‹ La Littérature et les idées nouvellesChapitre 7 sur 14 · Si ceux qui meurent laissent des femmes · texte numérisé non relu

Si ceux qui meurent laissent des femmes

elles doivent attendre quatre mois et dix jours. Ce terme expiré, vous ne serez point responsable de la manière dont elles disposeront honnêtement d'ellesmêmes. Dieu est instruit de ce que vous faites » {Alcoran, traduction Kasimirski).

Quant à Gonfucius et à Meusius, je les crois muets sur la matière. Je ne me souviens point que les quatre livres sacrés de la Chine s'en préoccupent beaucoup. Est-ce mépris? Est-ce vénération ?xA peine ici et là le nom de la femme est-il prononcé à côté de celui de l'homme, sans distinction spéciale, au sujet de l'amour filial ou fraternel, ou bien pour nous dire que « le Philosophe maria sa fille à Kong--tchitchang, son disciple, quoiqu'il fût dans les prisonSy parce qu'il n'était pas criminel »; ou qu'il « maria la fille de son frère à Nan-Young, un autre de ses disciples (Le Lun-Yu, chap. V, art. 1. et 2.) je ne sais pour quelle raison, et parce que « trois fois par jour il répétait l'ode Pehoueï, du Livre des Vers » (Hia-Lun, chap. XI, art. 5). Mais on voit que la femme y joue le rôle passif.

On daigne aussi nous apprendre que : « L'épouse du prince d'un Etat est qualifiée par le prince luimême de Foii-jin, ou compagne de l'homme. Cette épouse nommée Fou-jin s'appelle elle-même petite fille. Les habitants de l'Etat l'appellent épouse ou compagne du prince. Elle se qualifie devant les princes des différents Etats pauçre petite reine. (Le Lun-Yu : Hia-Lun, chap. XYI, art. 14).

Cela est charmant, mais ça ne nous éclaire pas beaucoup.

Puis une ou deux anecdotes nous sont contées :

Le Livre des Vers (ode Kong lieou, section Ta-j-a) dit :

« Tan-fou, surnommé Koii-Kong (le même que Taïwang) ,

« Arriva un matin, courant à cheval, en longeant les bords du fleuve occidental. Il parvint au pied du mont Khi. Sa femme Kiang était avec lui : (( C'est là qu'il fixa avec elle son séjour. »

« En ce temps-là, il n'y avait dans l'intérieur des maisons aucune femme indignée (d'être sans mari); et dans tout le royaume, il n'y avait point de célibataire. Roi, si vous aimez la volupté (aimez-la comme Taïwang) et rendez-la commune à toute la population (en faisant que personne ne soit privé des plaisirs du mariage).

Ou celle-ci, que conte Meng-Tseu :

« Meng-Tseu dit : Un homme de Thsi avait une femme légitime et une seconde femme qui habitaient toutes deux dans sa maison.

« Toutes les fois que le mari sortait, il ne manquait pas de se gorger de vin et de viande avant de rentrer au logis . Si sa femme légitime lui demandait qui étaient ceux qui lui avaient donné à boire et à manger, alors il répondait que c'était des hommes riches et nobles » .

Ayant des doutes, elle se lève de grand matin et suit son mari, dans les lieux: où il se rendait. « Il traversa le royaume sans que personne vînt l'accoster. Enfin il se rendit dans le faubourg oriental, où, parmi les tombeaux, se trouvait un homme qui offrait le sacrifice des ancêtres, dont il mangea les restes sans se rassasier. Il alla encore ailleurs avec la même intention. »

La femme légitime revient au logis et raconte cela à la concubine, afin qu'elles soient deux à sangloter-

Et Meng-Tseii conclut :

« Si le sage médite attentivement sur la conduite de cet homme, il verra par quels moyens les hommes se livrent à la poursuite des richesses, des honneurs, du gain et de l'avancement, et combien ils sont peu nombreux ceux dont les femmes légitimes et de second rang ne rougissent pas et ne se désolent pas de leur conduite ».

Le reste ne vaut point d'être rapporté.

Je ne vois guère que les religions païennes pour avoir honoré pleinement les femmes. Les lois des Egyptiens leur donnaient même l'autorité en faveur dlsis, et celles des Babyloniens en faveur de Sémiramis. On disait des Romains : « Ils commandent aux nations, mais ils obéissent à leurs femmes. »

Je ne sais si ce gouvernement des femmes valait beaucoup mieux que celui des hommes; il est permis d'en douter après avoir lu ce que dit Aristote dans son Examen de la constitution lacédémonienne (La Politique. Livre II, chapitre VII, trad. de Champagne, revue par Hoefer)

« Or telle est la position de Lacédémone. Le législateur voulait que la cité tout entière fût un modèle de tempérance. 11 a réussi quant aux hommes. Quant aux femmes, le but est entièrement manqué ; elles vivent dans la licence ; elles se livrent à tous les excès d.u luxe et de l'intempérance. Par une conséquence naturelle, les richesses sont en honneur dans un pareil gouvernement, surtout si les hommes y ont un grand penchant pour les femmes, penchant qui est assez ordinaire parmi les peuples guerriers...

« Les Fables nous représentent Mars à la suite de Vénus, car tous les guerriers s'abandonnent à l'amour... Aussi les Lacédénioniens ont-ils laissé aux femmes une grande influence; elles n'y gouvernent pas, mais elles maîtrisent ceux qui gouvernent, et n'est-ce pas le même résultat? Ce caractère indomptable dans les femmes, toujours nuisible dans les affaires privées, peut au moins être de quelque utilité dans les temps de danger. Cependant jamais femmes ne furent plus lâches que celles de Lacédémone ; elles le prouvèrent au temps de l'invasion des Thébains^ Non seulement elles furent inutiles, comme partout ailleurs, mais encore elles causèrent plus d'embarras et de trouble que 1" ennemi même.

« L'origine de cette grande liberté des femmes de Lacédémone remonte à une cause connue. Les citoyens laissèrent leurs femmes seules pendant les guerres de l'Argolide, del'Arcadie et delà Messénie, qui durèrent si longtemps. Lorsque la paix fut rétablie, les maris, accoutumés à la discipline militaire qui est sous un rapport une école de vertu, se plièrent aisément au joug des nouvelles lois ; mais les femmes opposèrent une si vive résistance, que Lycurgue, diton, abandonna ses projets de réforme à leur égard. C'est donc aux femmes qu'il faut attribuer ce défaut dans la Constitution, Je ne prétends faire ici ni censure, ni apologie, j'examine seulement la sagesse ou le vice des institutions. Je le répète : l'absence des lois, à l'égard des femmes, est une tache dans la Consti-

(1) Lorsque, après la bataille de Leuctres, Epaminondas attaqua Sparte, quifutsauvéepar Agésilas. Les hommes, d'après Xénophon, {Hist. grœc. liv. VIj furent courageux, non les femmes qui s'abandonnèrent au désespoir.

tution, et leur licence une des principales causes qui introduisirent à Sparte l'amour de l'argent...

« ... De plus, les femmes sont devenues propriétaires des deux cinquièmes des fonds, parce qu'un grand nombre d'entre elles sont restées uniques héritières, et qu'elles apportent de grosses dots en mariage. C'est un abus...

«... Il en est résulté que le territoire de Sparte, qui pouvait entretenir l.oOO cavaliers et 30.000 hommes d'infanterie, compte à peine 1.000 guerriers. Sparte n'a pu soutenir un revers et la disette d'hommes l'a perdue. »

D'autre part, Ihistoire nous a légué le souvenir de l'amazone Vlasta, qui, au viii^ siècle, s'établit avec une armée de femmes sur le mont Vidovlc. A en juger par son code, qui proclamait la dépendance absolue de l'homme et l'indéniable supériorité des femmes ; à en juger par les ravages qu'elle fit dans la Bohême, dont elle fut plusieurs années la terreur, on peut craindre que le gouvernement des femmes ne soit pas toujours tout de douceur.

Pour en revenir aux religions dont j'ai parlé plus haut, il est juste d'avouer qu'elles ont eu aussi, à l'égard d'Eve et de ses filles, des paroles de bonté et de vénération, mêlées aux insultes et aux blâmes.

Tout le monde sait que le Cantique des Cantiques est le plus lyrique, le plus chaud poème d'amour que poète ait jamais composé. U Ecclésiastique luimême a vraiment beaucoup de tendresse pour « la bonne femme » qui double les ans de son bienheureux mari; elle le délectera « et engraissera ses os ». « La bonne femme est une bonne portion : en

la partie de ceux qui craignent Dieu, on la donnera à l'homme pour ses bienfaits. »

Manou n'est point insensible au charme féminin. Il recommande au novice :

8. c( Qu'il n'épouse pas une fille ayant les cheveux rougeàtres, ou ayant un membre de trop, ou souvent malade, ou nullement velue, ou trop velue, ou insupportable par son bavardage, ou ayant les yeux x'ouges. »

10. c( Qu'il prenne une femme bien faite, dont le nom soit agréable, qui ait la démarche gracieuse d'un cygne ou d'un jeune éléphant, dont le corps soit revèlu d'un léger duvet, dont les cheveux soient fins, les dents petites et les membres d'une douceur charmante. »

Enfin il dit entre cent choses agréables :

36. « Partout où les femmes sont honorées, les Divinités sont satisfaites, mais lorsqu'on ne les honore pas, tous les actes pieux sont stériles. »

37. « Toute famille où les femmes vivent dans l'afïîiction ne tarde pas à s'éteindre... » ^

58 « Les maisons maudites par les femmes aux- 1 quelles on n'a pas rendu les hommages qui leur sont dus se détruisent entièrement. »

60. (( Dans toute famille où le mari se plaît avec sa | femme, et la femme avec son mari, le bonheur est | assuré pour jamais. » I

Il ny a que les saints qui ne désarment pas. ^ Mais bah ! les femmes sont bien vengées : ils peuvent, : pour les fuir, s'ensauver manger des sauterelles dans le désert, ou des racines dans les forêts, ils y sont plus turlupinés par elles que par cent mille diables. Etilfa ut vraiment la peur que j'ai de commettre

un sacrilège, et toute l'admiration que je porte à sa noble figure, pour me faire accroire que c'était à Jésus et non à la Vierge que s'adressait saint François d'Assise dans son poème embrasé : L'amour nia mis dans la fournaise, poème qui n'est sans doute pas si beau que son Cantique au frère le Soleil, mais semble en avoir puisé tout le feu.

Je me trompe, en disant qu'il n'y a que les saints qui ne désarment pas. Il y a aussi les philosophes. Ceux-ci, il n'y a pas de coups qu'ils n'aient décochés à ce sexe aux pieds de qui il faut tomber parce quon lui doit sa mère, comme dit Legouvé dans son Mérite des Femmes.

En même temps qu'il rendait grâces aux dieux de l'avoir fait naître Grec et non barbare. Thaïes les remerciait de l'avoir fait naître « raisonnable et non bête, homme et non femme. » C'est là une déplorable association d'idées, surtout si l'on songe qu'il refusa de se marier, en dépit de l'insistance maternelle .

Epicure, si je prends comme exacte la traduction de l'abbé Batteux {La Morale d' Epicure), se contentait d'affirmer que le sage ne doit point être, n'est point amoureux. Il ne croyait pas que l'amour fût envoyé par quelque Dieu. Mais Epicure avait la gravelle . On peut en inférer que ça le mettait de méchante humeur. Quant à Socrate, qui professait la même opinion, on peut toujours croire qu'ayant sous les yeux Xantippe il ne pouvait penser autrement.

Pythagore consacre à la femme un symbole et c'est pour dire : « Refusez les armes qu'elle vous

présente. » Mais ce symbole peut être considéré comme apocryphe. Il fait par tie de ceux que Dacier donne sans le texte grec, parce qu'il les a inutilement cherchés dans les ouvrages de Plutarque, qu'on lui avait dit les avoir recueillis. {La vie de Pythagore \ ses symboles, par M. Dacier, garde des Livres du Cabinet du Roi. 1771).

Somme toute, il n'y a pas là de théorie générale et qui accuse beaucoup les femmes. Si l'on excepte Spinoza, qui les déclarait inférieures en intelligence à l'homme, ceux qui se sont le plus acharnés contre elles, je crois que ce sont les littérateurs et les physiologistes. Je ne sais tout ce que ces derniers surtout ne leur ont pas reproché. « La femme ne peut être ambidextre, » dit Hippocrate. « Comment pourrait-elle penser? elle a moins de substance grise que nous », affirment les phrénologues. « Dans le mystère fondamental de la vie que donne-t-elle ? disent les biologistes : un ovule nourricier et passif. C'est nous qui fournissons la cellule active, contenant en puissance toute la vie future ».

Dans la Psychologie de la femme, Jean Finotnous dit que Lombroso lui trouvait le toucher plus obtus que le nôtre. Nichols et Bailey prétendent que son odorat est bien plus faible que chez nous. Il en est de même pour les autres sens. Pour cela, elle souffre ^ moins que l'homme, dit Sergi. Faut-il voir là la raison pour laquelle les femmes se suicident beaucoup moins que les hommes. [La proportion varie entre 25 p. 100 maxima (Angleterre) et 15 p. 100 minima (Belgique), avec 21 p. 100 pour la France]. {Le suicide, étude philosophique, morale et statistique, par M. A. Legoyt).

Regardons maintenant le portrait que fait de la plus belle moitié du genre humain un médecin, le D'^ Hacks, dans son livre de vulgarisation : Le geste :

« Chez cet être protéiforme^ allez donc fixer un geste, essentiellement protéiforme aussi...

« Anatomiquement et socialement, en efïet, la femme est bâtie et faite pour gesticuler, agir et répondre faux.

« Le geste est faux chez la femme et tout contribue à le fausser. Voyez son anatomie spéciale, ce bassin énorme qui la caractérise, qui la justifie, qui est son but et sa raison d'être ; à cause de lui tout le reste est prétexte, simulacre et n'est là que pour l'ornement, le clinquant. A quoi donc chez elle servirait le geste? est-ce que cela a trait au bassin?

« A cause de ce bassin, les jambes sont cagneuses, en dedans; la femme qui a les jambes droites est mal faite et doit avoir un vice du bassin ; à cause de ce bassin, les hanches sont énormes, le haut du corps s'étrique, les bras eux aussi se ceignent, et le geste avec eux. La femme prend en dedans et donne en dehors, ce qui est le contraire de la vérité. En fermant la main et serrant le poing elle n'oppose pas le pouce mais le laisse parallèle avec les autre doigts, enfin elle lance de haut en bas.

« Tout cela, toujours à cause de son bassin, qui la fait marcher comme une cane qui court à l'eau et la fait ressembler, dans l'ensemble, à une grosse ficelle nouée par le milieu. »

Ah ! la voilà finie la légende de la beauté féminine !

Et je ferai grâce de l'opinion des littérateurs : sur son manque de génie (Voltaire, J.-J. Rousseau) de dons artistiques (Péladan) et sur bien d'autres

défauts (Chamfort, Strindberg). Villiers de l'isle Adam n'a-t-il pas été jusqu'à écrire dans VE^?e . future : »

« En elle (sa femme) nulle trace de cette bêtise presque sainte qui, par cela même qu'elle est un extrême, est devenue aussi rare que Tintelligence. Une femme déshéritée de toute bêtise est-elle autre chose quun monstre^. »

Mais, à côté de cela, cent poètes, mille auteurs n'ont-ils pas chanté sur tous les modes la louange | delà femme, inspiratrice, mère, fiile, sœur, amante, ' femme? Mantegezza, Ottolenghi et, d'après eux, Jean Finot n'infirment-ils pas la thèse des Lombroso et des Bailey?Etrhomme n'a-t-il pas adressé à l'homme plus d'insultes encore qu'à la femme? N'y a-t-il pas autant et plus de misanthropes que de misogynes?

Tout cela n'a pas d'importance lorsque ça se passe au bout de la plume d'un écrivain ou de la langue d'un philosophe. La mésentente est plus grave dans la vie quotidienne, où elle n'a cessé de régner depuis qu'il n'y a des êtres et qui vivent .

« L'homme ne cherche qu'à tromper l'homme », disent les hommes.

« L'homme ne nous a jamais comprises », disent les femmes. « Hélas! où est la femme qui nous comprendra? » s'écrient les hommes.

C'est à cette pénétration mutuelle, c'est à la bonne entente des sexes que s'est consacrée madame Aurel, et nulle n'était plus qu'elle digne d'un si beau rôle.

« Etant donné l'incurie des sciences morales au sujet du couple humain, écrit-elle, je vois que surtout un livre manque. Je l'ai donc entrepris pour que

d'autres le fassent. C'est le livre du Couple. Je l'écrirai pendant toute ma vie. » {Le Couple).

Et je ne connais pas, pour moi, de tâche plus héroïque.

Dans toute Jamille où le mari se plaît açec sa femme, et la femme açec son mari, le bonheur est assuré pour jamais., ai-je cité plus haut. Et voici pourquoi Aurel écrivit, Sans Halte et les Jeux de la Flamme, livres pleins d'aphorismes concis et précieux, auxquels on reprocha jadis, à l'un du dolentisme, à l'autre de Thermétisme, quoique, à Ta vérité, ils aient contenu en puissance la réelle personnalité de leur auteur, la lumière des livres futurs. Cette personnalité, cette lumière, nous les avons vues se dégager, se développer au cours de plusieurs œuvres : Pour en finir avec Vamant, Voici la femme, et tout récemment Le Couple.

Oui certes il s'est dégagé, et il a pris conscience de lui-même, Tart d' Aurel, il s'est même tracé sa voie, il a même défini son rôle, et il ne faillira point à le remplir :

« L'art d'unir, étant l'art le plus impénétré, doit être le plus beau coup, écrit-elle dans Voici la Femme. Il ne peut être tracé que par une femme. »

Et celte femme sera la toute femme, la femme sociale, « car elle seule pourra tenter d'unir Fesprit de l'homme à l'esprit de la femme, à mesure qu'ils se révéleront davantage l'un à l'autre, cela en dehors des préjugés sociaux, en dehors surtout de la sotte croyance au mystère féminin, en dehors des habitudes et des marottes littéraires, et même de la culture. »

Cette femme ne sera pas comme ces femmes de

jadis, qui, « quand elles prenaient l'empire, souriaient intérieurement des effets de leur ruse ».

« La femme d'aujourd'hui ne voudrait plus ruser. Elle voudrait aimer. Elle respecte Thomme, et ne le méprise plus, depuis que son avis importe. Elle veut que l'amour lui devienne habitable sans qu'elle ait à simuler la « petite femme » qu'au fond elle ne futjamais. . . Si le monde n'a su aimer que la faiblesse, c'est qu'il n'a su encore aimer la femme, c'est qu'il n'a su porter son cœur jusqu'à la compassion de cette autre puissance, de cette autre énergie.

« Elle sïmpatiente et veut se chercher tout haut, car le mouvement de ses lèvres, le son de sa voix parlée sont autant de moyens qu'elle a pour surprendre les secrets d'elle-même. Elle est, en attendant, lésée par l'amour (car c'est l'amour qui va contre la femme) et par les honneurs simulés . . .

a C'est un sexe qui n'est pas encore éveillé^ c'est un être qui s'use à se croire pareil à sa légende. »

C'est une idée qu'Aurel aime à nous répéter, que l'homme a transformé la femme en lui faisant une légende. C'était aussi l'idée d'Epitecte qui, dans le passage de son Manuel qu'il intutile « De Védiication des femmes, écrit : «Les femmes ont à peine atteint leur quatorzième année que les hommes les appellent leurs maîtresses : elles jugent de là que nulle autre qualité n'est en elles, si ce n'est de pouvoir servir au plaisir des hommes ; elles commencent donc à se parer, et dans leurs parures mettent tout leur espoir. »

Mais est-ce bien exact? Qu'on relise le portrait frappant des « hommes à bonnes fortunes » dans la quarante-huitième « Lettre Persane », ou dans le

chapitre 111 des « Caractères ». Qu on compare avec celui des Don Juan que nous connaissons, on n'aura pasde mal à constater qu'il y a vraiment des «petites femmes» natives pour «petits hommes», qu'ils se recherchent l'un et l'autre, et que l'un et l'autre forment la majorité du genre humain. En dehors de ces êtres frivoles, qui peuvent répéter avec Horace : Nos numerus swnus et friiges consiimere nati, il y a des êtres d'élite, qui sont nés pour créer les biens de la terre, et qui ont une âme profonde. Il y a des femmes à l'esprit noble, au cœur divin, à l'intelligence fine, des femmes plus nourries de beautés intérieures qu'une ruche, d'abeilles, et que cherchent, hélas ! presque toujours sans les découvrir, des hommes dont elles sont dignes.

Et si ce n'étaient point là des caractères natifs de la race, les mères, qui façonnent sur leurs genoux, de temps immémoriaux, les enfants, ne les auraientelles pas déjà façonnés autrement, et avec d'autres vues?

« La femme n'est pas née, continue Aurel. Ce n'est que le schéma de ce qu'elle peut être; et c'est déjà considérable. »

Et c'est précisément parce que la femme est encore à l'état de schéma, mais qu'il y a des femmes qui sont nées, et que Mme Aurel en est une, qu'après avoir lu ses œuvres subtiles et harmonieuses, enthousiastes et sincères, nous ne connaissons pas encore la femme, mais bien une femme, une des femmes qui ne sont ni les « petites femmes » ni les servantes de l'homme, mais ses compagnes. Et c'est sans doute pour cela, parce qu'elle ne nous révèle pas la femme, mais une femme, comme l'élite des hommes ne nous

représente pas rhomme, mais des hommes, qu'elle se signale parmi les très rares femmes écrivains qui pensent et même aient pensé depuis longtemps.

Analyser les livres de Mme Aurel, je crois cela impossible, car ils sont la voix d'une femme qui se trouve elle-même en cherchant toutes les femmes. Ils sont faits tout de sensibilité et d'intelligence, de subtilités psychologiques et de pensées détachées. Lilo, Jean, Ligbé, Pierre ne sont point des personnages fabriqaés en carton ou même en simili-chair, soutenus par les faits divers quotidiens que nous <îonnaissons, faisant les gestes que nous avons, dès longtemps, enregistrés, mangeant et buvant, s'habillant et plastronnant. On chercherait en vain, dans tout Le Couple^ l'ombre d'une anecdote. Dans ces 400 pages de texte touffu, un peu trop peutêtre; et serré, c'est à peine si on rencontre vingt lignes de description matérielle. Sauf de Pour en finir açec V amant, nous en pourrions dire autant des autres volumes de Madame Aurel. Peut-on à ce point se peu soucier du badaud, qu'on lui donne des idées toutes nues, des idées qui se présentent toute seules, sous le nom de Lilo ou de Jean ! Des idées qui ne sont pas, avant tout, représentatives de Mme Unetelle, qui a tel chapeau, et tel bijou, ou de M. bntel, qui a tel vice! Des idées qui ne sont même pas, comme dans Voici la femme présentées sous la forme d'une exposition philosophique de leur auteur ! Voilà qui leur coûtera cher, et voilà qui est d'un noble et beau courage.

Et pourtant, on les sent vivre les personnages du Coiiplel Ne l'avons-nous pas tout de suite, des les premières lignes, cette Lilo au surlendemain de

son mariage, de ce mariage sur lequel on ne nous donne aucun de ces renseignements qui plaisent tant au vulgaire : « Ah I voyons ce qu'était le père, et la mère, et les grands parents, et les oncles, tantes, cousins, cousines », plaisir des choses toutes extérieures, toutes de décor, et que les romanciers, pour plaire à la clientèle, dispensent à écœurementque- veux-tu, autour des conflits qui en disparaissent complètement.

Gomment ne la verrions-nous pas, cette Lilo, « qui sent venir la nuit comme une proie, et qui est faite pour tout ce que veut le dieu », cette Lilo qui ne s'est pas mariée qu'on n'a pas mariée, qui s'est laissée se marier et sans bien savoir encore ce que sera l'union, mais la veut complète, non des lèvres et du corps, mais de l'esprit; cette Lilo tout entière en chaque idée et ne laissant rien d'elle à l'écart.

« Pour elle de quoi s'agit-ir?Non point de se faire un amant, cette fadaise. Il s'agit de se l'aire un homme à soi, qui sans nous limiter nous tienne, sans nous dérouter nous exalte; il s'agit de l'attendre là où nous finissons, où nous sentons qu'il nous continue; et de le perdre aussitôt qu'il empiète. Il s'agit de trembler toujours et d'écouter pour absorber tout ce qui de lui nous unit, c'est à-dire nous sauve, et rien de ce qui nous eflace. Et surtout il s'agit de l'aimer et d'en saisir les moyens de s'y précipiter, pour aimer toujours plus, sous peine de nuit éternelle. Donne-mci à t'aimer, songe-t-elle en pleurant (de ces larmes de l'àme qui ne coulent jamais), pour que je lise en toi ma façon de survivre. ))

Et nous sommes introduits de pleine âme dans ce

iD

cœur qui se cherche, croit setrouver etseperd, croit se perdre et se trouve, se trouve et se rejette pour se rechercher encore; cherche l'Autre, le trouve et le perd, et toujours dans ce but : V entente : « Aller vers le règne d'amour, ce n'est qu'aller vers le soleil 1 »

Certes, mais par des routes souvent sombres, etj' avoue que moi-même, au cours de cette marche où je m'efforce de suivre Lilo, je m'essouffle parfois, je m'arrête et je m'égare. Il m'arrive de tomber dans un couloir oii je ne vois plus bien. C'est que Lilo s'analyse plus vite que je ne l'analyse, se connaissant bien mieux que je ne la connais. Et soudain, comme elle sait s'inonder de lumière !

Indépendamment du but magnifique que se propose Aurel : Ventante, il y a lieu d'admirer dans ses^ œuvres des pensées, des jugements, des évocations auxquelles nous ont peu accoutumés les femmes.

Relisons par exemple ce qu'elle dit du livre, et qui dénote son constant souci :

« Nous sentons venir à nous, en tous les sens, la défaite des livres qui n'emmènent pas l'homme se dénoncer à l'homme ; puisque les aveux seuls nous lient, nous donnent à nos frères, nous méritent leur foi.

« Le milieu, l'événement, le fâcheux « atavisme », étant inclus dans les personnages décrits, seront désormais mis à leur juste place, la dernière. »

« La vie c'est l'effort pour unir et pour s'unir. . . Qui n'aime pas va vers la mort; qui aime trop y vient aussi. Qui veut unir va vers la vie. Le livre en effort d'union serait le livre par excellence. »

« J'épie toujours la belle niaiserie qui, manquant

son effet, dévoile l'être nu, et Texprime quand il se trompe. J'aime Terreur en art, la belle erreur lourde, expressive. J'aime le livre à grands défauts bien riches.

« Je clierclie le livre à promesses . 11 est, il respire quand il promet, quand il tient, il est calme, il dort, il est pour d'autres.

(( Je cherche aussi le livre qui précède l'éloquence, La maîtrise m'ennuie, car je sais ce quelle a conquis. Et ce qu'elle a de réussi facilement, d'a-cquis, de mécanique nous désintéresse déjà.. . »

« J'ai besoin que l'auteur s'ignore à chaque fois qu'il repart pour un livre... s'il est sûr de lui, ma confiance lui manque. S'il sait ce qu'il va me dire, je n'ai plus denvie de le suivre. Il faut que tout soit découverte, à chaque pas, et découverte émue, dans la surprise et dans l'ardeur. Le roman? Non, ce n'est plus le livre attendu.

« Jespère le livre où le fait ne sera plus qu'une ombre sur l'écran. J'aspire au livre oii le personnage sera dépouillé de ses traits de caractère pour qu'on ne marque entre lui et ceux qui l'entourent que des différences de nature, les caractères n'étant qu'une sorte d'entêtement postiche, que l'être humain, de plus en plus simplifié par l'union et l'accord avec ses semblables, répétera certainement »...

c( D'autre part, les idées d'atavisme et de milieu m'atterrent. Jamais l'individu en pleine vigueur ne se sent dépendre du passé ni de l'entourage. S'il en dépend, que le livre )i'utilise pas ce personnage, il est fait pour succomber »...

« Le livre doit tracer les tjyes résistants qu'on ne nivelle pas ».. . (Le Couple).

Déjà Aurel nous avait dit : « Vous parler un peu longuement de ce que je n'aimerais pas m'apparaîtrait comme une irrévérence vaine, comme un affront que je m'infligerais. » (Voici la Femme) Et à propos de Jean Dolent, de qui elle conserve un souvenir ému et actif : « Il fut soucieux de la beauté à cette heure où le livre se targue plutôt de l'exactitude, cette vérité des notaires, dont l'histoire ne fera rien. La beauté seule est vraie, intimement, profondément.

« L'exactitude, le constat, ne livre que l' épidémie des choses et que le fait, qui n'est qu'un résultat. Elle n'en montre pas les causes »... (Jean Dolent et la femme).

Citerai-je, au hasard, quelques réflexions :

<( Perdre le sens de Tinterrogation des êtres, c'est pénétrer aux cryptes de la mort. C'est franchir l'une de ses arches ».

« Seul le poète est digne du réel, c'est le rêve qui est plus vrai, plus chargé de souvenirs authentiques et nombreux que la maigre évidence qui se laisse voir par une seule face... Le rêve, s'il est beau, est toujours deux fois vrai. Il l'est, de par la vérité dont il naquit, et de par celles dont il s'orne, qui le rendent plus actif sur nos sens. »

« Nul (écrivain) n'est tout à fait clair, et pour une bonne raison, que j'ai notée jadis, c'est que, dans l'espace comme dans la vie, au delà du mystère des ombres et des voiles, on trouve, plus impénétrable encore, le mystère de la clarté. » (Jean Dolent et la femme) .

(.( L'homme et la femme, c'est le dieu, tant qu'un égal souhait les mêle. Mais ceux dont les corps seuls

se sont harmonisés, disposaient d'un corps imparfait et médiocre. Ils ne sont ni hommes, ni femmes, a'ayant pas accompli ce qui distingue Thumain, L'harmonisation de l'idée, la pénétration de nature infinie, dont le féminin fait de la pensée avec de l'idée; fait de l'idée amorphe et impersonnelle une pensée plastique à l'image de Fhomme et de rhumain individuel. »

Je voudrais aussi pouvoir transcrire tout au long ce très judicieux chapitre : La peur de Vemphase, qui peut nous faire voir combien Aurel cède peu aux lieux communs, aux préjugés, aux idées clichées à la mode.

Mais, il faudrait citer alors bien d'autres choses. 11 faudrait pour montrer que Aurel, qui a beaucoup lu, et des livres qui nourrissent l'esprit, il faudrait, dis-je, pour montrer sa perspicacité et son sens aigu, donner quelques passages où s'exerce, sans iéranger l'action de l'œuvre, sa critique. Et ce ne serait point son jugement sur Anatole France que je donnerais alors. Non, car que nous y a-t-elle iémontré, sinon qu'elle comprend comme nous comprenons, et finement, ce qui ne nous instruit pas.

Où je voudrais la montrer, c'est précisément où je l'attendais, ne sachant plus comprendre qu'en femme, ayant compris en homme. Où elle avait à aous enseigner, jugeant en femme, jugeant au point le vue féminin. Car enfin là, c'est une femme qui iisserte, et non point une femme qui veut singer /homme. Ainsi apercevons-nous un nouveau côté le Jésus, pénétré de l'idée mâle et de l'âme femelle, ît pour cela Dieu, ce c'est-à-dire homme par excel- .ence », de Jésus en qui « l'esprit mâle apportait la

lumière et la règle. L'âme femme apportait l'ombre et l'émotion de l'infini. Ainsi comprenons-nous d'une nouvelle manière Nietszche, qui a oublié de se séparer de la femme pour la mettre en face de lui. Tant il fait corps avec le féminin, avec ce qu'a de furieux le féminin, quil n'a pas eu besoin de femme, en sa légende. »

Et Voltaire, et tant d'autres qui me font regretter quelques considérations sur des auteurs modernes, qui vraiment n'en valaient pas la peine. Dans le monde de la pensée les riches ne doivent prêter qu'aux riches, car les pauvres, par leur nombre même, deviennent déjà trop riches, deviennent les mauvais riches qui tuent les bons.

J'aurais voulu citer bien des pages mais il me faut y renoncer si je ne veux trop citer ou me reprocher de trop peu citer. N'est-il pas mieux que chacun choisisse lui-même dans le texte ce dont il fera, pour toujours, sa dilection?

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