‹ La littérature française au 19e; tableau généralChapitre 4 sur 90 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

ments précipités de son cœur et le désordre de ses sensations, comme pour rendre les multiples aspects du « mobile univers », qu'il associe intimement à ses tristesses et à ses joies, le poète romantique a besoin d'une langue neuve, riche, concrète, plastique, colorée, et cette langue, il ne l'a pas trouvée toute faite : il a fallu qu'il l'inventât. Qu'il n'y ait pas eu excès, que le style, « cet élan de l'ordre intérieur », n'ait pas fini par subir « la sollicitation du vocabulaire » (Charles Maurras), que la « promotion du moi » n'ait pas entraîné celle du mot, ce n'est pas nous qui le nierons. Le lyrisme, avec les romantiques, envahit tous les genres et jusqu'aux plus sévères : la philosophie, l'apologétique et l'histoire. Il les renouvelle, mais en les corrompant. Zola, avant M. Maurras et M. Pierre Lasserre et, sinon plus légitimement, avec autant d'âpreté, dénonçait dans les romantiques « les bâtards des littératures étrangères » et les accusait d'avoir « rompu la chaîne de la tradition française ». S'il ne semble pas que lui-même l'ait renouée, il reste que l'accusation est assez justifiée en soi et qu'on y voudrait seulement quelques atténuations. « Raison et bon sens ne suffisent pas » (Renan) et le monde est plus vaste que le cerveau de Pallas : par tout le frémissement qu'il a introduit dans l'âme française, par la curiosité qu'il lui a donnée de la pensée étrangère, comme par les perspectives qu'il lui a ouvertes sur l'infini du rêve, le romantisme a peut-être gâté notre horizon traditionnel, mais il l'a élargi singulièrement. Et qui voudrait en somme que Lamartine, Hugo, Vigny, Musset, Baudelaire, Verlaine n'eussent pas existé ? Ceux-là mêmes que M. Maurras rappelle vers les disciplines classiques ne le suivent pas toujours sans soupirer après les autels qu'ils abandonnent. On croit ouïr la plainte de Renan dans la Prière sur l'Acropole : « Tu ne peux te figurer le charme que les magiciens barbares ont mis dans leurs vers et combien il nous en coûte de suivre la raison toute nue 1 » Qu'ils la suivent

pourtant et si le salut de notre littérature est à ce prix, s'il est nécessaire qu'en réaction des excès où nous entraîna la sensibilité romantique nous nous condamnions à une cure sévère de rationalisme. . .

Le mouvement littéraire du xix^ siècle peut être divisé en quatre périodes distinctes. Dans la première (1800-1820), nous assistons à la lutte du classicisme et du romantisme; la seconde (de 1820, date des Méditations, à 1850) nous présente le romantisme triomphant ; une troisième et une quatrième périodes (1850-1880-1914) nous mèneront du romantisme déclinant au Parnasse, au naturalisme et jusqu'aux écoles les plus récentes qui voient naître le roman social, le théâtre d'idées, la poésie symbohste et même s'esquisser un retour au classicisme.

PREMIÈRE PÉRIODE {i'8oo-i82o)

LA poésie du premier Empire continue la poésie dn xviiie siècle. Elle n'entend rien changer à la tradition classique : elle en accepte et en respecte toutes les formules; le génie seul lui en échappe. Des poètes de cette époque, les meilleurs ne valent que relativement. C'est chez tous la même horreur du mot propre, le même abus des périphrases, les mêmes fadeurs mythologiques. Pas plus d'imagination que d'idées; une versification qui se croit habile et qui met son habileté à Instituer de prétendus effets d'harmonie imitative; aucune inspiration personnelle. Faute de mieux, on se rabat sur les traductions et les descriptions.

Delille et son école. — Le vrai chef de cette poésie reste l'abbé Delille* ', versificateur élégant et froid, qui s'est fait connaître, dès 1761, par une traduction des Géorgiques et qu'on voit reparaître au début du siècle avec l'Homme des champs (1800), la Pitié (1803), V Imagination (1806), les Trois règnes de la nature (1809) et ses traductions de V Enéide (1804) et de V Essai sur V homme (181 1). — Delille, dira plaisamment Victor Hugo, « qui, vers sa fin, se vantait, à la manière des dénombrements d'Homère, d'avoir fait douze chameaux, quatre chiens, trois chevaux, y compris celui de Job, six tigres, deux chats, un jeu d'échecs, un trictrac, un damier, un billard, plusieurs hivers, beaucoup d'étés.

r. L'astérisque renvoie aux morceaux choisis qui accompagaent chaque chapitre.

force printemps, cinquante couchers de soleil et tant d'aurores qu'il se perdait à les compter ! . . . »

Désormais le branle est donné. En même temps que Saint- Ange traduit Ovide, Daru Horace, Pongerville Lucrèce, Aignan V Iliade, Tissot les Bucoliques, Dureau de la Malle les Ar gonautiques, Bins de Saint- Victor Anacréon, Fontanes Pope, Baour-Lormian Ossian, Aimé Martin rime les Lettres à Sophie sur la physique, la chimie et l'histoire naturelle, Boisjolin chante la Botanique, Gudin l'Astronomie, Ricard la Sphère, Castel les Plantes, Cournand les Styles, Esménard la Navigation, Chênedolîé le Génie de l'homme, Campenon la Maison des champs, Colnet du Ravel l'Art de dîner en ville, etc., tous poèmes oubliés aujourd'hui et qui eurent leur quart d'heure de célébrité. Il n'y a, de ce fatras, à détacher que la Gastronomie de Berchoux (t8o^), badinage sans prétention et où l'esprit du moins ne fait ptis entièrement défaut. Si l'on ajoute aux poèmes « didactiques », comme ils s'appelaient, quelques poèmes épiques dans le genre de V Achille à Scyros (1805), de Luce de Lancival, du Charlemagne à Pavie et de l'Alfred de Millevoye, du Philippe-Auguste de Parseval-Grandmaison, de l'Austerlide de Viennet, de la Caroléîde du vicomte d'Arlincourt ou de VAmadis de Gaule de Creuzé de Lesser, qu'on nomme, pour sa bizarrerie, VAtlantiade de Népomucène Lemercier, sorte de De Natura rerum moderne où l'oxygène, le calorique, la gravitation et le phosphore font figure de « machines épiques » et dont les grands protagonistes sont Barythée, force centripète, Proballène, force centrifuge, et Curgire, mouvement curviligne, qu'on donne enfin une mention aux compositions lyriques de Lebrun- Pindare, aux Messéniennes de Casimir Delavigne * (18 18), aux chansons de Désaugiers et de Goufïé, aux contes d'Andrieux *, aux fables de Ginguené et d'Arnault, on aura dressé, ou à peu près, le bilan de cette poésie correcte, çà et là spirituelle, le plus souvent ennuyeuse et vide et qui n'échappe au prosaïsme que pour tomber dans le rébus.

Les élégiaques : Chênedolîé, Baour-Lormian, Soumet, Guiraud, Millevoye, etc. — Il serait injuste cependant de ne pas signaler chez quelques poètes de ce temps, ou du moins dans quelques-unes de leurs productions, une sentimentalité assez pénétrante déjà et dont l'expression n'est pas toujours sans analogie avec celle des premiers romantiques.

Sainte-Beuve a dit de Chênedollé : « Il a plus de grandiose que Delille ; il fait ses vers avec son cœur. » Et il les fait aussi avec des réminiscences de Gœthe et de Klopstock, dont il a eu la révélation chez M^^e de Staël. Baour-Lormian affadit Ossian dans ses Poésies galliques (1801), mais c'est un peu du mystère occidental et de ses brumes qui entre avec elles dans la sentimentalité française. Fontanes a été touché par Gray dans le Jour des Morts et la Chartreuse de Paris, Edmond Géraud n'est peut-être pas, comme l'a dit M. Maurice Albert, le premier qui ait fait connaître en France l'intérêt poétique du moyen âge et, avant lui, le comte de Trèssan, Creuzé de Lesser, Vanderbourg, avec les poésies de l'apocryphe Clotilde de Surville (1803), sans parler de Chateaubriand, s'étaient avisés de cet intérêt; son mérite, plus mince, consiste à avoir inauguré chez nous « le style troubadour » (Henri Potez). Duault, Millevaut, Deguerle, 1' « honnête » Labouisse, MM™»» Desroches, Verdier, de Vannoz ont sombré corps et biens. Et c'eût pu être le destin d'Alexandre Soumet *, s'il n'avait composé en 18 16 cette élégie de la Pauvre Fille que tous les recueils de morceaux choisis se repassent consciencieusement. Millevoye ♦ a écrit des épîtres et des poèmes héroïques qui n'ont pas eu la force de venir jusqu'à non<^, mais aussi des élégies touchantes et brèves comme sa destinée {le Poète mourant, la Chute des feuilles, etc.). Cinq ou six autres élégiaques surnagent derrière lui dans les anthologies à la faveur d'une pièce, d'une strophe heureuses : Amault* {la Feuille), Guiraud {le Petit Savoyard), Victoire Babois {le Saule des regrets), Denne- Baron {Zéphyr e), Charles Loyson {l'Air natal) et Chateaubriand lui-même dont le Montagnard émigré contient déjà en puissance toute « la chevalerie dorée, le moyen âge de châtelains, de pages et de marraines, le christianisme de chapelles et d'ermites t du premier cénacle :

Ma sœur, te souvient-il encore Du château que baignait la Dore, Et de cette tant vieille tour

Du Maure Où l'airain sonnait le retour

Du jour ?...

Pamy* enfin, que Voltaire mourant appelait « mon cher TibuUe » {Poésies erotiques, Poésies fugitives, etc.), et M»» Dufrénoy, surnommée f la Sapho française », ne laissent pas de

trouver quelques mouvements de mélancolie voluptueuse dont Lamartine se souviendra bientôt.

Au déclin de la poésie classique, ces poetœ minores, chlorotique postérité de Gilbert et de Malfilâtre, annoncent et préparent la poésie nouvelle : plusieurs d'entre eux d'ailleurs (Soumet, Chênedollé, Baour-Lormian, Guiraud) feront partie du premier cénacle romantique et collaboreront près de Hugo et de Vigny à l'organe du groupe, la Muse française.

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Delilie O'abbé Jacquet 1738-1813

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