CHAPITRE SIXIExME
Je ne suis pas de ceux qui croient que nulle époque ne fut plus que la leur cîeci ou cela. Tous les âges auraient pu être nommés l'âge du médiocre ou de l'incompétent, relativement à la majorité de ses esprits inférieurs. Le beau et le bien furent toujours faits de minorité. De tout temps, la sottise régna sur l'intelligence, la malhonnêteté sur Thonneteté, le savoir-faire-valoir sur le talent, le lieu commun sur le génie. Mais le suffrage universel, une relative liberté d'opinion, la multiplication des journaux et des revues, celle des éditeurs payés par Tauteur sont, aujourd'hui, autant de moyens matériels de manifestation au grand jour, que n'avaient pas nos pères. Puis, de chaque période, il ne reste guère, au bout du compte^, que les grandes choses, les petites tombant dans l'oubli, juste revanche posthume. Aussi les esprits superficiels ont-ils beau jeu à affirmer que tout va de mal en pis dans le domaine littéraire, le seul dont j'aie à parler pour le moment. Il ne faudra donc considérer que comme une figure toute phrase de moi qui commencera dans ces termes ou à peu près : « Jamais époque ne fut plus riche ou plus pauvre en... »
Jamais époque littéraire ne fut plus incohérente que la nôtre. Jamais le jugement ne fut à tel point oblitéré, jamais ne brilla avec tant d'éclat l'anarchie des doctrines, le désordre dans l'application des théories, la confusion dans les méthodes, le chaos dans les volontés, la prétention dans l'ignorance. Je crois que la seule discipline discernable dans nos jeunes souches, c'est la discipline del'iDtérêt immédiat. Un seul mot d'ordre rallie les partis opposés les plus divers : « Jouissons tout de suite de ce que nous envions le plus posséder » . Gomme l'art de jouir est un art capricieux, il entraine fatalement les résultats les plus imprévus.
(y est ainsi que ceux qui se réclament du passé et ne voient de salut qu'en lui seul, finissent par avouer, morceau par morceau, qu'aucune des préoccupations de leurs pères ne sont les leurs, mais continuent à proclamer que hors du passé point de salut. Les proclamations sont encore ce qu'on a trouvé de mieux pour faire du bruit sans efforts : procédés électoraux implantés en littérature, promesses de candidat que l'élu n'a point à tenir .
Voyons là la raison pour laquelle ceux qui se réclament le plus de tel siècle, considéré plus classique qu'aucun autre, ne suivent en rien ni pour rien la tradition du dit siècle, haïssent dans le présent d'aucuns qui se rapprochent cependant le plus de leur idéal, aiment par contre d'autres qui s'en éloignent complètement. L'essentiel pour eux est de prononcer aux oreilles de tous VAntiquam çolo^ peu importe ensuite la soumission ou l'insoumission à l'ancienne loi. J'aurai à le démontrer au
sujet des œuvres, dans une prochaine chronique.
D'un autre côté, nous voyons tel écrivain qui a le plus effrontément pillé ses aînés directs, littérateurs, sociologues, philosophes, se prétendre le père d'une doctrine usée par vingt ans de service déjà, et faire savoir partout qu'il écrit pour demain, alors qu'étant d'hier il ne peut aller plus loin qu'aujourd'hui. Il parvient d'ailleurs à ses fins grâce à l'ignorance des uns, la mauvaise foi et l'esprit de parti des autres.
Nous avons entendu ceux que précisément nient ou renient le plus les jeunes faire des appels à la jeunesse, et vouloir se faire prendre pour les représentants de cette dernière ;
Crier : « Nous ne voulons ni maître ni école » par ceux qui aspiraient le plus à s'entendre appeler chef d'école, fût-ce en faisant passer leurs amis les plus différents de vision pour leurs élèves et en prônant les plus médiocres plumitifs pourvu que, ayant subi les mêmes influences qu'eux, ceux-ci semblent être leurs disciples ;
Vu préfacer aimablement les œuvres manifestement et bêtement réactionnaires, par ceux qui se prétendent d'intransigeants révolutionnaires ;
Courir se faire éditer à prix d'or dans une maison d'éditions, quiconque avait, quelques mois auparavant, lancé contre elle une bulle d'excommunication... donnée à signer au préalable à tous les camarades ;
Serrer des mains que l'on dit sales; chanter des œuvres que l'on reconnaît basses ; faire lit commun avec ceux que l'on avoue avoir en horreur ;
Se réclamer de la synthèse qui ne fait que de l'analyse ;
Se prétendre écrivain immédiat et direct qui n'a qu'une pensée tarabiscotée, cachée derrière une abondance d'images et d'intermédiaires pris aux sources les plus indirectes, mais croit donner le change en nemployant que des mots vulgaires, en faisant usage d'une écriture roturière de fait divers ;
Se prétendre penseur qui n'a jamais, dans ses œuvres, agité une question, posé un problème, fait montre de la moindre recherche ou angoisse morale, sociale, philosophique. i
La plus lamentable des confusions naît de cette perpétuelle incohérence. Il n'y a plus aucune espèce d'arbitre de quoi que ce soit, on ne peut plus croire; la parole de personne, le public est obligé de faire lui-même le triage, ce qui ne laisse pas que de l'embarrasser.
Jadis, lorsque unanimement un auteur était loué l'élite savait qu'elle ne gagnerait rien à le lire. S'il était unanimement éreinté, il y avait gros à parier qu'il possédait quelque génie sous cape . Actuellement, il est impossible de s'y reconnaître. On voit même en dehors des chroniques payées, d'authentiques génies traités comme tels, tout comme s'ils étaient le s derniers des médiocres, et vice versa d'authentiques nullités traitées comme telles, tout comme si elles étaient des génies.
Un jour arrivera où les journaux trouveront que les idées d'un Fouillée ou d'un Bergson, les découvertes d'un Bertlielot ou d'un Curie méritent, ma foi, autant de place dans leurs colonnes que la vieille femme assassinée pour la cent millième fois, le chien écrasé sans répit trente jours par mois, le même scandale répété de la même façon à satiété pendant
cinquante ans . Le lecteur désemparé ne saura plus à quel saint se vouer. Il sera capable de croire que « V éçohitionnisme des Idées Forces » ou « Matière et Mémoire » valent son feuilleton, cependant signé Zévaco Michel ; qu'une interview de Poincaré ou d'Elimir Bourges est aussi considérable pour l'évolution humaine que celle du colleur d'affiches qui a connu le satyre; on admirera la noble tête de Léon Dierx ou de J. H. Fabre au même degré que celle, pourtant bien superbe, de la brute qui coupa la femme en morceaux. La performance de l'esprit chez Charles Richet, Kibot, Binet, Branlyou Debussy aura l'honneur de la manchette tout autant que celle du jarret du cheval de course ou du vainqueur de la pédale, ou celle du biceps d'un champion des poids légers; les faits et gestes de l'honnête homme seront décrits avec la même minutie que ceux de l'escroc de haut vol ou du mauvais ministre. On s'intéressera aux travaux d'un savant, d'un médecin, d'un inventeur en autant de lignes qu'à la traversée de la Manche par Burgess, au vol des aviateurs qui cherchent la fortune et la gloire rapides avec autant de courage que vous prenez d'une façon désintéressée le train à la gare de l'Ouest, l'autobus ou le bateau, que vous traversez une rue de Paris en plein jour, un quartier extérieur en pleine nuit; qu'une infirmière soigne des contagieux, que les plombiers se promènent sur des toits de septième étage, que le mineur creuse la mine, que le marin affronte les flots etc. etc.
En attendant Tàge d'or où l'incohérence aura servi à jeter le trouble dans les cervelles au profit
de la haute culture, c'est au profit du désarroi qu'elle travaille.
Eu vertu du principe de ces (i amicitide foreuses y) dont parlait Gicéron, les courriéristes littéraires des quotidiens parlent exactement dans les mêmes termes de tous les livres qui paraissent, les meilleurs et les pires; ils rendent compte de la même façon des faits et gestes remarquables ou complètement insignifiants. Les grandes œuvres et d'intérêt général, les petites œuvres et d'intérêt personnel ont droit à la même étude. Si cependant une légère préférence est accordée, c'est en faveur de la plus basse.
Il est bon d'ajouter que, pour la question des livres, les chroniqueurs sont bien servis par les éditeurs qui éditent tout sans discernement et marquent, ordinairement, bien plus de déférence à un auteur ignoble mais qui se vend qu'à un auteur noble mais qu'on n"a pas su vendre. Le libraire est pire. Routinier et sans culture, ne se tenant pas parfois au courant des mouvements intellectuels de son époque, il débite le livre qui se demande comme il débiterait de la boucherie ou de l'épicerie. Quant à ceux qu'on ne demande pas, il les met dans ses caves et refuse formellement de les placer à sa devanture, quelque valeur qu'ils puissent avoir. Si, par hasard, un acheteur exceptionnel vient chercher un de ces enterrés, il lui est répondu qu'on ne la pas, ce qui épargne la peine de le retrouver. J'en ai eu plusieurs preuves indéniables. J'ai vu mieux. J'ai vu un libraire des grands boulevards répondre à un client qui lui demandait des renseignements sur une nouvelle maison d'édition
qu'il voulait soutenir : « Peuh ! elle ne publie que des livres déjeunes. Ça ne se vendra jamais ». L'éditeur dont il s'agissait avait déjà à son catalogue quelques noms d'aînés les plus purs, et des jeunes dont s "occupait, à ce moment-là, toute la presse. Mais les libraires, je l'ai dit, ne se tiennent au courant de rien. C'est à se demander même si beaucoup d'entre eux savent lire. Loin d'être les collaborateurs des écrivains dignes du titre d'écrivain, ils sont leurs ennemis les plus acharnés, parce qu'ils ont un fond de basse bourgeoisie dont on les décrasserait difficilement. Ils sont les plus habiles étouffeurs du génie.
D'un autre côté, les littérateurs eux-mêmes ne sont-ils pas d'excellents facteurs de cette incohérence qui mène tout?
J'ai sous les yeux un livre d'esthétique. Les tendances nouvelles de la littérature et la Renaissance française, de M. Jean Thogorma. Ce livre — sur lequel je m'étendrai plus tard n'ayant pour l'instant à en prendre que ce qui sert ma thèse — ce livre, en sa partie qui traite abstraitement des idées directrices de l'art, est excellent. 11 est noble, émet des théories fort belles que chacun doit partager globalement sinon dans tous ses détails. C'est un programme précis et nettement défini d'une littérature haute et fière, comme chacun peut la rêver, créatrice, et ayant à la base une culture solide, la connaissance des textes classiques, la volonté d'être soi-même, pour les âges futurs un classique, c'està-dire un homme qui renferme toujours un maximun d'enseignement. Mais lorsque nous arrivons à la nomenclature des gens qui étayent par leurs œuvres
la doctrine exposée, c'est là que nous sentons Tincohérence, la déroutante incohérence qui règne chez ceux de qui la profession de foi fut précisé-, ment le plus fermement dirigée contre rincohérence.l Il y a de tout dans les noms cités : des génies, des] talents, des nullités plaisantes et déplaisantes, desî créateurs et des pasticheurs, surtout des néo : des néo-classiques, des néo-romantiques, des néoparnassiens, des néo-symbolistes, des néo-naturalistes, des néo-néantistes, des néo-néo, des secondaires, des primaires, des civilisés, des barbares, beaucoup de vaches espagnoles.
Pour nous, hommes du métier, cela n'a pas grande importance. Si nous sommes malveillants nous constaterons : u Je vois ce que c'est. Pour faire parti d'un mouvement, il n'est nullement nécessaire d'avoir les idées qui donnent l'élan à ce mouvement; ni d'être sur le point de les épouser; il n'est même point nécessaire d'avoir la moindre idée; on en peut encore avoir une contraire, voire ennemie; il est tout à fait inutile de faire des œuvres qui répondent aux besoins du mouvement. Tout cela est secondaire, il faut premièrement être contre telle catégorie de gens qui ne vous ont pas accueilli dans leur sein et qui ont eu la malchance de prendre une place que vous rêviez d'avoir, et sans même vous la faire partager; secondement être possesseur, ou en passe de l'être, d'une revue, ou d'une rubrique de revue à l'abord facile, de toute façon pouvoir vous faire les petits cadeaux qui entretiennent cette amitié du forum dont je parlais tout à l'heure ».
Pour moi, qui ne suis point malveillant, et qui
sais avec quelle fougue M . Jean Thogorma s'élance contre ceux qui ne partagent pas entièrement toutes ses opinions — nous avons pu nous en rendre compte d'après la lettre qu'il écrivit aux Droits du Peuple, à propos de l'impartialité de M. Paul Vulliaud, directeur des Entreliens Idéalistes sur lesquels je reviendrai — pour moi, je me borne à penser que iM. Thogorma a de très belles idées, mais peu de jugement.
J'admire ses idées ; je fais lî de son jugement. Mais le public qui voudra sïnstruire et se procurera les écrits qui lui sont prônés, comment se comportera-t-il devant ce chaos qui lui est offert? S'il a la tête solide, il lira tout et fera lui-même son choix, et le livre de M. Thogorma ne lui aura servi de rien. S'il n'est pas très déterminé, il s'arrêtera, lassé, au milieu du chemin et choisira ailleurs que dans la littérature un moyen d'employer ses loisirs. STl a la tête faible, il croira sur parole qu'il y a une unité parfaite entre les groupes qu'on lui a présentés;, et la plus sombre, la plus annihilante anarchie sera en possession de ses méninges. S'il commence par le mauvais bout, au hasard de la rencontre, il pensera que si des écrits méprisables donnent naissance à des théories magnifiques, il vaut mieux ne lire que les théories et délaisser les œuvres.
Remarquons que les esthéticiés — oh ! pardon — font preuve de la même incohérence que les esthéticiens. Peu leur importe la galère dans laquelle on les mène. L'essentiel pour eux c'est d'être dans une galère, dans le plus de galères possible, dans toutes les galères.
Vous faites un cours sur le noir : ils vous décla-
rent qu'ils sont noirs et qu'il faut le dire. Demain vous faites A^otre cours sur le blanc, puis sur le violet, puis sur l'indigo, sur le bleu, Torange, le jaune, le vert, le pourpre, ils sont de toutes ces couleurs. Au verre urane vous découvrez l'ultra violet, l'ultra rouge : ils en sont. Vous venez de dire : « La ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre » . Vous tracez sur le tableau une ligne droite, en exemple : mais voici la ligne brisée, zigzagante et boitante, la ligne concave, se traînant sur le ventre, la ligne convexe, faisant le gros dos, le point, roulant dans le vide, les angles, s'enfonçant dans l'espace comme des coins, la longueur, la largeur, la profondeur, s'allongeant comme dés vers de terre, la surface, se déployant comme une membrane sur l'horizon, et voici les cônes, les parallélipipèdes, les sphères, les cylindres, bossus, difformes, bancroches, plats, épais, en boule qui se précipitent, se heurtent, se bousculent, se piétinent, et n'ont qu'une voix pour s'écrier : «Nous sommes tous des lignes droites : tout est dans tout ; ne sommes-nous pas formés de lignes droites? »
Aussi devons nous féliciter avec force les très rares cohérents qui, comme M. Divoire le fit pour « Les tendances nouvelles de la littérature )),ont une assez juste opinion d'eux-mêmes pour refuser de se soumettre à ces palinodies. Un peu de probité remettrait sans aucun doute bien des choses au point. Et il ne suffit pas de crier contre les autres, il faut agir pour son propre compte, il faut donner l'exemple. Car l'histoire de la paille et de la poutre sera de tout temps. C'est ainsi que nous avons vu M. Charles-Henry Hirsch protester avant nous, quoi-
qu'avec moins de précision, contre l'incohérence des citations de M. Thogorma lorsque le manifeste paraissait en revue. Or M. Charles-Henry Hirsch, dans le même Mercure de France où il protestait, donnait une preuve d'incohérence dans les sentiments, incohérence qui devenait double, du fait même de sa constatation. Il plaçait en même temps, bout à bout, sur une ligne d'admiration Claudel, Paul Fort, Henri de Régnier, Francis Jammes et.. . Abel Bonnard!!! Je me croyais cependant bien cuirassé contre les assauts des révoltes candides. Les vilenies perpétuelles de l'époque vous font, à la longue, une douloureuse et douce philosophie. Il est peut-être bon que, de temps en temps, une piqûre inaccoutumée, et pour cela plus forte, vienne vous réveiller, vous empêchant de sombrer dans le lâche amoralisme du « laissons-faire-les-choses ». En tout cas, j'avoue avoir rarement ressenti une impression aussi pénible que celle que me produisit la phrase de M. Hirsch.
Notez que j'admets très bien qu'on déteste Claudel, Paul Fort, Régnier, Jammes . J'admets encore très bien qu'on aime frénétiquement Abel Bonnard ; qu'on élève celui-ci au pavois pour mettre les autres dans les sous-sols. 11 s'en faut que j'aie pour les premiers une égale estime; je n'enveloppe pas le second dans un total mépris.
Je n'ai point accoutumé d'épouser, même contre un ennemi littéraire, tous les lieux communs et clichés, même émis par des amis littéraires. J'ai dit, dès mes notes préliminaires, que je fuirais autant que possible les quatre fantômes baconiens, aussi bien les idola fori et les idola theatri que les
autres. Quoique M. Abel Bonnard ait eu le premier prix de Rome littéraire contre un immédiat solliciteur ; quoi qu'il soit poète de boulevard et qu'il passe périodiquement dans le Figaro des papiers élégants, remplis de mille miettes de rien, pauvres de pensées, mais assez riches de mots, comme le sont toutes ces sortes de papiers qui doivent bouclier les trous des cervelles mondaines; quoique bien des choses encore, je reconnais que M. Bonnard n'est point, ou n'était point au début dénué de tout moyen. Possédant une grande richesse d'images dont, sans doute, beaucoup de mauvaises, — comme tous les trouveurs d'images, — dont beau^ coup de fort agréables, il ne manquait pas d'imagination verbale et savait parfois même, de la cendre de ses vers, sortir un tison d'où jaillissaient des étin-^ celles de lyrisme. Malheureusement, il lui manquait le milieu. Bourgeois élevé bourgeoisement parmi des bourgeois, il ne sut, malgré ses dons, faire jaillir qu'un lyrisme pot au feu. Il renferma des trésors réels dans un bas de laine sans trou, soigneusement tricotté par sa cuisinière. On avait craint sans doute pour lui les courants d'air et les vertiges. Il les craignit pour ses poèmes et ne les confia qu'à de petites choses pas dangereuses, qui ne risquaient pas de leur forcer la voix. Il lui resta des qualités que plus d'un « jeune rive-gauche » n'a pas toujours, mais de ces sortes de qualités qu'on peut comparer, si l'on veut, à celles de Rostand père, mère ou fils, à celles de Zamacoïs ou de Groisset, mais qu'on n'a pas le droit de comparer à celles d'un Claudel ou d'un Paul Fort. Je sais la profonde amitié de celui-ci pour M . Hirsch, mais comment
me taire : le simple effet d'associer clans ma mémoire ces titres : L'Arbre ou Louis XI et les Familiers me produit un malaise et comme une honte dont je rougis. On peut ne pas aimer les uns et les autres et les placer sur le même plan d'indifférence, parce que celui qui n'a point damour pour une chose n'est point tenu de la respecter, mais il paraît criminel de les admirer ensemble, dans la même phrase, et de leur donner le même éloge dœuvres définitives.
Le résultat de cette incohérence dans les sentiments est des plus néfastes. Admettons que les admirateurs de l'auteur de Le Tigre et Coquelicot, et ils sont nombreux, veuillent se baser, pour faire un choix de lectures, sur l'opinion du critique. Aimant Bonnard, ils seront fort déçus de la lecture de Claudel; aimant Claudel, ils seront fort indignés de la lecture de Bonnard, et voilà qui, répété constamment et partout, n'a pas peu contribué à jeter à jamais le discrédit sur les critiques et les artistes, et à prolonger la crise de la librairie. Encore n'ai-je point parlé des cas ou la confusion est voulue et a pour point de départ la mauvaise foi, a pour but une affaire commerciale.
Des exemples d'incohérence j'en pourrais citer à foison.
Je montrerai M. Charles Maurras. auteur dun volume remarquable : V Avenir de V Intelligence, réclamant la culture latine parce qu'elle crée dans le pays des hiérarchies antidémocratiques, et déclarant tout gratuitement qu'un démocrate ne peut être partisan du latin, comme si l'étude des langues étrangères, des sciences de toutes sortes, les pro-
fessions diverses, les aptitudes et les qualités différentes n'établissaient pas, beaucoup plus sûrement, des hiérarchies sociales. Je le montrerai, avocat et fondé de pouvoirs d'une importante section de royalistes, s'élever au nom de leur politique contre la culture germanique qui fit la civilisation germaine, et prôner la culture latine qui fit la civilisation latine, alors que la première a importé dans le nord des Gaules la féodalité et la monarchie, et que la seconde a créé ou développé dans le midi la forme des municipes, sources des principes républicains, germes des principes d'indépendance qui ont toujours guidé et guident encore les méridionaux . Il serait d'ailleurs aisé de démontrer que la culture latine n'a point empêché les réformateurs, les hérésiarques, sehismatiques, prêcheurs de révoltes religieuses ; les encyclopédistes, initiateurs de la Révolution. Au surplus, la religion chrétienne, essentiellement démocratique, est pratiquée et soutenue par des autocrates ; Jésus, qui a formellement recommandé le paupérisme, est surtout invoqué par les gens riches, etc. .. etc.. Tout cela est incohérence, et comme je n'en finirais jamais avec les exemples d'incohérence, je m'arrêterai au suivant :
La Revus est une revue des plus sérieuses et des plus graves. De grands sociologues, philosophes, hommes de science ou d'Eglise, diplomates, politiciens y dissertent de questions sérieuses et graves.
Elle est dirigée par M. Jean Finot, esprit vaste, qui, sur des bases puissantes et solides, établit des œuvres remarquables : La Philosophie de la longévité, le Préjugé des Races, La France devant la lutte des langues, entre autres. Elle possède une
rubrique fort prometteuse : Le mouvement intellectuel en France. J'y jette les yeux, et je ni'aperçois qu'elle traite, comme je pouvais m"y attendre, des livres intéressant le mouvement des idées : L effort allemand^ par Lucien Hubert, Menaceprussienne par Emile Hayem ; La pensée humaine, ses formes, ses problèmes, par Harold Holîding; Introduction à laphilosophie de V impérialisme, par Ernest Seillère: Jeanne d'Arc, par Gabriel Hanotaux; V Italie contemporaine., par H. JoW; l'Asie Française, par de Pouvourville; La Révolution et VEglise, par Albert Matheix; La Pensée et les nouvelles écoles anti-intellectualistes, par Alfred Fouillée, etc.., etc. Enfin, trouver une chronique qui ne mêle pas aux problèmes les plus variés et les plus louables de l'esprit les futilités les plus niaises. Voilà qui nous change de Ihabitude. Ici, je puis avoir toute confiance, et me reposer sur la science de mon chroniqueur du soin de me renseigner sur les œuvres profondes qui font le courant intellectuel français.
Mais cela serait trop beau et n'a que trop duré. Je tombe tout à coup sur une analyse de... non, je le donne en mille, de a Celles qu'on hrûle, Celles quon envoie » de M. Michel Provins. Et après de belles appréciations sur des livres dont la portée ne doit échapper à personne d'après l'énumération que j'en ai faite plus haut, je lis :
« La forme épistolaire convient à merveille au talent si souple et si varié de l'auteur, pour lui permettre de montrer à nu, sous les oripeaux de l'hypocrisie mondaine, le triste fonds des sentiments égoïstes du cœur humain. A vrai dire, « celles qu'on
brûle » ce sont les lettres qu'on n'écrit jamais, mais que Ton devrait écrire si la vérité osait se montrer sans voiles dans tous les conflits de la vie moderne. « Celles qu'on envoie » ne sont, liélas 1 que les lettres de parade et de surface, dictées et imposées par toutes les compromissions et tous les calculs de Fégoïsme. Nulle part mieux qu en ces pages amères et cruelles, souvent trop vraies, ne s'affirment l'antithèse et l'antagonisme fonciers entre l'être et le paraître, thème éternel des moralistes. Le talent de l'écrivain sait adoucir du moins, comme en se jouant, l'amertume des peintures les plus fidèlement réalistes ».
Voilà donc M. Michel Provins, qui depuis vingt ans rapetasse avec le même bâton de guimauve les mêmes histoires fadasses et niaises, transmué en écrivain, en moraliste, en philosophe, intéressant le nioiiveinent intellectuel en Fi'ancel
Voilà donc « Celles qiion brûle, Celles qu'on envoie », ennième édition des mêmes platitudes au jujube, mises au rang de 1' a Essai sur la sincéinté » de Gabriel Dromard, de « Lart », par A.uguste Rodin, de « Puçis de Chaçannes », par André Michel !
Qu'on mette, si l'on veut, ce Marcel Prévost de sixième ordre dans un cadre doré, avec René Maizeroy, Richard O'Monroy, Michel Gorday ou Guy de Téramond. Qu'on leur colle une étiquette : a Le génie français », très bien, mais qu'on ne les mélange pas, de grâce I avec tout le monde, ou bien personne ne reconnaîtra plus ses brebis.
Dans cette question, je suis tout à fait désintéressé, ce n'est pas pour moi que je réclame, —je suis toujours sur de retrouver mon grain de millet dans
une grange bondée jusqu'au toit — , mais c'est pour le bon public qu'on affole etfait tourner en bourrique. Pour ma part je n'ai qu'à gagner à cette étonnante fantaisie des chroniqueurs et de leurs chroniques. N'est-ce point toujours par ce même mouvement m^eZ^ec^n6?/que je sais qu'un jeune homme — il faut être jeune pour être aussi téméraire — M. J. Calvet -- le chroniqueur me cèle son prénom, aussi l'appelerai-je Jean, comme son maître, pour lui faille plaisir — M. Jean Calvet, dis-je. bravant le ridicule, a écrit un ouvrage sur c( La Prose de /ean^4.ïca7Y/)).Cette vaillance me touche et m'émeut. Brave jeune homme, que je le serrerais avec joie dans mes bras !
Mais, et c'est ici seulement que je bénis la bonne chronique et ses bons chroniqueurs, comble de ma stupéfaction, j'apprends que « Ce recueil {La Prose de Jean Aicard) est la suite et le pendant de la Poésie de Jean Aicard » . Ah! la belle et glorieuse paire de candélabres à mettre sur une cheminée ! Voilà deux livres que je voudrais bien avoir dans ma bibliothèque. Je suis sûr que j'y trouverais des aperçus nouveaux sur la morale, la philosophie, la religion selon M. Jean Aicard. Le programme qu'en donne La Reçue est fort alléchant : «... Il y a là plusieurs études inédites qai ne sont pas parmi les moins belles ». il y a aussi des souvenirs personnels du Poète, de ses contes, galéjades qui, certainement,ne sont pas non plus parmi les moins belles. Voici plus alléchant encore : « Nul mieux que M. J. Calvet... n'était capable de composer ce recueil» — que je m'empresserai de reconnaître parmi les plus beaux, afin de ne pas tomber sous la coupe
de M. J. Calvet qui a « la même horreur qu'a Jean Aicard de la critique qui dénigre, et l'amour de celle qui aide en admirant et en conseillant » .
Encore une fois, je ne nie pas que MM. Jean Calvet et J. Aicard ne soient tous deux de très braves gens; je ne doute pas de leur talent, mais leur talent est-il vraiment de la qualité de ceux dont j'ai parlé et qu'abrite la même rubrique?
Ali! que tous les fondateurs d'école ne fondentils tout bonnement l'école des honnêtes gens — j entends le mot dans la vieille acception française et dans la moderne. Que tous les pourfendeurs de moulins à vent ne se jettent-ils à la face des vrais ennemis et ne les amènent-ils à résipiscence. Que tous les créateurs de mouvements inutiles ne créent-ils des mouvements en faveur de la probité littéraire, qui n'est presque plus qu'un vain mot! Bien des malentendus cesseraient, bien des incohérences disparaîtraient, et la crise littéraire ne serait peut-être point si pénible.
J'aurais voulu profiter de la parution du poème à la Louange de Sophie Cottin pour parler avec justice de Laurent ïailhade. Mais, à la vérité, je n'en trouve point là occasion , Aucune des qualités multiples de notre moderne Pétrone n'apparaît dans un poème écrit sans doute à la hâte, peut-être improvisé, à coup sûr sans grand intérêt, auquel l'auteur n'attache pas, je puis croire, une importance exagérée.
N'étaient ces quelques vers :
Gloire! Néanl! Leçon aux auteurs impartie Qui conseille aux Rostand un peu de modestie Et détourne Barrés, moraliste édenté, De prendre au sérieux son immortalité...
où se retrouve, sinon la manière habituellement plus serrée, plus mordante et en même temps plus originale du maître, du moins son esprit caustique, tout le reste du recueil pourrait être signé de n'importe quel nom, sauf de celui de l'auteur. Il semble s'être profondément ennuyé à nous raconter l'histoire de cette Sophie Gottin, qui
... Connut l'orgueil d'un nom que le public encense,
Ecrivit des romans dont les titres vantés,
Seuls émergent encor sur les flots du Léthé,
Qui, toujours, de son aile arrachant quelques plumes,
Fut, peut-on dire, un ange en quatre-vingts volumes.
Aussi ne nous donne-t-il là qu'une image bien affaiblie de sa richesse verbale, truculente, fleurie, élégante et féroce. Par contre, à en juger par la longueur de ses phrases, il nous donne une riche idée de son souffle. Il m'eût été, pour ma part, impossible de déclamer trois pages des Louanges sans y perdre à jamais la respiration.
Citons cependant les quatre derniers vers, qui sont d'une belle taille et d'un bel effet :
Que périsse ton nom dans le bruit des cités !
Ici^ du moins, vivra ce fantôme de marbre :
La montagne t'a prise et, parmi les grands arbres,
L'incorpore, vivante, à son éternité.
Ce n'est point non plus sur Uji peu d'Idéal, que je voudrais juger Urbain Gohier. Je m'imagine que,
contrairement à Sophie Cottin, Un peu d idéal fut écrit en manière de distraction. Urbain Gohier se repose sans doute de pensées plus graves ou de pamphlets virulents, en écrivant des petites histoires assez innocentes qui ne font de mal à personne. De semblables repos sortent des livres comme Un peu d'idéal qui enclosent vraiment trop peu d'idéal. J'avoue d'ailleurs tout de suite et très honnêtement que je ne suis pas allé plus loin que la page 137, très exactement. Et encore était-ce par déférence pour l'auteur. Sur le reste du volume, je n'ai fait que jeter les yeux. Il y a sans doute, ici et là, quelques lignes assez pittoresques, même charmantes, mais Tensemble ne laisse pas d'être fort banal et se signerait aussi bien Lavedan, ou autrement si l'on préfère, car sur ce sujet je ne suis pas trop contrariant : ce n'est pas ma partie.
Donnerai-je le résumé de quelques chapitres? Bouracan, sénateur, est chez Mme Pigeon, femme adultère, sa maîtresse. Un cambrioleur, que leur arrivée dans la villa désertée pour une villégiature de vacances, a arrêté dans son œuvre, est caché sous un sopha et écoute la conversation des amoureux, de qui il tient ainsi les noms et qualités. Il profite de la situation pour se montrer et se faire donner tout l'argent de M. Bouracan sous menace de le faire chanter. M. Bouracan lui tire un coup de revolver. Le cambrioleur tombe, M. Bouracan arrange une histoire afin de ne pas être compromis, il dit à Mme Pigeon : d Je vais m'en aller, prendre le train, et quand je serai loin tu appeleras, disant que tu as tué toi-même le cambrioleur et tout ira bien. » Il part, mais le cambrioleur avait fait le mort, il se
relève sans la moindre blessure et entreprend de faire de Mme Pigeon sa maîtresse. Inutile de dire qu'il se nomme Gaston, récite du Ponsard et de belles théories sociales, est galant homme et réussit à être Tamant de Mme Pigeon. Tout y est cliché et tout y est faux . Rien ne tient debout là-dedans et n'a la moindre signification^ sinon pour un public de primaires. Ce n'est ni de la vie, ni l'illusion de la la vie, ni de l'observation, ni des idées ou leur apparence. C'est une histoire pour l'histoire et je ne comprends pas bien à quoi ça sert, d'autant plus que ce n'est pas relevé par le style .
J'ai résumé le premier drame, je n'ai pas la patience de continuer le reste : n'est pas plus amusant.
Je préfère revenir à mon idée, que Urbain Gohier se repose parfois d'un labeur plus lourd de conséquences, plus ingrat en écrivant des petites histoires qui ne servent pas à grand'chose.