Elle a pour source M. Auger
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Bossuet et Louis XIV. Affinités de nature. — L^homme, le courtisan, le précepteur. — L'horizon de Bossuet, ses limites. — L'historien, le politique, le philosophe, le théologien. — L'éloquence de Bossuet. — Ses devanciers et ses contemporains. — Ses procédés de composition et de style.
Bossuet est peut-être de tous les écrivains du xvii® siècle celui que Ton peut le moins séparer de Louis XIV. Il y avait entre eux une affinité réelle de nature ; tous deux appartiennent à la race des dominateurs. Ils vont devant eux sans regarder à droite ni à gauche et se refusent à comprendre ce qui les générait. Dès qu'ils se vi* renl, ils se reconnurent; il se fit entre eux un pacte tacite. Ce que le roi donna fut peu de chose, si on le compare à ce que valait Bossuet et à ce qu'il donna. Pour un tel homme,qu'était-ce qu'un évêché et le stérile honneur d'instruire le dauphin? Involontairement on rêve pour lui une de ces positions éclatantes qui mettent en lumière toutes les facultés d'un homme. Il Teiit obtenue probablement s'il ne fût pas né dans cette bourgeoisie parlementaire que le roi détestait et qui avait produit Broussel. Bossuet n'en fut pas moins le héraut sonore de la monarchie absolue et de la religion d'État. C'est un rôle qui convenait à sa nature ; ses aptitudes et ses inclinations l'y portaient ; l'autorité sous toutes ses formes lui apparut de bonne heure comme le dernier mot de tout, une nécessité, une loi d'en haut. Il en fut l'interprète convaincu
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et solennel. Peut-être alla-t-il en quelques occasions plus loin qu'il ne voulait et qu'il ne convenait. Il en ipotie aujourd'hui la peine ; mais une part de responsabilité revient au roi qui exigeait de tous un dévouement sans réserve. Il y a au Louvre un magnifique portrait de Bossuet par Rigault, une de ses plus belles toiles. Le prélat est en pied et semble marcher vers les spectateurs; sa haute taille se détache des plis d*un vêtement ample qui la rehausse sans rétreindre et flotte avec une grâce sévère. La main droite qui s'avance est posée sur un livre avec un geste dominateur, comme d'un roi qui saisit son sceptre. L'attitude est d'un homme qui commande. La figure, un peu pleine par le bas, a de la noblesse et de la sérénité. Le front est haut, d'une largeur médiocre ; les yeux ne sont pas d'un penseur. L'ensemble est plus magnifique qae saisissant; cela sent le portrait officiel, la représentation. Il devait y avoir dans toute sa personne plus d'animation et de vie. Que Ton se retourne et que Ton regarde en face le Richelieu de Philippe de Champagne : modèles et peintres sont évidemment de deux époques bien diSërentes. Plus sensible encore est l'opposition, si l'on se rappelle Tardente et mélancolique figure de Pascal, l'homme qui cherche en gémissant. Bossuet, lui, a trouvé , et dès le premier jour il s*est assis dans sa certitude et sa sérénité. Tout en lui était ferme, net, arrêté. L'écriture est grande, pleine, droite, régulière ; fort peu de ratures et ne portant que sur des détails d'expression. Le fond de la pensée est immuable, le mouvement et la couleur du style naissent avec elle spontanément ; à peine ça et là quelques relouches pour l'harmonie de la période. Les manuscrits de Pascal sont de véritables hiéroglyphes :
caractères microscopiques et inégaux, ratures violentes, renvois continuels, tout trahit Peifort douloureux d un esprit tourmenté.
Il y aurait à refaire une biographie de Bossuet. L'œuvre oratoire du cardinal de Bausset ne subsiste plus que dans les traits essentiels : c'est une oraison funèbre en plusieurs volumes. Les travaux consciencieux de M. Floquet ont le défaut d'appartenir à la même école. Il a paru , il y a trois ans, une étude considérable due à un chanoine de Meaux, H. Réaume i, et qui a un tout autre caractère. L'auteur est un adversaire déclaré du gallicanisme : cela suffît pour indiquer la nature et la portée des critiques graves qu'il dirige contre l'évéque de Meaux. Quant aux philosophes, ils ont toujours admiré dans Bossuet l'orateur; on ne peut raisonnablement exiger qu'ils approuvent tous les actes et toute la doctrine de l'homme. Je me bornerai à le suivre dans les principaux actes de sa vie, en choisissant de préférence ceux qui mettent le mieux en évidence le caractère de l'homme et son action.
Il est né à Dijon en 1627, et il est mort à Paris, en quittant Versailles, où il était allé solliciter une dernière faveur de Louis XIV (1704). Il n'a pas assisté aux revers terribles des dernières années, à ces coups répétés de la mort qui frappaient un à un les héritiers du trône, et laissaient le vieux roi debout, isolé dans sa grandeur chancelante, mais toujours digne et majestueux. Il était d'une fa-
i . Histoire de Jacques Bénigne Bossuet et de ses csuvres par M. Réaume, chanoine de l'église de Meaux. (Librairie Vives. 3 vol. in-8*). — Voir une analyse et une appréciation de cet ouvrage dans la Revue politique (juin et juillet i8'72), par M. Leaient, admiraleur très- Ter vent de Bossuet.
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mille parlementaire et d'un pays où fleurit Téloquence. H fut de bonne heure voué à l'Église et pourvu dès Tàge de treize ans d'un canonicat. Il lui fallut pour en prendre possession , dépouiller un coadjuteur. Le Parlement, présidé par un oncle de Bossuet rendit sans scrupule l'arrêt nécessaire. Après quelques années passées à Metz, et bien remplies par rétude, la prédication, la conversion des dissidents, il arriva à Paris en 1659, à peu près au moment où le roi commençait à s'occuper des affaires de l'État. Il prêcha d'abord et avec succès à la ville, en 1659, 1660, 1661, puis au Louvre en 1662. Il avait alors trente- cinq ans. Dès ce moment le roi a les yeux sur lui, et ne Toubliera plus. En 1667, il le charge de prononcer roraisou funèbre de la reine mère, puis celle de la reine d'Angleterre, celle de Madame (16G9-1670), et le choisit pour précepteur du dauphin. Quels fruits donna cette éducation ? Les critiques admiratifs sont ici embarrassés. En présence des résultats si médiocres, sur qui faire retomber la responsabilité? L'élève est le fils de Louis XIV et Bossuet est fiossuet. Ce qu'il y a d'incontestable, c'est que le maître ne put inspirer au jeune prince le goût de l'étude, qu'il lui en inspira plutôt Taversion insurmontable, jusque-là qu il jura qu'une fois libre, il n'ouvrirait jamais un livre, et il tint parole. C'était une nature vulgaire, qui avait peu de ressort et que le joug d'une éducation rigonrcuse acheva d'anéantir ^ Il fut avec sa mère la première victime immolée par Tégoïsme du roi. Un précep-
1. « Son peu de lumières, s'il en eût jamais, s'éteignit soas la rigueur d'une éducation dure et austère, qui donna le dernier poids à 8a timidité naturelle, et le dernier degré d'aversion pour toute espèce non pas de travail et d'étude, mais d'amusement d'esprit : en sorte qoc^
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teur doux, tendre, insinuant, tel que fut Fénelon, aurait peut-être dégourdi cette âme épaisse et effarouchée: Bossuet, respectueux et inflexible , n'employa que Tautorité. Il remplissait sa tâche consciencieusement, scrupuleusement, mais quand il avait montré le chemin, il ne regardait plus si rélève suivait. Les leçons étaient excellenteS; mais elles n'arrivaient pas à leur adresse. Les fonctions de ce genre exigent un dépouillement absolu de sa personnalité dont Bossuet était incapable. Il était toujours au-dessus de son élève, jamais à côté de lui ni avec lui. En sa qualité d'orateur et de cartésien, il avait conçu d*une manière abstraite et générale l'éducation d'un prince, futur successeur de Louis XIV. Sur cette donnée vague il se mit à Tœuvre, sans se préoccuper des aptitudes particulières et de la faiblesse du sujet. Il est probable que le dauphin ne lut jamais les livres que composa pour lui son éloquent précepteur, la Connaissance de Dieu et de soùmêmej le Discours sur Ihistoire univerfiellSj la, Politique tirée des propres paroles de V Écriture sainte^ et il est difficile de lui en avoir quelque reconnaissance.
Quelle fut l'attitude de Bossuet à la cour pendant celte période, la plus brillante et la moins édifiante du règne de Louis XiV? Il n'était pas chargé de la direction de la conscience du roi, mais il était prêtre et évêque. On eut recours à ses offices dans plus d'une circonstance délicate, notamment au fameux jubilé de 1676. S'il ne fut pas complice, il fut trop aisément dupe ^ Il conduisit
de son aveu, depuis qu'il avait été affranchi des coaltres, U n'avait de sa vie lu que rarticle de Paris de la Gazette de Franco, pour y voir les morts et les mariages. » (Saint-Simon).
1. Le grand Arnauld écrivait, après bien des éloges sur V Histoire
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intrépidement à l*aulel La Valliëre la douce victime; il n'osa heurter de front Taltiëre Hontespan. Il n'a pas ea à ce moment,comme Bourdaloue, son sermon sur Vadultère. Il est trop certain qu'il ne voulait pas déplaire au roi; on peut admettre aussi qu'il était peu propre à cette diplomatie équivoque où on le fourra. Louis XIV eut dû s'adresser à d'autres. Bossuet avait conscience de Fimpuissance où il était de résister aux volontés du roi. A une religieuse , qui lui annonçait qu'elle prierait Dieu pour lui, <ic Priez-le, dit-il , que je n'aie pas de complaisance pour le monde. » — Son éloquence, sa science, sa docilité connue le désignaient naturellement pour porter la parole dans cette fameuse assemblée du clergé en 1682. Le gallicanisme n'est guère en honneur aujourd'hui : les philosophes et les politiques le condamnent; les nouveaux catholiques Tanathématisent. Il y a vingt ans, le Sermon sur Vunité de V Église était un livre classique en France; il fallait l'analyser et l'admirer aux épreuves de la licence. On est plus sévère aujourd'hui. Toute Phabileté, tous les ménagements étudiés de Bossuet, toute la pompe oratoire disparaissent devant l'évidence du but poursuivi : plaire au roi, même aux dépens de la cour de Rome. Ici, la servilité qui est réelle, essaie de se dissimuler sous une apparente indépendance. On semble redouter un despotisme lointain, imaginaire, pour avoir le droit de
de$ Variations: « Il y a néanmoins un vcrumtamm dont j'apprébende qu'il n'ait un grand compte à rendre à Dieu, c'est qu'il û'a pas le courage de rien représenter au roi. » — Bossuet disait de M. de Tr6ville, à qui on le renvoyait pour une affaire : « C'est un homme tout d'une pièce, il n'a point de jointures. » — M. de TréviUe, à qo! Ton redit le propos, ne put s'empêcher de faire à son tour cette riposte : « Et lui, il n'a point d'os. » (Sainte-Beuve, Vort-Royaly t. V, p. 308«)
se courber sous une autorité douteuse en principe^ mais présente et agissante. Joseph de Maistre, le premier, lança d'ardentes invectives contre l'assemblée de 1682 et son porte -parole. M. Réaume, moins éloquent mais plus autorisé, instruit pièces en mains le procès des coupables. En ce qui concerne Bossuet, sa sentence est terrible. A dater de ce jour, M. Réaume ne voit plus en lur un évéque, ni même un catholique, mais un complice de Louis XIV, un homme qui aurait fabriqué d'avance sur commande les quatre articles qu'on fit ensuite signer à des évoques qui; sur Tordre du roi, auraient tout signé, fût-ce VAlcoran i.
Quant à la part que prit Bossuet à la révocation de l' édit de Nantes , M. Réaume ne marchande pas les éloges. Bossuet n'était pas cruel, mais il était inflexible. Sans approuver formellement les horreurs des dragonnades, il lui semblait naturel et légitime que Ton poursuivit par tous les moyens l'extinction de l'hérésie. Il avait,à plusieurs reprises et avec cette triomphante logique que l'on connaît, battu en brèche les fondements mêmes du protestantisme; mais qu'était-ce que ces arguments auprès de ceux qu'employèrent un Louvois, un Le TeU lier? Il entonna lui aussi le chant de triomphe. En de* hors de ces manifestations officielles toujours un peu sus* pectes, il écrivait à Nicole :
Triste état de la France, lorsqu'elle était obligée de nourrir et de tolérer sous le nom de réformés, tant de socioieDS cachés,
i. Pourquoi le style de M. Réaume, homme sérieux et convainca, n'a-t-il pas plus de naturel et de simplicité ? t Cette malhearease déclardlion fut pour Bossuet comme la tunique de Déjanire ; i peine l'eut-il endossé, qu'elle devint un fléau dont il brûla Josqu'i la fin de aa vie. »
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tant de gens sans religion (I), et qui ne songeaient, de Tayea même d'un minisire, qu*à renverser le chrislianisme. Je ne veux point raisonner sur ce qui s*est passé en politique raffiné; j'adore avec vous les desseins de Dieu qui a voulu révéler par la dispersion de nos proleslauts ce mystère d*iniqnité ^ipargw la France de ces monstres.
Il a raison de dire quHl ne raisonne pas en politique raffiné.
Les vingt dernières années de sa vie furent remplies par sa lutte contre le quiétisme et contre les casuistes, par Tadminislration de son diocèse, et enfin par des démarches incessantes à la cour pour obtenir que son ne- \eu, sujet indigne à tous égards, lui succédât. Il garda jusqu'au bout cette vigueur d'esprit et de langage qui est son attribut essentiel, mais il n'en fit pas toujours ie meilleur usage. Dans sa querelle avec Fénelon, il montra une animosité et une violence qui n'excluaient pas ia ruse. Ici encore, il fut l'associé de Louis XIY, qui baissait ce bel esprit chimérique et révolutionnaire. Le succès si éclatant, et qu'il dut constater lui-même, de Téducation du duc de Bourgogne, faisait un cruel contraste avec Tœuvre manquée de Bossuet. La faveur croissante et envahissaikte de Fénelon, les séductions de sa personne qui troublaient jusqu'à M"'" de Maintenon; les appuis considérables qu'il avait à la cour, Tardente afiection que lui montrait son élève, tout irritait le roi et devait rendre Bossuet impitoyable. Il le fut jusqu'à rédiger lui-même pour te roi la sommation la plus irrégulière et lapins insolente au pape à T effet de condamner sans retard la doctrine suspecte. Tant de services rendus, un dévouement si constant et rendu souvent si difficile, ne reçurent pas [a récompense que Bossuet souhaitait le plus vivement. On
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le vit âgé de soixante-quinze ans, malade, épuisé, se traîner dans les antichambres de Versailles, implorer Tappui de tous, importuner de ses prières M*"* de Maintenon, et n'obtenir qu'un refus sec avec Tordre de s'éloigner. La vue des vieillards et des mourants était désagréable au roi, bien décidé d'ailleurs à ne pas accorder à Tabbé Bossuet la succession de son oncle. Ce fut la dernière et la plus vive préoccupation de Tévèque; elle lui fit oublier dans son testament les serviteurs de sa maison et les pauvres t. — Tel fut l'homme, voyons l'écrivain.
Il y a deux grandes familles d'esprits : les créateurs, qui occupent les sommets, découvrent et annoncent les horizons nouveaux, apportent au monde des vérités ou des idées inconnues : tels sont Descartes, Pascal, Corneille lui-même, qui a trouvé et mis en œuvre le plus noble ressort tragique. Peut-on ranger Bossuet parmi eux? N'appartient-il pas plutôt à cette classe d'esprits remar* quables qui se tiennent à mi-côte pour ainsi dire? Dans le vaste champ de lintelligence, il n'y a pas un domaine qui soit bien à lui, dont il ait pris par droit de génie pleine et incontestable possession. Ce qu'il y a d'éminent en lui et de tout à fait supérieur, c'est la forme; c'est un artiste incomparable. Écartons les magnificences de son langage.^ la puissance de sa dialectique, le mouvement impétueux de son style , tout ce qui est extérieur, pour ainsi dire» qu'y a-t-il au fond? Des idées connues déjà et générale* ment acceptées, des lieux communs revêtus d'une splendeur merveilleuse. C'est le sublime orateur des idées com-
1 . Voir Hor les derniers temps de la vie de Boasaet le Jouniot de Vabbé Ledieu. — Jamais le mot : il n'y a pas de grand honuM pour son valet de chambre, ne fut plus vrai.
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munes, a dit H. de Rémusat. Mais ce serait le réduire et Tamoindrir injustement, si Ton ne signalait en même temps l'emploi si varié et si riche qu'il fît de ses dons naturels. C'est à la fois un politique, un philosophe, un historien, un théologien, mais c*est partout et avant toat un orateur.
Le politique en lui est ce qu'il y a de plus médiocre. Bien que nourri de la pure moelle de l'antiquité républicaine, il n'a jamais rien voulu admettre en dehors de la royauté absolue. Il la trouva établie et, à ce qu'il semblait, très-solidement établie : il démontra que cette forme de gouvernement était la seule légitime, qu'elle était directement instituée de Dieu, que les rois n'étaient respon* sables qu'envers Dieu. A sa voix, le despotisme, descendit du ciel sur la terre, et fut consacré. Il était de son temps, dira-t-on, et telle était alors l'opinion, la foi universelle. Retz pensait-il ainsi? Ne nous a-t-il pas laissé un témoignage irrécusable de ses doutes, de ses recherches, de ses convictions à ce sujet? N'a-t-on pas le droit d'exiger des esprits supérieurs une intelligence plus haute, plus d'ouverture? N'est-ce pas faire injure à Bossuet que de vouloir le ramener au niveau commun, l'emprisonner dans la réalité du moment, le condamner à ne rien voir, à ne rien soupçonner en dehors et au delà? Et pourtant que d'avertissements lui vinrent de l'extérieur? Il eut à rechercher les causes de la révolution d'Angleterre qui fit monter Charles P^ sur l'échafaud ; il ne vit dans ce grand mouvement qu'une leçon de Dieu aux rois pour les instruire à ne pas ébranler les fondements de la religion. La seconde révolution de 1688 eut dû lui ouvrir les yeux : il les ferma plus obstinément que jamais à l'évidence. Dans
la lutte qu*i1 engagea contre Juricu, celui-ci fît sonner à ses oreilles des vérités qui sont aujourd'hui banales : il cria au blasphème, au sacrilège. L'idée que le peuple possédait en propre la souveraineté , que la royauté n'était fondée que sur une délégation, qu'elle était un contrat qui liait les deux parties, le transportait d'indignation; et il signalait à l'Europe les périls d'une doctrine abomi* nable qui ébranlait tous les trônes. Dans sa passion de l'autorité, il allait jusqu'à prouver la légitimité de l'esclavage, institution divine selon lui. Le vainqueur ayant le droit d'exterminer le vaincu, s'il le conservait {servatus, servus), il était juste et naturel qu'il en fît sa chose. De quoi pouvait se plaindre celui qui avait perdu le droit de vivre? Cette intrépidité dans les assertions les plus étranges confond. La bonne foi de Bossuet n'est pas douteuse, mais il y a là une sorte d'aveuglement systématique. Les vices et les dangers du pouvoir absolu n'étaient pas une chimère : Fénelon les voyait et les condamnait; Yauban, Bois-Guilbert, Saint-Simon , Boulainvilliers cherchaient le remède. Il y eut un moment où Louis XIV lui-même songea à faire appel à la nation, (c La machine était détraquée » ; il était urgent de réparer ou de changer les ressorts; tout le monde le sentait. Bossuet mourut dans la sécurité la plus absolue. Théoricien de Timmobilité, il ne cessa un instant de croire à l'éternité d'un édifîce dont les fondements chancelaient.
L'histoire touche à la politique, mais combien divers et incertains sont les enseignements à tirer du passé! On ne pouvait attendre de Bossuet qu'il s'enfermât dans une époque, dans un pays déterminés, qu'il soumît à un contrôle sévère et minutieux les documents, qu'il ftt en un
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mot œuvre d*érudit et de savant. Le xvii* siècle a*a rien fait pour Thistoire, et le génie oratoire de Bossuet répugnait à un travail de ce genre. Mais on revendique pour lui r honneur d'avoir créé parmi nous la philosophie de rhistoire. Il faut admirer l'ordonnance et la belle exécution du Discours sur Vhistoire universelle ^ mais ie moyen d'admettre le point de départ et les conclusions de Fauteur? L'établissement du christianisme est un fait considérable, ce n'est pas le fait unique auquel tous les autres doivent être subordonnés. Les cadres où se meut l'humanité sont plus vastes que ceux où Bossuet l'enferme. De quel droit supprimer ces antiques civilisations de l'Inde et de la Chine? Est-il possible de ne tenir aucun compte de ces faits d'une importance capitale qu'on appelle le Mahométisme et la Réforme? Ce ne sont pas là de simples omissions. La doctrine qui laisse en dehors des événements d'une telle signiûcaiion, est par cela même entachée d'inexactitude et compromise dans ses principes les plus essentiels. Mais cette doctrine elle-même, si incomplète et si étroite qu'elle soit, appartient-elle en propre à Bossuel? Elle est déjà en germe dans la Cité de Dieu de saint Augustin; Salvien lui a donné dans son livre du Gouvernement de Dieu des développements nouveaux. Balzac lui-même, que Bossuet a beaucoup lu, a écrit de fort belles pages sur les conseils de la divine Providence et l'action de Dieu dans les choses humaines. C'est lui qui, parlant des grands drames qui se jouent dans le monde, a trouvé cette antithèse, si souvent retournée par Bossuet : a Les hommes sont les acteurs, Dieu est le poète. » — Enfin Pascal, un des écrivains que Bossuet a le plus étudiés, lui traçait pour ainsi dire les cadres de
son ouvrage dans cette phrase des Pensées^ qui fût peutêtre devenue un beau livre :
Qu'il est beau de voir par les yeux de la foi Darius et Cyrus, Alexandre, les Romains, Pompée et Hérode agir sans le savoir pour la gloire de PÉvangile !
Tout le Discours sur Vhistoire universelle est là. — Ce qui est bien à Bossuet, l'idée à laquelle il revient sans cesse, c*est Talliance du trône et de Tautel, c'est le devoir imposé aux rois de mettre leur puissance au service de rÉglise. « Pourquoi commandent les hommes, si ce n'est pour faire que Dieu soit obéi? » On sait où mène cette théorie aussi fausse que barbare et que la conscience du genre humain a condamnée.
Bossuet est- il plus original dans les spéculations philosophiques proprement dites? A ceux qui le prétendraient on pourrait demander ce que vaut exactement le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-mêmey si Ton en retire tout ce qui appartient à Descartes. Bossuet invoque sans cesse Tautorité de saint Augustin et celle de saint Thomas, il ne nomme jamais Descartes i. Pourquoi? Parce que la philosophie de Descartes avait été mise à l'index dès 1665, parce qu'un ordre du roi interdisait de l'enseigner dans l'Université (1671). Bossuet est donc cartésien, mais cartésien prudent et réservé. Au fond, il n'a pas le goût des recherches philosophiques, toujours dangereuses pour la foi et inutiles. Dieu n'a-t-il pas lui-même enseigné aux hommes ce qu'ils doivent croire et pratiquer? Que faul-il de plus? Tous ces philosophes, tous ces poètes, tous ces artistes, tous ces savants, sont des créatures
i . Il le nomme une fois, i propos de la qaestion de l'flme des bêtes, qai défrayait toutes les coDversatioDs.
vaines, qui cherchent en dehors de la religion des satisfactions creuses et funestes. C'est la gloire qu'elles ont en vue ; c*est Torgueil et la concupiscence qui les échauffent. Les sciences et les arts ne doivent avoir d'autre objet que la démonstration et la décoration des vérités divines. — Tout le reste n'est que vanité et aveuglement d'esprit.
Si le philosophe est borné, le théologien est resté gi*and. La Bruyère le saluait de son vivant du titre glorieux de Père de TÉglise. C'est Bossuet qui porte la parole dans toutes les circonstances solennelles. Il est à la tète du mouvement religieux de son temps. Sa science était solide; il était doué d'un rare bon sens, qui le tenait na^ turellement en garde contre les entraînements de l'imagination et de la sensibilité ; et il n'était pas possédé de cet impérieux besoin de sonder, d'épuiser les problèmes qui fit le supplice et le génie de Pascal. Il mesurait Tablme et s'arrêtait. Par bien des points, le jansénisme si élevé, si pur, lui était sympathique; il avait pour ses plus illustres représentants une estime particulière ; il s'associa avec empressement à eux dans la campagne dirigée contre les protestants; mais la solution terrible, inhumaine, qu'ils prétendaient donner au problème de la grâce ne pouvait agréer à son esprit. Il maintenait les deux termes, liberté humaine, prédestination, réservant à Dieu seul la conciliation supérieure et définitive. Quand on Tinterrogeait à ce sujet, il recommandait de ne pas sonder cet abîme : c'était le seul moyen d'éviter le désespoir ou l'orgueil. — Sage précepte, mais quoil il n'est pas à l'adresse des Pascal. Il y a des natures que l'inconnu et le péril attirent et fascinent. — Il porta dans sa lutte contre le quiétisme
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la même fermeté de bon sens, avec plus d'âpreté, parce qu*i1 rencontrait sur ce terrain Fénelon, ]a nature ]a plut opposée en tout à la sienne. Est-il vrai, comme l'assure celui-ci; que Bossuet n*eût jamais lu les mystiques, qu'il ne connût ni Molinos, ni François de Sales? Il avait peu de goût pour ces raffinements d'une piété maladive. II pouvait comprendre les ravissements d'une imagination possédée d'un objet divin : il l'a montré dans ses Èléva'^ tionSj et souvent son éloquence n'est quune peinture éclatante des choses supérieures : il les rend visibles et sensibles ; mais qu'il y a loin de ces contemplations subli* mes à cet anéantissement extatique où l'âme du quiétiste aspire à se plonger? Que devient l'activité humaine?
L'amour qui n'agit point est-ce un amour sincère t
La cour de Rome, qui avait un faible pour Fénelon, et qui gardait quelque rancune à l'orateur de 1682, dut cependant lui donner raison. Elle le fit de mauvaise grâce et en ajoutant ce correctif : « L'archevêque de Cambrai a erré par excès d'amour de Dieu ; l'évêque de Meaux a péché par défaut d'amour du prochain. »
Ses sympathies pour les jansénistes expliquent la véhémence avec laquelle il poursuivit les casuisles et emporta enfin leur condamnation dans l'assemblée de 1700. Il n'est pas légitime de supposer, comme l'a fait M. Réaume, qu'il fut sans le savoir l'instrument des rancunes vivaces de Port-Royal contre les jésuites, qu'on le séduisit et le lança en avant. Il n'était pas homme à subir si aisément des influences étrangères et suspectes. Sa nature droite et ferme, ce besoin impérieux de clarté qu'il portait en toute chose, suffisent gour expliquer ses sévérités contre
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des doctrines dont le moindre défaut est Téquivoque et la tortuosité. Il flétrit hautement ce qu'il appelait des prévOf ricationSy des erreurs monstrueuses^ des ordures. L'ombre de Pascal dut en tressaillir de joie.
C'est au protestantisme qu'il livra les plus rudes combats. Il avait commencé la lutte bien avant ia révocation de l'édit de Nantes; il la continua longtemps après, et mourut avec la conviction que la ruine de l'hérésie était consommée ou imminente. Tout semblait autoriser cette croyance, que partageaient la plupart des contemporains. Aujourd'hui encore, bien des critiques n'hésitent pas à parler des triomphes de Bossuet sur Jurieu; le livre des Variations leur semble le dernier mot de la science théologique, et un incomparable monument d'éloquence. On admire surtout la forte composition de l'ouvrage fondé tout entier sur un principe unique, sur un axiome indiscutable : la vérité est une, Terreur est multiple. L'Église catholique n'a jamais varié dans sa foi, donc elle possède la vérité; les Églises dissidentes professent sur les points les plus importants des opinions diverses ou contradictoires : donc elles sont dans le faux. Il y a plus, n'ayant pas un foyer commun, un corps de doctrines arrêtées, elles sont fatalement vouées aux fantaisies individuelles, à l'anarchie, à la dissolution. Le temps n'a pas justifié les prédictions de Bossuet. Non-seulement le protestantisme n'est pas mort; mais depuis deux cents ans quels progrès n'a- 1- il pas faits? Les nations qui l'ont adopté semblent plus jeunes et plus vivantes que les autres. Une expérience récente et douloureuse pèse sur nous. Jetons les yeux sur l'Amérique. Est-ce au nord ou au midi qu'est la décadence? Il se trompait donc» et s'enchantait lui-
même des admirables déductions d'une éloquence diminati'ice. Cependant ne pouvait-il accorder quelque attention aux judicieuses observations qui lui venaient d*hommes comme Basnage, Jurieu, Burnet"? Burnet disait :
Quand tout ce que dit M. de Meaux serait vrai, quand il aurait bien prouvé les variations de nos églises, il n'aurait gagné que ce que nous lui accordons sans qu'il se donne la peine de le prouver : c'est que nous ne sommes ni inspirés, ni infaillibles, nous n'y aspirâmes jamais... Il sera même plus facile de montrer qu'ils devaient avoir varié que de prouver qu'ils Pont fait et qu'ils sont blâmables en cela.
Paroles ipraves et profondes. Liberté dans la foi, expansion infînie, illimitée du sentiment religieux; le christianisme déclaré hautement assez riche de son propre fonds pour alimenter toutes les Églises qui se réclament de lui! Chez qui se trouvent la largeur dans les conceptions, la divination des besoins nouveaux de Thumanité?
En quoi consiste donc la supériorité de Bossuet? C'est un homme éloquent. Il Test de nature, involontairement pour ainsi dire ; et il n'y a pas un procédé de l'art qui ne lui soit connu et familier. Nous ne savons au juste ce qu'était en lui l'action ; les témoignages à ce sujet sont vagues : on sait du moins qu'il avait tous les avantages extérieurs qui frappent un auditoire, haute taille, physionomie noble, organe sonore, diction riche et abondante. Il imposait. S'il ne remporta aucun de ces triomphes oratoires qui sont une date , comme la fameuse péroraison du sermon de Massillon Sur le petit nombre des élus; c'est qu'il avait plus de majesté que de chaleur, plus de force que d'onction. On le sentait trop au-dessus
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de soi, pour ainsi dire^ pas assez à côté. Ce n'était pas le compagnon de servitude^ le cuvSouXo; qui apparaît toujours en saint Jean Chrysostome; ce n'était môme pas ce prédicateur atteint le premier et troublé des vérités redoutables qu'il enseigne, ne séparant point son sort du nôtre^ et se mettant dans la même disposition où il souhaite que nous entrions (Massillon) ; ce n'était pas non plus ce pénétrant et infatigable scrutateur des replis les plus secrets du cœur humain, qui met le doigt sur la plaie vive, arrache un cri de douleur et l'aveu du mal : Bossuet frappait Timagination , ébranlait Tentendement; il semble avoir dédaigné de remuer le cœur. Il a l'accent, et Ton devine le geste impérieux du prophète.
L'orateur n'est ni un chercheur ni un créateur, ou s'il crée^ il ne crée que des formes. C'est du dehors qu'il reçoit la matière de sou œuvre : elle ne naît pas spontanément en lui, elle n'est pas lui. Il faut à Démosthèae un Eschine et un Philippe, à Cicéron un Catilina et un Antoine, à Mirabeau la banqueroute ou Tabbé Haury. De plus, l'œuvre oratoire est absolument inséparable des lieux et des témoins devant lesquels elle se produit : c'est au public qu'elle appartient, c'est pour lui qu'elle apparaît. Plus l'auditoire est nombreux, plus l'intérêt en jeu est pressant, plus l'orateur est fort. Cette multitude qu'il faut convaincre et entraîner, fournit elle-même les stimulants les plus énergiques à celui qui va la dompter. Les passions qu'il sent frémissantes autour de lui, elles entrent en lui, elles s'y amassent, elles le mettent au niveau de la foule, de plain-pied avec elle, en communication directe et brûlante. Le philosophe, le poète, l'artiste cherchent les solitudes et le silence. C'est là que se cachent
ces immortelles à la face divine, la vérité, la beauté. — L'orateur fait le siège de la raison ; il Taltaque , il la force de se rendre. Il emploie contre elle ses propres armes, la puissante et efficace dialectique. Il sait les chemins qu'aime à suivre l'intelligence, les temps d*arrêt qu'elle se ménage, le but où elle tend, la démonstration claire el irréfragable qu'il lui faut. Il sait en outre que la sensibilité a ses droits; qu'elle aussi il faut l'attaquer et la vaincre. Le raisonnement d'abord pour éclairer, attirer dolicement à sa suite, puis les coups vifs et pressés, les peintures expressives , dramatiques ; l'idée apparaissant tout à coup revêtue de la splendeur de l'imge, éblouissante; la vérité devenue présente, impérieuse. Des ombres du passé, des faits les plus insignifiants en apparence, la voilà qui se dégage; les moindres détails de lieu, de temps, de circonstances sont évoqués, vivifiés, et forment un cortège splendide à la dominatrice qui s'avance. Quel enivrement de se sentir une force telle? Y a-t-il volupté humaine comparable à celle-là?
Dialectique, imagination oratoire, voilà l'éloquence de Bossuet. Un rhéteur ancien eût été embarrassé pour lui attribuer la connaissance des mœurs et l'art d'exciter les passions, Vithos et le pathos. Quels sont les chefs-d'œuvre oratoires que Ton cite toujours? Les Oraisons funèbres^ le Discours sur V histoire universelle , les Maximes et réflexions sur la comédie , le Traité de la concupis' cence en certains endroits. Les Sermons, dont la critique s'est fort occupée dans ces dernières années, n'ont pas été justement appréciés par les contemporains, et sont surfaits de nos jours. Quel est le caractère dominant, la couleur de ces compositions oratoires? — Ce sont des
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tableaui admirables, et admirablement composés. Une idée générale sert de point de départ à Torateur; il la présente, il l'établit, il l'explique; puis il aborde les faits, il les rappelle rapidement, en ayant soin de ne bien marquer que les détails qui rentrent dans l'idée première. D reprend cette idée, il en fait l'application aux événements et aux personnes; il la démontre de nouveau et se sert d'elle pour démontrer. — Tantôt c'est Dieu intervenant et faisant la loi aux rois. // laisse sortir du puits de Vàbîme la fumée qui obscurcit le soleil^ il trouble l'entendement d'un Henri VIII, il suscite un Gromveeli.Les peintures dramatiques se succèdent, et chacune d'elles est un argument, argument invincible et comme divin, puisque c'est Dieu môme qui a disposé la série des événements, et que l'orateur semble n'être que l'interprète des conseils de la divine Providence. — Tantôt l'idée générale moins sublime, plus au niveau de l'homme, semble interdire à l'orateur les tableaux grandioses. Quoi de plus simple que cette vérité de la religion : La piété est le tout de Vhomme, Hais c'est Bossuet qui la mettra en œuvre : il évoquera toutes les supériorités les plus éclatantes dont l'orgueil de l'homme puisse serepattre; les noms et les exploits des Cyrus et des Alexandre passeront sous nos yeux décorés de la splendeur des Livres saints, et des merveilles de la diction oratoire; puis ce seront les récits de bataille, les conceptions du génie, les grandeurs de la vie du héros; et tout cela sera brusquement arraché, jeté au vent, et de tout ce qui fut Condé il ne restera qu un vain appareil mortuaire et une divine espérance fondée non sur les dons extraordinaires de l'esprit ni sur les merveilles de sa vie, mais sur la piété, qui
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est le tout de l'homme. — Voilà, dirai-je le procédé? Il le faut bien, c'est le mot consacré, et il est ici d'une application manifeste Les Panégyriques ne sont pas composés autrement que les Oraisons funèbres. — Saint Bernard, c'est la jeunesse immolée à la foi. — Saint François d'Assise, c'est la pauvreté glorifiée. — Saint Paul, ce sont les glorieuses bassesses du christianisme naissant. Ici, l'orateur dépasse tout. Rien de plus splendide que le tableau de l'arrivée et de la prédication de saint Paul à Athènes. C'est le plus admirable exemple de l'imagination oratoire qui crée les temps, les lieux, les personnes. Il faut lire tout ce passage qui débute par ces mots :
Il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateuis •
Il faut à Bossuet de grands sujets. S*ils lui sont refusés, il se trouve gêné, comme un aigle dans une cage. Les oraisons funèbres de personnages insignifiants comme Yolande de Monterby, Henri de Gournay. et môme le père Bourgoing et M . Cornet, languissent. Dans cette région moyenne, l'orateur manque d'air, il ne peut monter. On ne se le représente pas non plus dans une humble église, devant un auditoire restreint, qui attend les bonnes et fortifiantes parçles. Quelques critiques soutiennent qu'il savait descendre des hauteurs, qu'il avait de l'onction, une pénétrante douceur; mais où sont les preuves? Cette transformation , cette abdication de nature n'est guère vraisemblable. On aura confondu la familiarité et la force qu'il savait employer au besoin, avec des qualités qui lui étaient étrangères. Pourquoi vouloir accumuler sur un
seul homme des dons qui s* excluent ? Bossuet est un dominateur. Il parle comme un souverain commande, toujours de haut et avec une autorité imposante. Il a le mouvement brusque, impérieux, tout-puissant. Il ne voit que les grands horizons où il a toute liberté de se mouvoir. Cartésien de goût et de tempérament, il ne descend pas volontiers aux réalités contingentes. Il y avait toujours une partie considérable de son auditoire à qui sa parole n'arrivait pas. Les contemporains savent mieux que nous juger du mérite d'un prédicateur : ils le mesurent à Tefficacité de sa parole. Que Bossuet ait converti des intelli* gences, il n'y a là rien que de naturel. A-t-il converti des cœurs? C'est là que triomphait Bourdaloue. Les choses du cœur sont complexes et délicates. On n'enlève pas d'assaut ces remparts intérieurs que l'habitude fortifie chaque jour, et dont elle répare les brèches. Patience, douceur^ persévérance , connaissance profonde de cette armée de sophismes, de faux-fuyants, toujours en éveil, et, par-dessus tout, sincère et généreuse sympathie pour les misères morales du prochain : que de qualités nécessaires au prédicateur ! Je croirais volontiers que cette éloquence née du christianisme n'a pas de lois; qu'elle est un genre nouveau dont les rhétoriques ne sauraient donner les règles; qu'elle comporte tous les tons, tous les styles, tous les arguments, qu'elle doit èlre avant tout efficace, et que son plus grand défaut est la sublimité soutenue. C'est justement ce que Ton admire le plus en Bossuet ; c'est à lui que Ton fait honneur de cet attribut nouveau de l'éloquence religieuse *. Malherbe dans la poésie , Louis XIV
1. M. Jiicqiiinct, dans son livre H zhkiié : Les Prédicaleur$ du xviK siècle avant Bossueê»
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dans le gouvernement, Bossuet dans la chaire : voilà les chefs de file et les bienfaiteurs. La régularité, la noblesse soutenue, les peintures générales et abstraites : voilà ce que la prédication devrait à Bossuet. En supposant qu'il en soit ainsi, et que Bossuet lui-même n'ait pas plutôt suivi que créé un mouvement général et une sorte d'évolution qui se faisait dans le goût public, y a-t-il lieu de s'applaudir ? On prouve à grand renfort de citations habilement choisies que le mauvais goût et souvent le mauvais ton dominaient dans la chaire chrétienne, et qu'à parlir de 1650, ils en furent bannis. — Ce mauvais goût régnait aussi au théâtre, dans la littérature courante, dans les ruelles, dans la conversation. Qu'on ne le regrette pas, soit; mais avec lui disparurent des qualités qu'on ne remplaça point. Quelles ? La familiarité libre, la hardiesse, Toriginalilé, l'imprévu. Les prédicateurs de cour n'improvisaient jamais, ils récitaient. Massillon disait: a Mon meilleur sermon est celui que je sais le mieux. » — Bourdalouo fermait les yeux en parlant et suivait le manuscrit de son sermon ouvert dans son cabinet.
Il ne fallait apporter devant le roi et cette cour raffinée que des vérités générales, d'une application vague, mais revêtues de toutes les élégances d'une diction travaillée. Rien n'était livré au hasard; une expression trop vive, un mouvement trop libre pouvaient perdre l'orateur. Pas un d'eux n'eût osé risquer cette apostrophe de Lejeune aux dames qui se pressaient aux pieds de la chaire dans tout l'éclat de la plus mondaine parure.
Voyez les lombes des morts qui sont enterrés en Féglise, Mesdames ; percez avec les yeux de l'esprit ces pierres sur lesquelles vous êtes assises : vous y verrez les ossements de plu-
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sieurs demoiselles qui ont été autrefois aussi belles, aussi brates, éclatautes, glorieuses que vous, et encore plus; et toute leur gloire n'a été que fumée; elles sont mises en oubli; leur corps est la proie des vers : Dieu veuille que leur Ame ne soit poiot rongée du ver qui ne meurt point^ I
Et ailleurs, ce vif commentaire sur le Suraum carda:
Sursum corda, dit le prêtre. Et vous : «Non, ne les élevez pas à Dieu, abaissez-les à une vile créature, appliquez vos cœurs à me regarder et aimer 1 > On répond au nom de tout le peuple : Habemus ad Dominumy nous élevons notre cœur à Dieu, et vous êtes cause que Ton meurt; car plusieurs ont le cœur à vos vains ornements, au lieu de le porter à leur créateur et sauveur.
Il n'y a plus de ces apostrophes directes et familières dans Bossuet ^ , ni après lui. Est-ce à son exemple et à son influence qu'il faut l'attribuer? Il n'importe guère : ces questions d'influence sont insolubles et oiseuses. Ce qu'il y a de certain, c'est que le roi et la cour n'auraient pas toléré les hardiesses des prédicateurs précédents.
C'est à partir de 1660 que l'usage s'introduisit d'écrire le sermon et de l'apprendre par cœur, ce qui explique, soit dit eu passant, que Ton parle si rarement de l'action des prédicateurs. Elle devait être à peu près nulle. Il y a un abime entre l'homme qui récite et Thomme qui parle; l'un est Isocrate, l'autre est Démosthène. Bossuet ne récitait pas et n'écrivait pas, sauf, cela va sans dire, pour