GRAZIELLA
Lamartine I780-I869
Essoufflés par la montée longue et rapide que nous venions de faire et par le poids de nos rames que nous portions sur nos épaules, nous nous arrêtâmes un moment, le vieillard et nous, pour reprendre haleine dans cette cour. Mais l'enfant, jetant sa rame sur un tas de broussailles et gravissant légèrement l'escalier, se mit à frapper à l'une des fenêtres avec sa torche encore allumée, en appelant d'une voix joyeuse sa grand 'mère et sa sœur :
— Ma mère ! ma sœur ! Madré ! Lovellina ! cxiait-il, Gaetana ! Gtaziella! réveillez-vous; ouvrez, c'est le père, c'est moi; ce sont des étrangers avec nous.
Nous entendîmes une voix mal éveillée, mais claire et douce, qui jetait confusément quelques exclamations de surprise du fond de la maison. Puis le battant d'une des fenêtres s'ouvrit à demi, poussé par un bras nu et blanc qui sortait d'une manche flottante, et nous vîmes à la lueur de la torche que l'enfant élevait vers la fenêtre, en se dressant sur la pointe des pieds, une ravissante figure de jeune fille apparaître entre les volets plus ouverts.
Surprise au milieu de son sommeil par la voix de son frère, Graziella n'avait eu ni la pensée ni le temps de s'arranger une toilette de nuit. Elle s'était élancée pieds nus à la fenêtre, dans le désordre où elle dormait sur son lit. De ses longs cheveux noirs, la moitié tombait sur une de ses joues; l'autre moitié se tordait autour de son cou, emportée de l'autre côté de son épaule par le vent qui soufflait avec force, frappait le volet entr'ouvert.et revenait lui fouetter le visage comme l'aile d'un corbeau battue du vent.
Du revers de ses deux mains, la jeune fille se frottait les yeux en élevant ses coudes et en dilatant ses épaules avec ce premier geste d'un enfant qui se réveille et qui veut chasser le sommeil. Ses yeux, ovales et grands, étaient de cette couleur indécise entre le noir foncé et le bleu de mer qui adoucit le rayonnement par l'humidité du regard et qui mêle à proportions égales dans des yeux de femme la tendresse de l'âme avec l'énergie de la
passion : teinte céleste que les yeux des femmes de l'Asie et de l'Italie empruntent au feu brûlant de leur jour de flamme et à l'azur serein de leur ciel, de leur mer et de leur nuit. Les joues étaient pleines, arrondies, d'un contour ferme, mais d'un teint un peu pâle et un peu bruni par le climat, non de cette pâleur maladive du Nord, mais de cette blancheur saine du Midi qui ressemble à la couleur du marbre exposé depuis des siècles à l'air et aux flots. La bouche, dont les lèvres étaient plus ouvertes et plus épaisses que celles des femmes de nos climats, avait les plis de la candeur et de la bonté. Les dents courtes, mais éclatantes, bfillaient aux lueurs flottantes de la torche comme des écailles de nacre aux bords de la mer sous la moire de l'eau frappée du soleil.
Tandis qu'elle parlait à son petit frère, ses paroles vives, un peu âpres et accentuées, dont la moitié était emportée par la brise, résonnaient comme une musique à mes oreilles. Sa physionomie, aussi mobile que les lueurs de la torche qui l'éclairait, passa en une minute de la surprise à l'effroi, de l'effroi à la gaîté, de la gaîté à la tendresse, de la tendresse au rire; puis elle nous aperçut derrière le tronc du gros figuier; elle se retira confuse de la fenêtre, sa main abandonna le volet, qui battit librement la muraille; elle ne prit que le temps d'éveiller sa grand 'mère et de s'habiller à demi; elle vint nous ouvrir la porte sous les arcades et embrasser, toute émue, son grandpère et son frère.
Sainte-Beuve I804-I869