‹ La littérature française au 19e; tableau généralChapitre 3 sur 90 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

LA LITTÉRATURE ne se prête pas plus que les autres phénomènes scKiaux aux divisions par siècle et il faut toujours quelque effort pour faire rentrer les M époques littéraires » dans les cadres de la chronologie conventionnelle. C'est ainsi qu'une liistoire du romantisme devrait commencer logiquement à la Nouvelle Héloïse (1761) de Jean- Jacques Rousseau et à cette « Héloïse en action » (Sainte-Beuve) que fut M^^^ de Lespinasse. Tourmentée d'imagination, brûlante de désir et abîmée de remords, M^^^ de Lespinasse meurt (1776) en glorifiant la passion dont elle était consumée. L' « ennui » d'une M"^^ du Deffand, le trouble qui saisit un prince de Ligne devant la mer de Crimée sont des sentiments tout modernes. Avec Bernardin de Saint-Pierre, le xviii<^ siècle finissant assiste au jaillissement de l'exotisme. Shakespeare nous est révélé en 1769, presque en même temps que Thomson, Young et le pseudo-Ossian. Chez ces étrangers et chez Volney (1791) nous prenons le goût des ruines, des larmes et de la mort.

Si la tentative d'André Chénier pour rafraîchir la Muse aux sources grecques reste ignorée des contemporains, le théâtre est en quête d'une formule inédite, mieux appropriée que la tragédie à l'évolution récente de la « sensibilité », et pense l'avoir trouvée dans la comédie larmoyante. Tant de signes de transformation, tant de présages d'une vie nouvelle, ne peuvent tromper sur l'importance du mouvement qui se prépare : en 1800 paraît le Hvre De la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales; en 1801-1802, Atala et le Génie du Christianisme, Le romantisme, épars ou en puissance chez les écrivains précédents, s'est dégagé et coordonné chez M"^^ de Staël et Chateaubriand. M.^^ de Staël vient de Genève, Chateaubriand de Saint-Malo, et la conjonction de ces deux génies est proprement celle de l'individualisme protestant et de rindividuaUsme celtique. Tous deux, à première vue, sont fort différents. L'individuahsme d'un Chateaubriand se présente sous le dehors catholique et monarchique et nous verrons bientôt que ce n'est là qu'une apparence, une fiction, et parce qu'il y a contradiction évidente entre les termes ; l'individualisme d'une Staël est d'essence républicaine, cosmopolite et hbre penseuse et il est du moins sincère et conséquent avec lui-même, ce qui assurera sa victoire. Dès l'origine cependant, quoique de camps ennemis, tous deux conspirent aux mêmes fins : l'affranchissement et l'exaltation du « moi » . Ils ne feront sans doute que substituer une tyrannie à une autre et leur double effort aboutira simplement à détrôner la raison au profit de facultés inférieures. Désormais la sensibilité est maîtresse et le règne de cette capricieuse souveraine, qui est par définition celui de l'image, du sanglot et du cri, donnera trop souvent l'impression d'un retour à la barbarie primitive. Cris sublimes au demeurant ! Sanglots qui nous déchirent ! Images enchanteresses, dont n'était pas capable la langue sèche du rationalisme ! Pour traduire les batte-

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