LE ROMAN
Dès cette première période, il importe de remarquer la part de plus en plus grande que se taille le roman et jusque dans l'œuvre des « théoriciens ». Pour une M^n^de Staël, un Chateaubriand, sinon pour un Nodier, dont la curiosité s'amuse de tout, effleure tout et ne s'attache à rien, le roman est encore, comme il l'était chez Rousseau, une forme de la propagande philosophique, un moyen d'illustrer la thèse par l'exemple.
Négligeons la postérité de Berquin : un Fiévée, un Ducray- Duminil, un Vindé, un Montjoie, écrivains vertueux et fades ; ne nous attardons pas davantage à Marchangy, cet abbé Barthélémy du romantisme, à Ducange, qui est le père de nos feuilletonistes modernes, encore moins à la graveleuse baronne de Méré et à Pigault-Lebran, dont la meilleure œuvre fut son petit- fils Emile Augier et par qui Restif de la Bretonne donne la main à Paul de Kock.
Mais, autour de M™e de Staël, évolue tout un escadron féminin, paré, à deux ou trois exceptions près, de la double aristocratie du nom et de l'esprit : M™e de Charrière, une des tendres amies de Benjamin Constant et dont la Caliste est comme un premier crayon de Corinne ; M»^e de Souza, qui montre une grande délicatesse dans Adèle de Sénanges et Charles et Marie ; jVlme de Krûdener, qui connut un moment de célébrité avec Valérie (1803); M^^e d'Hautpoul qui dans -2'z7m, roman pastoral, fait alterner agréablement le vers et la prose ; la princesse de Salm-Dyck, surnommée « la Muse delà Raison » et qui donna au moins un démenti à sa réputation dans les Vingt-quatre heures d'une jemme sensible ; M^^ Cottin, auteur renommé de Malvina, d'Amélie de Mansfield, de Mathilde, d'Elisabeth ou les
Exilés de Sibérie, dont Xavier de Maistre reprendra le thème dans la Jeune Sibérienne; M«^e de Genlis, prêcheuse insupportable, sauf dans M^^^ de Clermont, que Sainte-Beuve claissait parmi les livres qu'il faut avoir lus ; M"^^ Sophie Gay, qui prend cette même M^^ de Genlis pour héroïne (peu flattée, mais très reconnaissable) de sa Laure d'Estell (1802) et, dans les Malheurs d'un amant heureux (1818-1823), fait revivre avec humour la société du Directoire; M*»*" de Rémusat, qui, en attendant d'être l'auteur des fameux Mémoires, publie sous la signature C.-E. un roman très remarqué : Charles et Claire ou la Flûte ; Pauline de Meulan, plus tard M^e Guizot, femme de cœur et de tête, dont les tendances moralisatrices, à peine indiquées dans les Contradictions, la Chapelle d' Ay ton (1801), s'épanchent à partir de 1812 dans le conte pédagogique et les Lettres édifiantes ; Aimée de Coigny, le prototype de « la Jeune captive », de quiVAlvar, resté sous le boisseau, n'a été révélé qu'en 1913.
« Jamais, dit justement M. Paul Morillot, la littérature féminine n'avait jeté dans le roman un pareil éclat depuis M"*» de la Fayette. » La plupart de ces auteurs et de ces livres pourtant sont oubliés et, de toute cette période, la postérité n'a retenu, dans le roman, avec Chateaubriand, M™« de Staël et Nodier, que les noms de Xavier de Maistre, de Sénancour et de Benjamin Constant.
Xavier de Maistre ; Sénancour :
Benjamin Constant. — Xavier de Maistre* est une exception au milieu de son temps; il est une exception même dans sa famille. S'il y a quelqu'un que n'ait point touché le mal de Werther et de René, c'est lui. Il y paraît au ton détaché, à la légèreté charmante ' ' ^
de son Voyage atttour de ma chambre >^^vier de Maistre. (1794). Dans ses nouvelles, le Lépreux de la cité d'Aoste (181 1), les Prisonniers du Caucase et la Jeune Sibérienne (1825), il a les meilleures qualités classiques : le goût, la grâce, un pathétique sobre, une narration vive, l'exactitude du trait. Et le romanesque, chez lui, est
'lO
toujours à base de vérité et d'observation. Nous savons, par exemple, que 7^ Lépreux de la cité d'Aoste 2l existé vraiment. Xavier de Maistre l'a connu et confessé, avant de prendre la plume pour raconter sa vie. C'est par là qu'il se rapproche un peu de son frère. Mais, sur tous les autres points, quelle diversité chez les deux hommes ! La nature semble avoir voulu les opposer l'un à l'autre : à l'esprit séduisant et fin, sentimental et poétique de Xavier, elle offre pour pendant le sombre et tragique génie de Joseph. Et elle achève le contraste en donnant à Xavier ce léger vernis de scepticisme et d'irréhgiosité voltairienne que nous ont révélé des pubhcations récentes. — Obermann (1804) nous ramène au romantisme. Sénancour* y a fait son portrait, qui diffère sensiblement de celui que Chateaubriand nous avait fait de René. Obermann souffre bien, comme René, d'un mal « sans espoir », mais, alors que le mal de René était d'ordre sentimental, Obermann, avant Schopenhauer, souffre dans son intelligence et ne se dissout finalement dans le suicide que parce qu'ayant perdu la foi il n'a trouvé aucune raison métaphysique de prolonger une vie qui l'importune. Le livre, en dépit de belles parties et d'un sincère accent de détresse, a vieilli. — Mais on lit toujours le chef-d'œuvre de Benjamin Constant *, cet Adolphe (1816), crépuscule d'un cœur, victoire et défaite de l'égoïsme. Les sursauts de la passion agonisante d'Adolphe et d'EUénore, ce sont ceux mêmes que connurent en leur déclin M"*® de Staël et l'auteur. Benjamin Constant a dessiné là, avec une sévérité qui enchante les moralistes, sa propre figure d'homme sans spontanéité ni ferveur, dont la perspicacité maladive arrête tout élan et qui ne peut se dévouer ni se donner avec abandon : un impuissant d'amour, pour tout dire. Une haute leçon expérimentale se dégage ainsi de cette œuvre
Benjamin Constant.
romantique traitée à la façon classique, sans autre préoccupation que l'exactitude de l'anatomie mentale, dans une langue abstraite et précise, qui est restée le modèle de la langue psychologique.
Lamenn ais 1782-1854
PAGES-TYPES
DE l'athéisme
L'athée même participe aux biens que la société conserve; protégé quelque temps par l'ordre même qu'il viole, il vit de la foi sociale et des biens qui en sont le fruit, comme un étranger s'assied en passant à la table de la famille. Mais, au moment du départ, il n'emporte que ce qui est à lui : et qu'a-t-il en propre que les ténèbres, avec je ne sais quelle faim dévorante d'un bonheur que rien de créé ne peut lui offrir ?...
Mais, disent les athées, on ne comprend pas l'Être infini : puissants génies qui comprennent tout le reste! Autrement seraient-ils si choqués qu'on leur proposât de croire, sur des preuves certaines, un dogme incompréhensible ? S'élèveraient-ils si fièrement au-dessus de Dieu ? Ainsi, des choses qu'ils croient, il n'en est aucune qu'ils ne comprennent parfaitement. Que croient-ils donc ? Croient-ils à la matière ? Croient-ils à la pensée ? Croient-ils à la vie ? Il faut bien qu'ils y croient : la nature leur impose ces croyances et mille autres avec un souverain empire: il faut qu'ils y croient malgré l'impuissance la plus absolue de concevoir jamais ce que c'est que la matière, ce que c'est que la pensée, ce que c'est que la vie. Rien ne leur est plus incompréhensible que leur être, ils ne connaissent rien pleinement; leur science ne se compose que de lambeaux. Non seulement le tout leur échappe, mais ses parties les plus voisines d'eux ne se laissent qu'à peine entrevoir. Leur conception n'est proportionnée à rien de ce qui est, elle se perd dans un atome : et ils veulent clairement comprendre celui qui a créé de rien et cet atome et l'univers !
Insensés! Qu'ils m'expliquent un grain de sable, et je leur txpliquerai Di.-u.
Bonald I754-I840