capacité de savoir tirer des choses une déduction juste et une morale réelle. Si je ne considère pas mon point de vue je ne trouve qu'à le féliciter.

C'est aussi tout ce que je dirai de son étude : Metchniko^, philosophe, étude sur laquelle je ne puis m'étendre parce que, je l'avoue à ma grande honte, je n'ai jamais lu MetchnikofT, que j'admire de confiance, sur quelques travaux scientifiques. Or il s'agit ici, non point de sa science, mais des déductions philosophiques ou morales qu'il en a tirées. Néanmoins je dirai qu'il est certains points sur lesquels je suis tout à fait de l'avis deFernand Divoire, tout en lui laissant, d'ailleurs, l'entière responsabilité de l'idée qu'il me présente comme étant celle de Metchnikoff. Je citerai, par exemple, les opinions sur l'art. Mais il est d'autres points sur lesquels, au contraire, je m'entends avec Metchnikoff. De cette nature est l'accusation que porte le savant contre le christianisme d'être l'ennemi de la nature humaine. Divoire prétend que la contemption du

corps, les privations de toutes sortes, y compris des soins de propreté, la haine de sa chair, etc. ne furent jamais que façon de voir purement personnelle et n'ont jamais été prêchées.

Il n'y a qu'à se remémorer la vie^ les prêches, les écrits des trois quarts des saints, ou même des écrivains chrétiens, pour se convaincre que la vérité est, là, du côté de Metchnikoff.

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