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CHAPITRE QUATRIÈME

J'avais compté profiter de mes vacances pour lire attentivement et sans hâte quelques uns des meilleurs livres parus ces derniers temps, ou relire ceux que j'avais déjà lus, entre autres U Otage de Paul Claudel, Le Couple d'Aurel, Dieiidonné Tête de Pierre Jaudon, Amours Etrusques de J.-H. Rosny aîné, Isabelle d'André Gide, La Mère et V Enfant de Charles-Louis Philippe. Mais j'y dois renoncer. Pour trois semaines, me voici vêtu d'un uniforme râpé et décoloré, armé d'un fusil et d'une baïonnette. Il me faut marcher à travers des plaines, que, sans doute, je trouverais riantes un livre à la main et le pas léger, mais que le sac dont s'orne mon dos me fait apparaître pauvres, grises, sales et laides. Un soleil de plomb nous tombe sur les épaules. Il nous a saisi ce matin à la sortie de la tente et ne nous a pas lâchés? J'aimerais mieux, je crois, porter trente kilogs de plus et ne l'avoir pas sur la tête. Au moins un poids, nous savons à peu près ce que cela pèse, nous le posons-là et connaissons le muscle qu'il fait jouer, la sensation qu'il fait naître, mais qu'est cette cape de

chaleur qui vient de partout : du ciel désespérément bleu ; de l'air qui l'éparpillé, la subtilise afin d'en faire un réseau plus ténu, plus pénétrant ; du chemin désespérément blanc, du chemin qui se fait un jeu de nous la renvoyer dans notre côté d'ombre, et qui nous crible la face, les yeux, la barbe de grains de feu. La poussière, les nuages de poussière que font monter nos pas, ne nous en garantissent point. Ils ajoutent au supplice de sa soif, nous entrent dans les oreilles, envahissent nos mains et notre gorge. On ne sait plus ce qu'on éprouve. Ruisselant de sueur, traînant le parfum sui generis, il nous semble que c'est notre âme qui est sale, et nos sentiments s'effilochent de honte et de dégoût .

Je rumine, pour me donner du cœur à l'estomac, quelques phrases que je citais dernièrement dans La Reçue d'Europe et d'Amérique, et qu'avait rapportées M. Jean Davy dans son article de La Revue de Paris : Le Nouveau Quinquennat : a La guerre Sainte est d'institution divine : elle entretient chez les hommes tous les nobles sentiments..., elle empêche le monde de tomber en pourriture. » La guerre, peut-être, mais sa préparation?... Si de Moltke se trouvait à ma place, je doute fort qu'il ait de si belles paroles, ni Clause vitz qui trouvait que « la paix ne doit servir qu'à la préparation de la guerre qu'il faut pousser aussi loin que possible » .

Si pis pacem, para bellum.

Je fais tout ce que je puis pour me donner une âme héroïque et je me redis, après Riilow : « La guerre est aussi vieille que l'espèce humaine... et un moment viendra où, avec la puissance des forces naturelles, le fleuve péniblement endigué rompra

sa barrière, et avec d'autant plus de violence qu'on aura mis plus d'art à le contenir ; malheur alors au peuple qui ne se sera pas élevé à la hauteur de la lutte, qui aura prêté l'oreille aux élégies pacifistes, qui ne se sera pas préparé au combat ».

Et voilà donc Frédéric Passy transformé en élégiaque.

Elégie encore que le congrès d'arbitrage international, et Le Carnet du soldat de Tolstoï. Oui passons pour cela. Mais j'ai souvenance de certaines pages de Bakounine, et de Jean Grave, et d'Urbain Gohier, voire d'Elisée Reclus qui ne sont pas des élégies; il est encore des passages du Calvaire et de Sébastien Roch où Mirbeau ne s'est pas montré élégiaque.

Mais ni ceux là, ni ceux-ci ne suffisent à me donner la moindre ardeur guerrière pour ou contre la guerre. Une amère lassitude me possède et je sens bien que si « le fleuve péniblement endigué, que nous sommes, rompait ses barrières », loin de « nous précipiter avec d'autant plus de violence qu'on aurait mis plus d'art à nous contenir » nous nous laisserions couler sur les bords du chemin, comme l'huile d'un tonneau qui viendrait de crever.

Aussi, je fais appel à un quelconque moteur d'énergie. Peu m'importe, pour le moment, l'idée néfaste ou bienfaisante, bénévole ou malévole qu'il représente. Pour moi, l'essentiel c'est de dompter la fatigue, plus morale encore que physique, je verrai plus tard à me débarrasser par un juste raisonnement de ce que j'aurai dû absorber de mauvais. Et c'est pourquoi je me remémore, tantôt des paroles de paix, et tantôt des paroles de guerre. .

Je m'exalte au lyrisme futuriste :

I. — Nous voulons chanter Famour du danger, l'habitude de l'énergie et de la témérité.

IL — Les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, L audace et la révolte.

III. — La littérature ayant jusqu'ici magnifié l'immobilité pensive, Testase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l'insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la giffie et le coup de poing.

IV. — Nous déclarons que la splendeur du monde s'est enrichie d'une beauté nouvelle, la beauté de la vitesse ...

VI . — Il faut que le poète se dépense avec chaleur, éclat et prodigalité, pour augmenter la ferveur enthousiaste des éléments piimordiaux .

VU. — Il n'y a de beauté que dans la lutte . Pas de chef-d'œuvix sans un caractère agressif. La poésie doit être un assaut violent contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher devant l'homme.

VIII. — Nous sommes sur le promontoire extrême des siècles I...

A quoi bon regarder derrière nous, du moment qu'il nous faut défoncer les vantaux mystérieux de l'impossiblel

Le Temps et l'Espace sont morts hier; nous vivons déjà dans l'absolu puisque nous avons déjà créé l'éternelle vitesse omniprésente .

IX. — Nous voulons glorifier la guerre — seule hygiène du monde — le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles idées qui tuent ...

XL — Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la ré voile; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes, la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques ; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs famées ; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillées ; les paquebots aventureux flairant l'horizon; les locomotives au grand poitrail qui piafl*ent sur les rails, tels d'énormes chevaux d'acier bridés de longs tuyaux, et le vol glissant des aéroplanes, dont l'hélice à des claquements de drapeau et des applaudissements de foules enthousiastes. (Introduction aux Poupées électriques, de F. T.Marinetti).

Mais voilà qui ne manque point d'intérêt et de signification. Voilà qui mérite d'être gros de devenir et puissant de portée. C'est peut-être parce que je me sens en ce moment comme une ruine de moimême, abattu et sans com^age, que je comprends combien une race qui tombe complètement en décadence, se décompose et se pourrit sous l'action d'un passé splendide et dissolvant, a besoin de coups de fouet.

Trop de richesse matérielle, venue soudain du Pérou, a tué le courage physique de l'Espagne, trop de richesse intellectuelle, poussée soudain à la Renaissance, étouffe lentement mais sûrement le courage moral de l'Italie. L'homme ne travaille que pour se reposer. Il a conquis la gloire, et le voici qui dort sous ses lauriers. Et certes, s'il est une

grande moquerie que l'on pouvait employer contre Marinetti, c'était de lui donner le nom héroïque et naïf de Don Quichotte. Cet homme partit pour rénover son pays; il paria la langue la plus propre à le remuer, et pourquoi le jugerions-nous avec notre esprit de Français qui croit n'avoir pas besoin d'être secoué? Grâce à Papini et au vaillant groupe philosophique de Leonardo, le pragmatisme eut, chez ceux qui furent hélas ! les Romains, une fortune inespérée. Au fond du Futurisme il y a bien des éléments propres à satisfaire "William James et Peirce, éléments qu'admireraient pleinement leurs détracteui^s, s'ils s'avisaient de les retrouver en puissance chez plus d'un philosophe du vieux continent : Bacon et Kant et Descartes.

Pour les reproches qu'on pourrait faire aux déclarations et manifestes du Futurisme, je crois que ce sont ceux que l'on peut toujours, à plus ou moins grande dose, adresser à tous les latins : une grande facilité à se laisser aller au ton oratoire, à la rhétorique plus fleurie que solide, aux idées plus brillantes que profondes (l'Italie n'est-elle pas, la mère du concettisme et l'Espagne la mère du gongorismel) C'est une race qui fournit avec abondance des politiciens sonores, scintillants et creux. De là leur succès dans les parlements français. On sait que la plupart de nos députés nous arrivent — si j'ose m'exprimer ainsi! — par le dernier bateau du midi. Pour moi, les méditerranéens me semblent presque toujours, — à quelques glorieuses exceptions près : Léonard de Vinci, Michel Ange, etc. — un peu Marseillais (et encore les Marseillais sont-ils phocéens).

Il est très rare que devant un artiste méridional

je n'aie pas Timpression qu'éprouvait devant Richepin un remarquable critique — dont je ne partage pas toutes les idées, mais que j'admire toujours, comme le seul ayant eu des écrivains de son temps une vision aiguë et pénétrante — je veux dire Jules Lemaitre :

« Tel littérateur est un orfèvre, tel autre est un peintre, tel autre un musicien, tel autre un ébéniste ou un parfumeur. Il y a des écrivains qui sont des prêtres; il y en a qui sont des filles. J'en sais beaucoup plus qui sont des épiciers . M . Jean Richepin est un écuyer de cirque, ou plutôt un beau saltimbanque. — Non pas un de ces pauvres merlifiches hâves, décharnés, lamentables sous leurs paillons dédorés, les épaules étroites, les omoplates perçant le maillot de coton rosâtre étoilée de reprises, — mais un vrai roi de Bohême, le torse large, les lèvres rouges, la peau ambrée, les yeux de vieil or, les lourds cheveux noirs cerclés d'or, costumé dor et de velours, fier, cambré, les biceps roulants, jonglant d'un air inspiré avec des poignards et des boules de métal; poignards en ferblanc et boules creuses, mais qui luisent et qui sonnent. » {Les Contemporains, 3^ série).

Je tiens à dire que cela ne s'adresse nullement à Marinetti; je veux simplement insister sur ce que ses défauts participent de ceux de toute sa race, défauts qui sont probablement implicables à la nature du pays. Un soleil accablant y prédispose plus aux douceurs du farniente et de la paresse qu'à la fatigue des profondes pensées, en même temps qu'il vous coule dans les veines un vif argent propre à vous rendre exhubé^jgf^J^^fc^^Yi^^mpétueuxet

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bouillant, enthousiaste et désert. Remuer, c'est déjà beaucoup, que serait-ce s'il fallait remuer quelque chose! Ajoutons à cela que la lumière vive et crue délinée nettement les choses, ne laisse place qu'à quelques grands et gros coloris. Tout est limpide et clair, et la nature semble vous montrer tout ce qu'elle a. Ainsi n'a-t-on point besoin de l'interroger, de s'inquiéter, de la pénétrer petit à petit. On la possède tout d'un coup — jusqu'à satiété. A la vérité elle ne livre rien du tout et on ne possède que son apparence.

C'est vers le nord qu'il faut remonter pour trouver une lumière fine et subtile, nuancée et variée. La nature y fait avec vous des coquetteries. Elle vous | laisse entendre qu'elle a des trésors, mais qu'ils ne sont que pour les initiés. Elle est mystérieuse et profonde et n'éclate pas grossièrement de rire. Elle se dévoile petit à petit et vous laisse souvent dans ^ l'angoisse de ce qu'elle va vous déceler tout-à-l'heure. f Et quel bonheur céleste n'éprouve-t-on pas, devant les richesses révélées, devant les secrets livrés !

Le Midi, que l'on comprend trop, ne comprend | guère le Nord, il parle de brume où il y a vraie lumière. Son esprit, léger de ne rien porter, parle de lourdeur, et comme il est sensuel, il voit facilement la nuit dans la clarté en profondeur.

Pour moi, qui suis parisien, c'est-à-dire sans race parce que confluent de races, et au pis aller de descendance celte, je suis bien placé pour juger des combats Midi-Nord avec indépendance. J'ai d'ailleurs matière à m'amuser souvent. Ainsi, je ne me tiens pas d'aise à l'idée de ces gens qui, de bonne foi, s'imaginent être devenus Romains, parce que la

langue d'oïl, qulls parlent depuis très peu de temps^ a emprunté à la langue latine quelques grosses de mots dont elle a presque toujours changé et le sens et le son.

Mais le pis pour eux c'est que :

1° La plupart des mots empruntés aux latins le furent par le peuple qui les prit, non point au patricien et à la littérature, mais bien au pire langage populaire. (Vapereau : La langue française).

2° Pour passer de synthétique à analytique la langue française abandonna totalement la syntaxe maternelle, et un Français qui voudrait décalquer sa phrase sur celle qui fut prétendue la former, parlerait à peu près ainsi, pour citer un exemple entre tous :

« Champêtre citadin, rat rat, pauvre est dit avoir reçu trou, vieux vieux hôte ami ».

« Rusticus urbanum murem mus paupere fertur « Accepisse cavo, veterem vêtus hospes amicum.

[Les origines de notre langue, par A. Hardy. Delagraçe éditeur) .

3*^ « Il est historiquement prouvé que le génie de la langue française est tout gaulois bien que notre grammaire soit latine (?) La vraie langue française est celle des Bagaudes » . (Legonidec) . La prononciation Tesprit, etc.. sont tout celtiques (ouvrages cités).

40 C'est précisément le Roman du Nord qui a dominé le Roman du Midi, plus latin (ouvrages cités).

5° Comble du désespoir, c'est^ après le latin, la langue tudesque qui a le plus apporté au français.

6° Et notre mode de conjugaison nous est commun avec le teutonique et le celto-breton.

70 C'est surtout à Fétranger que nous empruntons maintenant nos mots, ils nous viennent par l'aristocratie!... et la faute en est précisément au latin sur qui nous avons calqué la forme simple qui ne permet pas le provignement, source de richesse pour les autres langues (Raoul de la Grasserie, lauréat de l'Institut de France : Des Parlers des différentes classes sociales, étude de psychologie et de sociologie linguistiques, chapitre de VAnaglose contemporaine, Paul Guethner éditeur).

Et il était forcé qu'il en fût ainsi. Les grammairiens et les protestataires n'y feront rien, .parce que une langue ne se fabrique pas à coups « de règles et d'injonctions, elle se fait toute seule, selon ses besoins naturels » (Paul Regnaud, professeur de sanskrit et de grammaire comparée à la faculté de Lyon : Origine et philosophie du langage, ou principes de linguistique indo-européenne, Chapitre 111 : Le langage considéré comme une création artificielle ou une invention de Vhomme).

Gela posé, je dois avouer que le dernier mot n'est pas dit. Pour ne choquer personne, j'ai accepté le postulat courant : à savoir que le français est issu du latin. En examinant de près, je trouve maintenant le terme un peu vague. De quel latin s'agit-il? Car il ressort de l'excellente Graminaire raisonnnée de la langue latine de Jules Prompsault, qu'il y a eu quatre espèces de latinité différentes.

Ne trouvant point de réponse à cette questionne me résous à en chercher une moi-même en poussant plus loin mes investigations.

Chemin faisant je m'avise de me demander pourquoi la syntaxe française est si différente de la syntaxe latine, car elle en est bien différente. C'est probant pour qui a fait du latin et les linguistes l'ont proclamé.

Déjà en 1709, Claude Buffier devait écrire à ce sujet, après d'autres protestataires :

(( C'est en particulier un défaut essentiel dans les grammaires françaises, qu'on a voulu faire sur le plan des grammaires latines : sous prétexte que le français venait du latin. Il est vrai qu'un grand nombre de ses mois en dérivent. Mais pour l'arrangement des plirases et le tour des expressions qui sont le propre caractère d'une langue, le français est aussi différent du latin que de quelque autre langue que ce soit, et en particulier plus que de l'allemand» (Claude Buffier, Grammaire française : ce que c'est que la grammaire, et combien il est ordinaire de s'y méprendre) .

En 18o4 Emile Egger, un des plus remarquables linguistes que nous ayons eus, déclare encore qu'il n'y a aucun rapport entre les langues grecque, latine et française, si on les considère sous le rapport de la ^ntaxe, quiestlavie d'une langue. (Emile Egger: Grammaire comparéepour servira Vétudedes trois langues classiques grecque, latine, française).

Pierre Fabricio constate que le français, l'italien, le portugais, l'espagnol sont frères, mais n'ont aucune espèce de parenté avec le latin. (Fabricio : Grammaire philosophique espagnole, 1870) .

L'étude du latin va donc nous servir tout au moins au point de vue étymologique.

Jean Garnier est, je crois, le premier qui, en 1558

montre à quelles erreurs entraîne ce système étymologique. Néanmoins l'Académie l'admet en 1694. C'est pour le rejeter en 1718 comme absolument mauvais. Laurent Joubert reprend entre temps cette question en lo79. {Dialogue sur la caco graphie française açec des annotations sur V orthographie). 11 conclut, après maintes profondes observations : « Il faut oublier l'écriture française pour la bien prononcer ».

C'est par quoi commence Charles Rollin, recteur de l'Université, un de nos plus illustres pédagogues. Dans son Traité des études Al dit : « les études générales doivent toutes commencer par la langue maternelle » et pour cela il se base sur l'exemple des Romains (De Vétude de la langue française, 1713).

Enfin nous trouvons dans les Critiques si avisées de Charles Duclos >Sm/* Port-Royal (1750) : « On est étonné d'y trouver à la fois tant de raison et de préjugé. Celui des étymologies est bien fort, puisqu'il fait regarder comme un avantage ce qui est un véritable défaut ; car enfin les caractères n'ont été inventés que pour représenter des sons. C'était l'usage qu'en faisaient nos anciens : quand le respect pour eux nous fait croire que nous les imitons nous faisons précisément le contraire de ce quils faisaient. Ils peignaient leurs sons : si un mot eût alors été composé d'autres sons qu'il ne l'était, ils auraient employé d'autres caractères. Ne conservons donc pas les mêmes pour des sons qui sont diCFérents ».

Ce sont ces choses et bien d'autres qui faisaient constater à Claude Fleury que si « on voit un homme qui passe sa vie à étudier le latin et le grec, et qui

ne parle pas français, c'est que la méthode est mauvaise » et le lançaient contre l'enseignement du latin. 'Iraité du choix et de la méthode des études, 1700) et qui font dire à Napoléon Caillcl {Grammaire générale de langue française 1838) : « le langage^ nous le savons, est loin d'être celui des pointilleux et des hommes qui, sous le nom de grammaire, ne nous ont présenté qu'une trilogie absurde, une ridicule macédoine française, grecque et latine ; des gens qui de tous temps se sont plu à faire de notre langue française un véritable chaos, un langage inintelligible; des gens qui, voulant faire preuve d'esprit et d'érudition, ont toujours été la plaie vivante de l'instruction publique, et la calamité du progrès : c'est à force de torturer la langue qu'ils l'ont rendue languissante, mesquine et aride; oui, c'est pliant sous le faix de leurs remarques ridicules et de leur faux raisonnement que notre langue est restée dans la plus affreuse stagnation».

11 y aurait peut-être lieu de rechercher pourquoi, en dépit de grammairiens de toutes sortes, on n'a pas pu arriver à bâtir la langue française sur le système de la langue latine, sa prétendue mère.

Pierre de la Ramée, dit Ramus, est le premier qui, en lo62, dans sa grammaire, en donne la raison: cest que la langue française est gauloise et nullement latine.

« Assertion toute gratuite » , pensent en s'esclaffant les ignorants, qui, n'ayant jamais fait aucune espèce d'étude de linguistique, croient néanmoins pouvoir juger de ce qu'ils ne connaissent pas.

Examinons :

C'est d'abord en 1614 l'anglais Edouard Brerewood qui, dans ses « Recherches curieuses sur la diçersîté des langues et religions en toutes les principales parties du monde », prouve que la langue latine ne s'est jamais imposée en dehors de l'empire et que, en pays conquis, on continua à parler les langues gauloise, punique, espagnole, etc.

C'était ce que répétait un très bon article posthume d'Auguste Callet, que publiait, le 16 avril, le Mercure DE Frange : Le système étymologique de Littré et de son école.

C'est Jean-Baptiste Ballet qui en 1768 démontre que la langue latine naquit du gaulois et du grec, lorsque les deux nations s'installèrent au milieu de l'Italie. Et ceux qui devinrent les latins n'eurent aucune influence sur la langue gauloise pure. Même après leur conquête des Gaules, la langue celtique resta vivante et ferme. [Mémoires sur la langue celtique contenant l histoire de cette langue et un dictionnaire des termes qui la composent). 'D?ins ses œuvres rien qui ne soit accompagné de preuves solides, d'arguments irréfutables.

C'est en 1836 Augustin Chaho qui, dans son Génie de la langue latine, démontre que la langue du Nord a formé la langue du Midi, et non la langue du Midi celle du Nord : « Le latin est incontestablement un dialecte de cet idiome général du Nord que Boxhornius, Stiernhielm, et l'illustre Leibnitz appellent scythique ou celto-scythe, et auquel Saumaise donne le nom de gète. Il offre, en effet, les plus frappantes analogies de vocalisation avec les dialectes celtiques congénères et contemporains, notamment avec le gallique ou bas-breton. »

Hippolyte Coclieris {Histoire de la langue française. 1866), Jacques DrcAdes, (ie Participe Présent 1867) soutiennent la même thèse.

Enfin, pour m'arrêter, Granier de Cassagnac dans « L Antiquité des Patois. Antériorité du français sur le latin (iS7i)->\ brochure servant d'introduction à un ouvrage de la plus haute importance : Histoire des Origines de la Langue Française, écrit :

« Tous les lettrés savent qu'il y a dans le Français, dans l'italien et dans Fespagnol, un grand nombre de mots usuels, qui sont aussi dans le latin. Expliquer la présence simultanée de ces mots dans ces quatre langues est un problème important, difficile et longtemps débattu.

« La solution généralement adoptée consiste à prétendre qu'après avoir soumis les peuples de l'Italie, de la Gaule, et de l'Espagne, les Romains les obligèrent ou les amenèrent à remplacer leurs langues nationales par la langue latine, à laquelle ces peuples auraient emprunté les mots latins qu'on remarque dans leurs idiomes.

c( L'objet de ce livre est de prouver que cette solution choque violemment, et au même degré, le bon sens, l'histoire et les principes sur lesquels repose la philologie .

« Concentrant d'abord la discussion sur la langue française, nous ferons voir que, si Ton excepte un certain nombre de termes relatifs aux lettres, aux arts et aux sciences, termes empruntés au grec, la langue française est entièrement originale et nationale, même dans les mots qui lui sont communs avec la langue latine . . .

... « Notre éducation classique, aveuglément

favorable aux Grecs et aux Romains, nous a habitués à nous considérer comme formés de leur substance et vêtus de leurs dépouilles.

« Des milliers de personnes sensées parlant ou écrivant fort bien notre lanjçue, la regardent sincèrement comme un bienfait dont elles doivent les éléments grecs aux Phocéens de Marseille, et les éléments latins aux légionnaires de César. Les lettrés français, bravent le ridicule attaché à un système d'après lequel les Marseillais auraient mêlé le grec à la langue française, en le glissant dans les épices qu'ils vendaient aux Gaulois, et qui fait des soldats ombriens, marses, étrusques, samnites de César, autant de professem's enseignant à la Gaule, du fond de leurs camps retranchés, le latin qu'ils ne savaient pas eux-mêmes.

(( Telle est la force du préjugé, qui nous fait considérer notre propre langue comme étrangère à la nation et comme apportée jadis aux Gaulois, nos ancêtres, ainsi qu'un ballot, par des navigateurs ou des conquérants étrangers, qu'il n'est peut-être pas un écrivain employant le terme le plus visiblement français comme : « caillou, bâton ou chemin » auquel il ne soit arrivé de se demander : doù vient donc ce mot? Tant il est convenu qu'un mot français doit venir d'ailleurs que de la France.

« Cependant le bon sens, qui se révolte à ses heures, a souvent protesté contre cette explication parfaitement improbable d'un fait d'ailleurs parfaitement certain. Le fait certain, nous l'avons déjà signalé; c'est qu'un assez grand nombre de mots qui sont dans le latin ou même dans le grec, sont aussi dans le français, et en même temps dans tous

les dialectes ou patois qui se parlent en France . L'explication improbable, nous l'avons aussi indiquée ; c'est celle qui attribue l'introduction de ces mots grecs aux Phocéens de Marseille, et l'introduction de ces mots latins aux légionnaires de César, (( Or, le moyen de croire qu'à des époques reculées, 011 des forêts inexplorées et des fleuves sans ponts rendaient les communications presque impossibles, les Phocéens de Marseille, bloqués dans leurs murailles par des voisins féroces, ignorants des localités et des villes de la Gaule; le moyen de croire, disons-nons que ces Phocéens auraient porté dans les contrées les plus éloignées de leur ville, en Picardie, dans l'Ile-de-France, en Basse-Bretagne, en Gascogne, en Béarn. les mots grecs fort nombreux qui se trouvent dans les idiomes de ces pays. »

c( Le moyen d'admettre que des soldats illettrés, mille fois plus illettrés que les nôtres, appartenant à toutes les provinces de l'Italie, en parlant tous les patois, depuis le gaulois cisalpin jusqu'à l'osque, et placés par les empereurs romains dans des camps retranchés, le long du Rhin, auraient répandu en Normandie, en Auvergne, en Languedoc, en Guyenne, dans les provinces qu'ils n'habitèrent jamais, l'usage d'une langue qui n'était pas la leur et qu'ils n'avaient pas apprise .

« Le moyen d'accueillir sans rire, une doctrine d'après laquelle six millions de paysans gaulois, disséminés dans les provinces isolées, se seraient tous entendus, laboureurs, pâtres, bûcherons, mineurs, matelots, sans exception d'une seule contrée, d'une seule vallée, d'une seule famille pour

oublier tous à la fois leur langue nationale, celle dans laquelle ils nommaient leurs travaux, leurs outils, leurs animaux domestiques, celle qu'ils employaient avec leurs femmes et leurs enfants, et se seraient spontanément mis à parler latin, lorsque de nos jours, sous nos yeux, l'élite de la jeunesse, guidée par les meilleurs professeurs, pâlit sept années sur la langue latine sans réussir à la parler couramment.

a C'était donc une étrange hypothèse, de supposer que les Romains avaient imposé leur langue aux Gaulois, eux qui n'avaient pas réussi à l'imposer à leurs voisins les plus immédiats, aux Ombriens, aux Etrusques, et aux Samnites.

« Aussi le système du latin, appris par la nation gauloise, fut-il abandonné vers le commencement de ce siècle quoi qu'eût pu faire Dom Rivet, son propagateur le plus habile et le plus savant ; et, sous l'impulsion de Raynouard, on imagina le système actuellement enseigné, qui suppose que les Gaulois corrompirent le latin littéraire et en firent ce qu'on appelle la « langue romane »...

... « Ce sont quelques érudits du xvi^ et du xvii" siècles, et à partir des Scaliger qui, ne sachant comment expliquer la présence simultanée dans le latin et dans le français d'un certain nombre de termes communs, ont imaginé de dire que les Romains avaient imposé l'usage du latin aux Gaulois.

(( Cette doctrine, si accréditée qu'elle soit devenue, n'est donc jusqu'ici qu'une pure hypothèse, qui attend, depuis trois cents ans, une tentative de preuve ,

« L'Université, qui a le dépôt de l'enseignement

public; l'Académie, qui a la direction de la langue française; l'école des Chartes qui a la lecture et l'interprétation des vieux manuscrits, s'écrient en même temps et tout d'une voix :

<( Le français n'est qu'une dérivation du latin ! » « Mais demandez à l'école des Chartes, à l'Académie, à l'Université d'expliquer comment et à quelle époque la langue latine sest imposée aux Gaulois, pour se métamorphoser ensuite en cent patois ou langues romanes; — dont l'idiome de rile de France, ou le français, fait partie — tout le monde gardera le silence ! »

C'est pour toutes ces raisons, que les paroles les plus sensées qui aient été prononcées ces derniers temps sur la question du latin Font été à la suite de l'enquête menée par La Phalange. Je citerai particulièrement les réponses de MM. D. Mornet, professeur à Louis-le-Grand, Rémy de Gourmont, Geoffroy l'Asnier, Albert Saint-Paul, Alfred Groiset^ doyen de la Faculté des Lettres, Francis Vielé- Griffm.

Mais, pour en revenir à nos panlatinistes, où ils deviennent follement amusants, c'est lorsque, après avoir proclamé que l'influence des mots romains fut sur nous telle que nous avons tous le même tempérament grâce à l'à-peu-près unité de notre langue — je ne nie pas à cette théorie une relative véracité — ils viennent vous certifier qu'il ne suffît nullement, pour avoir le tempérament d'un pays, d'en parler la langue, ni d'avoir fait les mêmes études que les indigènes, ni même que tous vos aïeux y aient habité. « Juif vous êtes né, juif vous resterez. » Et c'est peut-être là qu'ils ont raison, alors tout à

l'heure ils avaient tort; il n'y a pas de juste milieu. Et, dans n'importe quel sens, comment traite-t-il la question du Belge souvent infusé de sang espagnol, c'est-à-dire latin, et la question de l'Américain, dont « les aïeux étaient venus de la vieille terre et où le fils j revient? Et celle du Normand descendu des pays de| glace? Et celle des Ibères, des Kimris, etc.? Et mille autres que trois cents pages me permettront à peine de dire.

Devant tant de problèmes auxquels nos adversaires semblent n'avoir jamais réfléchi, nous sommes en droit de demander s'il n'y aurait pas lieu de penser sa parole avant de la prononcer.

Par exemple, avant de parler des races, à bâtons rompus, nous pourrions étudier la question. Gela changerait l'habitude, mais cela serait utile et nous nous comprendrions mieux .

Nous nous convaincrions, et pour avoir plus de ferveur à découvrir la vérité : « Que la puissance de Terreur déguisée en vérité est décidément plus grande que celle de la vérité elle-même ».

Puis nous chercherions un terrain d'entente sur le mot Race. De Ouatrefages et son Espèce humaine (Alcan, éditeur), nous serait là d'un boii secours.

Ensuite nous écouterions Babington nous dii^e : « C'est lindividu que nous devons étudier, et non le vain fantôme désigné sous le nom de race, en usant des méthodes les plus précises de la statistique et de l'observation scientifique, toutes les descriptions qui s'y rapportent ne font que généraliser des vérités qui se rapportent à des individus, dont elle se compose. C'est la conclusion où l'on arrive

après s'être appliqué à résoudre les énormes difficultés que l'on rencontre dans la recherche des caractères qui différencient les diverses races... Les phénomènes d'adaptation, de variation, de croisement, d'acclimatation, de spécialisation et de différenciation sont les grands facteurs qui expliquent l'histoire moderne des peuples et des individus » .

Puis nous lui demanderions les raisons qui Font amené à cette conclusion, et nous les examinerions attentivement, en nous entourant du plus de lumière possible — et la tâche ne serait pas aisée.

Nous chercherions le pourquoi des profondes différences qui existent dans les classifications faites par les esprits les plus sérieux: Buffon, Guvier, Lesson, Bory de Saint-Vincent, Pritchard, Agassiz, Quatrefages, Huxley, Sergi, Penka, Beddoe, Ripley^ Keane, Deniker, etc. ;

Pourquoi : Blumenbach distinguait cinq races, tandis que Topinard en admet dix-neuf, et que Nolt et Gliddon reconnaissent soixante-quatre familles réparties en huit races ; Deniker renferme vingt-neuf races dans dix-sept groupes, d'où il tire, — en tenant compte de la langue, — le groupement ethnique des aryens et des non-aryens ; Haekel en compte trente-quatre, et le dernier anthropologiste en renom Keane emprunte à la géographie un classement des hominidœ en quatre groupes, etc. (M. Golajanni : Latins et An glo-Saxons . Alcan, éd.).

On en conclura peut-être avec Jean Finot (je mets au futur ce qu'il met au présent) que : « La France doit se mettre à respirer plus librement et à considérer avec une satisfaction justifiée son rôle de grand peuple qui, entouré du respect universel, doit

conduire l'humanité vers des buts plus nobles et meilleurs. Elle comprendra enfin que son passé, son présent et le grand avenir moral qui lui est réservé, ne peuvent point se limiter au petit arbuste ethnique où voulaient la rattacher ses amis imprudents et ses ennemis envieux. En méditant sur ses destinées, la France aura décidément compris que son arbre généalogique doit être plutôt largement humain qu étroitement latin. Qui sait même s'il reste latin à un titre quelconque! » {Le Préjugé des races, Quatrième partie, Chapitre III : La Légende des peuples dits latins, Alcan, éd.).

Mais, n'est-ce pas, avant d'entreprendre toutes ces études nous nous serons, vous et moi, débarrassés de tout préjugé : celui de la race, celui de la patrie et bien d'autres. Si nous nous souvenons des erreurs de Gobineau et de son essai sur VLnégalité des races humaines, des sottises prétentieuses du pangermanisme, ce sera, non point pour tomber dans les mêmes erreurs, employer les mêmes sottises prétentieuses, mais bien pour nous corriger, au contraire. Ne partons pas à la conquête du savoir avec cette idée que : a Lorsqu'on songe au passé, lorsqu'on remonte le cours de l'histoire... on ne peut se défendre d'un profond sentiment de honte, d'une poignante douleur, d'une crainte instinctive de l'avenir. » (Gaston Routier, Grandeur et Décadence des Français, Savaëte édit., livre contenant par-ci par-là, noyées dans un flot d'absurdités, de très bonnes choses). Le pessimisme n'est bon que pour les âmes fortes, et ceux qui pleurent sur le passé au lieu de travailler pour l'avenir ont des âmes de femme.

Malheureusement, lorsque nous aurons étudié à fond toutes les questions dont nous voudrons parler, nous aurons passé l'âge de parler pour ne rien prouver.

Nous serons peut-être alors dans l'état des égyptologues que nous dépeint le D^ Emile Reicli :

«Dévorés" par la curiosité, remplis de respect, des hommes ont dépensé des années d'une patience et d'un labeur infatigables à déchiffrer ces langues depuis longtemps perdues ; mais ils s'aperçurent, quand Jeurs efforts eurent été couronnés de succès, quand les écrits cunéiformes et les hiéroglyphes n'eurent plus de secrets pour eux, qu'ils n'avaient poursuivi qu'un feu follet. Tout au plus purent-ils ajouter quelques noms sans intérêt à la liste d'une dynastie moins intéressante encore. Quelle tristesse de voir le plus grand des égyptologues, F. de GhampoUion, se lamenter, à son lit de mort, sur des années de sa vie gâchées ainsi en labeur inutile! )) {Dr Emile Reich : Du Succès des Nations. Flammarion, éditeur.)

Encore un ouvrage qui, malgré que contenant des appréciations personnelles contestables comme celles qu'il a sur Fart égyptien (grotesque et hideux, est-il dit) peut être d'un excellent enseignement pour la question qui nous préoccupe : les mouvements des races, leur marche, leur caractère, etc. On y voit par exemple : « Il y a, entre les Français et les Italiens un abîme plus profond que celui qui peut exister entre les Germains et les Hollandais; les Espagnols ne sont pas moins difïerents, et cela sur tous les points, des Français et des Italiens » (chapitre IX : Les nations dites latines).

Pour éviter de perdre du temps à acquérir une sagesse qui ne nous serve plus à rien, il serait peut-être mieux, tirant tout de suite, a priori, \o\\Xqs les conséquences auxquelles nous amèneraient nos études, de laisser là les réflexions oiseuses reposant sur un brin d'herbe et de se dire que le génie d'une race ou plutôt de quelques individualités de cette race, ne s'éteint que lorsqu'il n'a plus de sang. Tant qu'il en a une seule goutte dans les veines, il ne peut que gagner aux infusions du dehors. C'est l'histoire indéniable de l'intellectualité du monde entier, et c'est l'histoire de toute chose de l'Univers. La décadence et la mort suivent au contraire ce qui remâche sa propre nourriture, les familles oii l'on se marie toujours entre parents, les plantes que l'on n'arrose pas, les langues dont on ne laisse point tomber les mots usés, les formules désuètes pour les remplacer par d'autres qu'il faut bien prendre quelque part, les littératures sans infusion étrangère.

Ce ne sont pas là des mots vides de sens, des phrases vagues, flottantes, gonflées de vent, ce sont des idées profondes parce qu'elles sont celles des faits qui parlent tout seuls, et sans qu'on ait rien à y ajouter.

Une s'agit pas ici d'un art, d'une fantaisie qui peut vous faire écrire un roman admirable, mais contraire à toute vérité prouvée, comme Les Déracinés de Maurice Barrés, il s'agit de l'examen de l'histoire, de la constatation de ce qui existe.

Si je ne suis pas en peine sur le génie intellectuel français qui évoluera toujours selon sa nature propre, sansprendre le moindre conseil, la moindre leçon de

ceux qui crient dans le désert, je pourrais avoir quelque inquiétude au sujet des questions économiques, commerciales, administratives.

Il est tout-à-fait évident que l'esprit de routine, l'ignorance, l'intérêt personnel, la prétention nationale mal comprise qui ne font aucun mal en art, parce que seuls les médiocres et les tempéraments minuscules les écoutent et que les médiocres ne mènent pas les grandes idées, il est évident, dis-je, que l'esprit routinier que l'on constate dans le monde de la pensée, transplanté dans le monde économique est en train de jouer un très mauvais tour à la France, personne béate et satisfaite, suffisante et digérante, qui se donne des allures d' autopessimisme, nuisibles auprès de l'étranger, alors qu'au contraire elle est, dans le fond, un peu trop optimiste.

Dans ce domaine, je lai consigné dans ma Revue des Revues de la Recrue d'Europe et d'Amérique^ il n'est guère de points sur lesquels il ne faille constater que nous reculons — car piétiner sur place pendant que les autres avancent, c'est reculer. Nous pourrions mettre longtemps à tomber parce que nous sommes, paraît-il, le pays mobilièrement le plus riche du monde, mais la chute pour être lente, ne sera que plus profonde si nous nous entêtons à écouter les doctrines subversives des retardataires... et notre rapacité à courte vue.

Là encore, nous dirons : au lieu de nous moquer du voisin ou de l'insulter, étudions-le, voyons ses défauts pour les fuir! reconnaissons ses qualités pour les lui dérober! il nous doit assez pour que nous lu^ prenions un peu . Là encore nous dirons : « s'il est un pays dans le monde où nous pouvons puiser des

modèles précieux, c'est assurément l'Allemagne ». (Georges Aubert, négociant commissaire, conseiller du Commerce extérieur : A quoi tient Vinfériorité du commerce français. Commentjy remédier? (Flammarion, édit.)Nous dirons la même chose de l'Angleterre ou plutôt nous ne dirons rien du tout, mais nous travaillerons avec acharnement .

Travaillons avec acharnement, car les belles causes se nourrissent d'exemples. Que tous les parleurs cessent de parler et travaillent, que tous les doctrinaires cessent de crier leur doctrine et produisent des œuvres, en rapport avec cette doctrine et capables, par leur hauteur même, de la justifier; ils seront bien sûrs d'imposer par là leur façon de voir. N'est-ce point la fortune du génie de créer, fût-ce à son insD, les plus grands mouvements et que rien ne poui^ra arrêter?

Ce qui m'enchante dans le cas Marinetti, c'est que nous ne sommes pas en présence d'un homme qui lance des bulles menaçantes, les pieds dans ses pantoufles, assis dans son fauteuil, et s'en interrompt pour lire placidement quelques formules de paix. Marinetti forme un avec son œuvre et ses manifestes. Il prêche la lutte, l'incendie, l'énergie, la vitesse, le rejet des vieilles formules anémiantes. Il court la terre, se bat, fait paraître des livres incendiaires et sans lâche compromis.

Au moment même oii j'ai besoin d'énergie, il m'apparaît comme un Titan parcourant la vieille Italie femelle, pourrie, et prostituée, secouant les volontés, réveillant les consciences et l'orgueil, soufflant un vent salutaire au grand désarroi de l'atmosphère méphitique et puante.

Que d'autres rient bêtement et s'encanaillent dans la veulerie, je dirai : « Fou, fou peut-être, mais fou sublime et que j'admire ». Il faut s'être bien rendu compte de T abrutissement de la masse française : aristocratique, bourgeoise, prolétarienne, pour souhaiter qu'ici, quelqu'un de gigantesque, au lieu des drogues mensongères et toxiques du passé, imposât les puissantes potions de l'avenir.

Il faudrait qu'ici, quelqu'un pût avoir la voix assez forte pour être entendu de tous, et demandât aux apôtres de la momification : « Je vous en prie, examinez à fond la question que vous posez. Etesvous sûrs de n'être pas malfaisants? Etes-vous sûrs de ne point verser le narcotique à une race déjà trop disposée à dormir? Les coups dont vous frappez l'étranger ne font sans doute qu'exciter son ardeur, fortifier son énergie, entretenir son instinct patriotique, et l'inciter à vouloir plus ardemment vous dominer alors que l'encens que vous vous brûlez constamment sous le nez vous produit un effet contraire, contraire et dangereux. »

Mais bah! n'en demandons pas trop à des esprits élémentaires.., quand ils ne sont pas tout simplement pratiques.

Dans le fond, tant qu'il ne s'agit que de littérature, tout cela n'a pas d'importance, barbares du Midi contre barbares du Nord, Auvergnats contre Belges, Toulousains contre Scandinaves, ce sont toujours les barbares qui se battent ou les fous qui s'amusent, pendant que les sages et les civilisés travaillent, se donnant la main par dessus les races, ou même simplement par-dessus les frontières sil s'agit d'un Celte de Bretagne ou de Grande-Bretagne, d'un

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Flamand de France ou de Belgique, d'un Ibère pré ou post-pyrénéen, d'un Espagnol de Wallonie, de Franche-Comté, des Deux-Sèvres ou de Castille.

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