‹ LA LITTERATURE FRANCAISE AU DIX-SEPTIEME SIECLEChapitre 9 sur 13 · Génie du Christianisme ^ Z* part., liv, I, chap. vi · texte numérisé non relu

Génie du Christianisme ^ Z* part., liv, I, chap. vi

&utres études ; cependant voici ce qu'il a fait. Sur cela, il laj montra tout ce qu'ij avait trouvé, par où Ton pouvait dire en quelque f-çon qu*il avait inventé les mcilhématiques. M. Le Pailleur ne fut pas moins surpris que mon père ne Pavait été, et il lui dit qu il ne trouvait pas juste de captiver plus longtemps cet esprit et de lui cacher encore cette connaissance ; qu'il fallait lui laisser voir les livres, sans le retenir davantage.

Je n'ai point à parler ici de ses travaux scientifiques. Les contemporains. Descartes lui-même, en furent comme effrayés. Il était célèbre, il faisait autorité, à Tâge où Ton est encore sur les bancs du collège. Sur tous les points, il tentait des voies nouvelles; il inventait le baquet, la machine à compter, et même les omnibus. Rien ne pouvait rassasier celte intelligence, toujours avide, toujours en mouvement. Aussi, dès Tâge de dix huit ans, la maladie le saisit; elle ne le quittera plus qu*à de bien rares intervalles. Il a des douleurs de tête continuelles, des vertiges : le cerveau est atteint, ce cerveau dont les proportions prodigieuses étonnèrent les médecins qui firent Tautopsie de son corps. Sur les observations de son père, il consentit à suspendre ses travaux, à chercher au dehors quelque distraction. Il avait alors environ vingt-six ans. Pendant six ou sept années, à part une demi-conversion, il vécut de la vie du monde. Jusqu'où se laissa-t-il aller à ce que saint Augustin appelle le torrent de la coutume? Tout porte à croire que, s'il y eut dissipation, il n'y eut jamais dérèglement. Pascal est une de ces âmes pour qui le danger est en haut et non en bas. Où les natures vulgaires trouvent séduction, lui s'éloignait avec dégoût. S'il aima, il aspira à remplir son âme d'un sentiment unique; l'objet aimé fut pour lui ce que la géométrie avait été pour l'en-

fant, ce que la dévolion devait être pour le solitaire. C'est à cette période de sa vie qu'il faut rapporter évidemment le beau fragment publié pour la première fois par M. Cousin, et qui a pour tilre Discours sur les passions de la mour. Que cela ressemble peu à la sentimentalité banale de récole de Rambouillet! On y découvrirait plutôt Mot lointaine analogie avec hThéorie des passions de Des* cartes; seulement, où Descartes finit, Pascal commence. Le premier se borne à un inventaire des phénomènes physiologiques; le second pénètre dans lame même, la surprend et la montre dans ses troubles les plus secrets, dans ses élancements et ses défaillances, dans ses timidités qu'elle voudrait qu'on devinât et qu'on encourageât. Il est difficile de ne pas y sentir la vibration d'une émotion toute personnelle. Quelle est celte femme qui n'a pas su ou qui n'a pas voulu deviner l'amour de Pascal? Elle appartenait probablement à une famille de haute noblesse ; elle était loin de lui; il mesurait la distance et attendait. A-t-elle lu ces pages qu'elle a inspirées, pages si émues, si fières cependant, et d'une si ardente mélancolie? Tout cela on ne le saura jamais. Il y avait alors une sorte de pudeur publique qui nous manque bien aujourd'hui, et qui ensevelissait dans Tombre la vie intime du cœur. On l'étalé aujourd'hui, on l'invente même au besoin pour en repailre la curiosité pubHque; chacun ou chacune veut avoir eu sa part du cœur d'un homme illustre, apporte les pièces et prend la galerie à témoin.

Il avait trente-deux ans environ quand le dégoût du monde le prit. Son père était mort depuis trois ans; sa sœur aînée était miiriée, Jacqueline était religieuse à Port- Royal. C'est à 6lle qu'il alla montrer le vide de son cœur

et demander assistance. Elle en fut ravie, car elle avait craint de le perdre. Pascal s'était opposé de toutes ses forces à rentrée de sa sœur en religion; il avait même montré du dépit, de la mauvaise grâce, quand elle avait réclamé de lui sur son héritage une dot pour le couvent. Tout fut oublié; il revenait à elle, et dans des dispositions qu'elle n'eût osé espérer. D'où lui venait cette détermination subite? On a commenté à Tinfmi l'accident du pont de Neuilly, les chevaux tombant dans la rivière, et la voiture où était Pascal, demeurant suspendue sur l'abîme; de là un profond ébranlement nerveux, un certain trouble dans le cerveau, des hallucinations, des visions, le gouffre toujours béant. — Il y a là pâture pour l'imagination, mais c'est tout. De telles âmes portent en elles-mêmes, produisent elles-mêmes leurs orages, et ne les subissent point du dehors. Quoi qu'il en soit, à partir de l'année 1655, il fait partie de la colonie des solitaires de Port-Royal-des- Champs. Il y a sa cellule, il a retranché de sa vie toutes les superfluités; il se sert lui-même; son temps se partage entre l'élude, la prière et les austérités. Le voilà au foyer même du jansénisme, jeté d'emblée, lui chrétien si récent, dans ce qu'on peut appeler le fond même de l'abîme vertigineux, la grâce, la prédestination. Tout autour de lui, il n'y a pas d'autre sujet de méditation, de conversaion, tout part de là, tout aboutit là.

La situation était grave. Ârnauld avait été condamné jiar la cour de Rome, et les jésuites se remuaient pour le laire condamner par l'Assemblée du clergé de France et par la Sorbonne. La majorité leur était acquise grâce à un renfort de moines mandés pour la circonstance, car il est plus facile de trouver des moines que des raisons. L'effet

de cette condamnation sur le public pouvait être désastreux pour Port-Royal, ruiner les petites Écoles, contraindre les religieuses à des soumissions douloureuses, diminuer la considération qui s'attachait à cette sainte maison. Arnauld et ses amis méditaient, compilaient, ressaisissaient les éternels arguments théologiques qui n'avaient pu soutenir la thèse. On délibérait dans les angoisses et Ton n'avançait à rien. C'est dans ces circonstances critiques que Pascal écrivit la première provinciale. Les autres suivirent assez rapidement et remplirent à peu près cette mémorable année 1656. A vingt ans de distance, la prose créait son Cid,

Tout le monde a lu les Provinciales. Aujourd'hui même, elles ont peu perdu. Toute œuvre véritablement forte et supérieure, fût-elle le produit de circonstances particulières, va au delà et prend d'abord un caractère déûnitif et absolu. Pascal, du premier coup, sans tâtonnements, a ressaisi, retrempé et manié en maître Tarme française par excellence. Esprit, raillerie, éloquence, les dons les plus incontestables de la race, et peut-être sa plus certaine supériorité, il les réunit à un degré éminent et d'une façon aisée, toute naturelle. A aucune époque de notre histoire, même dans les plus lamentables, l'esprit, le bon sens aiguisé et malicieux n'avaient fait défaut. Sans parler du Poman de Renart et des Fabliaux, le xvi® siècle avait produit au milieu même des horreurs de la guerre civile, l'admirable et patriotique Satire Ménippée. Le froid Balzac avait essayé de décocher contre le père Goulu les flèches légères de la raillerie; mais le trait surchargé de métaphores n'avait pu atteindre jusqu'au but. La Fronde avait produit un débordement de pamphlets plus remar-

quables par la méchanceté et l'impudence que par l'élo* quence et Tesprit. Les Provinciales sont comme l'aboutissement et le couronnement de toute notre littérature en ce genre. Le livre fait époque. M. de Sacy avait bien essayé,deux ans auparavant,de le prendre sur ce ton avec les jésuites, mais les Enluminures avaient eu le succès qu'elles méritaient. Dix ans plus tard, Nicole se flattera de récolter un regain des Provinciales dans les Imagi' naires et les Visionnaires; mais Racine, qui se connaissait en beau langage, le rappellera à la modestie. On n'imite pas Pascal : la brebis bêle et le lion rugit.

Ce qui frappa tout d'abord les contemporains et les gagna, ce fut cet appel si vif, si franc, si dégagé, au bon sens public, à l'équité naturejie. Bien des gens se faisaient un monstre de ces assemblées de docteurs, des débats solennels qui venaient de s'ouvrir, de la condamnation imminente dont les jésuites se frottaient déjà les mains, et qui était, à leur dire, d'une gravité incommensurable, la ruine certaine d'Arnauld et de ses adhérents, sans préjudice des peines réservées dans l'autre vie aux hérétiques qui s'obstinent. Tout cet échafaudage d'épouvanlails sournoisement construit, il sufût d'une petite lettre bien courte, bien modeste d'apparence, d'une clarté souverainement habile et légèrement illusoire^ et tout cela croule. On laisse les docteurs ergoter, syllogiser en Sorbonne; on ne veut plus entendre que ce docteur nouveau, qui semble si sincère, si impartial, qui a tant d'esprit, et qui sait le langage des gens du monde. C'est par là en eiïel qu'il eut prise sur le public. Il ne faut pas oublier que ce solitaire vient à peine de quitter la société de ses scmMables; qu'il a vécu pendant six ou sept ans dans les

compagnies les plus polies et les plus délicates; qu*il a retrouvé en lui sans effort et comme raCrafcliies par la retraite, ces \ives et brillantes qualités d'esprit que Ton goûtait dans la société des honnêtes gens; que le théologien et Tascète n'ont pas encore tué en lui Tartiste, ou si Ton aime mieux, Técrivain jaloux de plaire et de persuader; et enfin que ce style enjoué et rapide est incessamment nourri et soutefiu d'une dialectique très-forte. Le lecteur n'est pas ébloui au point de ne savoir où on le conduit; les détails piquants et spiiitueis ne coûtent rien à la sûreté de la marche,

La question de la grâce suffisante qui ne suffit pas, une fois élucidée (ou plutôt habilement embrouillée) aux yeux du public, Pascal, d'un brusque mouvement,se détourne, prend l'offensive et porte la guerre chez Tennemi. Plus de théologie, même à lusage des gens du monde! Au fond le déhnt réel est entre les jansénistes et les jésuites. Que les cinq propositions soient ou ne soient pas dans ÏAugustintas, que VAugustinus renferme ou ne renferme pas la véritable doctrine de saint Augustin, qu'est-ce que cela auprès de la question qui intéresse et touche directement tous les chrétiens, ia question morale? Les jésuites ont r honneur d'avoir produit un nombre considérable de casuistes dont les décisions font autorité pour eux. Qu'estce que cette science des cas de conscience? En quoi consiste-t-elle? Quels sont ses principes? Quelles applications ** en a-t-on tirées pour la direction des pécheurs et l'administration des sacrements? J'indique seulement ce que devait avoir d'imprévu et de terrible cette manœuvre de Pascal. Il faut admirer l'art avec lequel il tempère l'odieux par le ridicule, amène lentement, agréablement le lecteur

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du rire comique à rélonnement, à Findignation, à la révolte, au dégoût. L'idée du casuiste naïf qui vit et se délecte parmi les poisons, qui les tourne et les retourne pour les mieux faire admirer, qui, à force de respirer cette atmosphère viciée, n'a plus même de conscience, est un trait de génie. Toute cette partie qui étale aux yeux ce que Bossuet appellera plus tard < les ordures des casuistes » (et il s*en faut qu'il ait tout montré), se termine par la grande explosion de colère et de mépris. La conclusion, pour le public, on la sent; bien que non exprimée, elle jaillit impérieusement : < Yoilà quels sont les adversaires des jansénistes: entre les deux, jugez et prononcez! i On a bien le droit de supposer que ce fut là que se délecta Port-Royal. Chacun y mit la main, dépouilla tel ou tel casuiste, apporta ses citations à Pascal ^ Lui, prenait à droite et à gauche, choisissait, composait fortement chaque lettre; puis, quand il avait réuni et disposé tous ses matériaux, il écartait les fournisseurs, et le travail du style commençait. Puis, c'était Timpression, les espions de la police qu'il fallait dépister, la distribution qu'il fallait assurer, sans oublier surtout ce féroce chancelier, qui recevant les épreuves toutes fraîches, faillit suQoquer de rage et qu'on saigna jusqu'à sept fois... — On s'attarde à ces menus détails, on aime à voir se jouer ce rayon de vive gaîté dans les ombres du jansénisme, dans ce froid Port-Royal : c'est un temps d'arrêt, presque un intermède entre laccident de Neuilly et les effrayantes austérités de la fin. Ici Pascal nous appartient encore, à nous profanes; on peut même dire qu'il est avec nous, tant nous sommes

1 . Est-ce pour cela que le pauvre Nicole 8*est permis d appeler Pascal un ramasteur de coquilleif

avec lui : mais le voilà qui nous échappe, et, la dernière Provinciale écrite, il retourne à son grand et douloureux ouvrage. Le temps presse, la maladie est en lui, c*est son âme seule qui soutient son corps ; vite, à l'œuvre, que la mort ne vienne pas avant qu'il ait élevé son monument, non le sien seulement, mais celui de la foi chrétienne, celui de la vérité absolue, défînitive. Qu'il l'ait envisagé ainsi, cela ne peut faire de doute : le ton est d'un maître, d'un dominateur; et il n'était pas de ces esprits qui se contentent d'un à peu près.

Mais avant d'aborder les Pensées, il convient de signaler certaines circonstances extérieures dont l'influence sur Pascal fut considérable ; on en trouve d'ailleurs plus d'une trace dans l'ouvrage même.

Le succès des Provinciales aavait pas, on le comprend, adouci la haine des adversaires du jansénisme. Puissants en cour, forts de la double condamnation prononcée par Rome et par la Sorbonne, ils rêvaient déjà la destruction de Port-Royal, ce foyer de l'hérésie. On venait d'enlever aux religieuses leurs confesseurs; on leur avait fait défense de recevoir des novices et des pensionnaires; les dernières rigueurs étaient imminentes. — Un miracle sauva Port-Royal, le fameux miracle de la sainte Épine. La jeune ûlle guérie par l'attouchement de la précieuse relique était Marguerite Périer, la propre nièce de Pascal. Le miracle fut constaté et par la déclaration des médecins^ et par l'empressement des fidèles dont plusieurs se firent guérir par la même occasion, et par la conspiration de la faveur publique qui voulait sauver Port Royal. Les jésuites eux-mêmes ne songèrent pas à en contester laulhenticité : ils se bornèrent à prétendre dans un pamphlet intitulé le

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Rahat'joie des jansénistes^ que le miracle était l'œuvre du démon ; mais ils comprirent bien qu'il fallait ajourner la ruine de leurs ennemis. Le moyen de frapper une maison où Dieu même s'était manifesté si clairement? Il y eut donc quatre ou cinq années de répit pour les solitaires et les religieuses; puis, comme tout s'émousse ici-bas, même le souvenir d'un miracle, la persécution reprit son cours. On rédigea le fameux formulaire qui devait être présenté à la signature de tous ceux qu'on regardait à tort ou à raison, comme les disciples de Jansénius. Les voilà placés entre un désaveu public de la doctrine qui est pour eux la vérité même et le retranchement de la société des fidèles. Quel parti prendre ? Pascal assista aux nombreuses délibérations qui eurent lieu à ce sujet. Il combattit avec la plus grande vivacité l'opinion de ceux qui conseillaient de signer, quitte à imaginer un biais quelconque pour atténuer l'importance de cette véritable abjuration. Mais qu'était son autorité à lui, auprès de celle de ces théologiens qualifiés qui s'appelaient Ârnauld et Nicole? Ils l'emportèrent. Au moment même où cette décision fut prise, Pascal tomba évanoui. Quand il revint à lui, et qu'on lui demanda ce qui avait causé son accident, il répondit :

Quand j'ai vu toutes ces personnes là que je regarde comme ceux à qui Dieu a fait connaître la vérité, et qui doivent en être les défenseurs, s'ébranler, je vous avoue que j'ai été si saisi de douleur, que je n'ai pu la soutenir, et il a fallu succomber.

Dans le même temps, sa sœur Jacqueline, bien digne de lui, épanchait en ces termes le désespoir qu*elle ressentit de son côté :

Je ne puis plus dissimuler la douleur qui me pQrce jusqu'au fond du cœur de voir que les persouoes à qui il semblait que D'eu eûl Confié sa vérité lui soient si infiJèles (Pdscal ne va pc.s jnsque-la , il dit s Vôran/er), si j'ose le dire, que de u*avoir pas le courage de s'exposer à souffrir, quand ce devrait être la

mort, pour la confesser liaulemenl Que craignons-uous?

le bannissement pour les séculiers, la dispersion pour les religieuses, la saisie du temporel, la prison, la mort, si vous voulez! Renonçons à 1 Évangile, ou suivons les maximes de l'Évaugile, et estimons-nous heureux de souffrir quelque chose pour la justice.

Il fallut signer comme les autres; seulement, trois mois après, Jacqueline mourait. — Je veux encore citer les fortes paroles de la sœur d'ArnauKI, la mère Angélique. Elle trouva un jour la communauté tout éplorée.

Quoi 1 dil-elle, je crois que l'on pleure ici? Allez, mes enfants, qu'est-ce que cela? N'avez-vous point de foi? Et de quoi vous étonnez-vous ? Quoil les hommes se remuent : Eh bien! ce sont des mouches qui volent et qui font un peu de bruit. Vous espérez en Dieu et vous craignez quelque chose! Croyezmoi, ne craignons que lui, et tout ira bien.

On croit entendre le vieil Horace apostrophant les siens qui défaillent :

Qu'est ceci? mes enfants, écoutez-vous vos flammes?

Et la reprise héroïque :

Faites votre devoir et laissez faire aux dieux I

La mère Angélique eut le bonheur de mourir avant la signature.

Revenons à Pascal; aussi bien nous ne Tavons pas quitté. C'est dans ce milieu qu'il vit, c'est cet héroïsme qu'il respire. Plus qu'aucun de ses amis, il est convaincu

que le jansénisme c*est le christianisme, la vérité absolue, et que, transiger sur ce point, c'est un crime épouvantable, c'est la perte de Tâme. Depuis six ans, sans autre interruption que celle de la maladie, il retourne en tous sens le redoutable problème de la grâce ; il se plonge dans l'insondable mystère de la prédestination ; il ramasse, il entasse les preuves et les arguments; il relance avec une âpreté irrésistible et jusque dans les plus obscurs recoins, tous ces misérables raisonneurs du monde, ou même de l'Église, qui prétendent fermer les yeux, échapper à l'évidence, s'endormir dans la sécurité. Et ce travail qui suffirait à donner le vertige à la raison la plus ferme, il le poursuit sous l'aiguillon de la douleur , dans les longues heures des nuits sans sommeil, à travers les défaillances du corps , les angoisses et les ravissements de 1 âme. Quand ses maux lui laissent quelque répit, il en réveille en lui la sensation, en frappant sur une ceinture garnie de pointes, qui entrent dans sa chair. Qu*est ce même que ceia? Les mortifications iront bien au delà. Ce géomètre, ce physicien qui, dès l'enfance, a savouré les joies enivrantes de la science et saisi d'une si ardente étreinte la vérité, le voilà qui rejette et dédaigne ce noble souci : « Il trouve hoii qu'on n'approfondisse pas Topinion de Copernic, » L'opinion! C'est l'intelligence qui veut abdiquer et qui abdique. Après ce sacrifice, tous les autre:; seront faciles, ou du moins il les accomplira résolument. 11 s'interdira les épanchements des affections naturelles ; il repoussera les caresses de ses deux sœurs; il condamnera celles que M"* Périer reçoit de ses enfants. Après l'avoir rebutée, il rentrera dans sa cellule et jettera sur un morceau de papier ces douloureuses pa-

roies : € Il est injuste qu'on s'attache à moi... Je ne suis « la fin de personne, et n'ai pas de quoi les satisfaire. € Ne suis-je pas prêt à mourir? » — « Il faut n'aimer € que Dieu et ne haïr que soi. » — Puis, cette tendresse refoulée, et par quel saignant effort! il Tépanchera tout à coup sur un pauvre qui passe ; il s'attachera à lui, il ne le quittera plus qu'il n'ait adouci sa misère et consolé sa peine. — € J'aime la pauvreté, parce que Jésus- Christ l'a « aimée. » — Voilà les circonstances, voilà l'homme : abordons l'œuvre. Ici, quelques explications bibliographiques sont nécessaires.

Quand Pascal mourut [août 1662), on trouva chez lui un grand nombre de morceaux de papier enfilés en diverses liasses, sans ordre et sans suite. On commença par coller sur des feuilles séparées ces morceaux de papier, et c'est ce qui forme aujourd'hui le manuscrit autographe des Pensées. Un comité, composé de Nicole, du duc de Roannez, de Brienne et quelques autres, procéda à la révision de ces fragments et à leur classement. La première édition parut en 1669 seulement, sous le titre de Pensées, titre qui n'est pas de Pascal, et qui fut adopté, soit parce que Touvrage ne se composait guère que de fragments, soit parce que les Pensées, Maximes , Sentences^ étaient alors à la mode. Etienne Périer, le neveu de Pascal, déclarait dans la préface qu'on n'avait rien ajouté ni rien retranché au manuscrit. Rien de plus inexact que celte déclaration, qui fut acceptée alors sans défiance. Ce n'est qu'en 1842, que M. Cousin, dans un rapport célèbre qui fut lu à l'Académie française, apprit au public que le Pascal qu'on possédait n'était pas ie vrai ; que les premiers éditeurs, copiés par tous ceux

qui avaient suivi, avaient en mille endroits altéré le manuscrit. Voici les propres paroles de M. Cousin :

Àllérations de mots, altérations de tours, altératioas de phra<i ses, suppressions, substilu lions, additions, composition arbitraire et absurde, tantôt d'un paragraphe, tantôt d'un chapitre entier, à l'aide de phrases et de paragraphes étrangers les uns aux autres; et, qui pis est, décomposition plus arbitraire encore et vraiment inconcevable de chapitres qui, dans le manuscrit de Pascal, se présentaient parfaitement liés dans toutes leurs parties et parfaitement travaillés.

Et il donnait quelques spécimens de ces altérations et de ces suppressions. Deux ans après, H. Faugère publiait la première édition complète de l'ouvrage ; et H. Havet en donnait une nouvelle en 1852 avec un commentaire philosophique, historique et littéraire qui est un modèle du

genre.

Les altérations du manuscrit sont de deux sortes. Les unes portent sur le fond même des idées de Pascal, les autres sur la forme. On comprend jusqu'à un certain point les scrupules des éditeurs en présence des hautaines et violentes assertions qui étaient comme la substance môme de l'ouvrage. Le jansénisme avait été condamné, les jansénistes étaient poursuivis, errant d'asile en asile, et prétendant toujours être restés dans l'orthodoxie. Publier tel qu'il était l'ouvrage de Pascal, c'était s'en rendre solidaires, accepter hautement le retranchement de la société des fidèles, ce qu'ils ne voulaient à aucun prix, puisque, pour échapper à cette extrémité, ils avaient signé une déclaration publique. On comprend donc leurs scrupules, mais on ne saurait approuver en aucune façon la mutilation de ces pages sincères et élo-

roies : € Il est injuste qu'on s*attache à moi... Je ne suis « la fin de personne, et n*ai pas de quoi les satisfaire. € Ne suis-je pas prêt à mourir? » — « Il faut n'aimer € que Dieu et ne haïr que soi. » — Puis, cette tendresse refoulée, et par quel saignant effort! il Tépanchera tout à coup sur un pauvre qui passe ; il s'attachera à lui, il ne le quittera plus qu'il n'ait adouci sa misère et consolé sa peine. — € J'aime la pauvreté, parce que Jésus- Christ l'a < aimée. » — Voilà les circonstances, voilà l'homme : abordons Tœuvre. Ici, quelques explications bibliographiques sont nécessaires.

Quand Pascal mourut (août 1662), on trouva chez lui un grand nombre de morceaux de papier enfilés en diverses liasses, sans ordre et sans suite. On commença par coller sur des feuilles séparées ces morceaux de papier, et c'est ce qui forme aujourd'hui le manuscrit autographe des Pensées, Un comité, composé de Nicole, du duc de Roannez, de Brienne et quelques autres, procéda à la révision de ces fragments et à leur classement. La première édition parut en 1669 seulement, sous le titre de Pensées, titre qui n'est pas de Pascal, et qui fut adopté, soit parce que l'ouvrage ne se composait guère que de fragments, soit parce que les Pensées, Maximes ^ Sentences y étaient alors à la mode. Etienne Périer, le neveu de Pascal, déclarait dans la préface qu'on n'avait rien ajouté ni rien retranché dm manuscrit. Rien de plus inexact que celte déclaration, qui fut acceptée alors sans défiance. Ce n'est qu'en 1842, que M. Cousin, dans un rapport célèbre qui fut lu à l'Académie française, ap[irit au public que le Pascal qu'on possédait n'était pas le vrai ; que les premiers éditeurs, copiés par tous ceux

qui avaient sui\i, avaient en mille endroits altéré le manuscrit. Voici les propres paroles de H. Cousin :

Altérations de mots, altérations de tours, allératioDS de phra<i ses, suppressions, substitutions, additions, composition arbitraire et absurde, tantôt d'un paragraphe, tantôt d'un chapitre entier, à l'aide de phrases et de paragraphes étrangers les uns aux autres; et, qui pis est, décomposition plus arbitraire encore et vraiment inconcevable de chapitres qui, dans le manuscrit de Pascal, se présentaient parfaitement liés dans toutes leurs parties et parfaitement travaillés.

Et il donnait quelques spécimens de ces altérations et de ces suppressions. Deux ans après, H. Faugère publiait la première édition complète de l'ouvrage; et H. Havet en donnait une nouvelle en 1852 avec un commentaire philosophique, historique et littéraire qui est un modèle du

genre.

Les altérations du manuscrit sont de deux sortes. Les

unes portent sur le fond même des idées de Pascal, les autres sur la forme. On comprend jusqu'à un certain point les scrupules des éditeurs en présence des hautaines et violentes assertions qui étaient comme la substance môme de l'ouvrage. Le jansénisme avait été condamné, les jansénistes étaient poursuivis, errant d'asile en asile, et prétendant toujours être restés dans l'orthodoxie. Publier tel qu'il était l'ouvrage de Pascal, c'était s'en rendre solidaires, accepter hautement le retranchement de la société des fidèles, ce qu'ils ne voulaient à aucun prix, puisque, pour échapper à cette extrémité, ils avaient signé une déclaration publique. On comprend donc leurs scrupules, mais on ne saurait approuver en aucune façon la mutilation de ces pages sincères et élo-

quentes. Mieux valait les détruire que de les falsifier. Mais on voulait la gloire sans le danger : toujours l'équivoque, les demi-concessions si chères à Nicole. Quant aux altérations du style, qui se confondent souvent avec les altérations de la pensée, je les excuserais plus aisément, par la raison toute simple que les éditeurs étaient incapables de goûter ces fortes et abruptes beautés. L*un d'eux, M. de Brienne, parle d'éclaircissements et d'cmhellissements nécessaires. Des embellissements/ Cela fait frémir. Comment ces froids et ternes écrivains vontils s'y prendre pour embellir le texte de Pascal? La lune reproche au soleil Téclat de ses rayons, le ruisseau reproche au torrent la fougue de ses bonds. Chose admirable, et qui fait mieux sentir que toutes les paroles la vivace et indestructible originalité du style de Pascal , même mutilé, même altéré, nicolisé en tant d'endroits, à chaque page, il gardait encore sa marque, la griffe du lion, inedaçable.

Pascal s'était proposé d'écrire, non des Pensées^tùdÀs une apologie complète de la religion chrétienne. Deux choses semblent lui avoir inspiré Tidée de cet ouvrage : il voulait confondre la prétendue sagesse des philosophes et le scepticisme léger des gens du monde. Voilà sans doute le point de départ. Mais Pascal avait embrassé le jansénisme dans toute sa rigueur; son esprit absolu, qui ne pouvait admettre les équivoques et les faux-fuyants, avait construit sur le fondement unique de la grâce tout l'échafaudage du monument. C'était donc le christianisme d'abord, puis le christianisme tel que le comprenaient les jansénistes (Saint-Cyran surtout), qu'il voulait opposer dans toute sa majesté et son effrayante rigueur à la théo*

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logie facile et superficielle, à la raison arrogante, à l'indifférence railleuse ou endormie.

Que de gens il avait rencontrés dans le monde qui vivaient sans se préoccuper de ces redoutables questions? Leur tranquillité incompréhensible le met hors de lui. Tantôt il s'indigne, il s'emporte, il invective; tantôt il est pris d'attendrissement et de pitié, il les presse, il les con* jure d'ouvrir les yeux, de faire ce qu'il fait lui-même, la seule chose qui convienne à l'homme, chercher en gé' missanU Car enfin c'est de notre tout qu'il s'agit, de toute une éternité de joie ou de souffrance. L'homme est un condamné à mort, il est dans son cachot; au lieu d'employer les quelques heures qui lui restent à faire révoquer son arrêt, va-t- il jouer au piquet? S'il est incapable de quitter les misérables objets où il se complaît, s'il ne peut chercher lui-même et trouver, qu'il embrasse au moins le parti qui offre le plus de chances favorables, qu'il parie pour le plus sûr : il perdra peu de chose, et ce qu'il gagnera est Tinfini. Si sa raison le gêne, qu'il prenne de Veau bénite, qu'il fasse dire des messes^ cela le fera croire et Vàbêtira, (Ceci naturellement supprimé par les éditeurs.) Cette insistance passionnée, qui prend toutes les formes, parle tous les langages, s'épanche ici dans des descriptions d'une magnificence incomparable, là, se concentre dans de rapides et familières apostrophes, qui ne lâche jamais prise, que soutient et alimente l'ardeur de la charité, tantôt impatiente, colère, méprisante, tantôt agressive, ironique, et tout à coup suppliante et désolée, c'est l'àme même du livre, c'en est la pénétrante éloquence. Jamais homme écrivant ne voulut se tenir plus près des autres hommes, entrer au fond

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même de leur cœur, toucher la blessure secrète, la faire crier, mais pour la guérir. Telle est Timpression générale qui résulte de la lecture du livre.

n est assez difficile d'en restituer le plan, et au fond cela est de médiocre importance. Le dessin principal apparaît, cela sufflt. Indiquons-le brièvement. — Rien n'importe tant à rhomme que de connaître sa nature et sa fin. Qui l'en instruira, qui lui expliquera les contradictions sans nombre, les grandeurs et les misères qui font son essence? Les stoïciens l'ont essayé. L*un d'eux, Épictètey était un grand esprit, qui méritait d'être adoré s'il avait aussi bien compris l'impuissance de l'homme que sa gran* deur, et ne s'était perdu dans la présomption. Suivant lui, parmi les choses de ce monde les unes ne dépendent pas de nous : ce sont le corps, la santé, la vie, la liberté, la fortune, l'estime des autres, etc. Le sage ne s'attache pas à ces choses, il n'y met point sa félicité, il n'en tient aucun compte. Qu'importe que le corps d'Épiclète soit esclave ou libre, beau ou contrefait, sain ou malade; qu'Épictète soit jeune ou vieux, riche ou pauvre, méprisé ou honoré? Ces accidents de la fortune^'n'ont de valeur que par l'usage qu'on en fait. Ce qui dépend de nous, ce qui constitue la réelle grandeur de l'homme, c'est la raison, la raison qui le distingue des bêtes, et qui est un attribut commun à l'homme et aux dieux; et après la raison, c'est la volonté. Parla première, nous connaissons le bien, par la seconde, nous nous y attachons. Ces deux puissances en nous sont libres, et par là nous pouvons nous rendre parfaits, égaler Dieu. Que dis-je? Le sage est supérieur à Dieu, car Dieu évite le mal. et fait le bien pas le bénéfice de sa nature, le sage, par le seul effort de sa

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volonté. Ces principes d*une superbe diabolique vont plus loin encore que ne le dit Pascal. Le stoïcien n'attend rien de cette vie et il n'espère pas en une autre. Il ne veut point des récompenses promises à la vertu : il lui semble que du jour où il pourrait s'y joindre le moindre calcul d'intérêt, elle ne serait plus la vertu. — Voilà comment les stoïciens ont compris la nature de l'homme.

Tout autres sont les pyrrboniens. Suivant eux, l'homme est une créature misérable qui ne peut acquérir sur rien la moindre certitude. Ses facultés dont il est si fier, sontelles supérieures à l'instinct des bétes? Qu'est-ce que cette intelligence, cette raison superbe? Elle a créé des milliers de systèmes opposés les uns aux autres, et dont chacun prétend être le seul vrai. Non-seulement l'homme est borné, mais il varie sans cesse. Jeune, vieillard, riche, pauvre, sain, malade, joyeux, triste, il ne voit rien sous le même aspect. Ses facultés sont trompeuses, et l'objet même de la connaissance, ces choses que son esprit prétend pénétrer, est dans une perpétuelle instabilité. Les sciences dont il est si vain, n'ont donc point de fondement assuré; elles ne sont que conjectures. La science des devoirs qui lui importe tant pour établir la paix entre les hommes, non-seulement n'a rien d'absolu, mais elle ne se compose que de contradictions et d'incertitudes. A cent lieues de distance les lois et les mœurs varient. Les philosophes se flattent d'avoir découvert les principes du droit naturel : il n'y en a pas, il n'y a que des coutumes et des conventions plus ou moins fidèlement observées. La famille, la propriété, la religion ne sont pas plus certaines que leurs contraires. Quelle doit donc être la jrègle des actions de l'homme, le but de sa vie? C'est de chercher

en tout la commodité et la tranquillité, a L'ignorance et rincuriosité sont deux doux oreillers pour une tête bien faite. »

Voilà les deux extrêmes. Où est le vrai? Stoïciens et pyrrhoniens ont tous deux raison, sur un point : oui rhomme est grand, oui Thomme est misérable, mais pourquoi réunit-il en sa nature ces contradictions, et comment les concilier? Voilà ce que pyrrhoniens ni stoïciens n'ont vu, et ce qu'il faut voir. Qui nous le montrera? La religion chrétienne seule, et, dans la religion chrétienne, un dogme qui enferme tous les autres, qui est la solution infaillible de tous les problèmes qui assiègent l'entendement de l'homme. Ce dogme, c'est celui de la grâce. Oui, il y a dans rhomme des traces de sa première grandeur, car il a été créé dans un état d'innocence et de perfection, mais sa nature s*est corrompue depuis la chute, et est devenue incapable de bien par elle-même. Elle a "besoin de réparateur. Le réparateur, c'est ce secours que Dieu envoie à qui il lui plaît. Loin de l'homme donc et Torgueil et la présomption : qu'il connaisse ses devoirs, c'est bien, mais qu'il connaisse aussi son impuissance. Loin de lui encore rindifférence et la lâcheté; car ce n'est pas tout de connaître son impuissance, il faut aussi connaître le devoir. Mais ce qui importe avant tout, c'est de bien sentir qu'on n'est rien^ qu'on ne peut rien si une assistance céleste ne nous soutient.

Telle est la thèse fondamentale de Pascal. Ce n'était, à vrai dire, qu'une solution a priori. Pour l'étayer, il fallait démontrer que la religion chrétienne était la seule vraie, et que tout ce qui la constitue aboutit logiquement à cette théorie de la grâce. C'est à ce point de vue qu'il avait en-

trepris Texamen des prophéties et des miracles. Cette partie, la plus fragmentaire de l'œuvre, est aussi celle qui a le plus effarouché les éditeurs des Pensées^ et on le conçoit. Elle abonde en assertions tranchantes; le ton est impérieux, arrogant ; les concessions d'une audace qui dépasse tout, parce qu*i1 est sûr de les faire tourner à son avantage. — < JOhi est Deus tuus? disent les impies. c — Les miracles le montrent et sont un éclair. » Pascal met à nu avec une témérité inouïe les conséquences les plus terribles, les plus révoltantes du dogme de la prédestination. Le logicien intraitable assujétit aux lois les plus rigoureuses du raisonnement des problèmes que TÉglise se borne à ériger en mystères. Il lui fallait une explication qui contentât son esprit. De là des interprétations violentes, odieuses même; de là la théorie du Dieu caché (Deus ahsconditus\ qui se cache à dessein, lui et la vérité, afin de perdre les impies. Les obscurités de la religion, les points par où elle choque la raison, les apologistes ordinaires s'efforcent de les atténuer, d'y accoutumer doucement notre entendement; ils expliquent par le sens figuré tel passage des Livres saints qui arrête : Pascal ne saurait s'accommoder de ces ménagements. Oui, dit-il, il y a des obscurités, des absurdités même, et tout cela est voulu ; c'est un piège fatal préparé par Dieu même.

Les prophéties, les miracles même et les preuves de notre religion, ne sont pas de telle nature qu*on puisse dire qu*ils sont absolument convaincants. Mais ils le sont aussi de telle sorte qu'on ne peut dire que ce soit être sans raison que de les croire. Ainsi il y a de l'évidence et de Tobscurilé pour éclairer les uns et obscurcir les autrest

Et ailleurs ;

Les miracles ne servent pas à convertir, mais à condamner.

Les prophéties citées dans l^Évangile» vous croyez qu*elles sont rapportées pour vous faire croire? Non, c'est pour vous éloigner de croire.

Voilà la conclusion suprême où aboutit cet esprit puissant et troublé. Que ce soit là le dernier mot du jansénisme, le voulût-il ou non, on ne peut guère en douter : il faut s'en rapporter là-dessus à l'implacable logique de Pascal. C'est de cela que s'est nourrie dans ses dernières années cette belle intelligence, ce cœur si haut et si doux! Laissons là le sectaire qui raisonne, rabaisse Dieu, l'emprisonne dans sa petite chapelle, et demandons-lui avant de le quitter quelques paroles qui aillent à l'àme. Après le penseur qui disait : « Le silence de ces espaces infinis m'effraie; » après le janséniste qui voyait et montrait partout les abîmes béants de l'enfer, le chrétien humble, tendre, perdu dans la contemplation de son Sauveur, apparaissait : il y avait des extases, des ravissements, des conversations célestes dont l'accent est indéfinissable...

Console- toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé.

Je pensais à toi dans mon agonie; f ai versé telles gouttes de 3ang pour toi...

Veux-tu qu'il me coûte toujours du sang de mon humanité sans que tu donnes des larmes?...

Les médecins ne te guériront pas, car tu mourras à la fin. Mais c'est moi qui guéris et rends le corps immortel.

Je te suis plus ami que tel et tel; car j'ai fait pour toi plus qu'eux, et ils ne soulTriraient pas ce que j'ai souffert de toi, et ne mourraient pas pour toi dans le temps même de tes infidélités et cruautés, comme j'ai fait, et comme je suis prêt à faire et fais dans mes élus.

Si lu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur. — Je le perdrai donCj Seigneur, car je crois leur malice sur votre assu-

LBS REPRÉSB^TANTS DU BURLBSQUB 199

rance. —Non, car moi par qui lu rapprends, t'en peux guérir, et ce que je te le dis est un signe que je te veux guérir...

— Seigneur» je vous donne tout

— Je t*aime plus ardemment que lu n'as aimé tes souillures. — Qu'à moi en soit la gloire et non à toi, ver et terre.

Ver et terre! Ce devait être le dernier mot.

Saint- Amant. — Cyrano de Bergerac. — Scarron. — L'œuvre de ScarrOQ : Le Typhon^ le Virgile travesHf le Roman comique .

Au moment où Descartes publiait son Discours de la méthode, où Retz écrivait cette fameuse Conjuration de Fiesque qui fit froncer le sourcil à Richelieu , où La Calprenède commençait ses interminables romans dont M"* de Sévigné ne pouvait se déprendre, où le chaste Gombauld rimait ses sentimentalités, où Corneille jetait sur la scène en proie aux héros impossibles des Scudéry, des Tristan, des Hayret, ses fiers personnages accueillis par un frémissement d'admiration et de sympathie, un groupe d'écrivains aujourd'hui inconnus, mais qui eurent leur moment, tentaient eux aussi des voies nouvelles et se lançaient à corps perdu dans les champs de la fantaisie bouffonne. La régularité solennelle qui allait dominer, s'annonçait déjà; Balzac préparait le chemin à Bossuet; les Précieux de tout âge et de tout sexe épuraient et en- Doblissaienl sans pitié Tidiome national réduit bientôt à

n^étre plus que la langue des honnêtes gens; Yaugelas dressait ses listes de proscription que Bouhours enrichira de nouvelles victimes. Le hurlesqi^ apparut et se fit sa place.

Les circonstances le favorisaient. Après la compression de Richelieu, la molle douceur de la régence, puis Fépa^ nouissement désordonné de la Fronde : chacun tire à soi. Il n'y a guère que Tautorité sous toutes ses formes qui n'ait plus de serviteur. Les écrivains dont nous parlons, eussent été bien embarrassés de se rattacher à un ancêtre quelconque, ou d'évoquer en leur faveur le moindre texte d'Aristote. Us naquirent spontanément, comme ces plantes folles que prodigue une terre riche dès qu'on cesse de la surveiller. Rapide fut leur éclosion, et ils passèrent vite : Le roi Louis XTV naissait,et leurs jours étaient comptés. Aussi la plupart d'entre eux disparurent au moment où le majestueux monarque prit en main la direction de l'État et du goût public. Que leurs noms du moins soient rappelés en passant. Ils s'appelaient Claude le Petit, auteur De la chronique scandaleuse ou Paris ridicule ; Saint- Amant, qui eut une verve endiablée et qui fut poète à son heure t ; d'Assoucy, qui s'intitulait modestement empereur du burlesque. Combien d'autres encore! Peut-on oublier ce brave Cyrano de Bergerac, si prompt à mettre

1 . voie à la solitude, bien que fort intempérante, est d'un poëte. Le sentiment de la nature extérieure associée à la vie morale de rhomme. en fait le fond. C'est une noie qui ne vibrera plus dans les écrivains du grand siècle (sauf La Fontaine). Le Moïse Sauvé, dont Boileau s'est moqué, est une œuvre originale. Le critique suppose à tort que Saint-Amant a voulu faire une épopée. Il y a dans la préface telles vues sur les arts que Boileau était incapable d'avoir et de comprendre.

LBS REPRÉSENTANTS DU BURLESQUE 20i

flamberge au vent pour défendre l'honneur d'un nez formidable qu'on avait de la peine à regarder sans rire? Le Voyage dans la lunSy VHistoire comique des États et empires du soleil ne sont pas l'œuvre du premier venu. Boileau lui-même, si dur pour cette génération d'irrégulierSy n'ose mordre à pleines dents le brave Cyrano :

J'aime mieux Bergerac et sa burlesque audace Que ces vers où Motin se morfond et nous glace.

Ce bretteur était un homme d'esprit, de savoir et de cœur. Élève de Gassendi, un peu malgré Gassendi, ce qui ne l'empêchait pas d'admirer Descartes, mais en repoussant de tous ses instincts de poète la fameuse théorie de l'âme des bêtes, il a entrevu sous l'immutabilité des lois de la nature, l'infinie variété et les aspects innombrables de la vie universelle. Il y a telle leltre de lui, celle à un gros homme par exemple (c'est le comédien Montfleury),qui est un chef-d'œuvre de verve bouffonne i. Son Pédant jouéy écrit sur les bancs du collège, et peutêtre en collaboration avec Molière 2, a je ne sais quelle exubérance de réalité crue qui a sa saveur gauloise. Sa tragédie, la Mort d'Agrippine est d'une impossibilité insolente, bien que semée de traits énergiques et de vives tirades. Ce que l'on appelle goût lui fait absolument défaut. Il semble avoir voulu ériger le bizarre en loi : c'était

1. C'est là que se trouve le mot souvent cité : « Pensez- vous donc qu'à cause qu'un homme ne vous saurait battre tout entier en vingt-quatre heures, et qu'il ne saurait en un jour échiner qu'une de vos omoplates, que je me veuille reposer de votre mort sur le bourreau? »

2. Coh expliquerait le mot attribué à Molière : c Je prends mon bien où je le trouve. >

tout un système chez lui. Sa prose est hardie, niais toujours saine et de bon aloi. II impatiente souvent, il agace même, mais il n*est jamais plat. L'indépendance de son esprit le fit soupçonner d'athéisme : c'était Taccusation à la mode. Il mourut à trente-cinq ans (1620-1655), et échappa sans doute aux persécutions qui avaient hâté la mort de Théophile, avec qui il offre quelque ressemblance.

De tous ces écrivains, celui qui s'est le mieux défendu contre l'oubli, est Scarron. Peut-être la haute fortune où parvint sa veuve n'y a-t-elle pas nui : ces contrastes éclatants gravent les noms dans la mémoire. Cependant Scarron vaut par lui-même. Quelque opinion que l'on ait sur le burlesque, c'est un genre dont Scarron fut le créateur et de beaucoup le plus illustre représentant: n'est pas créateur qui veut. Dans le domaine illimité de la fantaisie combien ont essayé de s'attribuer un coin qui fût bien à eux, et n'y ont pas réussi! Lui, il a réussi. Les disciples et les imitateurs ne lui ont pas manqué ; il en sortait entre le pavés, et les libraires commandaient du burlesque à tous les rimeurs sans travail. Scarron seul a excellé dans le genre. Gloire plus singulière encore, lui mort, le burles^ que disparaît. Le roi Louis XIV eut de bonne heure en aversion profonde tout ce qui était bas et trivial. On sait quel dégoût il témoignait pour les tableaux de Téniers, ces affreux magots. Costumes, meubles, bâtiments, divertissements, langage, habitudes, tout revêtit l'air noble et majestueux qui plaisait seul au maître. Les arts suivirent l'impulsion qui venait d'en haut. Ce fut bien autre chose encore quand la veuve de Scarron succéda à M"* de Montespan. Prononcer le nom du pauvre cul- de-jatte en présence de

la compagne du roi, c'était à ne se le faire pardonner de la vie. Racine, si Ton en croit Saint-Simon i, commit un jour cette étourderie : a Oncques depuis, le roi ni M"*" de Haiiitenon ne parlèrent à Racine ni même le regardèrent. » Ceci se rapporte aux dernières années du siècle. Il y avait longtemps que le burlesque était passé de mode. Dès 1668, Boileau constatait le décès du genre.

Mais de ce style enfin la cour désabusée Dédaigna de ces vers rextravagance aisée, Distingua le naïf du plat et du bouffon, Et laissa la province admirer le Typhon,

Mais il en avait vu le plein épanouissement, à Theure où il se fût épanoui lui-même, si cela eût été dans sa nature. Au seul souvenir de ces saturnales de la Muse, il semble encore frissonner d'effroi.

Au mépris du bon sens, le burlesque effronté Trompa les yeux d'abord, plut par sa nouveauté. On ne vit plus en vers que pointes triviales; Le Parnasse parla le langage des balles.

La licence à rimer alors n*eut plus de frein ; Apollon travesti devint un Tabarin, Celte contagion infecta les provinces.

Elle infecta même k Paris le barreau et la chaire. Le petit père André est le digne pendant de Scarron. Cette débau^ che dura plus de vingt années. Elle eût été plus courte probablement si Mazarin ne se fût trouvé là à point pour ragaillardir la verve des rimeurs burlesques. Ils s^aballirent, comme un essaim de mouches, sur cette proie. Ses amis de la veille, ses pensionnés (plutôt ceux de la reine),

1. Suivant M; Sainte-Beuve et M. Cbéruel, Saint-Simon s'est trompé : c'est Boileau et non Racine, très-fin courli:9an, qui laissa échapper le nom de Scurron.

ceux qui le saluaient des épilhëtes les plus magnifiques, grand Julesy divin héros j etc., ouvrirent tout à coup les yeux à la lumière de la Fronde et traînèrent Tidole dans la boue. Tout frondeur de quelque importance avait à ses gages uu rimeur qu'il lâchait contre le Mazarin; à tous les coins de rue on criait l'annonce de quelque mazarinade nouvelle : cela consolait un peu des ennuis et des privations du siège. Autre avantage, ces plaisanteries et ces farces tempéraient les horreurs de la guerre civile. Les gens qui rient ne sont jamais bien féroces. Les pauvres paysans seuls ne riaient pas : foulés par l'étranger et les soldats des deux armées, ils commentaient la légende du bonhomme Misère. Voilà à peu près le milieu dans lequel il faut se représenter Scarron. Bien qu'il fût un être à part dans la nature, il était bien de son temps.

C'est un Parisien : il est né en 1610, et il a fini de vivre et de souffrir en 1660. Il appartenait à une de ces familles de bonne bourgeoisie parlementaire qui tinrent on échec les Ligueurs, et, en fin de compte, en vinrent à bout à force d'esprit et de patriotisme. Le père de Scarron, homme excellent, père médiocre, se remaria un peu à la légère et fort tard. La belle-mère était dévote, dure, sèche, avide, adroite. Peu à peu le plus clair de la fortune des enfants du premier lit passa entre ses mains; le reste lui fut disputé dans un éternel procès qu'elle finit par gagner : la spoliation fut complète. Scarron,malgré ses ennuis, eut une vive et pétulante jeunesse : c'était un bon compagnon et fort émancipé. Jusque vers l'âge de vingthuit ans, il vécut sans compter, dépensant les jours et les écus avec la même insouciance. Il se réveilla un matin à peu près ruiné et cul -de- jatte. Comment il fut dépouillé,

on le sait; d'où lui vint la cruelle infirmité, on l'ignore : de là les nombreuses explications qu'on en a données. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'une existence nouvelle commence pour lui, existence horrible, vouée à des souffrances incessantes, et qu'il ne perdit pas sa bonne humeur. Qu'on en juge par le portrait qu'il a fait de lui-même :

«Tai trente ans passés ; si je vais jusqu'à quarante, j*ajouterai bien des maux à ceux que j*ai déjà soufferts depuis huit ou neuf ans. J'ai eu la taille bien faite quoique petite. Ma maladie Ta raccourcie d*UD bon pied. Ma tète est un peu grosse pour ma taille. J'ai le visage assez plein, pour avoir le corps trèsdécharné, des cheveux assez pour ne porter point de perruque... J'ai la vue assez bonne, quoique les yeux gros ; je- les ai bleus, j'en ai un plus enfoncé que l'autre, du côté que je penche la tèle. J'ai le nez d'assez bonne prise. Mes dénis, autrefois perles carrées, sont de couleur de bois et seront bientôt de couleur d'ardoise. J'en ai perdu une et demie du côté gauche et deux et demie du côté droit, et deux un peu égrignées. Mes jambes et mes cuisses ont fait premièrement un angle obtus, et puis un angle égal, et enfîn un aigu. Mes cuisses et mon corps en font un autre, et ma tète se penchant sur mon estomac, je no ressemble pas mal à un Z. J'ai les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi bien que les bras. Enfin je suis un raccourci de la misère humaine. J'ai toujours été un peu colère, un peu gourmand et un peu paresseux. J'appelle souvent mon valet sot, et un peu après monsieur. Je ne hais personne : Dieu veuille qu'on me traite de même I Je suis bien aise quand j'ai de l'argent, je serais encore plus aise si j'avais de la santé. Je me réjouis assez en compagnie, je suis assez content quand je suis seul, et je supporte mes maux assez patiemment.

Cette gaîté se soutint et le soutint pendant vingtcinq ans. Le jour de sa mort, il fut pris d'un hoquet con-

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vulsif qui ressemblait à un éclat de rire. On s^y trompa antour de lui; quand on vit que c'était la fin, il y eut des pleurs, car il était bonhomme et très-aimé. Il coupa court aux gémissements en disant : c Je ne vous ferai pas tant pleurer que je vous ai fait rire. » Il avait, dit-on^ composé lui-même son épitaphe dans un de ces rares moments où il s'attendrissait sur son sort :

Gelai qui ci maintenant dort, Fit plus de pitié que d'envie, Et Bouffrit mille fois la mort Avant que de perdre la vie.

Passant, ne fais ici de bruit :

Garde bien que tu ne l'éveille.

Car voioi la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille.

L'événement le plus bizarre de sa vie après, son accident, fut son mariage avec M**' d'Âubigné, à peu près abandonnée alors à la charité publique. Celle qui devait être la prude H"" de Maintenon présida pendant près de dix années aux assemblées qui se faisaient chez Scarron. Les visiteurs étaient de joyeux vivants et de francs rieurs, qui appartenaient à tous les mondes. On n'y rafflnait pas sur les sentiments et sur le langage comme à F hôtel de Rambouillet. La contrainte en était bannie. C'était un feu roulant de plaisanteries gauloises, avec une pointe de libertinage. Quelle fut l'attitude de M"* Scarron jetée tout à coup dans un tel milieu? Chacun peut se la représenter à son goût : les témoignages contemporains sont en désaccord sur ce point. Il est probable cependant qu'elle introduisit un peu d'ordre et de décence dans la maison de son mnri.

Il ne vivaii guère que du produit de sa plume. Les re-

LES REPRÉSENTANTS DU BURLESQUE . âO?

venus avaient été brillants d'abord, dans la première fleur du genre. Il faut dire que Scarron s'entendait à merveille à provoquer les libéralités des grands seigneurs. Il adressait un placet à Anne d'Autriche pour solliciter d'elle une place que personne, disait -il, ne songerait à lui disputer, celle de malade de la reine. Les appointements étaient de quinze cents livres. On le faisait apporter au Louvre pour le voir et l'entendre. Après la reine, les principaux personnages de la cour étaient mis à contribution. Il allait pour sa santé aux eaux de Bourbonne, et rédigeait une longue chronique où tout baigneur illustre voulait avoir sa place, et payait pour cela. Il lançait à tort et à travers des dédicaces plaisantes qui ne restaient jamais sans réponse. Les poètes dans le genre sublime, à qui il coupait l'herbe sous le pied, étaient forcés de rire avec tout le monde. Il leur ût pendant vingt ans une redoutable concurrence, sans en avoir l'air, tant il semblait un être de peu d'importance et comme en dehors de tout. La Fronde lui ût bien du tort; on l'oublia quelque peu; il s'oublia lui-même jusqu'à faire sa mazarinade, une des plus salées du recueil. Mazarm fit l'économie de la pension du cul-dejatte. Ni supplications, ni repentir, ni louanges ne purent le fléchir. Fouquet indemnisa le pauvre diable. Le libraire Quinet payait généreusement Scarron ; mais dans les dernières années Scarron n'écrivait plus guère. On sait qu'il ne put achever son Virgile travesti.

Le burlesque proprement dit n'existait pas avant Scar-* ron. Le mol fut imaginé par Sarrazin, qui donna tout sim-* plement une désinence française au hurlesco des Italiens (racine : hurla, farce ^ plaisanterie) ; mais ce fut Scarron qui créa le genre et lui donna droit de cité dans la

littérature française. Avant lui, on employait indistinctement les mots grotesque^ comique^ enjoué^ plaisant ; après lui le burlesque eut une place à part qu'il conserva jusque dans VArt poétique de Boileau.

En quoi consistait le burlesque? Scarron employait déjà ce style dans les petites pièces qu*il dédiait à tel ou tel illustre personnage. Il n^embouchait point la trompette pour célébrer les vertus incomparables du héros ; il le prenait sur un ton familier, ne reculait devant aucun détail, ne repoussait aucune comparaison. On peut dire qu'à son encens il mêlait du poivre. Au lieu de bâiller, on riait. Cela reposait des fadeurs alambiquées où se noyaient les rimeurs d'éloges nobles. La personnalité du pauvre diable, qui ne se laissait jamais oublier, ajoutait au ragoût. Les plus austères y étaient pris. La belle et fière W^ de Hautefort, dont M. Cousin n'ose approcher qu'avec une timidité chaste, riait joyeusement des compliments libres, mais sentis, que lui adressait en son langage ce pauvre ver de terre amoureux d'une étoile.ll y a bien de l'esprit d'ailleurs dans ce badinage souvent foft émancipé. Scarron ne loue jamais à côté : il connaît son monde, et il sait où il va. Le ton étant donné, il n'y a pas de fausses noies : c'est un grand point. Je ne sais si l'on en pourrait dire autant des consciencieux volumes de M. Cousin sur les grandes dames de ce temps-là.

Mais ce ne sont là que des hors*d'œuvre. Il faut connaître le burlesque dans les poèmes de longue haleine , le Typhon, le Virgile travesti. Bien que le premier soit un ouvrage de pure imagination et que le second soit une parodie, tous deux offrent le même caractère au fond Que Scarron suive un guide ou qu'il invente, son procédé

est uniforme. Il prend un sujet sublime, des personnages nobles, héroïques, divins même, et il leur prête un langage, des sentiments, des actes bas, grossiers ou familiers, le plus éloignés possible de leur nature et du sujet. Du contraste natt le comique. L'Olympe émigré et s* abat en plein Marais, ou même place Haubert. Détails delà vie réelle de chaque jour, plaisanteries à la mode, locutions proverbiales, allusions piquantes, réflexions humoristiques avec une pointe de libertinage et de polissonnerie ; satires à l'adresse de telle ou telle classe de la société, critiques ingénieuses ou sanglantes: rien n'est exclu, tout éclate par saillies. C'est la fantaisie qui le guide et la joyeuse humeur ; la verve le prend et l'entraîne, il ne sait où. Tant qu'elle le pousse, il va bride abattu. Puis il s'arrête et attend un autre assaut. — Revoir, châtier, élaguer le trop touffu, il ne peut être question de cela pour lui. Si son œuvre vaut, c'est par l'exubérance folle. — Telle est la physionomie du genre, voyons les deux modèles.

Typhon ou la Gigantomachie est le récit de la guerre des géants contre les dieux. Sous le mythe transparent, les anciens avaient conservé, mais en l'altérant, la tradition des derniers bouleversements du globe. Les Géants ou Titans n'étaient autre chose que les forces aveugles de la nature qui, dans leur expansion insensée, attaquent et menacent l'ordre universel {cosmos^ ciel, monde). C'est Zeus, ou Jupiter (c'est-à-dire les hauteurs sereines de l'air), qui abat la révolte des principes inférieurs et rétablit Tordre. Il va sans dire que cette grande conception, qui ne se retrouve déjà plus dans les poètes anciens, échappe complètement à Scarron. Dans cette lutte colossale des forces de la naUiie,il ne voit que des êtres inons-

trueux on ridicules aux prises. Il possède la mythologie conventionnelle de son temps, et il n'a pas de peine à transformer en caricatures les nobles divinités de 1*0lympe. Il est évident qu'il y prend un malin plaisir, et son burlesque a une pointe de libertinage ; derrière les personnages de la Fable on en devine d'autres. Bien que Jupiter et sa cour sortent vainqueurs de la bataille, ces dieux légitimes et en exercice tournent plus au grotesque que les insurgés. Les fables antiques sont le passe-port des plaisanteries irréligieuses. Le pauvre Jupiter brandit une foudre qui rate toujours. Il lui faut plier bagage à un moment et gagner TEgypte où lui et ses compagnons ne trouvent sûreté qu'en se déguisant sous les formes les plus étranges. Ils seraient à jamais restés enfouis dans les potagers des bords du Nil sans le secours d'Hercule, ce héros mortel qui triomphe là où les immortels ont échoué.

Boileau, qui traita plus tard le Typhon comme on a vu, en goûtait fort les premiers vers, l'annonce du sujet suivie d'une invocation à Hazarin.

Je chante, disait le poète,

Non le nis de Thétis NI... Ni...

TouB ces gfios-là sont trop petits, Et ne vont pas à la ceinture De ceux dont j'écris l'aventure.

Le premier chant est le plus original ; c'esl le récit des événements qui occasionnent la guerre. Typhon, après avoir bien dîné, invite ses frères à jouer aux quilles. Les quilles sont roches longues, la boule, grosse roche carrée. Pans un mouvement brusque. Mimas, un des géants, heurte du pied Typhon qui, furieux, saisit les quilles et

les jette dans les nuées. Elles vont tonaber dans la salle à manger de Jupiter, où l'on faisait bombance. La peinture de cette orgie céleste ne manque pas de relief. Voici le portrait de Mars:

Pour Mars, il prenait du péliin (fabaû),

Méprisant tout autre parfum ;

Car depuis que dans la Hollande

Où sa renommée était grande,

 pétuner il s'était mis,

Comme un fait tout pour ses amis,

Sans cesse ce traîne- rapière

Prenait pétun et buvait bière,

Et de vouloir l'en empêcher

C'était vouloir un sourd prêcher ;

Car il n'était pas amiable^

Mais juiait Dieu comme un vrai diable.

Vrai signe qu'il avait été

Nourri comme un enfant gâté.

Jupiter ronflait ayant trop bu. Le fracas le réveille. Il s'écrie :

Dites donc, qu'est-ce qu'il y a ?

Et il jure par l'Alcoran,

C'était son serment ordinaire.

Pallas, Momus essaient de le calmer, mais en vain. La vue de sa vaisselle brisée le met hors de lui. Il faudra en acheter d'autre. Qui a fait cela ? On ne sait. Fort à point, Apollon, qui avait fini sa course, rentré dans TOlympe et dénonce les auteurs du dégât. — Jupiter leur expédie Mercure pour aller en son nom laver la tète à Typhon et le sommer de remplacer la vaisselle brisée. Mercure, en vrai laquais, va d'abord se rafraîchir auprès des Muses, puis, la nuit venue, se cache dans an bois de peur des voleurs.

dont il est le patron. Enfin il arrive au lieu où se tenaient les Géants. Il les trouve rassemblés autour d'une forêt qu'ils font flamber pour cuire les grillades de leur souper^ L'exorde de Mercure ne manque pas de vivacité.

Vous n'êtes que des canailles Aveoque vcs riches tailles.

Il conclut en leur enjoignant d'aller de ce pas à Venise acheter des verres pour l'Olympe. Typhon congédie lestement rambassadeur.

Gentil ambassadeur de quilles, Croyez-moi, troussez vos guenilles...

Ne poussons pas plus loin l'analyse impossible de cette bouffonnerie. Les livres qui suivent et qui retracent les péripéties de la lutte, sont inférieurs au premier. Il y a des redites et des longueurs, de la monotonie surtout. Mais le succès de l'œuvre s'explique parfaitement. Il n'y avait alors en France rien de moins populaire que l'autorité soiis toutes les formes. Ni la dévotion ni la plate soumission n'étaient encore à la mode. On était à la veille de la Fronde, le Typhon en fut comme la préface : c'était une Fronde céleste et bouffonne en attendant l'autre. Tout se tient, Scarron n'est pas un accident ; il est venu à son heure, et il a fait l'œuvre que l'on attendait.

Le Virgile travesti, qui fut écrit pendant la Fronde, est inachevé. Scarron avait annoncé qu'il en publierait un livre par mois ; il n'en publia que sept et il y mil cinq années. Est-ce fatigue, maladie ? Je croirais volontiers que l'ennui le prit et le dégoûta de cette éternelle mascarade. Si le rire appartient en propre à l'homme, il n'est pas fait pour rire toujours. Lire de suite le Virgile travesti me

LBS REPRÉSBNTANtS DU fiURLBSQUB 213

semble au-dessus des forces humaines : on aimerait encore mieux être condamné à la Pucelle de Chapelain. Le défaut essentiel de Poeuvre, c'est que c'est un travestissement, non une parodie. Une parodie pourrait être ingénieuse et piquante. On ne garderait que le cadre de l'épopée, et l'on transformerait les personnages et les événements. Scarron a tout conservé ; seulement il a remplacé le sublime par le trivial, et ridiculisé à la moderne la majesté antique. Il n'y a donc pas de conception générale, pas d'invention d'ensemble, pas d'idée neuve et féconde. Reste le détail. C'est là que Scarron se retrouve. Malgré bien des longueurs et des platitudes, il montre çà et là un sentiment assez vif des beautés et surtout des faiblesses du poème. Dans ce bouffon à outrance il y a un critique d'un goût sûr.

Ce qui manque à l'œuvre de Virgile, on le sait, c'est la force. Il n'a pas l'invention créatrice. L'âge héroïque si violent, si passionné dans Homère, est comme refroidi, mortifié ihnsV Enéide, Où sont ces héros impétueux, que rien n'arrête? Énée est-il un fugitif, un chef de bande qui cherche fortune? Non, c'est un législateur, un prêtre, c'est le pieux Enée; il n'a pas le cœur de fer des héros de ce temps; il est humain et miséricordieux. Aux assauts de la fortune il répond par des larmes et la résignation. Il ne fallait que forcer un peu le dessin pour arriver à la caricature. Scarron n'y a pas manqué.

iEnens pleurait comme un veau.

Je crois vous avoir déjà dit Qu'il donnait des pleurs à crédit Et qu'il avait le don des larmu.

Belle expression, créée par Scarron, et qui est restée.

Enée est beau, Virgile Tassure. Cependant Scarron suppose que sa physionomie doit manquer d'expression. Aussi, lorsque Vénus répand sur son fils les parfums de TOlympe, elle n'oublie pas une certaine pommade, grâce à laquelle elle

Rafralohit son teint un peu fade.

Énée est brave; il le faut bien, mais Virgile a tort de le représenter prêt à ferrailler contre les ombres. De là sa mésaventure.

A ce vilaîD visage-là, D'iEneas le sang se gela« Il saisit son fer par la garde.

« Monsieur iSceas, prenez ganle, Dit la Sibylle, ces vilains Sont corps fantastiques et vains, • Qui découpés ne peuvent être. »

Mais lui qui n'était plus son mullre Alors qu'il avait dégainé.

Chamailla comme un forcené ; Et pensant fendre une Gorgonne, Sou coup ne rencontrant personne.

Le bon seigneur un peu trop prompt Donna d'estomac et de front En terre, aux pieds de la Sibylle, Qui, comme elle était fort civile, Sitôt qu'elle le vit tombé, Jurant en charretier embourbé.

Lui présenta sa patte d'oie

Dans les enfers, l'infortuné Phlégyas est condamné à déclamer sans fin la belle maxime : c Apprenez par mon exemple à être juste, et à ne pas mépriser les dieux. »

Cette maxime est bonne et belle, remarque Scarron,

Mais eu enfer à quoi sert-cllc ?

Il est sans pitié pour les plus touchants anachronismes, les peintures de Carthage, par exemple. L'épisode du cheval de bois lui se[nble,comme de raison, assez invraisemblable. Le chant harmonieux du cygne ne lui inspire que cette réflexion :

Je crois savoir de bonne part Qu'un cygne non plus qu'un canard N'a pas la voix fort agréable.

Le déménagement de Troie et la perte de Creuse qui s*est arrêtée pour remettre sa jarretière^ sont des passages réussis et qui renferment une critique qui porte. Quant à la description des enfers, c'était une occasion toute naturelle de se venger des gens qu'il n'aimait pas, et il n'a eu garde de la laisser échapper. Ce qu'il déteste par-dessus tout, ce sont les dévots et les hypocrites : sa belle-mère était l'un et l'autre, et il pressentait M"' de Maintenon.

Des gendres, des brus, des dévotes, C'est-à-dire fausses bigotes, Qui tiennent que le grimacer Peut tous les péchés effacer, Et sans ôtre humble et charitable, Qu'à Dieu l'on peut ôtre agréable.

Le supplice auquel il les condamne est original, c'est :

De vivre en gens de bien

Sans qu9 fenonnê en sache rien.

Puis, c'est tout un troupeau de damnés qui défilent et où l'on distingue des belle-mères, des tyrans, des intendants (souvenir du gros d*Émery),des larrons, des maltôliers, des créanciers et même des culs- de-jatte!

Quant aux passages où les beautés du texte semblent

l'avoir vainca et désarmé 9a verve bouffonne, ils sont rares; j'en veux cependant citer un. Les plaintes suprêmes de Didon qui porte déjà sur son front la pâleur de la mort, il n'a pas osé, il n'a p:as voulu les profaner; il les a traduites. Le vers de huit syllabes dont il avait fait le vers burlesque obligé, semble se redresser ici et prendre un air grave et ému.

Soleil, qui chauffes l'univers, Qui tout vois et qui tout regardes Et par les rayons que tu dardes, Produis la lumière et le jour, Vis-tu jamais plus lâche tour?

Junon, qui sais toutes ces choses, Et qui peut-être me les causes.

Et toi, ténébreuse Hécate, Toi qui par mon ordre as été La nuit aux carrefours hurlée Et par tes sahits noms appelée; Dames des ténébreux manoirs, Vengeresses de crimes noirs.

Dieux de la moribonde Élise, Si la vengeance m'est permise, Prenez, Justes divinité.

Part en mes maux et m'écoutez t

Les autres parties de Tœuvre de Scarron sont des comédies et le Roman comique. Il y a de Tesprit, de la verve et beaucoup de licence dans les comédies^ mais cela est monotone. Scarron ne sort pas des travestissements. Il transforme les valets en maîtres, procédé dont on a tant usé depuis au théâtre. Sous leurs beaux habits et parmi les gens de bien où ils sont fourvoyés, les drôles restent ce qu'ils sont, avec une pointe de grotesque eu sus. Ce n'est cependant pas leur langage et leurs manières qui les trahissent, mais les vices d'habitude qu'on

ne peut dépouiller à volonté. Dan Japhet <f Arménie est le chef-d'œuvre dramatique de Scarron : c'est \ine charge réussie.

Le Roman comique se lit encore avec plaisir, et il n'est même guère permis de ne pas le connaître. Louis XIV enfant le lisait avec délices, ou plutôt se le faisait lire par le frère de M*"* de Motteville. Quand il parut, on commençait à être submergé sous le flot impitoyable des romans nobles et doucereux. Depuis le grand succès de VAstrée^ les auteurs ressassaient les mêmes histoires de fade sentimentalité; ils se bornaient à changer les pays et les temps. Polexandre, Pharamondj Amaranthe, le Grand Cyrus^ en attendant réternelle délier les héros les plus parfaits, les plus tendres, les plus impossibles; les aventures les plus merveilleuses, les sentiments les plus raffinés : tout un monde de fictions alambiquées s'imposait à cette société légère et frondeuse qui y prenait d'autant plus de plaisir, que tout cela ressemblait moins à la réalité. Le fléau de ces œuvres qui n*en finissaient pas, c'étaient les portraits qui ne peignaient personne et les conversations quintessenciées où Tonne disait rien. Tout cela était froid, lent, vide, noblement, royalement ennuyeux. Tout à coup, parmi ces rois, princes, héros, bergers et bergères enrubannées, Scarron lâche des personnages vivants, contemporains, en chair et en os, tels qu'on en rencontrait à chaque pas. Ceux-là ne sont ni con- (|uérants ni grands seigneurs. Ce sont les parias de la société d'alors, des comédiens; ce qu'ils représentent, c*est la liberté et la fantaisie qui courent les chemins. C'est vers eux que s'est d'abord élancé Molière; c'est de leur vie qu'il a voulu vivre pendant près de quinze ans.

Voilà la troupe en marche. Sur un chariot qui se traîne lentement sont juchées les malles qui contiennent les sceptres et les couronnes des rois avec les manteaux de pourpre et les diamants des princesses, et par-dessus, les actrices, nez au vent et interrogeant Thorizon. Devant le char ou à côté, les acteurs, vêtus moitié en héros, moitié en laquais, vont à pied, armés jusqu'aux dents, prêts à défendre vaillamment l'honneur des dames et la caisse de la troupe. On rit, on chante, on cause, on répète les belles tirades de son rôle. Le soir vient, on presse le pas ; on fait enfin une superbe entrée dans la ville ou le bourg qui servira de gîte. On s'arrête devant l'hôtellerie. La population s'assemble. Les godelureaux et hobereaux de l'endroit, écartent le populaire ébahi et se présentent ornés de tous leurs avantages devant les comédiennes qu'ils prétendent éblouir. On organise une représentation sur la place publique, dans une grange, n'importe où. On se déguise avec le premier oripeau venu, et Ton déclame de tout cœur les fureurs d'Hérode. La nuit vient ; c'est Theure des incidents de tout genre. Il y a peu de place dans les auberges et beaucoup de monde. Une seule chambre contient jusqu'à trois et quatre lits, le même lit a souvent plus d'un hôte. Il y a des dormeurs qui se lèvent et qui se trompent de lit en se recouchant; il y a des audacieux qui comptent sur les ténèbres. C'est dans des nuits pareilles que se donne carrière la malice de La Rancune. La Rancune est un cfbmédien parvenu à l'âge où il faut renoncer à la gloire, aux succès de tout genre qu'on a rêvés. Tout cela est apparu un soir, à l'aurore de la vie, quand on s'est trouvé sur les planches à Paris, côte à côte avec Mondory ou Montfleury, le roi du jour; tout cela s'est évanoui : les

années sont venues et la fatigue et la pauvreté et la vie errante, chaque jour plus dure à supporter. La Rancune hait d'une haine noire tout ce qui est jeune, tout ce qui est beau, tout ce qui est heureux. Il est poli, il a des formes exquises, il est hypocrite, il est menteur, il est voleur en un cas pressant. Son bonheur, c'est de tramer sous le voile de Tamitié et du dévouement les plus cruelles perfidies contre ceux qu'il a pris en grippe ou qui doivent l'égayer. Tel est ce pauvre Ragotin, avocat du Mans. Ses prétentions en tout genre sont immenses, sa taille est outrageusement petite; il est galant, grotesque, colère, toujours dupé, toujours bafoué; mais il a le cœur pris, et il quittera tout pour suivre la troupe où brille celle qu'il aime; c'est Pami intime et le souffre-douleurs de La Rancune. La Rancune lui escroque de l'argent, des diners, l'embarque dans les plus sottes affaires, et quand le ^tit homme tombe dans le piège qu'il lui a tendu, La Rancune se précipite à son secours avec le plus touchant empressement. Quant à l'action, elle se déroule lentement et à bâtons rompus. Ici encore, c'est le détail qui est l'important. Cependant les héros du roman sont d'une fort agréable physionomie. Destin, le jeune premier est un acteur très-remarquable; c'est de plus un cavalier accompli et très-amoureux. Les deux comédiennes Angélique et l'Etoile, si charmantes toutes deux que Ragotin ne sait au juste laquelle il aime, et que La Rancune soupire pour Tune d'elles, sont des héroïnes honnêtes, courageuses, qui se font respecter. Après bien des péripéties de tout genre, des enlèvements, des séparations cruelles, des rencontres comiques ou tragiques, le roman unit par un double mariage. Destin et l'Étoile

reprennent dans la société le rang qui leur appartient. Quant à Ragotin, l'auteur ne sachant qu'en faire, le noya d* abords puis le ressuscita pour allonger de quelques chapitres le roman qui était hien fini.

Il y a quelques années un des premiers écrivains de TÉcole romantique, M. Théophile Gautier, publia enfin sous le titre du Capitaine Fracasse un roman annoncé et attendu depuis longtemps. C*est l'histoire d*un gentilhomme pauvre qui se fait comédien, comme Destin, et qui, après bien des traverses, rentre au manoir de ses pères et épouse celle qu'il aime. — C'est une fort belle étude de couleur locale, avec un vif éclat de descriptions. Il y a même çà et là quelques pages émues. Scarron n a rien de tout cela; mais il a ce qui manque absolument à H. Théophile Gautier, la simplicité et la gaité.

La physionomie de La Ponlaiiie. — Ses mœurs, son oaraotère, sa vie, ses protecteurs et ses amis. — Pourquoi il ne réussit pas à piaire à Louis XIV. — Le poète, ses lectures, sa naïveté, son toordMouigination. — La Fontaine et Lamartine.

Il y a une biographie de La Fontaine par M. Walckenaer, travail consciencieux, solide, utile à consulter, comme tout ce qu*il a fait, mais un peu fouillis et d'une érudition lourde : le cadre étouffe le portrait. Il est vrai que la physionomie du personnage n'est pas facile à fixer. Le bonhomme naïf, dont on a fait. Dieu sait pourquoi, un

éducateur des enfants, existe seul pour bien des gens. L'autre La Fontaine, le vrai en somme, celui dont il ne faut pas laisser traîner les œuvres complètes, celui qui, près de mourir, écrivait à Maucroix : a Tu sais comme j*ai vécu, » celui-là, on lui a fait grâce en faveur du pre^ mier; on suppose même qu'il n'a pas existé. Essayons de n'oublier ni l'un ni l'autre. Est-il bien sûr d'ailleurs qu'il y ait deux hommes en lui?

n est né en 1621, à Château-Thierry. Il avait donc quarante ans quand commença le règne personnel de Louis XrV. A cet âge, on est ce que l'on sera, on a pris son pli; les modifications qui surviendront, s'il en survient, n'entameront pas le fond. La première jeunesse de La Fontaine s'est épanouie aux environs de la Fronde, dans un temps et dans un milieu assez abandonnés. Les mœurs n'étaient peut-être pas pires qu'elles ne furent sous Louis XIY, mais on se gênait moins. A tous les degrés, depuis les princesses du sang et les grandes dames jusqu'au plus humble rimeur de mazarinades, chacun suit librement sa fantaisie, sans trop se soucier du qu'en dira-t-on. Rien de moins édifiant que la vie privée des deux cardinaux Armand et Jules. Que dire de Retz, cet autre cardinal, après ce qu'il en a dit lui-même? Un des contemporains, un des amis de La Fontaine, Tallemani des Réaux (né en 1619), nous a laissé sur celte curieuse époque, non pas des Mémoires, mais des Historiettes, la plupart de haut goûl. Dans cette galerie de portraits dessinés d'après nature, La Fontaine n'est pas oublié, et il tient bien sa place parmi les originaux de tout rang et de tout sexe.

Une forte éducation domestique eût pu sans doute con-

tenir une nature très-portée au relâchement et combattre heureusement les influences extérieures; mais cette éducation manqua à La Fontaine. On lui chercha, et il se chercha à lui-même une vocation quelconque, et ne s'en trouva point. Il songea d'abord à se faire moine, comme Rabelais, puis il s*en dégoûta. Son père lui céda sa charge de maître des eaux et forêts, mais ces fonctions assujétissantés ne le retinrent pas longtemps. On le maria, probablement dans Tespérance d'en faire un homme sérieux et posé : il fut le pire des époux, et le plus indifférent des pères, jusque-là, dit-on, qu'il ne reconnut pas un grand garçon qu on lui présentait et qui n'était autre que son fils. Quant à Tadministralion de son patrimoine, elle se réduisit pour lui à une série d'aliénations faites au hasard, suivant le caprice ou la nécessité du moment. De bonne heure, il se composa une épitaphe, qui a du moins le mérite de la sincérité.

Jean s'en alla comme il était venu, Mangea le fonds avec le revenu, Tinl les trésors chose peu nécessaire.

Quant à son temps, bien le sut dispenser ; Deux parts en fit, dont il soûlait passer L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.

Quand il a tout vendu, et que rien ne le rappelle plus à Château-Thierry (sa femme l'en éloignait plutôt), le voilà qui commence au moment où d'ordinaire on fait tout pour en sortir, cette vie de rimeur parasite et bohème qui durera quarante années. Il est pensionné par Fouquet d'abord, dont la disgrâce le toucha sensiblement, et lui a dicté la belle Élégie aux nymphes de Yavx, Après Fouquet, il s'attache à la duchesse de Bouillon, cette se-

LA PONTAINR 223

santé Mancini, qui ne se consolait pas de n*êlre pas le de France; puis à la duchesse douairière d'Orléans; s à Madame de la Sablière qui le retira chez elle pen- [{ vingt ans; puisa la société du Temple, les Conti, les idôme... La liste est longue des protecteurs de La Fonle, car il eut toujours besoin d'être protégé. Il le fut à fois par M"" de Montespan et par M"« de Fontanges il chantait avec une édifiante impartialité. Mais malgré npressement et la bonhomie qu'il mettait à s'offrir, Igré le charme infini qu'il savait répandre sur les moins louf^nges, il fut toujours tenu à distance par le roi )ar M"" de Maintenon. Il ne brûla pas le moindre grain ncens en l'honneur de cette prude souveraine; mais -il un poète de ce temps qui ait célébré avec plus de nplaisance les perfections innombrables, infinies de jis XIV? C'est tantôt la beauté du dieu qui venait d'être résenté en Apollon dans les premiers bosquets de Vérités.

L'un et l'autre soleil, unique en son espèce, Étale aux regardants sa pourpre et sa richesse; Phébus brille à l'envi du monarque françois ; On ne sait bien souvent à qui donner sa voix : Tous deux sont pleins d'éclat, et rayonnants de gloire.

e autre fois, c'est la révocation de l'Édit de Nantes il glorifie à quatre reprises différentes, en prose et en

Louis a banni de la France L'hérétique et très-sotte engeance...

pape avait eu l'impertinence de ne pas admirer ce gloiix exploit, La Fontaine lui dit son fait :

224 LA FONTAINB

CSelni-6f véritablement.

N'est envers nous ni Saint ni Père :

Nos soins de l'erreur triomphaots.

Ne font qu'augmenter sa colère Contre l'alné de ses enfants.

Vendôme, un soldat, avait des scrupules à propos de l'épouvantable incendie du Palatinat; lui, le doux poète, trouve ces exécutions légitimes et naturelles : les Allemands en feraient bien d'autres, s'ils venaient chez nous :

Aurions-nous des hôtes plus doux, Si l'Allemagne entrait chez nous?

Malgré ce bon vouloir et ces adulations incessantes qui s'épanchent en toute occasion, le roi ne peut vaincre une sorte de répugnance instinctive. Il s'oppose d'abord au choix que l'Académie veut faire de La Fontaine; il le tient toujours à distance. Pourquoi? Parce que La Fontaine est l'homme d'une autre époque, parce qu'il n'a ni la tenue ni la décence extérieure que le roi impose à tout ce qui l'approche. Il y a encore une autre raison : La Fontaine a été protégé par Fouquet, La Fontaine a célébré son bienfaiteur, même tombé sous la main puissante da roi, qui n'oubliait rien et ne pardonnait jamais. De plus, fût-ce hasard ou pente de l'instinct? les protecteurs de La Fontaine conservèrent toujours en face de Louis XTV, une attitude suspecte, je ne sais quoi d'ironique sous les dehors respectueux. Telle fut la duchesse d'Orléans, telle fut la duchesse de Bouillon, qui se montra si ardente dans sa haine contre Racine, le poète favori de la jeune cour; tels furent plus tard les Conli, les Vendôme, les Saint Évremond, la société du Temple enfin, qui prêtes-

Lk FONTAINE 225

tait à sa manière contre Tétiquette décente et tant soit peu hypocrite des vingt-cinq dernières années.

Après avoir poussé jusqu'à soixante-dix ans cette vie de protégé, dont sa fierté ne souffrit jamais, La Fontaine se convertit. Il avait été invité à le faire quelques années auparavant par M"® de la Sablière qu'un grand chagrin avait retirée du monde et jetée à Dieu; mais il se trouvait encore trop jeune, et il déclina gracieusement la proposition. Quand la maladie tomba sur lui, quand un confesseur lui fit comprendre ce qu'avait été sa vie et lui parla de Tenfer, il fut pris d'une peur horrible, et se mit à chercher anxieusement les pénitences qui pouvaient lo sauver. Il songea de bonne foi à faire vendre au profit des pauvres une édition du moins édifiant de ses ouvrages; il rima le Dies irœ^ dont son imagination croyait toujours entendre le glas menaçant. Peu de jours avant sa mort, il écrivit à Maucroix la lettre que voici, la dernière qu'il ait écrite :

Je t'assure que le meilleur de tes amis n'a plus à compter sur quinze jours de vie. Voilà deux mois que je ne sors point, si ce n'est pour aller un peu à l'Académie, afin que cela m'amuse. Hier, comme j'en revenais, il me prit au milieu de la rue du Gliantre une si grande faiblesse que je crus vérilablement mourir. Ahl mon cher, mourir n'est rien, mais songes-tu que je vais comparaître devant Dieu? Avant que tu reçoives ce billet, les portes de l'Éternité seront peut-élre ouvertes pour moi.

Son confesseur lui avait enfin démontré, à grand renfort d'arguments, l'éternité des peines; il y croyait, il en était épouvanté. La garde qui le veillait, le voyant si anxieux et si naïf, disait : c Dieu n'aura jamais le courage de le damner! »

«vue Biècui. 15

â26 LA FONTAINE

Mot profond. Si c'est surtout la malice, l'intention criminelle que Dieu punit, jamais pécheur ne fut plus excusable. On ne peut pas dire que La Fontaine ait outragé la morale volontairement, de parti pris; elle lui était, pour ainsi dire , naturellement étrangère. Jamais il n'envisagea les choses de la vie au point de vue du devoir : ce qu'on appelle loi, obligation, semble n'avoir pas existé pour lui. Immoral, il le fut souvent, mais il était encore plutôt amoraly si l'on peut parler ainsi. Je ne suis pas bien sAr qu'il ait eu des remords. Quand la conscience est restée muette soixante ans, il est bien difficile qu'elle se mette tout à coup à parler. Il était vieux, malade, fort afiTaibli, il eut peur. Mais ce sont là des mystères impénétrables : ce que j'ai voulu surtout établir, c'est la complète indifférence morale du personnage. — Elle me semble incontestable, et c'est un des traits saillants de sa physionomie.

Retirons-le de la société des grands seigneurs et voyonsle parmi ses pairs, les gens de lettres. Il a été très-étroitement lié avec Chapelle, Molière, Boileau et Racine, il était de toutes les réunions, de toutes les parties qui se faisaient au cabaret. Seulement Boileau et Racine étaient dans la première fleur de la jeunesse, La Fontaine, lui, avait de quarante-cinq à cinquante ans. Ce qui seyait aux autres, n'était plus guère de mise à cet âge raisonnable. Mais La Fontaine allait naturellement où l'appelaient le plaisir et le sans-géne. Il était bien un peu le jouet de ces jeunes gens fort malicieux, et il fallait que de temps en temps Molière, qui pénétrait tout, maintînt sa place au bonhomme, malgré les beaux esprits qui se trémoussaient. Quant à lui, il ne s'en apercevait pas, ou ne voa-

laii pas s'en apercevoir. Il se trouvait bien où il était, cela lui suffisait. Durant la liaison de Racine avec la Champmeslé, il était de ces soupers délicieux que H"" de Sévigné appelle des diableries. Quand la Champmeslé quitta Racine pour prendre un Glermont-Tonnerre, il en fut encore. On Tinvitait pour servir de cible aux plaisanteries du grand seigneur, et La Fontaine exprime le désir d'être encore honoré de ses niches et de ses brocards. Là encore, il a tout l'air d'un personnage sans conséquence^ avec qui nul ne se gêne. Le mari complaisant de la Champmeslé essaya de tirer du poète quelque chose de plus qu'une matière à quolibets : il le fit collaborer à des pièces qui ne valent rien. C'est dans les premiers temps de cette liaison avec Molière, Boileau et Racine, qu'il leur lut un jour son délicieux roman-poème les Amours de Psyché. Les quatre amis y sont représentés sous les noms de Gélaste (Molière), Ariste (Boileau), Acanthe (Racine), Polyphile (La Fontaine). Le passage est charmant; c'est une bonne fortune que d'avoir les silhouettes d'hommes comme ceux-là dessinées par une telle main.

Quatre amis dont la connaissance avait commencé par le Parnasse, lièrent une espèce de société que j'appellerais académie, si leur nombre eût été plus grand et qu'ils eussent autant regardé les muses que le plaisir. La première chose qu'ils firent, ce fut de bannir d'entre eux les conversations réglées, et tout ce qui sent sa conférence académique. Quand ils se trouvaient ensemble et qu'ils avaient bien parlé de leurs divertissements, si le hasard les faisait tomber sur quelque point de science ou de belles-lettres, ils profilaient de l'occasion : c'était toutefois sans s'arrêter trop longtemps à une même matière, voltigeant de propos en autre, comme des abeilles qui rencontreraient en leurs chemins diverses sortes de fleurs. L'envie, la malignité, ni la cabale n'avaient de voix parmi eux. Ils ado-»

2S58 La î'ontainb

raient les ouvrages des anciens, ne refusaient point à ceux des modernes les louanges qui leurs sont dues, parlaient des leurs avec modestie, et se donnaient des avis sincères lorsque quelqu'un d*eux tombait dans la maladie du siècle et faisait un livre, ce qui arrivait rarement.

Polyphile (La Fontaine lui-même) y élait le plus sujet. Les aventures de Psyché lui avaient semblé fort propres pour être contées agréablement. Il y travailla longtemps sans en parlei à personne; enfin il communiqua son dessein à ses trois amis, non pas pour leur denftnder s'il continuerait, mais comment ils trouveraient à propos qu'il continuât. L'un lui donna un avis, rauti*e un autre; de tout cela il ne prit que ce qu'il lui plut. Quand l'ouvrage fut achevé, il demanda jour et rendez-vous pour le lire.

Acanthe (Racine) ne manqua pas selon sa coutume de proposer une promenade en quelque lieu hors de la ville, qui fût éloigné et où peu de gens entrassent ; on ne les viendrait point interrompre ; ils écouteraient celte lecture avec ndoins do bruit et plus de plaisir. Il aimait extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages. Polyphile lui ressemblait en cela ; mais on peut dire que celui-ci aimait toutes choses. Ces passions qui leur remplissaient le cœur d'une certaine tendresse se répandaient jusqu'en leurs écrits et en formaient le principal caractère. Ils penchaient tous deux vers le lyrique, avec cette différence qu'Acanthe avait quelque chose de plus touchant, Polyphile de plus fleuri. Des deux autres amis, que j'appellerai Ariste (Boileau) et Gélaste (Molière), le premier était sérieux, sans être incommode, l'autre était fort gai.

Les années s'écoulèrent; on se sépara, chacun suivit sa voie. On sait ce que devinrent Racine et Boileau, l'un converti et courtisan, l'autre, historiographe, et de plus en plus sévère. Le bonhomme que sa fantaisie menait toujours et qui ne se rangeait guère, fut oublié sans peine, même dans VArt poétique. Évidemment les beaux esprits ne le prenaient pas au sérieux ; peut-être le trouvaient-ils compromettant. D ne reçut la visite de Racine converti

LA PONTAINB 229

qu'après s'être converti lui-même, et on peut dire, parce qu'il s'était converti.

Par ses mœurs, ses habitudes, le débraillé de sa vie, il n'est pas des leurs. Il appartient à la famille de ces libres viveurs qui ont pour chefs Régnier, Théophile, Saint-* Amant. Ce sont les irréguliers du xvii® siècle. Il est avec eux, bien au-dessus d'eux, bien au-dessus même de la plupart des réguliers. Tout ce que possèdent les premiers, et ce qui souvent avorte chez eux, il le possède, je veux dire la vivacité, la sensibilité facile, l'imagination, le tour original; il a de plus les qualités que les seconds acquirent péniblement, le goût, la mesure, et cela ne lui coûte rien. Ce qui lui eût coûté, ce qui eût détruit en sa fleur le La Fontaine que nous avons, c'eût été justement de s'enfermer comme ses illustres amis, dans un genre unique et d'y consumer, en l'enchaînant, cette libre fantaisie qui est sa nature même. Il le sentait bien et l'exprimait délicieusement dans cet admirable discours à M<°<» de la Sablière, joyau fm, près duquel toutes les épîtres de Boileau ne sont que du cuivre ouvragé :

Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi,

Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles

A qui le bon Platon compare nos merveilles :

Je suis chose légère et vole à tout sujet ;

Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet,

A beaucoup de plaisirs je mêle uu peu de gloire.

J'irais plus haut peut-être au temple de Mémoire,

Si dans un genre seul j'avais usé mes jours;

Mais quoi 1 je suis volage en vers comme en amours *•

Que de richesse et de grâce 1 Chacun alors ne songe qu'à

1. Il avait alors 63 ans. Bdleao à cet âge forgaait péaiblement son logogripbe sur T Équivoque*

se créer un petit domaine nettement délimité, et qu'il puisse dire sien; lui, il se laisse aller sans nul pense* ment où son goût le porte. Est-il sous les deux chose qu'il ne comprenne et n*aime? Son âme légère vole pour ainsi dire au-devant des objets, les caresse et repart.

J'aime le jeu, les vers, les livres, la musique, La ville, la campagne, enfin tout. Il n'est rien

Qd! ne me soit souverain bien.

Jusqu'aux sombres plaisirs d'un cœur mélancolique.

Même variété dans ses lectures. Il se croit bonnement du parti des anciens, parce qu'il goûte Térence et adore Platon, mais il se déclare en même temps.

Plein de Machiavel, entêté de Boccace, Chérissant, estimant l'Arioste et le Tasse ;

bref, il va dans ses lectures sans règle du nord au midi. Quand il lui plaît d'imiter un modèle d'autrefois, c'est en libre poète^ qui va cueillant ses fleurs.

TAohant de rendre sien cet air d'antiquité.

Le moyen âge ne lui est pas inconnu. S'il ne l'a point étudié directement, il Ta retrouvé avec bonheur transformé, un peu trop galantisé chez les Italiens. Le xvi* siècle^ si peu goûté alors, le ravit. Marot et Rabelais, il ne rougit pas de les avouer pour ses maîtres. Il faut y joindre la reine de Navarre. Quant aux écrivains de la génération précédente, il en est deux dont il ne put jamais se déprendre entièrement, d'Urfé, l'auteur de VAstrée :

Étant petit garçon, je lirais son roman, Et je le lis encore, ayant la barbe grise.

Et l'autre, c'est Voiture, maître Vincent, comme il l'appelle. Le premier a inspiré visiblement plus d'un passage

LA FONTAINB 231

des Amours de Psyché; ce n*est pas la première fois qu*un médiocre ouvrage en suscite un excellent. Le second, qui était dans toute sa fleur de réputation quand La Fontaine avait vingt-cinq à trente ans, pourrait revendiquer ridée de ces lettres charmantes, moitié prose, moitié vers que Ton demandait de tous les côtés à La Fontaine. Seulement, en adoptant ce badinage délicat, il en a exclu Taffecté et Talambiqué. Le goût chez lui est toujours en éveil, et tempère les écarts de la fantaisie.

Je pris certain auteur autrefois poor modèle Il pensa me gâter. . .

Voilà la mesure... nous sommes avertis. Uhomme s'observait peu, le poète savait s'arrêter à temps, ne prenait que Texquis en toute chose. — Ce qui ne l'attira jamais, ce sont les œuvres grandes et sublimes, belles surtout d'une beauté morale. Il rapprochait saint Augustin et Rabelais. On ne voit pas qu'il ait jamais été touché de Corneille ni de Pascal. Protestants et jansénistes, il mettait tous ces prêcheurs de vertu dans le même sac. Jansénistes^ triS' tesy moralistes, il triple la rime quand il lui arrive d'en parler. Ces gens-là sont des rabat-joie; ils attristeraient la vie, si on les écoutait. Il goûterait plutôt encore la philosophie de Descartes : elle parle à l'imagination par certains côtés, elle a une grandeur à laquelle peut atteindre l'intelligence de La Fontaine.

J'aperçois le soleil : quelle en est la figure ? Ici-bas ce grand corps n'a que trois pieds de tour* Mais si je le voyais là-haut dans son séjour, Que serait-ce à mes yeux de l'œil de la nature ? Sa distance me fait juger de sa grandeur, SurTangle et les côtés ma main le détermine;

L'ignorant le croit plat, j*épaissis sa rondeuPi Je le rends immobile et la terre chemine.

Voilà l'étendue, voilà les bornes de cet aimable esprit. On voit la place quil devait occuper dans un siècle où la fantaisie et la libre humeur n'étaient pas à la mode. La postérité lui a rendu avec usure ce que les contemporains lui devaient.

Faut-il s*étonner que Boileau n'ait pas réservé la moindre place à La Fontaine dans son Art poétique? Ce n'est ni inadvertance ni oubli de la part du législateur du Parnasse. Dans les catalogues consacrés, soit anciens, soit modernes, qu'il avait sous les yeux en composant son ouvrage, il n'a pas trouvé l'indication d'un genre spécial auquel il pût rattacher les productions de son ami. Aristôle ni Horace ne mentionnent le conte en vers, ni l'apologue. Les critiques du xvi" et du xvn* siècles sont également muets sur ce point. A quelle classe appartiennent ces œuvres imprévues qui s'appellent les Amours de Psyché^ Adonis j la Captivité de saint MalCy le Quin^ quina? Ce dernier poème rentrerait à la rigueur dans le didactique, malgré l'irrégularité du mètre ; mais l'œuvre entière de La Fontaine où la placer ^ ? Boileau, homme d'autorité , homme de tradition, Boileau, ennemi né de toute innovation, fanatique admirateur des anciens, pouvait-il admettre au Parnasse un auteur qui n'avait aucun répondant , que nul parmi les illustres d'autrefois n'eût* réclamé? Il eût donc fallu imaginer pour lui une place spéciale, reconnaître et proclamer hautement que ce bonhomme, ce rêveur, cet irrégulier était de cette race à part

1 . On sait d'ailleurs que Boileau n'a pat) donné plaee au poème cUdacU^ue dans son Art po^tt^ue.

qu*on appelle des créateurs? De bonne foi, une telle idée ne pouvait se loger dans un cerveau fait comme celui de Boileau. La Fontaine n'avait rien d'officiel; il ne figura pas sur les cadres. Que Boileau, dans son for intérieur, ait rendu une demi-justice au poète, fort régulier après tout dans son indépendance, c*est ce qui est fort probable; mais de là à une déclaration, à une reconnaissance publique du droit d'innover, il y avait un abîme qu'il ne pouvait essayer de franchir.

J'â! ail que La Fontaine était un créateur : cela a besoin d*être expliqué. Malgré tout le charme qui est en lui, on ne peut le mettre sur la même ligne que ces fiers esprits qui restent isolés sur leurs sommets sublimes, Homère, Eschyle, Pindare, Dante, Shakespeare, Corneille. Il n'est pas de leur famille. Original autant que personne dans Texécution de son œuvre , il est inférieur en un point : il n'en a pas tiré la matière de son propre fonds. Ses Contes, on en sait la provenance; il était, comme il Tavoue, entêté de Boccace. Il y a plus : peut-être ce paresseux, ce rêveur ne les eût-il pas écrits, si on ne les lui eût demandés. C'est toujours d'un autre que lui vient ridée première. La duchesse de Bouillon lui commanda des contes j ei bien d'autres après elle ; elle lui commanda un poème sur le quinquina ; il en fit. Des jansénistes sur qui la maie fortune le fit tomber, lui donnèrent pour sujet la captivité de saint Malc; il le traita. Les lettres ciiarmantes qu'il écrit à sa femme et à diverses personnes, c'est Chapelle, c'est Voilure qui lui en offrent les premiers modèles. Les Fables même, il n'y eut peut-être pas songé s'il n'était né deux jeunes princes, fils et petit-fils de Lous KIV. Mais cette réserve faite, l'originalité dans l'exé*

^Si LA FONTAINE

cution est merveilleuse. Je ne parlerai pas des Contes, sujet délicat sur lequel j'aime mieux passer que de répéter les phrases à la fois admiratives et effarouchées qui se trouvent partout. Aussi bien les Fables me semblent su* périeures.

Le premier recueil parut en 1668. Il avait alors quarante-sept ans, le second en 1671, le troisième et le quatrième en 1678 et 1679, le dernier, charmant encore, mais plus faible que les précédents, en 1694, un au avant la mort de La Fontaine. C'est donc de quarante-sept à cinquante-huit ans qu*il a composé son livre. Ce ne pouvait être une œuvre de jeunesse : il y fallait une certaine maturité, comme le doux rayonnement d'un jour d'automne. Plus jeune, le poète eût été peut-être emporté au delà des limites permises par la vivacité de l'imagination. A cet âge, la source des trésors poétiques toujours aussi abondante , n'a plus de bouillonnements, il est maître de sa richesse; une lumière de raison et de philosophie enjouée réclaire déjà sans effrayer ni décourager la muse. Il a vécu, il a cédé au vent de ses inconstantes fantaisies :

Les pensers amusants, les vagues entretiens.

Les romans et le jeu. . .

Cent autres passions des sages condamnées, Ont pris comme à Tenvi la fleur de ses années.

L'expérience qu'il a faite des autres et de lui-même ne lui a laissé au cœur ni amertume ni colère , tout au plus un vague regret des biens dissipés, des plaisirs envolés, avec une indulgence douce et abandonnée, une sorte de sympathie universelle pour tout ce qui vit et respire. C'est dans cette œuvre qu'il est tout entier. S'il a pris cette forme, s'il a renouvelé, on peut bien dire créé, ce genre,

c'est que là seulement il pouvait librement mettre au jour, épancher tous les trésors de sa riche nature de poète.

Il a bien,en commençant,rintention d'être un moraliste comme ses prédécesseurs, Ésope, Phèdre et le sage Pilpay ; mais que d'intentions de ce genre il a eues déjà qui n'ont pas abouti! Les choses de la morale sont celles qu'il débrouille le plus malaisément. On voit qu'il lui manque le principe essentiel, le fil qui ne permet pas de s'égarer. Il en a bien conscience, et il avoue son incapacité en ce point :

Quant au principal but qu'Énope ee propose, J'y tombe au moins mal que je puis.

Les rigoristes Tont fort malmené à ce propos, et ont légèrement déclamé : quelle impudence d'oser écrire :

Le sage dit selon les gens : Vive le Roi I Vive la Ligue I

et bien d'autres abominations. J.-J. Rousseau, si sévère et si injuste envers Molière, n'a eu garde d'épargner La Fontaine. Lamartine, le doux poète, l'amant de l'idéal, n'a pu contenir l'expression de Tantipathie profonde que lui inspirait le fabuliste.

— Od me faisait bien apprendre aussi par cœur quelquesunes des fables de La Fontaine ; mais ces vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans Toreille ni sur la page, me rebutaient. D'ailleurs ces histoires d'animaux qui parlent, qui se font des leçons, qui se moquent les uns des autres, qui sont égoïstes, railleurs, avares, sans pitié, sans amitié, plus méchants que nous, me soulevaient le cœur. Les fables de Ls Fontaine sont plutôt la philosophie dure, froide et égoïste d'un vieillard que la philosophie aimante, généreuse, naïve et bonne d'un enfant. C'est du Gel..

236 LA FONTÂINB

Ces derniers mots sont de trop, les autres aussi du reste; mais ceux-ci passent toute mesure, c'est une fausse note. poètes, pourquoi voulez-vous être critiques? C'est déroger. Dieu ne vous a point faits pour examiner, élu dier, analyser, comprendre, expliquer les œuvres de vos frères, mais pour charmer, consoler, enchanter les hommes. C'est votre lot, tenez-vous-y. Quand vous descendez de vos hauteurs et voulez marcher notre pas, vous trébuchez à chaque instant, et cela nous attriste. Combien plus encore sommes-nous attristés, quand nous vous voyons frapper d'une main légère et cruelle un fils de la muse comme vous, un frère ! On vous crierait volontiers, avec le poète de V Anthologie, « Progné, mélodieuse Progné, a comment peux-tu dévorer cette innocente cigale, un « chanteur comme toi? » Combien on eût étonné Lamartine, si on lui eût montré dans La Fontaine, non pas le méchant, non pas l'artisan de vers boiteux et disloqués qu'il croyait y voir, mais un interprète comme lui de Timmense et universelle nature! Il n'y a pas si loin qu'on le croirait d'abord de certains passages des Harmonies^ de Jocelyn^ de la Chute d'un Ange, à tel épilogue de La Fontaine. S'il est vrai que les poètes soient de

Mélodieux échos semés dans l'univers

Poui* comprendre sa langue et noter ses concerts,

celui-là n'était-il pas du nombre des élus, qui a di* :

C'est ainsi que ma muse aux bords d'une onde pure

Traduisait en langue des dieux

Tout ce que pensent sous les cieux Tant d'ôlres empruntant la vpix de la nature.

Truchement de peuples divers, Je les faisais servir d'acteurs en mon ouvrage,

Car tout parle dans Vunivers;

XI n'est rien qui n'ait son langage.

Lk FONTAINB 237

L'auteur de la Chute d'un Ange a un autre langage, mais dit-il autre chose?

Ceux-là fuyant la foule et cbercbant les retraites Ont avec le désert de& amitiés secrètes ; Sur les grèves des flots en égarant leurs pas, Ils entendent des voix que nous n*entendons pas. Ils savent ce que dit l'étoile dans sa course, La foudre au firmament, le rocher à la source, La vague au sable d'or qui semble l'assoupir, Le bulbul à l'aurore et le cœur au soupir.

Les nobles et harmonieux alexandrins! Pourquoi ne puisje m'empêcher de me réciter encore les vers boiteux et disloqués de La Fontaine?

C'est ainsi que ma muse aux bords d'une onde pure Traduisait en lang^ue des dieux Tout ce que pensent sous les cieux Tant d'êtres empruntant la voix de la nature. . . Car tout parle dans Vunivers; U n*est rien qui n'ait son langage.

Tous deux

Ont entendu des voix que nous n'entendons pas.

Non les mêmes, assurément. Celles qui ont frappé l'oreille de Lamartine ont je ne sais quoi de plus éthéré, de plus vague : c'est comme une caresse lointaine, un bercement du cœur. Mais ne se sont-ils pas rencontrés un jour, et Lamartine a-t-il pu l'oublier? Les admirables vers de Jocelyn où le poète proteste contre la théorie de l'âme des bêles, La Fontaine les avait déjà fait entendre à sa manière, sur sa lyre et dans son rhythme à lui. Cette fois encore, ils avaient tous deux entendu des voix que nous n'entendons pas, mais cette fois, c'étaient les mêmes.

Nous voilà bien loin en apparence de la morale dans les Fables de La Fontaine. Je dis en apparence, car nous

238 LA MNTAINÊ

sommes au cœur même de la question. A l'exemple d'Ésope et de Phèdre, il a bonne intention de prêcher çà et là ; mais d'abord telle n*est pas sa vocation, il n'a pas grande autorité en telle matière; ses devanciers ne sont pas non plus des guides bien sûrs, et puis, la nature l'a fait plutôt pour peindre que pour enseigner, plutôt pour montrer ce qui est que pour recommander ce qui devrait être. De toutes les scènes auxquelles il a assisté, scènes tantôt sublimes et imposantes, tantôt odieuses, ridicules, révoltantes, parfois gracieuses, douces: consolantes, une vérité irrésistible s'est dégagée pour lui : c'est que ce n'est ni la justice, ni le droit, ni la raison qui mènent ce monde, que la force y domine, avec ses caprices violents ou sots, que les rois et les grands, lions, tigres, léopard?, ours, loups, milans, aigles et autres tyrans, ne songent qu'à manger, pressurer, exploiter les misérables vilains, moulons, lièvres, lapins, rossignols, toute l'innombrable tribu de ceux qui sont nés pour servir de proie; que les uns sont saisis, emportés, dévorés sans autre forme de procès y comme le pauvre agneau qui tète encore sa mère; que les autres luttent follement et sont brisés, comme le pot de terre qui va heurter le pot de fer; que les autres enfin se sentant de l'intelligence et de l'esprit, courbent Téchine, se font humbles, insinuants, flattent les oppresseurs, les amusent par d'agréables mensoT)ges, dupent leur épaisse vanité, vivent aux dépens d'eux, et, l'occasion s'ofTrant, prennent leur avantage, les font tomber dans l'abime et les raillent. Les choses ne se passent guère ainsi entre animaux : la nature les a assujétis à des lois dont ils ne peuvent se départir; mais parmi les humains, n'est-ce pas le train ordinaire des choses?

Jupin pour chaqae état mit deux tables au monde ; L'adroit^ le vigilant et le fort sont assis A la première, et les petits Mangent leur reste à la seconde.

Ne plus manger les restes des autres, passer de la seconde table à la première, n'est-ce pas roccupation où se consument les hommes? Le fameux combat pour la vie de Darwin ne le retrouvez-vous pas dans les luttes qui troublent les sociétés humaines? Parmi ceux qui comprennent le spectacle mis sous nos yeux, les uns gémissent, les autres consolent, d'autres déclament et menacent, d'autres se perdent dans des espérances fantastiques d'une idéale et universelle félicité. La Fontaine n'a ressenti ni colère, ni indignation, tout au plus, une pitié passagère, une pointe de dédain contre les grands et les oppresseurs. Au fond, il a su gré à tous ces êtres d'exister, de se montrer à lui, de poser devant lui, pour être jetés dans le drame immense où se jouait sa fantaisie. De là est née la fable,

Cette ample comédie à cent actes divers.

Elle est à la fois tragique et comique, sublime et familière; elle attriste et elle fait rire; elle révolte la conscience et la satisfait ; elle est à la fois narration et drame; elle a de plus l'élan lyrique qui emporte et ravit le poète, la confession abandonnée, et d'une grâce inexprimable, le conseil sympathique ou railleur; l'éloquence même, et la plus noble, y jette sa grande voix : où a-t-il trouvé les mâles accents de son Paysan du Danube^ Et ne semble-til pas que celui-là parle au nom des opprimés de tous les temps et de tous les pays? Le langage même de la science la plus exacte et la plus noble, on Ty trouvera. Que reste-t-il de la fameuse théorie de l'âme des bêtes

après la Fable des Deux rats, le renard et Vœuff Mais qui pourrait épuiser Tinfinie variété des aspects qui éclatent à chaque page de l'œuvre? S'il y a eu au xvii* siècle une autre poésie que la poésie dramatique, c'est dans La Fontaine qu'il faut la chercher. Il yen a de plus haute, qui le nie? L'idéal n'est pas là, ni la forte nourriture morale, et Ion comprend que les enfants, les jeunes gens et les femmes n'y trouvent pas grand charme. Plus vieux, on est moins exigeant. Quand l'âme ne monte plus sans effort et d'elle-même vers les sommets, on ne repousse pas la société de cette âme charmante, qui reste à notre niveau et qui exprime si bien ce que nous ne saurions dire. L'extrême variété des mètres,qui choque tant Lamartine, es! une grâce de plus. Comment, lui, n'a-t-il pas senti l'art profond et l'habile souplesse du rhythme chez celui de tous nos poètes qui n'a pas de rival en ce genre? Comment eùt-il pu rendre la diversité infinie des cadres, des personnages, des situations, s'il avait enfermé sa muse dans le pompeux et monotone alexandrin? Il a des audaces et des surprises délicieuses. Sa phrase poétique est à la fois ample, coulante, et elle a des repos habilement ménagés , avec des reprises soudaines et gracieuses comme un oiseau qui reprend le vol. Il y aurait à ce point de vue toute une étude à faire, je ne puis que l'indiquer

Parmi les contemporains de La Fontaine, le seul qui semble avoir rendu au poète pleine justice, l'avoir compris et senti, c'est Fénelon. Quand il apprit sa mon, n'osant, lui, le précepteur du duc de Bourgogne, déplorer officiellement une telle perte, il écrivit en latin une petile oraison funèbre qu'il donna à traduire à son élève. Ce

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n^est qu'un cri de deuil et d'admiration. Comment Lamartine a-t-il oublié ce détail? Et s*il s'en souvenait, corn* ment a-t-il écrit ce qu'il a écritf

De la sympathie universelle qu'il inspire. — Caractère de l'homme. — L'éducation, la vocation. — Les divers milieux : la provbce, la ville, la cour. — Ce que Molière doit à Louis XIV. — La composition de l'œuvre, l'action, le comiquei le dénouement. — L'au delà dans Molière. — La langue et le style.

Prétendre dire du nouveau à propos de Molière, serait chose dangereuse : tout a été dit et redit. On en publie en ce moment une édition nouvelle, plus complète que toutes les précédentes et accompagnée d'un travail de critique et d'érudition fort estimable *, je dirai même indispensable pour tout ami de Molière, et quel lecteur n'est son ami? Il y a sans doute encore plus d*un chercheur à Tœuvre. La découverte du Médecin volant et de la Jalousie du barbouillé a mis les explorateurs en appétit. Si l'on pouvait mettre la main sur une de ces pièces antérieures à VÉtourdiy et qu'il improvisait dans les hasards et suivant

i. Œuvrei complétée de Molière, Nouvelle édition, revue sur les plus anciennes impresBions et augmentée de variantes, de notices, ôê notes, d'un lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait^ d'un fac-similé, etc., par M. Eugène Despois, 10 volumes Jo-8*, librairie Hacbelte et D*. Cette édition fait partie de la Collection deê grands écrivains de la France ^ publiée sons la direction de M. Ad, Régnier, membre de l'Institut.

XVII* SiftCLK. 16

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les besoins de sa vie errante! L'érudition, s'appliquant à lui, n'est pas seulement curiosité, elle est sympathie. Classiques et romantiques (il y en aura toujours, c'est une question de tempérament) se rencontrent dans l'admiration, bien qu'ils diffèrent dans les motifs : chacun le tire à soi, le réclame pour interprète des idées qui lui sont chères, et insensiblement lui impose la physionomie de son choix. C'est le propre des génies vrais et féconds de suffire aux plus aventureuses interprétations. Hommes de leur temps, ils sont aussi dans une certaine mesure hommes de l'avenir ; aucune formule ne les épuise. On a bientôt fait le tour des idées de Bossuet : on sait d'où il vient et où il va; mais Molière? mais Rabelais? mais Shakespeare?

J'étudierai successivement l'homme, le milieu et l'œuvre. Comme c'est de tous nos auteurs le plus connu, le plus familier à tous, je glisserai rapidement sur les faits, me bornant à mettre en lumière ce que je regarda comme plus particulièrement caractéristique.

Le beau portrait qui est au Louvre, et que l'on a long* temps attribué à Mignard, qui était du reste très-lie avec Molière, le représente dans la force de Tâge, dans le plein épanouissement de son génie, et par là il est bien plus intéressant que le portrait de Molière jeune, qui a été reproduit pas M. Louis Moland en tète de son édition. La figure très-dégagée des flots de cheveux qui sont rejetés négligemment sur les côtés, apparaît et saisit le regard. Sous un front de forme parfaite, des yeux admirables , d*une intensité de vie extraordinaire, avec je ne sais quoi de profond, de triste, de doux dans l'expression. Le nez un peu gros, la lèvre un peu forte, tout l'opposé

de Racine qui avait la lèvre mince et le nez pointu, signe certain d'un vif penchant à la raillerie. C'est le poète comique qui a tous les signes extérieurs de la bonté, de la générosité. L*âme répondait au visage. Nul ne fut meilleur, plus serviable , plus compatissant , plus libéral. C'étaient dons de nature, mais l'expérience et la réflexion y eurent leur part. Cet observateur, ce contemplateur j comme l'appelait Boileau, fut d'autant plus indulgent et | doux aux hommes qu'il les pratiqua davantage et les con- 1 nut mieux. Il avait peut-être sur ses semblables moins | d'illusions encore que La Rochefoucauld; mais tels qu'ils étaient, il les aimait. Les faiblesses qu'il se sentait et se i reprochait, sans pouvoir en guérir, l'inclinaient à la mansuétude. Il n'y a que les hypocrites qu'il n'ait pu s'empêcher de haïr. Ils le lui ont bien rendu. lî était adoré de tous ceux qui l'approchaient, et, comme toutes les natures tristes, il avait de grands besoins d'affection. Dans les rares intervalles de repos et de détente que lui laissait la vie absorbante qu'il avait voulue, il lui eût fallu l'expansion abandonnée, l'âme tout entière se livrant et se soulageant. On sait assez que dans les dix dernières années de sa vie, celles où il en eut le plus besoin, cette joie lui fut refusée. La créature sotte et vaniteuse qu'il s'obstina à aimer si tendrement, aima tout le monde, excepté lui. Ce fut la blessure secrète, empoisonnée que rien ne put guérir, et qu'il fallait cacher sous le rire de Sganarelle. Rien ne le détacha, ni les défauts trop visibles, ni les offenses graves, ni les avertissements de l'âge : il voulut toujours espérer. Lui, le créateur d'Arnolphe et d'Alceste, il crut jusqu'à la mort qu'un miracle se ferait en sa faveur« et au'il serait aimé parce qu'il méritait de l'être.

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— C'était un ami sûr, dévoué, généreux. Il obligea Racine . fort jeune encore et à ses débuts ; il joua ses deux pre« mières tragédies, si faibles; il lui donna des conseils, de l'argent même, dit-on. Racine le paya en donnant sa tragédie i* Alexandre à une autre troupe et en lui enlevant sa meilleure actrice. M"* Du Parc. Dans les réunions fort libres qui avaient lieu soit au cabaret, soit à Auteuil, ches Molière, où chez Boileau, rue du Vieux- Colombier, il apparaît comme le chef du chœur, le modérateur enjoué de cette jeunesse un peu turbulente. Il morigène Chapelle, incorrigible buveur ; il fait gravement remettre au lendemain une noyade projetée par ses hôtes qui avaient ce jour-là le vin triste. Sa plus vive sympathie à ce moment est pour La Fontaine, son contemporain (1621)^ aux dépens de qui s'égaient ces beaux esprits. Qu*ils se trémoussent, ils n'effaceront pas le bonhomme; c'est Molière qui Ta dit. Toute cette jeunesse ne tarda pas à prendre sa volée et oublia quelque peu le comédien. Il ne s'en plaignit jamais : il connaissait les hommes. Boileao lui revint du reste un peu plus tard et s'acquitta dignement envers lui. Il alla chercher Corneille bien vieux déjà et démodé, et le paya comme on n'avait jamais payé aucun auteur, deux mille livres pour Attila. Il fit mieux encore, il voulut rappeler à Louis XIY cette grande gloire que l'ombre gagnait ; il demanda au vieux poète les vers de Psyché. S'il n'avait pris Corneille, on regretterait qu'il n'eût pas pris La Fontaine, qui avait bien des droits. Sa fermeté, son courage sont attestés par tous les biographes. Il força les officiers de la maison du roi à respecter les droits des comédiens. Il tint bon contre toutes les cabales, et il osa écrire le Tartuffe eiDon Juan. Il y avail

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nen des déboires dans cette servitude éclatante que tant le gens lui enviaient. Outre les difficultés de l'existence, es préoccupations incessantes de la responsabilité qui )esait sur lui, comme auteur et chef de troupe , il lui allait subir les humiliations innombrables que le préjugé lutorisait. La protection de Louis XIY qu'on a tant celé- )rée, n'empêchait pas qull ne fût hors de l'Église, excomnunié, et que bien des gens, surtout à la cour, ne vissent m lui qu'un histrion, un amuseur avec qui on n'est pas enu de se gêner. Le roi lui-même ne s'empressa guère le lui faire concéder une sépulture quelconque , et penlant cinq années, il le tint en suspens avec son Tartuffe. ^es calomnies de tout genre (y compris Taccusation d'inceste) pleuvaient sur lui. Dévots et rivaux, jansénistes et jésuites se relayaient, ou s'unissaient pour le déchirer ; il îtait malade, épuisé ; ses amis le suppliaient de quitter la icène, de rentrer dans la société des honnêtes gens et ians le repos : il n'écoula rien. Pour lui, il n'y avait pas l'autre vie possible que celle-là. Il se devait à ses camarades les comédiens, mais il se devait surtout à son art. 3oileau ne comprenait rien à ce qu'il appelait un sot enêlement. C'est un des secrets du génie. Si Ton ne se lonne tout entier et sans réserve au démon intérieur, on l'est pas digne d'un tel hôte ; on a sa place parmi les imateurs , non parmi les créateurs. — Voilà les traits essentiels de sa physionomie et le fond même de sa lature.

Comment s'est-il formé? Par la pratique du théâtre d'a- )ord, comme acteur; car, il ne faut pas l'oublier, ce fut là ia première et sa plus impérieuse vocation : il eût plutôt ^essé d'écrire que de jouer; par l'observation incessante et

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sagace des divers milieux où il vécut, et enfin par Tétade. Le fonds solide de connaissances qu'il acquit au collège et plus tard auprès de Gassendi (notons ce trait : Molière presque seul de ses contemporains ne fut point cartésien) le suivit dans tous les hasards de sa vie, se retrouva toujours. C'est par là qu'il échappa à l'absorptidn du métier, renouvela sans cesse son intelligence, se maintint sur les sommets de Tart. Dans toute la fougue de la jeunesse, malgré les nécessités de tout genre, les distractions forcées d'une vie errante, il se réserva toujours une heure ou deux par jour pour la lecture et la méditation.

Il est né à Paris, au cœur même de Paris, près des Halles, en 1622, seize ans avant Louis XIY. Son père était valet de chambre tapissier du roi ; sa famille était de bonne bourgeoisie, aisée, et lui fit donner une très-solide éducation. Mais dès Tâge de vingt ans, il fut pris du démon du théâtre et s^échappa. Après une tentative malheureuse à Paris, il se mit à courir la province. De 1645 à 1658 que devint-il? A peine çà et là quelques fugitives et incertaines indications ; il se montre à Lyon, à Montpellier, à Pezénas, à Béziers, à Nîmes, à Avignon, sans doute aussi dans le Nord, au Mans, où Scarron put le voir, à Rouen, où il vit Corneille. Joyeuses^ et fécondes années l C'est l'âge des vives espérances, des amitiés franches. Ces comédiens errants sont plus que des associés , ils forment une véritable famille. Entre eux tout est commun; le succès de Tun est le succès de tous. Plus la société les repousse, plus ils se serrent les uns contre les autres. La troupe pour eux, c'est la patrie, c'est le foyer, c'est l'amour, c'est la gloire rêvée en commun.

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Bien puissantes furent ces attaches, puisque la mort seule put les rompre. Mais ce qui le soutint le plus efficacement contre toutes les difficultés de cette vie sans lendemain assuré, ce fut le travail même, la lente et patiente accumulation de richesses qu'il prodigua ensuite si magnifiquement. Comment expliquer cette fécondité mer* veilleuse des douze dernières années, s'il n*y avait pas eu cette forte préparation antérieure ? La province tient dans Tœuvre de Molière autant de place que la cour et la ville. Elle avait alors singulièrement plus de relief et offrait plus de variétés que de nos jours, où tout ce qui est local tend de plus en plus à se fondre dans la grande uniformité. Les originaux y abondaient, il n'y avait qu'à se baisser pour cueillir les types les plus curieux. Autre avantage inappréciable, les vices, les ridicules, les travers y sont toujours bien plus fortement accusés qu'à Paris. Tout provincial s'étale. Le correctif le plus efficace de la vanité, qui est d avoir beaucoup de monde au-dessus de soi, manque absolument : chacun se croit et veut être le premier. Pas de mesure non plus; tout est forcé. On dénigre Paris, mais on lui emprunte tout, sauf le goût. Les habits semblent les mêmes et la conversation, et le train de vie; mais la mode gracieuse et charmante sur les bords de la Seine, est tout autre une fois transplantée. Cela était très-sensible surtout à propos du langage, et lui a dicté les ^rècïeu^es riàicuXe^ . Mais il allait bien au delà de ces réalités passagères qui s'affichent. Les provinciaux, si en dehors, lui livraient à nu Fhomme même, Thomme de tout temps et de tout pays. Il ne s'arrêta guère à les peindre chez eux et en déshabillé ; il saisit sur le vif les traits essentiels de la nature humaine.

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C'est après ces longues pérégrinations et à son arrivée i\ Paris^ (1658), que commence réellement sa vie d'auteur, il avait alors trente-six ans, âge de forte maturité, asseï voisin de la jeunesse pour en conserver encore l'élan^ et tempérer l'ardeur par la réflexion. Sa troupe fort bien montée était en bonne situation; un des acteurs, Jacques Béjart, qui mourut alors, laissait vingt-quatre mille écus d'or. Dès les débuts il prit la première place. La nouvelle cour, où se traînait encore Mazarin, l'adopta et lui fit fête. Monsieur, frère unique du roi, se mit en frais de générosité. Il accorda à la nouvelle troupe le droit de s'appeler Troupe de Monsieur^ et trois cents livres de pension à chaque comédien, qu'ils ne touchèrent jamais. Le roi, un peu plus tard, leur alloua sept mille livres, et Molière reçut en outre une pension de deux mille livres. Si Ton ajoute à cela les recettes de la ville qui furent toujours bonnes, les revenus de Molière s'élèvent à un chiffre fort respectable. Il était certainement le mieux payé de tous les gens de lettres de son temps. C'est à ce propos que certains critiques célèbrent en termes attendris la générosité de Louis XIY. Il est bon de rappeler que la troupe italienne était deux fois plus payée que celle de Molière. Mais ce que l'on admire surtout, ce que Ton exalte, c'est la protection dont le roi ne cessa d'honorer et de couvrir le poète, c'est la noble familiarité avec laquelle il le traita. On rappelle la fameuse anecdote qui traîne partout (depuis quarante ans] et que la peinture et la gravure ont rendue populaire : le roi faisant asseoir Molière à sa table et lui servant lui-même une aile de volaille, pour consoler ce grand homme du mépris des officiers de sa maison qui ne voulaient pas manger avejc un histrion. M. Nisard met

gravement cette aile de volaille en pendant avec la poule au pot d*Henii lY. Le malheur est que Fanecdote fut ignorée de tout le monde jusqu'en 1824, époque où parurent les Mémoires deM'''' Campan, qui en est Tin* venteur : c*était, dit-elle, une tradition dans sa famille. Il faut bien peu connaître Tinflexible étiquette de la cour de Louis XIV ; il faut n'avoir jamais lu les chapitres où Saint-Simon a retracé les moindres détails de la vie de chaque jour du roi, pour accepter une fable aussi invraisemblable. En quoi consista donc cette fameuse proteclion? Le roi fit comprendre aux courtisans que Molière éhit à lui, que Molière était nécessaire à ses plaisirs, et qu'il ne voulait point qu'on le tourmentât. Molière, de son côlé, comprit fort bien jusqu'où il pouvait aller dans la peinture des travers et des ridicules des gens de cour. Il ne montra que ce que tout le monde voyait, la fatuité, la présomption, l'impertinence. Quant aux vices, surtout ceux qui sont comme les fruits naturels de la royauté, la servilité, les basses complaisances, Thypocrisie , ou il ne voulut pas les voir, ou il craignit en les étalant de déplaire au roi. Cette partie de son œuvre est incomplète. La Bruyère, Saint-Simon, M°^* de Sévigné elle-même, montrent sous un tout autre jour la noblesse de ce temps. Si modéré qu'il fût, on le trouva encore excessif. C'est alors que le roi intervint, et lui permit de l'égayer aux dépens de certains originaux, le veneur Soyecour par exemple. Quant à Texéculion de son œuvre, Louis XIY ne semble jamais avoir soupçonné qu'une comédie ne s'improvisait pas en vingt-quatre heures. Jeune alors, avide de divertissements de tout genre, il commandait au poète pièces sur pièces. Ce qu'il préférait, c'étaient les pièces à

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grand spectacle, avec ballets, machines, mascarades, tout ralliraii de la mythologie sentimentale et adulatrice. Une Naïade qui sortait d'une coquille et le saluait le plus grand roi du monde à vingt-deux ans, le ravissait d*aise. Voilà le prix dont Molière paya la protection du roi, et le droit d'écrire le Misanthrope. Il fut en faveur. Cela n'alla pas jusqu*à faire passer d'emblée le Tartuffe ; mais Molière jouit pendant quelques années d'une sécurité relative. Les jansénistes, son ancien condisciple, le prince de Conti, Nicole, lancèrent contre le théâtre des anathèmes consciencieux, mais sans écho dans le public. A la cour même, on ne voit pas que les prédicateurs et les évoques aient élevé la voix. Ce n'est que vingt et un ans après la mort de Molière que Bossuet fut saisi d'indignation et fulmina. Le moment était bien choisi : le roi qui se faisait vieux ne voulait plus de théâtre à Versailles, il allait renvoyer les comédiens italiens. Pourquoi Bossuet, qui était à la cour en même temps que Molière, garda-t-il alors le silence? Parce que le roi voulait être libre dans ses plaisirs, et que Bossuet ne songea jamais à déplaire au roi. En résumé, Molière fut avec Scaramouche l'amuseur que Louis XIV préféra. Il tomba des nues lorsque Boileau lui dit un jour que le plus grand poète de son règne, c'était Molière.

La cour était un milieu tout nouveau pour lui. Il sut en tirer ce qu'il pouvait avoir d'utile. Dans le premier compliment qu'il débita devant le roi, il le remercia au nom de ses camarades c d'avoir bien roulu souffrir leurs manières de campagne. » La société polie qu'il eut constamment sous les yeux, influa certainement sur son style et sur la couleur générale de son œuvre. Il apportait de son

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long commerce avec la province une certaine rudesse, de la crudité peut-être (il ne s'en dépouilla jamais complètement) 4 la conversation des honnêtes gens fit tomber tout cela. Il comprit mieux Térence dont il se rapprocha davantage; il trouva un langage en parfaite harmonie avec un public fin et délicat, qui saisissait les moindres nuances et tenait toujours Tauteur en éveil. Peut-être, à force de s'affiner, se fut-il énervé, s'il n'avait pratiqué que la cour; la ville le sauva. Il se retrouva là sur son véritable terrain, lui bourgeois de Paris, enfant de Paris. Le succès des Précieuses ridicules fut essentiellement parisien. Les gens de cour et ce qui restait de Thôtel de Rambouillet firent la grimace ; Chapelain et Ménage se regardèrent ahuris. Une voix s'éleva du parterre et salua d'une vive bienvenue le créateur de la véritable comédie. Voilà les vrais encouragements, les seuls efficaces. Peut-on comparer à ces applaudissements qui éclatent spontanément au sein de la foule, les témoignages de satisfaction contenue d'un monarque qui daigne dire un mot à l'auteur après la représentation? Y avait-il réellement un public à la cour? On consultait le visage du roi, on attendait pour rire qu'il eût souri. Préoccupé, mal disposé, n'apporlait-il à la pièce qu'une attention distraite, les spectateurs jugeaient l'œuvre nouvelle mauvaise : il fallait que Molière suppliât le roi de déclarer formellement qu'elle ne lui avait pas déplu. C'est ce qui arriva pour le Bourgeois gentilhomme, A Paris, ce n'était pas un seul homme qu'il fallait satisfaire, mais le public tout entier, et quel public! le plus intelligent, le plus impressionnable, le plus exigeant qu'il y eut jamais. Les sympathies de Molière pour le parterre, où sont les vrais juges, se trahissent en

une foule d'endroits. La Critique de V École des femmes, est une satire du goût des courtisans et un hommage rendu à Paris. C'est à la ville qu'il se retrempait, qu'il faisait œuvre de poète. A Fontainebleau, à Chambord, à Saint-Germain^ il fallait être autre cliose. Par les sujets, les personnages, les mœurs, les caractères, le langage, la comédie est essentiellement bourgeoise. C'est dans la classe moyenne qu'elle prend ses originaux et sa couleur ; parla elle se trouve naturellement de plain-pied avec le public. Si elle essaie de se guinder au-dessus, si elle se pique de plaire surtout aux délicats, elle reste froide et manque son but. A défaut des instincts si sûrs de son génie, l'exemple de Térence était là pour avertir Molière. Ce n'est pas lui qui se fût trouvé satisfait de charmer les Scipions et les Lélius. Il goûtait Térence, mais il ne dédaignait pas Plaute ; et malgré les supplications de Boileau, il ne craignait pas de descendre jusqu'à Tabarin. Quel poète a été plus corn* plet et plus varié ? Y a-t*il dans Shakespeare lui-même un juste équivalent de ces deux chefs-d'œuvre, le Misanthrope et M. de Pourceaugnac?..

L'œuvre ainsi éclairée par le dehors s'explique mieux : on en comprend d'abord les divers aspects, la merveilleuse variété; il faut maintenant la saisir dans son fonds même.

Chose étrange! Ce ne fut pas vers la comédie que le premier élan de la vocation entraîna Molière, ce fut vers la tragédie. Il rêva d'abord la gloire d'acteur tragique, et ce ne fut que bien tard qu'averti par les railleries de ses ennemis, il y renonça. D*où vient celte singulière mécon* naissance de soi-même? De la vivacité de ses impressions, du sérieux de sa nature. On sait aussi que l'amour tint

toujours une grande place dans sa vie : c'était le ressort ordinaire de la tragédie d'alors. Il lui sembla que le plus bel emploi du génie au théâtre était de rendre ou d'interpréter tous ces orages du sentiment. Ainsi s'explique sa sympathie pour les premières pièces de Racine, faibles, mais tendres. El lui-même a-t-il jamais renoncé complètement à être l'interprète de la passion? Don Garde de Navarre n'est-il pas une tentative en ce genre? Il y a dans le Dépit amoureux, dans VÉcole des femmes^ dans le Misanthrope, des scènes délicieuses et véhémentes qui remuent le cœur au plus profond, et que lui seul pouvait écrire. Cette note subsista donc^ mais Tensemble de Tœuvre prit décidément et uniquement la couleur de la comédie. Comme tous les nouveaux convertis, il brûla ce qu'il avait adoré. Voici ses adieux à la tragédie : (Critique de VÉcole des femmes, 1662.)

Il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la Fortune, accuser le destin et dire des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des liommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez les héros, vous faites ce que vous voulez : ce sont des portraits à plaisir, où Ton ne cherche point de ressemblance, et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature. On veut que ces portraits ressemblent, et vous n avez rien fait si vous n'y faites reconnaître les gens de votre siècle. En un mol dans les pièces sérieuses, il sufûl pour n'être point blâmé de dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites; mais ce n'est pas assez dans les autres : il y faut plaisanter, et c^esl une étrange entreprise que de faire rire les honnêtes gens.

Il en eût pu dire bien davantage pour marquer les dlflé-

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rences entre les deux genres. Les sujets de la tragédie sont toujours exceptionnels ; elle réclame une action illustre et extraordinaire (Aristote traduit par Corneille) : événements, personnages, style, tout est au-dessus de nous et loin de nous. Que d'efforts d'imagination pour se transformer en Agamemnon, en Iphigénie, en Oreste! De plus, elle agit par la terreur et la pitiéj sentiments rares en somme dans la vie, et qui ne sont pas ceux que l'homme inspire le plus souvent à l'homme. La comédie est universelle, elle est au vrai niveau de la nature humaine; le ridicule est de tous les temps et de tous les pays. C'est de plus une nécessité pour le poète comique de donner pour cadre à cette peinture générale l'exacte imitation des mœurs de la société où il est placé, de rajeunir, de vivifier le général par le particulier, d*étre de son temps et de tous les temps. Hais à quoi bon signaler après lui toutes les difficultés du genre? Comment les a-t-il surmontées? Voilà ce qui importe.

Avant lui, ce qui était en honneur au théâtre, c'étaient les comédies d'intrigue à la mode italienne. C'est une forme de l'art qui a son prix, mais qui est évidemment inférieure à la comédie de caractères, et même à la comédie de mœurs. Sa première innovation porta sur ce point. Il abandonna le scénario traditionnel et créa pour les Français du xvii'' siècle une comédie nouvelle, tirée des entrailles mêmes de la société et dans un rapport intime avec elle. De là Tintérèt et la vie. Ce fut sa première innovation : elle est capitale. Le public en comprit bien toute la portée, et ses applaudissements encouragèrent l'auteur à poursuivre. Cette vérité contemporaine ne suffisait pas. Il fallait des Précieuses ridicules s'élever jus-

qu'aux Femmes savantes^ c'est-à-dire concevoir l'œuvre dans son ensemble, la composer, la traduire au dehors sous une forme comique. Voici, si je ne me trompe, la méthode qu'il a suivie. L'idée première se présente à lui : ce sera la peinture d'un vice, d'un défaut, d'un ridicule quelconque. Voilà son premier personnage trouvé : il le placera suivant l'idée qu'il représente dans tel ou tel milieu, dans telle ou telle circonstance qui mettra le mieux en lumière ce qu'il est et ce qu'il doit être. Par exemple, il ne prendra point pour incarner l'avarice un jeune homme, ni un homme pauvre, ni un homme ayant une femme. Il lui donnera des enfants, parce que c'est dans l'intérieur de la famille d'abord et surtout que s'exerce ce vice odieux, qu'il fait ses premières victimes, qu'il trouve ses premiers châtiments. Le personnage principal trouvé, il le fait centre de l'œuvre et groupe autour de lui les personnages secondaires. Ceux-ci ont bien une personnalité propre, un caractère particulier; mais, à vrai dire, leur principale raison d'être, c'est de mettre en relief, de provoquer à l'expansion le personnage essentiel. Ainsi, de la conception sort naturellement, logiquement, la composition. Art admirable et d'une simplicité parfaite! Son premier modèle en ce genre, ce fut Térence, qui était luimême un imitateur fidèle de Ménandre. C'est lui qui le premier introduisit sur la scène romaine ces oppositions (le caractères, qui illuminent l'œuvre et enfantent naturellement l'action. L'action n'est pas autre chose en effet que la lutte engagée et conduite avec des péripéties diverses entre le personnage principal, l'homme possédé d'une passion dominante et tyrannique qui veut tout immoler à son égoîsme, et les personnages secondaires qui résistent,

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défendent leur liberté. Ici, les incidents extérieurs, les épisodes ne sont plus nécessaires; au contraire, ils seraient un défaut; ils troubleraient la belle unité, rharmonieux développement du drame : il faut que rien d'étranger ne survienne, que tout ait son origine et son explication dans le développement régulier des caractères. Il y a bien des lenteurs parfois, bien des scènes uniquement remplies de dissertations en partie double; des théories aux prises plutôt que des êtres de chair et d'os : on n*avait pas alors les impatiences et le besoin d'émotions sans cesse renouvelées que nous portons au théâtre. La tragédie de Corneille offrait les mêmes inconvénients, et nul n'y trouvait à redire : les généralités, les abstractions étaient dans le goût du temps; c'était de plus une conséquence forcée de Tabsurde unité de temps et de lieu qui bornait à vingtquatre heures la durée de l'action.

On a souvent critiqué les dénouements de Molière. En général, il ne semble pas s'en préoccuper suffisamment; ils arrivent un peu à la diable et parce qu'il faut bien que la pièce finisse. Il y en a même qui sont d'une invraisemblance choquante, et tout à fait contraire aux règles de Vart, comme Imtervenlion de l'exempt dans le Tartuffe. Je ne sais au juste comment les critiques s'arrangent pour tirer Molière de ce mauvais pas; qu'il me soit permis de hasarder une explication. Le dénouement obligé de toute tragédie est la mort violente d'un des personnages, de toute comédie, c'est un mariage : cela était traditionnel, et subsiste encore de nos jours. Le mariage étant considéré comme un dénouement heureux, il s'en suit que toute comédie devait bien finir. Mais il ne pouvait en être ainsi qu'autant que le personnage principal, celui qui est

le centre même de l'œuvre et le pivot de Taction, ou serait vaincu, ou changerait tout à coup de détermination. C'est lui en effet qui dès les premières scènes apparaît comme le plus sérieux, l'unique obstacle à l'union des deux jeunes gens. Il s'y oppose parce que sa passion dominante, son égoîsme n'y trouve pas sa satisfaction. Le bourgeois gentilhomme^ l'avare, le malade imaginaire, la femme savante, le dévot, repoussent un gendre qui convient à leur fille parce qu'ils veulent un gendre qui leur convienne à eux-mêmes, un noble, un riche, un médecin, un pédant, un dévot. Comment triompher de cette résistance, abattre cette tyrannie? Jetons les yeux sur la société : comment les choses s*y passent- elles? Aujourd'hui, une fille qu'on persécute pour lui faire épouser qui elle n'aime pas , a toujours la ressource de dire non au dernier moment, et la loi la protège , comme elle peut, dès qu'elle a vingt ans, dire oui à qui il lui plaît et sans consulter personne. Il n'en était pas ainsi au xvii* siècle : il fallait s'incliner ou entrer au couvent. C'est un des côtés les plus sombres de cette société si vantée : à tous les étages le despotisme. Que fera le poète comique? Les règles de son art lui imposent le mariage comme dénouement; mais la réalité qu'il a sous les yeux dément la théorie. Ce n'est pas Orgon, ni H. Jourdain, ni Argant, ni Phitiminte qui succombent, ce sont les filles qui sont immolées. Est-il vraisemblable d'ailleurs que dans une lutie si inégale, la victoire appartienne au plus faible? Les parents ont pour eux Tautorité, le droit de la coutume, Tinflexibilité d*un par(i pris, Temporlement d'une passion exclusive : la pauvre enfant n'a que ses larmes et ses supplica^ tiens, bien éloquentes, il est vrai, et qui attendrissent un

moment les barbares; mais enfin le sacriflce s'accooiplii. — Entre la loi du genre, qui imposait un dénouement heureux, et la loi sociale, qui en imposait un autre, Molière a dû prendre le premier; mais il Ta pris de si mauvaise grâce, si en rechignant, on peut dire, que Ton voit bien que c'est le second qui lui semble le seul vrai. Ici, le penseur se trahit, et l'œuvre enjouée et légère à la surface, découvre des profondeurs sombres. Il semble que Molière nous crie : <c Ne croyez point à ces dénouements heureux : vous voyez bien qu'ils sont invraisemblables, impossibles. Non, l'exempt n'interviendra point pour empêcher la spoliation d'Orgon et Tintrusion de Tartuffe dans la maison qu'il a volée, peut-être même dans le lit de la Glle de sa victime : Tartuffe est plus fort qu'Orgon, Tartuffe triomphera. Le feu du ciel ne tombera pas sur don Juan. C'est la vieille légende qui dit cela : don Juan poursuivra en paix le cours de ses scélératesses; seulement il se couvrira du masque de la religion, et après avoir fait peur, il édifiera pour mieux tromper. Le malade imaginaire ne se fera point médecin : c'est une échappatoire bouffonne que j'ai imaginée pour sortir d'embarras : il prendra Diafoirus pour gendre et se fera soigner gratis. Le bourgeois gentilhomme ne sera pas dupe de la farce du mamamouchi : il donnera sa fille à un ami de Dorante, à quelque seigneur ruiné qui le ruinera et se moquera de lui. Ne croyez pas surtout que les adorateurs de Célimène l'abandonnent, indignés de ses manèges de coquetterie : Célimène aura toujours une cour; plus elle sera perfide, plus on voudra lui plaire ; Alceste reviendra le premier se jeter à ses pieds et implorer pardon ; le vide ne se fera autour d'elle que quand elle sera vieille et ridée. — La justice a*est

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pas de ce monde, la sincérité n'est pas de ce monde : ce sont les forts et les méchants qui dévorent les bons et les faibles. Un poète naîtra peut-être un jour qui osera montrer à la société, la société telle qu'elle est; mais que ce jour est encore éloigné 1 Je moralise et plaisante comme je peux sur le mariage, qui est tout : dans deux cents ans on moralisera encore, mais on ne plaisantera plus. Vous verrez vos misères face à face, et cela tuera la joie en vous. > — Est-il allé jusque-là? Je ne sais. Qui prétendrait borner Thomme qui a écrit le Misanthrope^ le Tar-^ tuffej Bon Juan? Depuis deux cents ans la critique tourne et retourne en tous sens ces œuvres étranges et ne peut conclure.

n y a de Tau delà dans Molière. Sur la méthode, les procédés, le style, pas d'incertitude possible : tout cela apparaît en une belle et franche lumière; mais Tintention morale, la portée définitive de Tœuvre? Serait-ce un pur artiste? Était-il indifférent à l'impression dernière que le spectateur emporte du théâtre? Les déclamateurs, Bossuet, Rousseau ne lui ont pas été indulgents; Fénelon n'ose pas le défendre, mais il admet du moins qu'il ait des défenseurs. Ceux-ci, à leur tour, ne gardent aucune mesure dans leur admiration Molière a tout vu, tout compris, tout deviné. Il n'est pas un progrès moderne dont il n'ait été l'apôtre. Le difficile, c'est de dégager de son œuvre tout cela t : le texte n'y prête guère et les interpré-

i. Camille Desmoulins écrivait dans le Vieux Cor délier : « Molière, dans le Misanthrope a peint en traits sublimes les caraotères da républicain et du royaliste. Aiceste est un jacobin, Philinte on feaillant achevé.» Prudhomme allait plus loin. Selon lui, Molière, forcé de loaer Louis XIV, faisait ses prologues mauvais et détukibUê à plaiiir. Lu Uberté hU sortait par toui U$ aofu.

moment les barbares ; mais enfin le sacriflce s'accomplit. — Entre la loi du genre, qui imposait un dénouement heureux, et la loi sociale, qui en imposait un autre, Molière a dû prendre le premier; mais il Ta pris de si mauvaise grâce, si en rechignant, on peut dire, que l'on voit bien que c'est le second qui lui semble le seul vrai. Ici, le penseur se trahit, et l'œuvre enjouée et légère à la surface, découvre des profondeurs sombres. Il semble que Molière nous crie : « Ne croyez point à ces dénouemenls heureux : vous voyez bien qu'ils sont invraisemblables, impossibles. Non, l'exempt n'interviendra point pour empêcher la spoliation d*Orgon et l'intrusion de Tartuffe dans la maison qu'il a volée, peut-être même dans le lit de la fille de sa victime : Tartuffe est plus fort qu'Orgon, Tartuffe triomphera. Le feu du ciel ne tombera pas sur don Juan. C'est la vieille légende qui dit cela : don Juan poursuivra en paix le cours de ses scélératesses; seulement il se couvrira du masque de la religion, et après avoir fait peur, il édifiera pour mieux tromper. Le malade imaginaire ne se fera point médecin : c'est une échappatoire bouffonne que j'ai imaginée pour sortir d'embarras : il prendra Diafoirus pour gendre et se fera soigner gratis. Le bourgeois gentilhomme ne sera pas dupe de la farce du mamamouchi : il donnera sa fille à un ami de Dorante, à quelque seigneur ruiné qui le ruinera et se moquera de lui. Ne croyez pas surtout que les adorateurs de Célimène l'abandonnent, in* dignes de ses manèges de coquetterie : Célimène aura toujours une cour; plus elle sera perfide, plus on voudra lui plaire ; Alceste reviendra le premier se jeter i ses pieds et implorer pardon; le vide ne se fera autour d'elle que quand elle sera vieille et ridée. — La justice n'est

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pas de ce monde, la sincérité n'est pas de ce monde : ce sont les forts et les méchants qui dévorent les bons et les faibles. Un poète naîtra peut-être un jour qui osera montrer à la société, la société telle qu'elle est; mais que ce jour est encore éloigné 1 Je moralise et plaisante comme je peux sur le mariage, qui est tout : dans deux cents ans on moralisera encore, mais on ne plaisantera plus. Vous verrez vos misères face à face, et cela tuera la joie en vous. > — Est-il allé jusque-là? Je ne sais. Qui préten* drait borner Vhomme qui a écrit le Misanthrope, le Tar^ tuffe, Don Jiian? Depuis deux cents ans la critique tourne et retourne en tous sens ces œuvres étranges et ne peut conclure.

Il y a de Tau delà dans Molière. Sur la méthode, les procédés, le style, pas d'incertitude possible : tout cela apparaît en une belle et franche lumière; mais l'intention morale, la portée définitive de Tœuvre? Serait-ce un pur artiste? Était-il indifférent à l'impression dernière que le spectateur emporte du théâtre? Les déclamateurs, Bossuet, Rousseau ne lui ont pas été indulgents; Fénelon n'ose pas le défendre, mais il admet du moins qu'il ait des défenseurs. Ceux-ci, à leur tour, ne gardent aucune mesure dans leur admiration Molière a tout vu, tout compriS) tout deviné. Il n'est pas un progrès moderne dont il n'ait été l'apôtre. Le difficile, c'est de dégager de son œuvre tout cela ^ : le texte n'y prête guère et les interpré-

1. Camille Desmoulins écrivait dans le Viettx Cor délier : « Molière, dans le Misanthrope a peint en traits sublimes les caraotères du républicain et du royaliste. Alceste est un jacobin, Philinte un feuillant achevé.» Pmdhomme allait plus loin. Selon lui, Molière, forcé de louer Louis XIV, faisait ses prologues mauvais et détêiUibUê à plaisir. Lu liberté hU sortait par tous Us aofu.

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talions semblent bien aventureuses. Ce n'est pas un ré« formateur, ni un rêveur. Il est de son temps, c'est-à-dire du siècle le plus étranger qu'il y eût jamais aux problèmes qui allaient violemment être mis à Tordre du jour, et qui y sont encore. Était-il nécessaire qu'il eût sur ces graves questions (qui n'étaient pas encore soulevées, ne rou« blions pas) une opinion arrêtée? Aucunement. Les révolutions politiques et même sociales ne modifieront guère le fond de la nature humaine. Les décors et les costumes changeront, ce sera toujours le même personnage qui occupera la scène. Il avait donc, même sous la royauté absolue, les éléments essentiels de son œuvre, les mœurs, réalité mobile et passagère, cadre du tableau, les caractères, matière infinie et immuable. Pourquoi aurait-il rêvé autre chose? Il n'avait qu'à montrer ce qui est. Et pourtant! On veut pour un tel esprit un horizon plus large. La scène du pauvre, dans Don Juan, le caractère si étrange de don Juan, cette divination de l'avènement de Tartuffe qui rôdait dans l'ombre attendant son heure; ces emportements d'Alceste qui s'insurge contre la société de son temps, ces appels incessants et souvent d'une si pénétrante éloquence à la douceur, à l'humanité; cette sympathie si vive pour les victimes de la tyrannie domestique, ce mépris pour les vicomtes et les marquis fats, désœuvrés, inutiles, et bien d'autres traits encore que chacun découvrira, tout cela n'est pas d'un homme qui ne voit rien au delà de ce qui est. II est profondément humain, voilà ce qui est incontestable; et peut-on l'être sans haïr et condamner tout ce qui dégrade et désole l'humanité? Parmi ces fléaux, plaçons en première ligne la tyrannie âous toutes ses formes. L'avare« l'entêté de dévotion, le

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vaniteux, le pédant, le malade imaginaire, tous ces genslà tyrans. Ils ne songent qu'à eux, ils vivent de la substance des leurs. A-t-il en vue d'autres tyrannies? En tout cas, il y fait penser.

Conception, composition, action, dénouement, voilà bien les parties principales de l'œuvre; mais le comique? Il est de deux espèces, et on les distinguait soigneusement au XVII* siècle. Il y avait le comique noble et le comique bas. Ni Boileau, ni La Bruyère, ni Fénelon ne pardonnent à Molière des chefs-d'œuvre comme les Fourberies de Scapin, M, de Pourceaugnac, le Médecin malgré lui. Remercions le grand poète d'avoir eu le courage d'être complet. On lui jetait à la tête Hénandre , Térence. S'il lui eût plu de répondre, il eût riposté par Aristophane, Plante, nos auteurs de farces du moyen âge, Rabelais, les Italiens, et pourquoi pas Tabarin? La farce est une forme de l'art, et une forme essentiellement française. Les délicats commençaient à ne plus vouloir entendre parler de Scarron et de son école ; tout tendait à la noblesse, à la gravité, ces premières étapes de l'hypocrisie finale. Il maintint dans ses droits la vieille gaité nationale. Ce fut un lien de plus entre lui et ce peuple de Paris qui le protégea contre le goût exclusif de la cour, le retrempa sans cesse. — Quant au comique noble, tout le monde est d'accord à ce sujet. Molière sur ce point est un disciple des anciens, de la grande école, de la vraie. Le comique chez lui n'est point une explosion brusque, une saillie spirituelle; il sort tout naturellement de la peinture des caractères. De la sotte prévention d'Orgon naît Texclamation : Le pauvre homme! Les sordides calculs d'Harpagon créent le Sans dot! Tous les personnages de la pièce

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se relaient autour du personnage principal pour amener telle situation, engager tel débat qui provoquent le rire. L'unité de comique subsiste, et il y a variété. Purgon, Diafoirus, Toinette, Béralde, Béline, tous gravitent autour de la chaise percée d'Orgon, et le forcent à étaler toutes les faces de son ridicule. Ceux qui flattent la maoie du personnage aussi bien que ceux qui la combattent, conspirent à la gaité de l'œuvre. Hl^^ Jourdain, les professeurs de M. Jourdain, Nicole, Dorimène, le mufti, autant d'aspects plaisants ou bouffons, sous lesquels éclate la sotte vanité du bourgeois. La plus heureuse création en ce genre est celle des servantes. Que de malice et d'esprit dans ces braves filles qui ont tant de dévouement et si peu de respect! Leur bon sens, leur hardiesse, leurs inventions bouffonnes font circuler dans Tœuvre tout entière un courant de joyeuse humeur. Cela est droit, cela est sain, cela soulage et fait rire. Et quelle variété dans les physionomies! Nicole ne ressemble pas à Dorine : il faut pour pénétrer Tartuffe qui s'enveloppe, un regard plus clairvoyant que pour saisir le ridicule de H. Jourdain qui crève les yeux.

Pour la langue, Molière appartient à la grande époque, j'entends celle qui précède le règne de Louis XIV. Ce n'est pas avec Boileau, Racine, La Bruyère, Fénelon qu*i] faut le mettre : ses pairs sont Corneille, Relz, Pascal. La comédie, genre inférieur au jugement de Yaugelas, et c où peu de gens s'occupent, d le maintient dans la pure tradition du génie national. 11 proteste par son œuvre contre l'épuration à outrance et les délicatesses raffinées qui appauvrissent l'idiome; il rend le droit de cité à une foule

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de mots et de tournures expressives que les honnêtes gens s'entendaient pour bannir. Il n'écrit pas pour un certain monde , mais pour tout le monde. Bien des termes et des constructions que l'on renvoyait dédaigneusement au peuple trouvent asile chez lui et conservent leur droit de cité. Fénelon, si libéral cependant en fait de langage , trouvait en lui c des métaphores qui approchent du galimatias. > Mais Fénelon ne fut jamais libéral qu'à la surface ; il s'eCEarouchait trop aisément. La Bruyère, ce styliste, ne le ménage guère. — c II n'a manqué à Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme et d'écrire purement. > — Y a-til un seul critique au XVII® siècle qui ait senti ce qu'il y avait de riche, de franc, de vif, de pittoresque dans la langue de Molière? Boileau lui-même faisait bien des réserves. On a rendu un peu plus de justice à son style. Quelle qualité lui manque? Les incorrections même ont je ne sais quel relief qui charme. Netteté, force, variété, mouvement/ abondance et sobriété, tout y est. Avec l'esprit et la gràce^ il a l'éloquence , et par-dessus tout, le naturel. On peut y revenir sans cesse et à tout âge, on le trouvera toujours vrai et nouveau.

Il manquerait quelque chose à sa gloire , si les Allemands ne l'avaient contestée. — L'illustre Schlegel et son école déclarent ne rien comprendre à Molière. Et lui, qu'eût-il compris à ce qu'ils écrivent? Goethe pensait autrement. Chaque année il relisait Molière : c'était pour lui plus qu'un plaisir, c'était un antidote : cela lui rendait le vrai sens des choses, éclaircissait ses idées.

Les Anglais sont plus équitables. On rapporte qu'un acteur de ce pays, Kemble, étant venu en France en 4800,

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fut invité par ses camarades français à un grand dtner. La conversation tomba naturellement sur le théâtre. On passa en revue les époques, les genres et enfin les au« teurs. Les Français, en gens bien élevés, payèrent à Shakespeare leur tribut d*hommages. L*un d'eux, cependant, patriote avant tout, lança le nom de Molière. L'acteur anglais répondit froidement : « Molière n'est pas un Français. » Étonnement de tous : c Expliquez-vous. Est-ce que par hasard Molière serait un Anglais? — Pas plus Anglais que Français! — Mais alors? — Je me flgure que Dieu, dans sa bonté, voulant donner au genre humain le plaisir de la comédie, créa Molière, et le laissa tomber sur terre, en lui disant : a Homme, va « peindre, amuser, et, si tu peux, corriger tes semblaa bles. » Il fallait bien qu'il descendit sur quelque point du globe, de ce côté du détroit ou bien de l'autre, ou bien iiilleurs. Nous n'avons pas été favorisés; c'est de votre côté qu'il est tombé. Mais il n'est pas plus à vous qu'à personne, il appartient à l'univers. >

Après Tanecdote, dont je ne garantis pas l'authenticité ^, un mot de M. Sainte-Beuve, son jugement définitif. Il suppose un congrès où s'assembleraient les poètes de tous les temps et de tous les pays pour y disputer la palme. — Celui qu'il députerait pour représenter la France, c*est Molière.

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