‹ La littérature italienne d'aujourd'huiChapitre 11 sur 44 · LE THÉÂTRE DE M. D'ANNUNZIO · texte numérisé non relu

LE THÉÂTRE DE M. D'ANNUNZIO

Las de triompher dans la poésie lyrique et dans le roman, M. d'Annunzio entreprit, il y a une dizaine d'années, d'emporter d'assaut la scène italienne. Ses amis et ses ennemis s'accordèrent généralemerit à lui montrer le péril d'une pareille tentative. Mais le poète italien qui a pris pour devise, comme on sait, ces mots : « Se renouveler ou mourir », en fut confirmé dans son dessein. 11 avait juré de se renouveler dans le théâtre ou par le théâtre, peut-être aussi de renouveler le théâtre par son génie et il livra avec tant d'ardeur une série de rudes combats qu'il finit par rester maître du terrain rebelle de la scène italienne. Après d'épiques batailles, M. d'Annunzio a réussi à se faire sacrer auteur dramatique. Ses différents ouvrages ont eu, d'ailleurs, les destinées les plus diverses. Si Françoise de Rimini^ si la Fille de Jorio ont brillamment réussi, la Gloire et la Torche sous le Muid ont eu un sort moins favorable et qui n'était pas, à parler franc, absolument immérité. Les adversaires deM. d'Annunzio, ou du moins les adversaires de son théâtre, concluent de cette inégalité qu'en s'obstinant à écrire pour la scène cet auteur, malgré tout, se trompe et fait violence à son précieux talent. Avant toute chose il convient donc d'examiner le bien ou le mal fondé de ce grief.

J'aime autant déclarer tout de suite que, pour ma

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part, je ne saurais l'admettre. Tout n est pas également admirable dans le théâtre de M. d'Annunzio ; mais que son théâtre soit vraiment du théâtre, qu'une puissante individualité dramatique s'y manifeste, voilà qui ne me semble point contestable et voilà ce qu'en stricte justice je voudrais démontrer.

A ceux qui vont ainsi répétant : M. d'Annunzii) n'est pas un Itomme de théâtre^ je demande : Comment l'entendez-vous? Si vous voulez dire que cet écrivain a de la scène une conception toute autre que MM. Sardou, Ibsen, Sudermnnn ou Giacosa, vous avez raison; mais MM. Sardou, Ibsen, Sudermann et Giacosa n'ont point le monopole du génie dramatique. l-*ourquoi condamner les nouveau.x venus à persister dans les routes tracées? Pourquoi défendre au génie de manifester son instinct théâtral sous une forme originale? Car il existe chez M. d'Annunzio, ce sens du théâtre que vous lui déniez. Bien mieux : s'il y eut jamais une littérature théâtrale, c'est la littérature de M. d'Annunzio. L'œuvre de M. d'Annunzio est théâtrale essentiellement. Ne criez pas au paradoxe et souffrez que je m'explique.

Dans le mot français théâtre il y a un mot grec qui signifie voir. Le théâtre est donc étymologiquementun lieu où l'on se rend pourvoir quelque chose. Une pièce de théâtre est donc primitivement un spectacle, un ouvrage destiné à plaire aux yeux. Peu à peu, il est vrai, le drame se substitua au théâtre et le plaisir de voir agir au simple plaisir devoir : mieux que toute autre, l'histoire de la littérature dramatique française illustre cette évolution. La partie « spectacle » n'en conserve pas moins sur les planches une importance essentielle.

Et les plus grands auteurs et les plus avisés directeurs de ce temps n'ont eu garde de la méconnaître. En vouant toute leur sollicitude à la mise en scène, en attachant un prix capital à la richesse des costumes et à rharmonie des décors, les entrepreneurs de spectacles ne rabaissent pas nécessairement l'art dramatique. Les pièces de M. Ibsen procurent à l'intellect une joie raffinée, celles de M. Sardou divertissent à l'instar d'un roman-feuilleton adroitement agencé qu'on tourne d'un doigt amusé, les drames de M. d'Annunzio parlent un riche et clair langage à tous les sens, à la vue, à l'odorat, à l'ouïe, à la vue surtout. M. d'Annunzio, génialement, nous montre la lanterne magique...

Y a-t-il rien de plus judicieux, rien de plus légitime que cette conception du théâtre ? Où le poète serait-il autorisé à s'adresser aux yeux, d'une façon plus générale aux sens, sinon sur les planches? M. d'Annunzio excelle à déployer sur les tréteaux d'incomparables tableaux vivants. Metteur en scène sans rival, il est dans ses meilleurs moments peintre, sculpteur, architecte et poète à la fois. Commetoutest combiné dans sespiècesen vue d'obtenir un groupement heureux des principaux personnages,de provoquer de leur part des attitudes harmonieuses, des gestes gracieux, tragiques, solennels! Franchement, n'est-ce point là du théâtre au même titre que les substitutions, les reconnaissances, les lettres anonymes, leduelettoutle reste? Lorsque Silvia, la rivale malheureuse de la Gioconda, nous apparaît au premier acte, n'y a-t-il pas dans tout son être une beautéproprement théâtrale? Je cite ce drame-là de préférence à tout autre et je fonde sur lui ma démonstration parce qu'il a été représenté dernièrement à Paris.

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