‹ La littérature italienne d'aujourd'huiChapitre 14 sur 44 · LE THKATRE DE M. I) ANNUNZIO · texte numérisé non relu

LE THKATRE DE M. I) ANNUNZIO

M. Benedetto Croce ', est reo^ardé par M. d'Annunzio avec soupçon et dédain. Quand la douleur ne lui inspire pas une sorte de curiosité cruelle, elle le rebute franchement. Il s'en détourne avec plus de hâte encore que ne fait ÀYolfgano^ Gœthe. Et c'est pourquoi il manque à la perfection poétique de ces deux auteurs cette grâce suprême qui vient des larmes sincèrement versées. Comme il n'y a pas, au surplus, de règle sans exception, il convient d'observer qu'il est arrivé de loin en loin à M. d'Annunzio de manifester une ombre d'attendrissement et (pielque chose qui ressemble à une sympathie émue. Son œuvre en a pris aussitôt un caractère moins guindé, plus largement humain : je songe au dernier acte de /,« Gioconda^ au dernier acte de La FiuJùt di Jorio.

Cette tragédie abruzzaise me paraît, au demeurant, la pièce la plus achevée de M. d'Annunzio. Je la préfère à toutes les autres parce qu'elle est formée, à mon avis, d'un mélange incomparablement heureux d'idées modernes et de forme antique. La Fille de Jurio est aussi grecque que possible dans les conditions actuelles de la littérature dramatique. A l'exemple des tragédies helh'-niques, La Fille du Jorio est plutôt un drame légendaire qji'une pièce historique. Le cadre du tableau, l'atmosphère qui l'enveloppe y sont très heureusement fabuleux. La Fille de Jorio iail partie, comme on sait, d'une tétralogie destinée à glorifier les Abruzzes. Les épisodes qui s'y déroulent sont essen^ tiellement italiens, spécialement abruzzais. Et c'est une autre beauté de La Fille de Jorio que son caractère national et populaire, caractère par où elle s'apparente au drame grec, au drame grec qui ne s'adressait pas

1. La Crilica, revue de littérature, histoire el philosophie. Deuxième année, livraisons r et ii (l'JOi).

lOi LA LITTÉRATURE ITALIENNE d'aUJOURd'hUI

exclusivement à l'élite : il y avait parfois jusqu'à 10.000 auditeurs réunis autour de Sophocle et d'Euripide. Je crois qu'il y a dans La Fille de Jorio de quoi captiver, de quoi remplir d'émotion 10.000 Italiens rassemblés au hasard, lettrés ou illettrés, riches ou pauvres, paysans ou citadins.

L'âme collective des Abruzzes est exprimée dans cet ouvrage avec un tact poétique parfait. Ce drame d'un coloris local si riche est aussi d'une vérité historique irréprochable. Combien latine, cette intensité du sentiment familial qui relie entre eux Aligi et les siens ! Combien latine encore cette notion du droit absolu dévolu au père sur son enfant et proclamé par Lazare di Roio au deuxième acte ! La majesté de la religion catholique, le prestige séculaire du droit romain et la grâce des anciennes légendes nationales contribuent à faire du solennel troisième acte de La Fille de Jorio un poème d'une noble tristesse et d'une auguste beauté. Enfin, s'il y a dans l'œuvre de M. d'Annunzio quelque chose de supérieurement grec, c'est bien le rôle joué dans ce dernier acte par le peuple, évoluant à la façon du chœur antique. La foule participe au grand débat qui tient les esprits suspendus. Et c'est à elle qu'incombe la lourde tâche de rendre la sentence finale, de venger au nom de la race offensée le crime le plus atroce qui soit dans une communauté latine, le parricide. Combien la nourrice de La Ville Morte ne joue-t-elle pas un personnage mesquin en regard de la foule justicière dans La tille de Jorio ! Et combien l'imitation indirecte de la tragédie grecque dans cette dernière pièce a mieux inspiré l'auteur que l'imitation servile qui se manifeste dans la première !

Mais il est temps de conclure... Nous avons cherché, dans la première partie de ce chapitre, à analyser les

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