CHAPITRE CINQUIÈME
Sachant que, au cours de suivantes chroniques, à propos du « classicisme », du « traditionnisme », de renseignement en générai, j'aurais à revenir sur le cas du latin, j'avais la dernière fois, pour conclure, laissé de côté plusieurs points moins directs de la question.
Mais, depuis, le mouvement s'est accentué. La pétition de Messieurs de l'Académie, que M. Gustave Lanson accuse d'être en faveur de Trissotin contre Molière et la culture française, suit son chemin. En opposition, les « Amis du français et de la culture moderne j écartant toute pensée d'hostilité contre la culture latine^ à laquelle il verrait avec plaisir s'ajouter une culture grecque véritable, autrement profitable, estiment que le latin ne présente plus sur les autres formes de culture aucune supériorité qui puisse lui assurer un privilège quelconque . Ils protestent contre le préjugé que seul le latin peut permettre d'arriver à la possession complète du français. Ils sont persuadés, au contraire, que la vieille méthode indirecte, qui prétend enseigner le
français à travers le latin, demeure dans la plupart des cas insuffisante et inefficace ;
(( Qu'elle empêche le développement de méthodes infiniment supérieures, qui consistent à enseigner le français par lui-même et pour lui-même, et retarde la création si nécessaire des humanités françaises.»
Ils font signer, à ce sujet, « une demande aux pouvoirs publics, afin que ces derniers ne suivent pas dans une réaction injustifiée ceux qui, sans même, attendre les résultats de la réforme de 1902, refusent, i sous prétexte de sauver la culture française, de lais- * ser plus longtemps à l'histoire, aux langues vivantes et aux sciences leur place légitime dans le développement des esprits.»
Parmi les signataires de cette protestation nous relevons MM. Basch, professeur à la Faculté des Lettres de Paris; le Docteur Bernheim, professeur honoraire à la Faculté de Médecine de Nancy; F. Brunot, professeur à la Faculté des Lettres de Paris; Clément, professeur à la Faculté des Lettres de Lille; A. Groiset, doyen de la Faculté des Lettres de Paris; Fleurent, docteur ès-ciences, professeur à l'Ecole des Arts et Métiers; Hadamard, professeur à la Faculté des sciences de Paris; Hauvette, professeur à la Faculté des Lettres de Paris; I^angevin, professeur au Collège de France; Ch. Langlois, professeur à la Faculté des Lettres de Paris; Lanson, professeur à la Faculté des Lettres de Paris ; Matruchot, professeur à la Faculté des Sciences; Lapicque, professeur au Muséum d'histoire naturelle; Perrin, professeur à la Faculté des Sciences; Rancès, membre du Conseil supérieur de l'Instruction publique; Th. Rosset, professeur à la Faculté
des Lettres de Grenoble. Et un grand nombre de professeurs des principaux lycées de France : Alekan, Bevenne, Billaz, E. Bourgin, Brucker, Dvoin, Esmonin, Frey, Godart, Gourio, Grévy, Gromaire, Hanns, Marotte, Mornet, etc.; des inspecteurs, ingénieurs, hommes de lettres.
D'un autre côté, les revues se démènent dans les camps adverses.
Paris-Midi et L'Action, reproduisant un long fragment de mon dernier article, le font précéder d'un chapeau. Ils y constatent que j'apporte dans les débats de nouveaux éléments, mais me déclarent obscur, hérissé de citations, plein de confusion.
Je suis peut-être obscur pour les aveugles. Pour ce qui est des citations, il y a sans doute là une façon différente d'envisager le rôle de critique; je me permets de préférer la mienne : indiquer au lecteur dans quels ouvrages il trouvera excellemment tous les renseignements dont il a besoin pour se faire, d'un objet, une idée juste. C'est ce que j'essaye dans toutes mes chroniques.
Je veux bien que ça ne les rende pas très folichonnes. Je n'ai jamais annoncé que j'écrirais pour les modistes de la rue de la Paix, les mondaines et leurs domestiques, les promeneurs des grands boulevards, les lettrés de chez Maxim's ou de la rue Saint-Georges. Pour eux, j'aurais choisi d'autres motifs à dissertation. J'aurais brodé d'aimables arabesques autour de Mon filleul, de M. Henri Lavedan, voire des Bienfaits de Vadultère, de M. Maurice Montégut. J'aurais roucoulé sur Le Hasard et V Amour de Guy Ghantepleure et pris une atlitude de penseur angoissé devant le Caimet d'un stagiaire de
M. Heury Bordeaux, livres à la fois profonds et charmants, très élevés et très accessibles.
Pour ce qui est de la confusion qui régnait dans ma chronique, j'en suis vraiment confus. Confusion, sauf plus ample vérification, veut étymologiquement dire : versé, répandu, fondu, mis en déroute, confondu l'un avec l'autre, brouillé, mêlé ensemble. Si l'on regarde mon article en sa partie qui traite du latin, on ne voit rien de cela. Je m'y étais d'abord mis à la place de quiconque accepte, à priori^ la maternité latine. J'avais, répondant d'une manière précise à des proclamations précises, montré les principales réflexions qui pouvaient naître d'un examen, même superficiel, de la question : à savoir qu'il y a divorce entre la mère et la fille, et que ce divorce provient de ce que la fille, ayant un génie propre et indéracinable, a transformé de fond en comble l'héritage maternel : syntaxe (vie des phrases), prononciation (vie des mots) l'une et l'autre entraînant une signification nouvelle des termes légués — conséquence fatale, comme le prouve, de façon générale, entre autres A. Meillet (Comment changent les mots^ P^ge 7. Année sociologique, publiée sous la direction de Emile Durkeim, 9^ série).
Cela posé, et laissé de côté, j'examinais le débat au point de vue de quiconque saisi, comme disait Tacite, in ipsa stiidiorum incude positi, s'aperçoit que l'impression qu'on reçoit du côté de l'enclume n" est pas la même que celle qu'on reçoit du côté du marteau, et en cherche par lui-même les raisons. Puisqu'en l'occurrence il s'agissait de deux langues mère et fille dont il fallait retrouver la filiation, je citais maints chercheurs qui avaient déjà
constaté que la trace de cette JQliation était bien effacée. Puis j'arrivais à ceux qui en donnaient la cause : c'est que cette filiation n'a jamais existé, c'est qu'il n'y a jamais eu mère et fdle, mais bien sœurs, mariées différemment, et ayant pris des atours différents. Chaque ordre d'idées était groupé, et les autorités qui les appuyaient étaient données chronologiquement.
Chemin faisant, j'étais amené à signaler celles de ces autorités qui déclaraient, contrairement à nos latinomanes, que les langues vivantes avaient les unes avec les autres beaucoup plus de rapports qu^avec les langues mortes, corpora pii>a cum mortiiis accommodata .
Enfin, nettement à part, j'agitais la question des races.
Où voit-on là-dedans incohérence et confusion?
Je ne m'excuse point de prendre moi-même ma défense. Je dois montrer qu'il est plus facile de répondre par un mot destructif, à un article documenté, présentant des idées qui reposent sur des faits indéniables, que par des arguments solides.
C'est ainsi que, à l'attitude de la Phalange, qui nous valut, indépendamment de ceux déjà cités, un courageux et puissant article de Ferdinand Brunot, le soi-disant René Dumaine, répond dans les Guêpes par une épigramme :
Entrée de clowns :
Croiset dessus, Griffin en croupe, Royère entre. Bouhélier rit.
Près de Jammes qui s'attendrit :
Geoffroy l'Asnier conduit la troupe.
C'est sans doute spirituel et la raison d'être d'une épigramme, c'est essentiellement d'être spirituel^ mais Tépigramme est à la critique ce que le calembour est à l'esprit selon Hugo. Serons-nous beaucoup plus éclairé pour avoir lu des épigrammes? Cet âge est sans pitié!
Aussi, après Gustave Lanson (La question du latin, LA PHALANGE, n° 61), me permettrai-je de demander aux protecteurs du transalpinisme :
« Qu'avez-vous fait pour le latin? Vous avez donné une signature. C'est quelque chose. Mais dans le reste de votre vie, combien y en a-t-il d'entre vous qui puissent se donner le témoignage d'avoir fait quelque chose pour le latin? j'en reconnais
PLUSIEURS QUI ME FONT l'eFFET DES ATHÉES QUI DEMANDENT UNE RELIGION POUR LE PEUPLE ».
Et j'ajouterai : « Parmi vous, j'en reconnais plusieurs qui, avant de signer, ignoraient même que le latin eût existé. Et ce sont ceux qui crient le plus fort » .
Avec M. Gustave Lanson encore, je dirai : « Je ne suis pas l'ennemi du latin, ni du grec? »
« Et d'abord pourquoi ne réclame-t-on pas pour le grec? »
« Mais le grec et le latin, sont-ils eux seuls toute la culture? Si l'on essaie de se représenter quel peutêtre l'idéal d'une culture complète dans le monde actuel, on inscrira d'abord, je le veux bien, le latin et le grec, mais aussi le français, l'anglais, l'allemand, l'italien, l'histoire et la géographie, les sciences, les arts. Mais cet homme complet ne peut se réaliser que par exception. On appellera donc homme cultivé celui qui réunira quelques pièces
de la culture totale, celui, par exemple, qui joindra à sa langue nationale une ou deux langues modernes et des sciences, aussi bien que celui qui, sans langues modernes ni sciences, saura le grec et le latin...
« Le bachelier moderne qui lit Shakespeare ou Dante est, sans nul doute, plus cultivé que le bachelier classique qui ne lit pas, et pour cause, Homère ou Virgile ».
« C'est le point qu'oublient les avocats du latin : ils ne regardent jamais que lliumaniste idéal, et non pas les piteux humanistes qu'estampillait en réalité le baccalauréat du beau temps du xix° siècle qu'ils regrettent. Combien y en a-t-il de ceux-là qui ouvraient pour se distraire un auteur latin dans toute leur vie? »
Et nous compléterons : « Combien y en a-t-il de ceux qui ont signé la pétition en faveur du latin qui soient capables de lire un auteur latin? Il est facile de croire qu'on en verrait plus d'un, comme du Pinet dans sa traduction de Pline l'ancien, transformer les patriciens Niimidiciis et Sinandiciis en variété de marbre : le lapis niimidicus et le lapis sinandiciis ', ou comme l'abbé Thiers tirer de Philon : « Tout livre est bon par quelque endroit », où il y avait : « Tout homme de bien est libre » (Omnis bonus liber), et pis sans doute.
Et cela peut dénoter que, à défaut de crise du français, il y a une crise du latin. Gomme le dit encore Lanson :
« Il est très vrai que l'intérêt pour le latin va déclinantsans cesse, non depuis 1902, ni depuis 1880, ni depuis 1860, mais exactement depuis le commencement du xviii^ siècle ».
« Si je raisonnais comme ces Messieurs, je dirais : «Nous assistons depuis 20 ou 30 ans à un réveil de l'énergie française (expansion coloniale, explorations, automobilisme, aviation). Et depuis 20 ou 30 ans, le latin est en décadence. C'est depuis que, c'est parce que l'on a délaissé le latin, qu'on agit plus » .
C'est en effet le raisonnement de ces Messieurs . Du fait qu'il était impossible, durant des siècles, de faire ses humanités sans faire du latin, on a déduit, avec une puérilité audacieuse, que nos grands hommes devaient d'être des grands hommes, et des grands hommes français à l'étude du latin. Quant à toutes les autres études que faisaient les humanistes, elles n'ont eu aucune influence sur les esprits, sans doute, puisqu'il n'en est jamais fait mention. En vain démontrerait-on les multiples emprunts faits aux tournures et à l'esprit étrangers et découvrirait-on la trace de nombreuses sciences : c'est le latin quia tout fait. En vain, démontrerait-on que les humanistes anglais, allemands, hollandais, russes avaient une culture latine aussi forte que la nôtre, et que cela ne les a nullement empêché de rester anglais, saxons, hollandais ou slaves; en vain, demanderaiton pourquoi la culture latine, chez les peuples dits de langue latine : Roumanie, Espagne, etc., ne leur fait pas aujourd'hui produire des génies puissants : on continuera à nous dire, sans répondre, cj^ue c'est le latin qui fait tout, et que, sans lui, la France est perdue, irrémédiablement .
C'est là la profondeur d'idée, l'irréfragable logique possédées, non point grâce à des dons naturels, développés à l'étude des Platon, des Aristote,
des Bacon, des Spinoza, des Kant mis en français, des Descartes, etc., mais acquises en s'exerçant quelques heures par semaine pendant six ou sept ans, à traduire, à l'aide d'un dictionnaire, les vers de Virgile, à décalquer la phrase oratoire de Cicéron, à transposer quelques procédés d'écrivains, un million de fois transposés déjà.
Les insondables penseurs qui ont trouvé que le latin a donné le génie et la science infuse à tous ceux qui sont maintenant nos classiques, parce que ceux-ci ont usé un ou deux fonds de culotte dans la classe latine, auraient mieux fait de s'appliquera démontrer qu'il n'y a pas eu de découvertes, d'idées, de civilisation, de culture, en dehors du latin. Ils auraient dû aussi nous démontrer que le latin a fait d'un médiocre un génie, et qu'il n'y a pas eu des centaines de très bons latinistes écrivant le français comme des auvergnats, et faisant preuve d'idées biscornues, de logique abracadabrante, de galimatias et d'incohérence.
Ils me rappellent, ces grands logiciens, une vieille fille que j'ai connue en province. Elle avait élevé un de ses neveux et l'entourait de soins affectueux. Elle n'avait qu'une manie. Elle s'était mis dans la tête qu'on ne pouvait se bien porter qu'en mangeant du boudin, et prétendait devoir à cette bienheureuse nourriture le très peu de santé qu'elle possédait encore. Aussi en servait-elle à chaque repas. Le neveu en prenait deux doigts, qu'il jetait d'ailleurs, la moitié du temps, dès que sa tante avait le dos tourné, et se rattrapait sur les autres plats. Il poussa fort et beau et devint un homme solide, selon son tempérament. Et sa tante, le montrant avec
orgueil, de dire à tout venant : » Hein! l'alimentation au boudin, on peut se moquer de moi! Ça vous a un rude effet. » En vain lui représentait-on que son neveu devait à sa nature d'abord, à une nourriture variée et substantielle ensuite, d'être solide et grand, la vieille s'entêtait : « C'est le boudin ! C'est le boudin ! et s'il m'en croj^ait, il en bourrerait ses enfants, jusqu'à la gorge. C'est le boudin, c'est le boudin. »
Et comme le pays avait la spécialité du boudin, il n'était homme dans la contrée qui n'en eût parfois mangé. Et la vieille de triompher : « Un tel, et tel autre, et tel autre un tel, ne doivent-ils pas leur force au latin — pardon : au boudin I — qu'on me montre un sans-boudin qui vaille le gros père Un tel. >) Mais dans sa nomenclature, elle ne citait jamais les chétifs et les mal bâtis, eux aussi nourris de boudin...
Je préfère ceux qui, comme M. André Billy, ne mettent en avant qu'une question sentimentale. Dans son roman Bénoni, il s'attendrit sur son excellent maître qui : « savait mêler l'utile à Tagréable, saupoudrer d'une gaieté opportune la sécheresse de ses leçons. Sa méthode consistait à nous présenter toute chose par son côté raisonnable, naturel et nécessaire, à nous dissimuler l'arbitraire des règles en en vantant la logique, à nous faire considérer comme une monstrueuse atteinte au bon sens, le moindre barbarisme, la faute d'accord la plus minime... »
Ma foi, c'est tant pis pour Sénèque et Tacite dont la langue pittoresque et riche se souciait peu des petites manies futures des professeurs. (Rappelons que le premier, dans sa LVIII^ Epître à Lucilius.
déclare le latin pauvre, disserte sur les mots vieillis, et s'élève contre les auteurs qui ne veulent pas laisser le langage évoluer et s'amplifier) .
Dans une lettre personnelle, M. Billy me dit : « Des années d'études sans Virgile, sans Cicéron, sans Tacite, sans Lucrèce, ce doit être infernal, comparable au bagne. Voilà mon sentiment. Il n'est pas plus compliqué que cela et a au moins le mérite de couper court à la discussion » .
Mais je me demande si traduire Cervantes, et Shakespeare et Gœthe n'adoucirait pas le bagne tout aussi bien, et s'il ne serait pas plus profitable, pour bien connaître la langue française, de traduire les Chansons de Geste, les Lais et les Romans, les poèmes de la Table Ronde, les chroniques de Villehardouin ou de Joinville, voire Rabelais qui n'est pas plus licencieux que les auteurs latins ; de lire intelligemment tous les livres écrits en bel et bon français classiques et modernes, et d'y trouver motifs à des exercices variés, qui tout en développant notre sensibilité, nous donnent une connaissance approfondie du mécanisme de notre langue, de ses beautés, de ses inventions.
M. Paul Gastiaux, le fougueux poète panthéiste, l'amoureux des égypaes et des paysages de Zélande, fait aussi de la culture gréco-latine une question toute personnelle :
« Lorsque nous lisons, dit-il, n'éprouvons-nous pas une jouissance multipliée à remonter, instinctivement, à la source de chaque mot, et ainsi à revivre, en un millionnième de seconde, sa signification exacte. »
Mais ne peut-on connaître la racine réelle ou
fictive des termes dont nous nous servons, sans pour cela passer des années à étudier la structure d'une langue que nous n'arrivons point à connaître, et qui n'est plus pour la nôtre d'aucune utilité, si elle l'a jamais été plus que toute autre chose? Puis, il y a beaucoup de mots qui perdent à être considérés dans leur signification exacte. Ainsi, j'ouvre Au Long- des Terrasses ou La Joie Vagabonde. J'y remarque tout de suite que Castiaux a un amour particulier pour : spleen, spleenétique^ Ces expressions me frappant, ce sont celles que je reconstruis spontanément :
Mais voici que, blessant les antennes de l'heure,
Filtre par le vitrail de la nef allongée
Le spleen en mélopée d'un orgue puritain.
Quelle douceur de spleen d'amour vient caresser...
Et quel piano de spleen lointain a fait éclore...
Et sur ce rythme, chantent en moi quelques mots grecs : (yTzXr,^, jtXo;;, a-Xr^v.ov, (jTrX'fîviao) : rate, douleur de rate, bandage pour les plaies, soufTrir de la rate ! ! !
Si je songe, devant ce mot mélancolie dont le poète use avec bonheur, à jjLsXac;, noir, /.oX/,, bile, fiel, voire venin, bave, quelle mélancolie ne se dégaget-il pas de ces vers :
Parmi la glace nue et blanche de la nef. L'orgue chante pour les âmes en purgatoire ... Sur la mélancolie cosmique de cette heure.
Il n'y a d'ailleurs aucune raison pour nous arrêter à mi-chemin. Il serait préférable de remonter en tout à l'origine. Ceux qui sont d'avis que l'Inde fut notre berceau reprendraient des forces à l'Indien.
Quant aux chrétiens, pourquoi n'apprendraientils pas plutôt l'hébreu, père de toute langue d'après la Genèse ? Ils y gagneraient de lire dans le texte cette œuvre gigantesque et unique : La Bible, que je préfère à tous les auteurs romains. Puis, conformément à la théorie de nos adversaires, ils deviendraient aussi grands que Bossuet, qui puisa dans la langue hébraïque d'admirables formes, des dons de concentration, la puissance de la synthèse elliptique. Nous gagnerions encore de parler notre propre langue d'une façon absolument incompréhensible, car il est bien entendu que nous redonnerions aux mots leur signification originelle.
Il y dans le Jardin d'Epicure, où Anatole France dépensa quelque ingéniosité, un chapitre que le typo intitula « Artiste et Polyphile ou le langage métaphysique y) sans doute parce qu'il fallait Ariste et Polyphile.
Polyphile tient un manuel de philosophie : « un de ces petits ouvrages qui vous mettent dans la main la sagesse universelle. Il fait le tour des systèmes à partir des vieux Eléates jusqu'aux derniers éclectiques, et il aboutit à M. Lachelier ».
L'ayant ouvert au milieu, ou environ, Polyphile tombe sur une phrase qu'il médite :
« Lame possède Dieu dans la m,esure où elle participe de Vabsolu. »
Sans prendre garde à sa signification, il s'attache à sa forme verbale. Sur cette forme verbale, Anatole
France, — pardon : Polyphile,rêve, et même rêve tout haut, car son ami Ariste lui a demandé de lui livrer le fruit de sa méditation.
« Je songeais, dit-il, que les métaphysiciens, quand ils se font un langage, ressemblent à des rémouleurs qui passeraient, au lieu de couteaux et de ciseaux, des médailles et des monnaies à la meule, pour en effacer Texergue, le millésime et Teffigie. Quand ils ont tant fait qu on ne voit plus sur leurs pièces de cent sous ni Victoria, ni Guillaume, ni la République ils disent : « Ces pièces n'ont rien d'anglais, ni d'allemand, ni de français; nous les avons tirées hors du temps et de l'espace ; elles ne valent plus cinq francs : elles sont d'un prix inestimable, et leur cours est étendu infiniment. » Ils ont raison de parler ainsi. »
Polyphile reprend alors les mots qu'il vient de lire, et observe que le rémouleur spirituel les a longuement passés à la meule. Il s'étend en remarques judicieuses de toutes sortes, et montre les causes des changements de significations des mots, âme, Dieu mesurer, posséder, participer, absolu, pour arriver à leur signification aryenne, et voici que : « L'âme possède Dieu dans la mesure où elle participe de Vahsoluy) est devenu: « Le souffle est assis sur celui qui brille^ au boisseaudu don qu'il reçoit en ce qui est tout délié ».
Il est bien évident qu'il n'y a pas que les métaphysiciens qui sont arrivés à changer d'une aussi éclatante façon l'effigie des médailles. Gomme le disait Ariste, les mathématiciens, et ceux qui font des sciences exactes, et plus loin, les artistes, les négociants, etc., n'ont-ils pas dû, eux ausi?i, faire
passer du domaine sensuel dans le domaine spirituel, du concret dans l'abstrait, les mots qui primitivement désignaient tous des objets palpables et matériels? Et tous les hommes de chaque génération, ne sont-ils pas des facteurs de la transformation des mots?
« Il faut tenir compte tout d'abord du caractère essentiellement discontinu de la transmission du langage, dit A. Meillet, professeur au Collège de France, dans son intéressante étude : Comment les mots changent de sens. L'enfant qui apprend à parler ne reçoit pas la langue toute faite ; il doit la recréer tout entière à son usage d'après ce qu'il entend autour de lui, et c'est un fait d'expérience courante que les petits enfants commencent par donner aux mots des sens très diiïérents de ceux qu'ont ces mômes mots chez les adultes dont ils les ont appris. Dès lors, si l'une des causes qui vont être envisagées vient à agir d'une manière permanente, et si, par suite, un mot est souvent employé d'une manière particulière dans la langue des adultes, c'est ce sens usuel qui s'impose à l'attention de l'enfant, et le vieux sens du mot s'efTace dans la génération nouvelle.»
Bien d'autres facteurs sont examinés par M. Meillet, tant en se reposant sur ses propres observations et sur ses propres raisonnements que sur les ouvrages de MM. Jaberg {Zeitschrift fiw romanische Philologie). — Arsène Darmesteter {La çie des mots). — Bréal {Essai de sémantique). — Wundt (Sprache) . — E. Herzog {Streitjragen der romanischen Philologie). — Sainean {La création métaphorique en français et en roman). — L. Duvau
{Mémoires de la Société de Linguistique). — Roques {Méthodes étymologiques). — Meringer (Indogermanische Forschungen). — Grammont (Onomatopées et mots expressifs), etc.
Il ressort de tout cela ce qui a été dit mille fois déjà, mais ce dont se préoccupent peu nos nostomanes (qu'on excuse ce néologisme), à savoir que rien ne peut arrêter l'évolution d'une langue, sauf la mort.
Les gens qui ne voient pas de salut pour la pseudolangue fille hors du sein de la pseudo-langue mère, sont semblables à ceux qui prétendraient qu'un homme doit toute sa vie téter, sous prétexte qu'il puisa sa première nourriture à la mamelle de sa nourrice, ou comme celui qui dirait : « Un chêne sera bien plus fort s'il concentre ses racines dans le gland dont il est sorti. Mort à lui, s'il les étend au loin dans les terres ! »
Nous sommes assez fort pour marcher tout seul et pour nous sustenter de plus puissant que le lait.
Diodore de Sicile, cité par Eugène Garcin {Les Français du Nord et du Midi) et par Michelet, ne trouvait-il pas déjà que les Celtes, « parleurs terribles, infatigables, abondants en figures », possédaient une langue « concise, élevée, laconique, supérieure au langage efféminé des Grecs et des Romains »?
Et voici que Rivarol {De Vuniçersalité de la langue française) fait de la clarté latine une qualité bien nationale et nullement transalpine.
<( Ce qui X est pas clair n'est pas français, ce qui n'est pas clair est encore anglais, italien, grec ou latin ».
Et de ce manque de clarté du latin, et de cette clarté du français, il donne des raisons dont la justesse saute aux yeux. Il lui suffit de montrer le mécanisme syntaxique de l'une et l'autre langue.
« Ce qui distingue notre langue des langues anciennes et modernes, c'est l'ordre et la construction de la phrase. Cet ordre doit toujours être direct et nécessairement clair . Le Français nomme d'abord le sujet du discours, ensuite le çerbe qui est l'action et enfin Yobjet de cette action : voilà la logique naturelle de tous les hommes; voilà ce qui constitue le sens commun. Or, cet ordre si favorable, si nécessaire au raisonnement, est presque toujours contraire aux sensations, qui nomment le premier l'objet qui frappe le premier : c'est pourquoi tous les peuples, abandonnant l'ordre direct, ont eu recours aux tournures plus ou moins hardies, selon que leurs sensations ou l'harmonie l'exigaient; et l'inversion a prévalu sur la terre, parce que l'homme est plus impérieusement gouverné par les passions que par la raison ».
« Le français, par un privilège unique, est seul resté fidèle à l'ordre direct, comme s'il était tout raison; et on a beau, par les mouvements des plus variés et toutes les ressources du style, déguiser cet ordre, il faut toujours qu'il existe : et c'est en vain que les passions nous bouleversent et nous sollicitent de suivre l'ordre des sensations : la syntaxe française est incorruptible. C'est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de notre langue ».
Pour qui sait, de ce qu'il lit, tirer des déductions, lire beaucoup plus loin que ce qui est écritj il est
aisé de voir pourquoi nous n'avons nullement besoin de prendre chez les Romains ce que nous avons chez nous.
Mais allons plus loin .
« On dirait que c'est d'une géométrie tout élémentaire, de la simple ligne droite, que s'est formée la langue française ; et que ce sont les courbes et leurs variétés infinies qui ont présidé aux langues grecque et latine. La nôtre règle et conduit la pensée ; celles-là se précipitent et s'égarent avec elle dans le labjTinthe des sensations et suivent tous les caprices de l'harmonie .
«... Quand on lit Démétrius de Phalère, on est frappé des éloges qu'il donne à Thucydide, pour avoir débuté, dans son histoire par une phrase de construction toute française . Cette phrase était élégante et directe à la fois, ce qui arrivait rarement; car toute langue, accoutumée à la licence des inversions, ne peut plus porter le joug de l'ordre sans perdre ses mouvements et sa grâce. »
« Mais la langue française, ayant la clarté par excellence, a dû chercher toute son élégance et sa force dans l'ordre direct; l'ordre et la clarté ont dû surtout dominer dans la prose, et la prose a dû lui donner l'empire. Cette marche est dans la nature; rien n'est en effet comparable à la prose française. »
Je me permettrai de citer encore un passage, car il nous montre que les emprunts que nous faisons à ce que, pour imiter les Grecs, nos latins- quandmême nomment les barbares, loin d être une monstruosité, sont naturels et basés sur une concordance :
« On sent bien que les deux langues (anglaise et française) s'étaient mêlées malgré leur haine; mais
il faut observer que les mots français qui émigrèrent en foule dans l'anglais, et qui se fondirent dans une prononciation nouvelle, ne furent pourtant pas défigurés... tandis que les mots latins qui entraient dans les différents jargons de l'Europe furent toujours mutilés. . . Cela vient de ce que les Latins ayant placé les nuances de la déclinaison et de la conjugaison dans les finales des mots, nos ancêtres, qui avaient leurs articles, leurs pronoms et leurs verbes auxiliaires, tronquèrent ces finales qui leur étaient inutiles, et qui défiguraient les mots à leurs yeux. Mais dans les emprunts que les langues modernes se font entre elles, le mot ne s'altère que dans la prononciation. »
Si quelques parties, les moindres de son discours, ont un peu vieilli à cause des progrès prodigieux de la linguistique, au xix^ siècle, il faut avouer que Rivarol se montre là absolument inattaquable, et qu'il a formulé des vérités générales qui le seront de tout temps .
Ce sont quelques-unes de ces vérités qui avaient frappé évidemment Joachim du Bellay. Sa Deffence et Illustration de la langue françoyse est, disons-le, un monument de contradictions — à moins qu'elle nait été écrite dans le but de mettre en lumière deux doctrines contradictoires, afin que chacun y prenne ce qui lui convient.
C'est ainsi que nous y voyons l'auteur partir dans le but avoué de soutenir la Pléiade latinisante et hellinisante : Ronsard et Remy Belleau, et Baïf et Jodelle, contre l'école marotique éprise du moyenâge, racine de la tradition française : Charles Fontaine et Jean Le Blond, et Michel d'Amboise et
Mellin de Saint-Gelais; et consacrer une bonne partie de son ouvrage à piller Horace, Quintilien, Gicéron .
D'un autre côté, nous le voyons aiguiser sa verve contre les grécaniseurs et latiniseurs, rabobineurs et rapetasseurs de Virgile, d'Ovide, plagieurs et reblanchisseurs d'Horace et de Catulle : les Jean Dampierre et les Etienne Dolet, les Macrin et les Théodore de Bèze.
Mais il est vrai que toute la Pléiade :
Dont la muse en françois parlant grec et latin Vit dans l'âge suivant, par un retour grotesque, Tomber de ses grands mots le faste pédantesque,
suivait la même voie.
Aussi voyons-nous du Bellay écrire :
« Car si le temps que nous consumons à appren dre les dites langues était employé à l'étude des ^ sciences, la nature, certes, n'est point devenue si i brehaigne qu'elle n'enfantât de notre temps des Platons et des Aristotes » . .
Puis, estimant, contre les nostomanes de son époque, que (( notre langue est aussi apte à engendrer » que les langues anciennes, il écrit :
ce Nous ne vomissons pas nos paroles de l'estomac comme les ivrognes, nous ne les étranglons pas de la gorge comme les grenouilles, nous ne les découpons pas dedans le palais comme les oiseaux, nous ne les sifflons pas des lèvres, comme les serpents, nous avons aussi cet avantage de ne point tordre la bouche, comme les singes » .
Puis, nonobstant, il préconise l'imitation des Grecs
et des Latins, mais en même temps celle des Italiens, Espagnols et autres étrangers.
Rappelons-le, la France n'est pas seule à avoir souffert et à souffrir encore de ce que M. Ferdinand Brunot, professeur à la Sorbonne, appela, dans un tout à fait remarquable article : Le mal latin (La Phalange n" 62) .
Si Jean Tory fut surnommé le fou, si son Champ- Fleiirj^ fut moqué, persifflé, vilipendé (c'est, en France, le sort de tout ce qui est sensé) pour avoir réclamé qu'on abandonnât le romain ponr le français, Erasme eut à mener de durs combats pour empêcher qu'on ramenât sa langue au temps de Gicéron, et l'on se souvient des angoisses par lesquelles passèrent Dante, Boccace, Pétrarque lorsqu'ils sedécidèrentà délaisser le latin pour le toscan.
Nous les avons vus tous triompher, malgré les cabales, malgré les pions. Et tout ce qui est juste finit par triompher. La masse est retardataire et met longtemps à ratifier les propositions de l'élite, mais elle y vient.
Grâce à l'amitié qui le liait au Maître au Pot Gassé bien en Gour, Tory n'attendit que 19 ans (de 1320 à 1539) le fameux édit de François P^ qui changea de fond en comble l'enseignement linguistique : « A dater d'aujourd'hui, les actes du gouvernement seront écrits en français; on enseignera en français, on plaidera en français ».
Mais c'est le seul exemple de rapidité que nous puissions citer.
En 1531, nous vîmes Jacques Dubois Sylvius demander cette réforme nécessaire : la distinction de ïi etduy, de ïu et du i^, des e, é, è, ê. La Saxe,
la Hollande, — pays barbares — Tadoptèrent. Alors la France, — pays civilisé — se décida à en faire autant... en 1680. EtrAcadémie française — docte assemblée — s"empressa de le sanctionner... en 1762!'.'. Deux cent trente-et-un ans après.
Nous avons vu Meygret demander en lo42 des réformes orthographiques qu'on admit vers 1780,1a suppression des déclinaisons inutiles qu'on admit en 1835!
J'ai déjà cité Jean Garnier qui démontra en looS les erreurs auxquelles entraînait le système orthographique basé sur Tétymologie latine, ce qui fut jugé juste en 1718.
Nous nous rappelons que Jean Besain réclama le premier, en 1652, pour qu'on pût écrire ai le oi, qui, depuis le xii« siècle déjà, se prononçait ê. 11 fallut que de nouveau Voltaire prît la cause en main pour qu'elle triomphât en 1833, en dépit des réclamations de l'Académie et des gens de lettres routiniers.
Cela nous rend patients et nous ne désespérons pas de voir, d'ici quelques siècles, se réaliser des projets urgents et sages déjà faits depuis plusieurs siècles, et ce, en dépit des jeunes et vieux vieillards sans cervelle, passés, présents, à venir. Tant pis si la richesse de notre langue soufiTre terriblement du retard apporté, les médiocres sont le grand nombre, et il importe que le grand nombre jouisse contre le petit nombre, parce qu'il est la majorité.
Beaucoup de partisans du latin se montrent ennemis déclarés de l'infusion étrangère, parce qu'ils ne connaissent pas la littérature et ont lu — pas même étudié — les classiques avec des idées toutes
faites et sans espritde recherche. En vertu du même principe, ils s'élèvent contre l'admirable période symboliste dont sont sortis tous les grands esprits actuels. Puisque j'ai, à plusieurs reprises, prononcé le nom de M. Lanson^ professeur à la Sorbonne, je voudrais parler quelque peu de lui.
D'aucuns m'ont dit que les premières éditions de son Histoire de la littérature française contenaient, sur la littérature contemporaine, des appréciations qui, pour faire preuve cependant d'une certaine méfiance de ce qu'elles disaient, n'en étaient pas moins peu orthodoxes et un peu trop hâtives . Pour moi, qui possède une édition récente, je dois avouer que je trouve M. Lanson le plus intelligent, le plus avancé de nos historiens littéraires officiels. Dans le chapitre qu'il réserve à la littérature en formation, pour très incomplet et très imparfait qu'il soit, et je dirai mieux, qu'il est presque forcé qu'il soit, il fait montre d'une perspicacité, dune sagesse appréciables.
Nous l'entendons parler de lïnfusion des littératures étrangères en France, avec une autre largeur d'esprit, une autre justesse de raisonnement que nos «jeunes ». X propos de ses facteurs il dit :
c( Tous ces écrivains ne s'accordaient guère que sur un point : ils portaient le coup de grâce au naturalisme français. Il y avait parmi eux d'assez puissants naturalistes pour nous affermir dans le respect du principe essentiel, excellent, de l'observation exacte et de l'expression intense de la nature, dans le goût de la vérité objective de l'imitation. Mais leur naturalisme était psychologie, poésie, j>itié. Ils montraient de i'àme dans les choses, et
leur âme en sympathie parfaite avec les choses. Dans les rouages du mécanisme social, et dans les phénomènes de la physiologie, ils voyaient et faisaient voir des créatures humaines : et même impure, même dégradée, même mesquine, ils nous faisaient aimer la vie; ils nous faisaient respecter! la souffrance, même méritée et avilissante. Un souffle de charité évangélique, de solidarité humaine passait sur nous, et achevait de fondre la dureté de notre naturalisme . »
N'est-ce point là la formule d'un naturalisme par-" faitement admissible, nécessaire à côté d'un idéalisme, par définition plus noble?
Ecoutons encore ce passage, et qu'on me dise s'il ne repose pas sur un fond sérieux de vérité :
« Même Ibsen — chez nous — travaillait en ce sens. Il a rappelé notre théâtre qui se perdait dans l'insignifiance dégoûtante ou féroce, dans la « rosserie » plate ou grimaçante ; il l'a rappelé au souci des idées, à l'expression de la lutte des volontés affirmant leurs diverses conceptions de la vie ou du bien. Il a représenté l'individu travaillant à se libérer des servitudes intérieures de l'hérédité ou de l'éducation, ou de l'oppression extérieure de la société et de l'opinion. Son symbolisme, dans ses meilleures œuvres, se traduit en formes vivantes d'action et de sentiment. Bjœrnstjerne-Bjœrnson et Hauptmann, si éloignés d'Ibsen par la philosophie de leurs œuvres, ont, parleur forme, renforcé son influence; ils ont fait la guerre au vaudeville, à l'intrigue bien faite, aux « joujoux » dramatiques de Scribe et de Sardou . Ce qui importait pour notre théâtre, c'était seulement que l'on montrât comment
la forme dramatique pouvait, devait exprimer de la pensée et de la vie, quelle que fût d'ailleurs la nature de cette pensée et de cette vie ».
Oui^ certes, ils ont fait la guerre aux mécaniques creuses, aux baudruches, au bric-à-brac ignoble de nos fabricants de pièces et de romans pour la vieille dame ratatinée, pour la jeune fille vicieuse, pour le potache rêveur, qui tour à tour s'éveillent dans le cœur des honnêtes gens de partout. Et c'est pourquoi nous vîmes contre eux, et contre le symbolisme, comme jadis contre le Parnasse, comme toujours contre tout ce qui est beau, profond et grand, c'est pourquoi, dis-je, nous vîmes contre eux une telle levée de boucliers, dans toute la presse, protectrice de l'immondice commerciale et de la sottise des masses.
Aussi n'est-ce point sans chagrin que je vois tant de nos jeunes revues, jadis rempart de la noblesse intellectuelle, se faire maintenant les porte-voix de ceux contre qui ils prétendent lutter pour la gloire des lettres françaises : les marchands d'insanités, la séquelle des prostitués.
Qu'on me pardonne cette digression et qu'on écoute de nouveau M. Lanson : « M. Jules Lemaître a reproché à tous ces étrangers de nous avoir rapporté ce que nous avions trouvé, il y a cinquante ou soixante ans. .. 11 y a du vrai dans ce reproche. Mais les étrangers, après tout, ne nous le rapportaient que parce que nous l'a^âons laissé perdre. D autres ont craint que le génie national ne s'altérât sous ces influences exotiques : crainte puérile... Gomme toujours, nous ne prenons au dehors que ce qui répond au besoin de nos consciences et de nos pensées, quand
notre littérature nationale, figée momentanément dans les formules surannées, ne correspond plus à l'état présent de nos âmes. Ce qui nous est proprement français est inaltérable comme incommunicable; et il serait absurde de croire que, pour un peuple ou pour un individu, Tignorance etliiifatuation soient des préservatifs de l'originalité. »
(( Il est aisé de voir qu'à chaque moment nous demandons ou chérissons chez les étrangers l'art et les doctrines qui flattent notre prédisposition intérieure ».
Ce sont là des vérités vieilles comme le monde, et reposant, comme j'ai déjà eu à le dire, sur des faits incontestables. Gela n'implique pas que tout le monde les reconnaisse. Stiiltoriim infinitiis est numeriis. Les ignorants sont infiniment plus nombreux que les savants, les fous que les sages, les aveugles que ceux qui voient . Un nommé Gribouille, se disant critique, proclamait encore dernièrement : « Que chaque pays garde sa littérature et ses littérateurs ! » Il est entendu que Gribouille n'a aucune culture, classique ou moderne. Mais Gribouille n'a jamais eu une seule idée à lui. 11 ramasse tous les clichés qui sont à sa portée et les sert en habits d'arlequin. Il se trouve ainsi représenter les sentiments communs à plusieurs personnes, dont d'aucunes ont de la valeur et de l'intelligence, mais, soit par manque de réflexion, soit par nationalisme mal compris, soit par volonté politique, soit par partipris de groupe, soit surtout par routine, s'arrêtent à la superficie des choses.
Si nous examinons les paroles de M. Lanson sur les auteurs français, nous voyons qu'il ne cède pas
à toutes les pressions qui influencent les autres officiels. Il dit à propos du roman : « Les maîtres de Fépoque précédente continuent de produire. Mais qu'ajoutent Loti et Bourget à leur définition, par leurs œuvres récentes? Loti est éternellement le même dans des paysages et sous des costumes divers. M. Bourget ne change rien à son art en changeant ses doctrines politiques et religieuses ». Et cela vient après des appréciations juste-mesure, également distantes d'un excès de louanges et d'un excès de blâmes.
Il est vrai qu'il prête trop à Marcel Prévost, mais il accorde à Paul Adam, à Huysmans, à François de Gurel de fort belles qualités. Il n'a point de dithyrambes pour Brieux, Maurice Donnay, Paul Hervieu, et il ne « bénit point le sort qui l'a fait naître au siècle de Rostand », comme un de ses collègues de la Sorbonne. Il écrit : « Des critiques avisés ont cru que M. Rostand venait de faire une révolution sur la scène française, alors qu'avec un charme personnel dans l'exécution, il la ramenait à la formule de Tragaldahas et des Trois Mousquetaires... Ses œuvres n'intéressent pas, je crois, l'évolution de la forme dramatique, autrement que comme de brillantes survivances d'un art antérieur ».
C'est, somme toute, là, la salutation d'un homme bien élevé.
Il s'exprime sur le mouvement de 1885 avec beaucoup plus de lucidité que maintes personnes « avancées ».
« La réaction contre les formes dures, arrêtées, métalliques ou marmoréennes de la poésie parnassienne, et contre les photographies impassibles des
scènes naturelles et sociales, a commencé à devenir sensible aux environ de 1885. On a repris goût aux idées et aux émotions, dans lesquelles s'expriment les lois du monde ou de la vie, et l'intime essence de l'individualité... Des jeunes . .. ont déclaré la guerre à la tradition de la poésie française et annoncé Faurore d'une poésie nouvelle . Le public a connu cette agitation par les étiquettes voyantes de poésie décadente, ou symboliste, ouromane; il a entendu parler de çers libérés, libres oupoly^morphes. La bizarrerie etFobscurité des œuvres.. . le nombre des noms étrangers qu'on rencontrait parmi ces restaurateurs de la poésie française (Mockel, Maeterlinck Rodenbach, Verhaeren, Vielé-Griffîn, Stuart jlerrill, Marie Krysinska, Moréas, Kahn, Robert de Souza, etc. je ne parle que des noms, de leur physionomie et consonnance. Plus d'un de ces écrivains est un bon et excellent Français, d'esprit et de cœur : pour le public qui voit du dehors, les noms étaient exotiques), la légèreté railleuse des informations des journaux, plus occupés d'amuser le lecteur que de l'éclairer, tout, pendant un temps, fit croire qu'il n'y avait là qu'une immense mystification, ou une immense prétention, une furieuse réclame et un magnifique avortement. En réalité, le mouvement était sérieux et fécond, et la révolution tumultueuse enveloppait une très raisonnable évolution. . . »
« Enfin, le symbolisme nous a donné de belles, de fortes œuvres... Verhaeren, emplissant d'une amertume tragique ses visions claires du monde sensible... Yielé-Grilfin, dont l'ambition noble évoque les symboles héroïques autour des mystères de la vie, sont des compagnons avec lesquels l'âme fran-
çaise d'aujourd'hui aime à faire étape : et j'en pourrais nommer d'autres encore... »
(( L'heure du symbolisme, en tant qu'école et crise révolutionnaire, est passée. Il restera, de cette heure orageuse, quelques œuvres; mais surtout, mêlé dans la tradition qu'il aspira d'abord à remplacer, élargissant ou brisant les formules antérieures, sans pouvoir rendre la sienne tyrannique, le symbolisme aura façonné l'instrument des artistes de demain, il aura rendu de nouveau possible l'éclosion d'une grande poésie qui ne soit pas la répétition de la poésie d'hier, ni de la poésie d'avanthier. »
Et ma foi, tant pis pour ceux qui ne se rangent pas à cette conclusion; ils y perdent plus qu'ils n'y gagnent.
Je laisserai pour aujourd'hui ces questions qui ne sont pas vidées. D'autres nous sollicitent. Parmi celles-ci, il en est une en suspens depuis que l'homme est homme. Je veux parler de la question de la femme. Quelle qu'en soit la raison, il faut reconnaître qu'il y a un complet, général et perpétuel désaccord entre les deux parties de l'espèce animale, qui semblaient les mieux faites, cependant, pour s'accorder.
Il s'en faut que le beau rôle soit toujours du côté de l'homme, qui n'épargna jamais à la plus tendre moitié de lui-même les insultes et les sarcasmes.
Puisque le Goheleth, dans son éternelle sagesse a dit : « Quelle chose est-ce qui a été? La même chose qui est à venir. Quelle chose est-ce qui a été faite? Celle même qui est à faire. Rien n'est nouveau sous
le soleil. » (Chap. 1, verset IX, — Traduction des théologiens de l'Université de Louvain, 1668), c'est à lui que nous remonterons pour trouver les premières traces du mal. En effet, chapitre VII, ce même Coheleth (il serait peut-être mieux de dire Prêcheur) s'écrie : 26. « J'ai regardé toutes choses en mon courage, pour savoir considérer et cherche? patience et raison, et pour connaître la méchanceté du fol, et l'erreur des imprudents . ^
27. « Et j'ai trouvé la femme plus amère que Ig^ mort, laquelle est : le lacs des veneurs, et son cœuiS un rets; ses mains sont liens ». *
Et c'est Jésus, fils de Sirach, qui, dans V Ecclésiastique^ proclame en son XX V^ chapitre, 26® verset : « Toute malice est brève en regard de la malice de la femme, Breçis omnis malitia super maliiiam mulieris, » et combien d'autres gentillesses du mêm« genre, mais pas toutes aussi douces. |
Nous voyons tout de suite où saint Paul a puisé ses virulentes apostrophes où il répétait : « La femme est amère comme la mort ».
Et nous comprenons oii saint Jean Chrysostome s'abreuvait de fiel contre celle qu'il proclamait « souveraine peste », et de qui il disait : «Elle est la cause du mal, V auteur du péché, la pierre du tombeau, la porte de V enfer ^ la fatalité de nos misères ». Ce qui lui valait probablement ce nom de bouche d'or.
Et c'est, sans doute, parce qu'il les a si bien domptées que le christianisme a si bien réussi auprès des femmes .
Manou n'est pas plus tendre pour la compagne qu'il a donné à son fils chéri, l'homme. Dans son Livre IX^, il dit :
2. « Jour et nuit, les femmes doivent être tenues dans un état de dépendance par leurs protecteurs ; et même, lorsqu'elles ont trop de penchant pour les plaisirs innocents et légitimes, elles doivent être soumises par ceux dont elles dépendent à leur autorité. »
Ensuite Manou déclare que la femme ne doit jamais se conduire à sa fantaisie, car :
5. (( Si les femmes n'étaient pas surveillées, elles feraient le malheur des deux familles. »
Contrairement à Schopenhauer qui déclarait qu'une femme est faite pour être enfermée, bien nourrie et battue {La Vie, V Amour, la Mort), et à Nietszche, qui conseille : « Quand tu vas chez les femmes, n'oublie pas le fouet >) {Ainsi parlait Zarathoustra), Manou est d'avis que :
10. « Personne ne parvient à tenir les femmes dans le devoir par les moyens violents. »
Il veut même qu'on ne les renferme pas de force.
12. «...; celles-là seulement sont bien en sûreté qui se gardent elles-mêmes, de leur propre volonté ».
Enfin la femme ne doit point boire de liqueur, dormir à des heures indues, courir, etc., toutes défenses bien inutiles sans doute, puisque :
lo. c( A cause de leur passion pour les hommes, de l'inconstance de leur humeur et du manque d'affection qui leur est naturel, on a beau, ici-bas, les garder avec vigilance, elles sont infidèles à leurs époux ».
Et que :
17. « Manou a donné en partage aux femmes l'amour de leur lit, de leur siège et de leur parure,
ia concupiscence^ la colère, les mauvais penchants, le désir de faire du mal et la perversité. » [Manava- Dharma-Sastra. Traduit du sanskrit par A. Loiseleur Deslongchamps).
Et ça continue sur le même air, jusqu'au conseil paternel donné aux jeunes veuves de se faire enterrer vivantes avec leur mari si elles veulent gagner le paradis. De toutes façons, répudiées ou veuves non enterrées vivantes, il leur est enjoint de ne plus se remarier.
Mahomet a beaucoup plus de mansuétude. Il déclai^e bien, chap. II, verset 223 : « Les femmes sont votre champ. Allez à votre champ comme vous voudrez », et plus loin, verset 227 : « Les maris sont supérieurs à leurs femmes. Dieu est puissant et sage. » Mais il ne cesse de recommander à l'homme générosité et miséricorde :
« Les femmes répudiées laisseront écouler le temps de trois menstrues avant de se remarier . Elles ne doivent point cacher ce que Dieu a créé dans leur sein, si elles croient en Dieu et au jour dernier. Il est plus équitable que les maris les reprennent quand elles sont dans cet état, s'ils désirent la paix. Les femmes à Fégard de leurs maris et ceux-ci à l'égard de leurs femmes doivent se conduire honnêtement.
229. « Gardez-vous votre femme; traitez-la honnêtement; la renvoyez-vous, renvoj^ez-la avec générosité. »
23L «... Ne la retenez pas par force pour exercer quelque injustice envers elle; celui qui agirait ainsi, agirait contre lui-même ».