UN PLEUTRE
Nous ÉTIONS là tous deux parmi trente vauriens.
Et nous jouions aux dés, — chacun avec les siens.
Du premier coup, j'ai douze. O fortune jalouse.
Je riais ! Mais voici que l'autre tourne — douze I
C'est à recommencer. Je penche le cornet.
J'ai douze. A lui le tour. D'un air facile et net
Il agite les dés. — Douze ! Je désespère.
Mais, pour savoir à fond ce qu'était ce repaire.
J'essaie encore un coup. J'ai douze. Le maraud
Kemet d'abord ses dés dans sa poche, et tout haut,
Devant tout le tripot que le vacarme attire.
Crie : — On triche I — C'est bien à vous I... allais-je dire.
Quand soudain je reçois sur la joue un soufflet
Qui pour jamais me teint de pâle en violet.
On m'insulte. A la porte I On m'y flanque avec verve.
Et vertueusement cette bande conserve
Tout mon argent. J'avais mis tout sur le tapis
Potu" allumer le jeu. Elncél — Ma foi, tant pisi
Car, puisque j'ai laissé démolir sans ressource
Mon honneur, ptt! mon dos, hail mais, grand Dieu, ma bourse
Et que je n'ai senti nulle rébellion.
Je vois ce que je suis, — je n'ai rien du lion.
Quelle chance! C'est très dangereux, le courage !
On se blesse d'un mot. on est pris de la rage
Du duel, et l'on se fait découdre le pourpoint.
Après ce que je viens d'endurer, je n'ai point
A craindre que jamais, pour un mot qui mal sonne.
On me voie envoyer des témoins à personne.
Bonsoir le point d'honneur et le respect humain I
Je respire. Je vais marcher dans mon chemin.
Libre, ûer, aspirant l'air à pleine narine !
Car, certes, si j'avais au fond de la poitrine
Je ne dis pas le cœur d'Achille ou d'Annibal,
Mais un cœur ramassé par terre dans un bal.
Un cœur infatué de gloriole vile.
Il eût bondi. Le mien est resté bien tranquille.
Ce n'est pas là, sans doute, un symptôme trompeur.
Et je n'aurai plus peur de ne pas avoir peur.
(Tragaldahas, éd. Calmann-Lévy.)
Henri de Bornier I829-I90I