‹ La littérature italienne d'aujourd'huiChapitre 16 sur 44 · E.-A. BLTTI · texte numérisé non relu

E.-A. BLTTI

pis encore : il s'éprend de la fille du catholique Senardi. Kt comme ces jeunes gens s'aiment à la folie, ils se marient malgré leurs parents; mais leur bonheur est de courte durée. Une maladie foudroyante enlève Mathilde en quelques jours, non toutefois sans qu'elle ait eu le temps de se voir mourir, non sans quelle -< comprenne » que Dieu la frappe parce qu'elle a abandonné la bonne voie. Accablé par ce coup du sort, Guido se réfugie naturellement dans le christianisme, oii il trouvera les consokitions (pie la philosophie matérialiste de son père n'a pu lui donner.

Avec La Tempêle^ nous revenons à la pièce politique. Cette « tragédie moderne « est dirigée, comme déjà L'Utopie, contre l'idée de Progrès. Elle tend à démontrer que la force et les révolutions violentes ne font point avancer l'humanité d'un pas, thèse singulièrement téméraire, n'est-il pas vrai? Un simple coup d'oeil sur l'histoire universelle ne montre-t-il pas au contraire le rôle immense joué par la Force dans l'évolution des sociétés? Le christianisme lui-même, fondé par le plus doux des prophètes, n"a-t-il pas été imposé au monde par la violence? L'aventure qui doit illustrer le paradoxe de ^L Butti est, d'ailleurs, cette fois encore, peu concluante. La Tempcle met en scène un propriétaire opulent et dur qu'un anarchiste )arvient à assassiner. La disparition de ce mauvais riche, cependant, ne change rien au cours naturel des îhoses. L'assassin se voit contraint de prendre la fuite. li M. Butti conclut que le riche « a vaincu encore " et [ue « tout est comme avant » . « Tout est comme avant 1 îst-ce bien sûr? Je ne sais trop jusqu'à quel point [. Butti prétend nous montrer en César Sieci, le propriétaire assassiné, un personnage sympathique, un îapitaliste ordonné, un soutien modèle de la société. le que je sais bien, en revanche, c'est que ce plouto-

crate au cœur de pierre, avec sa conception toute bourgeoise et matérialiste des droits que confère la richesse, m'a paru odieux.

Il est une question qu'on se pose après avoir réfléchi sur La Tempête^ sur Lucifer et sur UAme. Cette question qui a son intérêt, la voici : « Quelles sont exactement les idées de derrière la tête de M. Butti sur les problêmes qu'il soulève ? » Son conservatisme ne fait pas l'ombre d'un doute. Son misonéisme, comme on aime à dire dans son pays, est évident. Mais ce sont là des sentiments purement négatifs. M. Butti montre le danger social de l'athéisme. Et nous lui accordons qu'il fait besogne utile. Mais par quoi veut-il remplacer l'athéisme? Voilà où la pensée de M, Butti n'apparaît plus clairement du tout. Je me trompe. 11 apparaît que M. Butti n'est pas croyant lui-même. Hostile au matérialisme athée auquel il répugne de tout son être, il n'ose adhérer formellement au christianisme traditionnel.

Cet état d'àme n'est pas nouveau. M. Jules Lemaître l'a joliment défini naguère « la piété sans la foi ». Cette formule ne résumerait-elle pas toute la sagesse de M. Butti et de beaucoup d'autres ? L'auteur de U Ame tient pour la foi sans avoir lui-même des convictions religieuses bien nettes. Oserai-je dire que l'image déformée qu'il trace de la religion chrétienne me déplaît fort? Il nous répugne de voir le christianisme représenté par de vieilles femmes, à moitié retombées en enfance, prostrées au pied des saintes icônes comme un sorcier nègre écroulé sur ses osselets magiques. Assurément, il y a un sens à ces figures d'humbles vieilles, simples de cœur et résignées. Elles montrent combien la religion aide à supporter le malheur, la pauvreté. D'autres sont attirés par le côté esthétique du catholicisme, par ses décors

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pompeux, ses musiques et son encens. I.e christianisme de M. Butti est de nature plutôt sociale et politique.'C'est parce qu'il n'aperçoit pas dans la loi nouvelle qui se recommande des hommes un équivalent à la loi ancienne estimée d'origine divine, qu'il rompt si brillamment des lances en faveur de celle-ci.

Mais vous apercevez le point faible de cet échafaudage de dialectique. La religiosité de M. Butti n'est rien que dilettantisme et son escrime contre les idées modernes se réduit, j'en ai peur, à de grands coups d'épée dans l'eau. « Je doute du Progrès, écrit-il ; les systèmes athées et socialistes me semblent grotesques ou malfaisants, mais je dois reconnaître que nos adversaires ont pour eux le nombre, la force et l'avenir, alors que je ne suis moi-même qu'un lambeau du passé, de ce passé condamné et (|ui ne reviendra pas ". Voilà dans quels tei-mos découragés s'exprime M. Butli. Tiendra-t-il longtemps encore ce langage? 11 est possible. Mais je ne serais point surpris, après tout, de le voir revenir tût ou tard au christianisme pur et simple par la pente naturelle où s'acheminèrent, entre autres, ÎMM. Brunetière et Bourget. Lue Ame ni une onivre ne sauraient se nourrir indéfiniment de scepticisme. On a vu, on verra encore des conversions plus inattendues...

6 juin 1903.

M. GIANNINO ANTONA-TRAVERSI

11 y a de très habiles gens parmi les dramaturges contemporains d'Italie ; mais cette extrême habileté, justement, leur fait du tort. Insinuants et souples, largement accessibles à toutes les influences extérieures, ils imitent trop volontiers les écrivains étrangers. Ils rappellent tantôt Dumas fils ou Emile Augier, tantôt M. Sardou ou M. Ibsen, mais ils rappellent quelqu'un ou quelque chose. Les pièces franchement, purement italiennes sont rares.

A cette disette regrettable, M. Giannino Antona- Traversi rêve de porter remède. Il a dit un jour : « Je m'efforce de ramener la comédie italienne à sa glorieuse tradition ; je voudrais la voir redevenir gaie, simple, souriante, finement ironique, souple et légère. » Le Vénitien Goldoni, le Toscan Gherardi del Testa, le Piémontais Bersezio, le Vénitien Gallina, voilà les ancêtres et les modèles du dramaturge milanais Giannino Antona-Traversi. La saveur du ierro'ir, Y iialianità, constitue le mérite essentiel de son œuvre. Nous verrons, d'ailleurs, que ce n'est pas le seul.

Rien ne prédit une destinée d'auteur dramatique au berceau de Giannino Antona-Traversi. Riche, élégant, spirituel, sympathique, ah combien simpatico! il ne songea d'abord qu'à jouir de la vie qui se présentait à lui dans les conditions les plus favorables. De son propre

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aveu, il ne prenait alors la plume que pour griffonner des billets d'amour ou pour apposer sa grille <> au bas de CCS effeLs qui, pour les fils de famille, proviennent, toujours de. la même cause ». Un jour, pourtant, ce beau rêve finit. Le père de Giannino se lassa de payer les dettes de son fils. VA celui-ci, réduit à une pension minime, chercha vainement " à se réhabiliter par le travail ». Rien ne lui réussissait, ni l'industrie, ni l'agriculture...

C'est alors que le hasard lui vint en aidf. II comptait à Milan, dans le monde des théâtres, beaucoup d'amis et quelques amies. L'une d'elles avait deviné un poète en cet élégant viveur. Son directeur l'ayant chargée de composer à sa guise le programme de son « bénéfice >-, une idée géniale traversa son cerveau. Si elle pouvait décider M. Antona-Traversi à écrire une bluette pour cette occasion? L'avisée comédienne manda aussitôt son ami. Et celui-ci, toujours serviable, accourut. Il écouta en souriant la requête de l'actrice. En souriant, il se mit à l'anivre. Une histoire assez scandaleuse faisait alors le tour de la société milanaise. Il la dialogua vivement, il mit beaucoup d'esprit à l'entour, et ainsi naquit Le Lendemain Malin [La Mallina dopa) .

J'ignore si ■■ Tout-Milan " commença par tirer quelque orgueil de cette gloire imprévue d'un des siens, (^e sentiment, en tout cas, dura peu. La petite classe ne tarda pas à comprendre qu'elle avait réchauffé dans son sein un serpent des plus venimeux.

Les ouvrages de M. Traversi se divisent en deux classes bien tranchées : les pièces en un acte, qu . valent

surtout p.ir la molle sveltesse de l'intrigue et la légèreté ailée du dialogue; les ouvrages plus étendus, en trois, quatre ou cinq actes, véritables comédies de mœurs, où Tauteur témoigne d'ambitions plus hautes et où sa verve se dépense avec un inégal bonheur.

Une fort mauvaise réputation s'attache parmi nous à la pièce en un acte. Les ouvrages de cette sorte se jouent presque infailliblement en levers de rideau. Il n'en va pas ainsi outre-monts. M. Antona-Traversi n'a pas démérité pour avoir débuté par des pièces de cette sorte. Telle la mère de Hassan, il n'a fait tout petit que pour faire avec plus de soin. Ses piécettes sent proprement des saynètes au sens étymologique de ce mot qui signifie, en espagnol, «un petit morceau délicat». Au moyen âge, on eût fait de ces historiettes des fableaux. Certains actes de Giannino semblent des contes à la manière de Boccace adaptés au goût moderne, et découpés en dialogues.

Voici, par exemple, la saynète intitulée Le Bracelet. Il s'agit là d'une aventure très amusante et très édifiante. Et, si j'insiste sur cette dernière qualité, c'est parce qu'elle n'est point de règle chez M. Traversi. Le Bracelet nous fait assister aux coupables entreprises du marquis Riccardo Oneglia contre la vertu de Giulia Monti, femme de l'agent de change Giovanni Monti. Le marquis Oneglia, qui connaît son monde, recourt tout de suite aux grands moyens et chante à Giulia Tair des bijoux. Comme cela se trouve! Justement, à la vitrine d'un joaillier, Giulia a vu un bracelet étincelant. « Vous aurez ce bracelet! » s'écrie le galant Riccardo. Et il fait mine de courir chez le bijoutier. « Y pensezvous ? objecte Giulia. Et mon mari ? — C'est vrai, murmure Riccardo, il y a un mari. Au diable le mari? » (iiulia, cependant, ne s'embarrasse pas pour si peu. Elle rétléchit, et de ses réllexions naît une combinaison

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machiavélique. Sa fête tombant à quelques jours de là, elle sugg'ère à son mari de lui offrir le bijou convoité pour sa fête. Monti consent, à condition qu'il ne lui en coûte pas plus de mille francs. Or, le bracelet si ardemment désiré en vaut trois mille; mais, encore une fois, ce n'est pas là un obstacle. Le marquis Riccardo, que l'amour a rendu ingénieux, trouve moyen de tout arranger. Il va voir le joaillier et lui dit : « Voici deux mille francs pour lesquels je ne vous demande rien. Maintenant, retenez ceci : un client viendra tout à l'heure qui marchandera le bracelet que voilà, estimé par vous trois mille francs. Vous le lui céderez pour mille. — C'est convenu. Monsieur. » Le marquis se retire, et le client annoncé fait son entrée : « Combien ce bracelet?— Millefrancs. — Lesvoici. <> Etl'acheteur s'éloig-rie triomphant. Hélas! ce client n'était pas Giovanni Monti, mais le mari dune jeune femme, ennemie intime de Giulia. C'est donc une rivale délestée qui bénéficie de la générosité suspecte de Hiccardo Oneglia. Giulia en ressent un si amer dépit qu'elle éconduit son galanl, lequel en est pour ses frais.

Et voici Pa?' vanité {Per vanità), un petit acte plus caractéristique encore. Cela est fait avec rien et cela est charmant. On songe à ces dentelles si fines, si fines, iiu'il faut se pencher avec amour pour reconnaître l'art patient qui a présidé à leur confection. Tout se passe; en jjavardages; mais ce dialogue est d'un tour délicieusement mignard et il est divertissant au possible devoir la langue italienne, avec ses redondances et ses sonorités, servir, comme étonnée elle-même, à formuler des choses si frivoles.

Per vanità nous montre une jeune femme, donna Maria, congédiant le comte Maraldi après avoir percé à jour l'incommensurable vanité de cet homme. Aux prières de Maraldi, elle répond, désormais impassible :

« Non mon cher, non; vous êtes trop vaniteux. » Et cet argument unique, elle l'exprime de cent façons différentes, plus jolies les unes que les autres, tel le maître de philosophie de M. Jourdain tournant et retournant la phrase banale : « Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. » M. Traversi s'est exercé dans Per vanità au même jeu que le bourgeois gentilhomme. Mais avec quelle légèreté aérienne? II semble qu'on assiste aux ébats d'un essaim de lucioles phosphores ■ centes, par une belle nuit d'été, au bord d'un lac d'ilalie. Ce style évoque de toute nécessité des images lumineuses et souriantes. On ne saurait rien reprocher à ces discours que d'être trop éclatants. Un de nos grands écrivains français s'appliquait à « éteindre» ses phrases. M. Traversi fait exactement le contraire. C'est une illumination a giorno^ tous flambeaux dehors, un feu d'artifice perpétuel qui ne laisse pas de fatiguer un peu à la longue. Les bons mots de M. Traversi jouissent en Italie de la notoriété qui s'attachait naguère chez nous à ceux d'Henry Becque. Mais il y a moins d'amertume chez M. Traversi. Sa phik)sophie révèle l'homme à qui la destinée prodigua largement ses sourires. Les hommes sont de tristes sires, c'est entendu, mais les femmes embellissent le monde. Et puis, il en est de vertueuses. Mais parfaitement? Ecoutez donna Maria mettant à la porte le galant qui prétendit la séduire : « Je vous sais beaucoup de reconnaissance, lui dit-elle, parce qu'en cette période périlleuse de la vie que traverse toute femme, vous êtes arrivé à temps pour m'enseigner ceci : alors qu'il ne faudrait pas rester honnête par devoir, il conviendrait de rest-er telle par mépris des hommes. » Vertu, certes, fort relative, mais plus solide peut-être que toute autre, celle qui prend sa source dans une conviction si désenchantée. Telle est bien, en tout cas, la morale de ces pièces en un acte.

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Un jour vint, cependant, où M. Traversi, las de disperser son talent en menus ouvrages, résolut de s'essayer ^ la haute comédie, la comédie de caractères et la comédie de mœurs. I/Al/mneuse [La Civelta), L'Ecole du mari [La Scuola ciel marilo), U Escalade de l'Olympe [La Scalala airOlïmpo), Les Jours les plus heureux {I fjiorni pià lieti), témoignent de cette ambition nouvelle et légitime.

A parler franc, j'aime peu L'Ecole du mari. M. Traversi retrace dans celte comédie la mésaventure conjugale d'un homme marié qui a trouvé spirituel de traiter sa femme en courtisane, mais qui s'irrite lorsqu'ilvicnt à découvrir le résultat de ses leçons. Toute l'adresse de M. Traversi, son goût sûr et presque toujours fin, n'empêchent point que L'Ecole du mari ne soit une chose assez déplaisante. Regardons, regardons à peine et passons. Arrêtons-nous plus longuement à Z/'^//»wei<.sc, à L'Escalade de l'Olympe, aux Jours les plus heureux, où l'auteur a donné toute sa mesure.

Ces trois comédies sont d'un satirique de race. Mais l'esprit satirique comporte une infinité de nuances. Pour parler de l'Italie seulement et de cette satire qui s'en prend aux nobles, de combien de façons différentes n'ont-ils pas été bafoués et raillés? Un Milanais devint célèbre, au xviii'' siècle, pour avoir pris à partie, dans un poème un peu lourd, // yiorno. les frivoles gentilshommes de son temps. Giuseppe Parini affectait dans cet ouvrage d'attacher une importance extrême aux menus devoirs de société qui font d'un petit-maître oisif un personnage très occupé. L'ironie naissait de ce contraste entre l'insigniliance du fond et le ton pompeux où ces riens étaient formulés. Le badinage de Parini est pédantesque. Sa satire acrimonieuse trahit l'homme du peuple et sent le puritain. Vers le même temps, le Vénitien Goldoni raillait avec un égal succès les gentils-

hommes dégénérés de son siècle. Il leur reprochait surtout le luxe insolent par où ils semhlaient défier l'opinion publique. Les dames chaussaient des bottines si étroites qu'elles ne pouvaient mettre un pied Tun devant l'autre dans la rue. Leurs chaises à porteurs, leurs gondoles ressemblaient à des châsses, tant elles étaient incrustées d'or et de pierres précieuses. Ces abus et ces ridicules, (joldoni les stigmatisait sans aigreur, avec une fine bonhomie. Li'esprit satirique chez lui est à base d'optimisme, comme il est chez Parini à base d'austérité. Il est chez M. Travers! à base de scepticisme, scepticisme relevé d'une pointe de cynisme.

On trouve dans la plupart des comédies de M. Traversi un personnage qu'il a dessiné avec une sympathie évidente pour cette raison qu'il lui ressemble fort. Il s'appelle Ludowico dans La Prima voUa^Uherio dans La Civetta, le comte Del Bosco dans Glorni più lieii, le prince Délia Volpe dans La Scalata alV Olimpo . Son office consiste à faire entendre la voix du bon sens. Ce philosophe mondain qui donne le la aux pièces de M. Antona-Traversi suffit à définir la satire comme il la conçoit. On n'y trouve ni emportement, ni enthousiasme, ni conviction forte. Les flèches de l'auteur milanais volent droit au but, mais elles ne blessent pas profondément. 11 lui arrive même de faire œuvre d'humoriste plutôt que d'écrivain satirique. Les ouvrages de M. Traversi se ressentent de ce qu'il n'a pas lutté, de ce qu'il n'a pas souffert davantage. Dans l'adversité son caractère se fût trempé, son talent se fût mûri. M. Traversi, tout bien pesé, n'est qu'un dilettante. La société dont il a entrepris la peinture voulait un Beaumarchais. Il en aura été à peine le Marivaux.

Le marivaudage a d'ailleurs bien réussi à M. Traversi et particulièrement dans la gracieuse et alerte comédie

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intitulée Les Jours les plus heureux. « Il n'y a pas de pièce «, eût proclamé Francisque Sarccy. Et cela est vrai. Jl n'y a pas de pièce. 11 n'y a que des conversations, des chicanes, des réconciliations. Cela est ténu, ténu, mais cela est joli, joli.

La jeune comtesse Costanza Lanti doit épouser tantôt le jeune prince Livio Frangipane.' Les fiancés attendent avec impatience le moment d'être unis; mais on n'appartient pas impunément à la plus ancienne noblesse du royaume. Les contrats de mariage entre gens de cette qualité vous ont un air de traités de commerce. Le père du fiancé est le prince Marcantonio Frangipane, gentilhomme austère, blindé de principes et cuirassé de préjugés. La fiancée est orpheline de père. Ses intérêts sont représentés par son oncle, le comte Ludovico del Bosco. Celui-là n'est point du tout « vieux jeu --. Il a longtemps vécu à Paris et sans doute il y a fréquente'' le prince d'Aurec. Bon vivant, mécréant solide, gentilhomme très en façade, il exige que les noces de sa nièce se célèbrent à grand fracas mondain : de la musique à l'église, des fleurs partout. Sur quoi le prince Marcantonio bondit et s'insurge. Et voilà un premier sujet de brouille.

Il en naît d'autres. Le comte Ludovico tient à ce que les intérêts de sa nièce soient sauvegardés avec soin. Il fait rédiger un contrat interminable oii la mort de tous les membres composant les deux familles intéressées est soigneusement prévue : " Ce n'est pas un contrat de mariage, c'est un testament ! » s'écrie le prince Marcantonio que ces précautions indignent. Et il quitte le salon avec éclat. « Pauvre père, explique son fils, cela le chagrine tant de vieillir ! — Sans doute, observe le comte Ludovico, un peu nerveux; mais c'est encore le seul moyen qu'on ait trouvé de vivre longtemps. » Et la discussion reprend et le débat s'envenime, si bien que

Costanza finit par éclater en pleurs. Klle quitte le salon avec fracas. Kt de deux...

A Tacte suivant, les fiancés eux-mêmes s'en mêlent. Les parents alors se reconcilient pour réconcilier les fiancés. Mais, sitôt les enfants remis, les parents recommencent à ne plus s'entendre. On ne saurait trop louer Fing-éniosité de ces épisodes, la façon dont ils s'enchaînent et rebondissent. Mais il a bien fallu mettre un terme à ce jeu. La mort subite d'un cousin des Frangipane force les deux familles à contremander la noce au moment oîi l'on était enfin tombé d'accord sur tous les points. Et M. Traversi sans doute estime que c'est pain bénit. Ces gens-là sont stupides. Une suite de corvées odieuses, voilà ce qu'ils ont fait des « plus beaux jours delà vie». Le rapt, forme primitive du mariage, était plus brutal, mais valait mieux.

On raconte qu'un jour, dans un salon milanais, une jeune femme apostropha M. Traversi en ces termes : <i Comment se fait-il, Monsieur, que vous maltraitiez si fort dans vos ouvrages le sexe auquel j'appartiens, alors que votre courtoisie en société est proverbiale ? — Madame, riposta durement M. Traversi, le mensonge est permis à l'homme du monde, il est interdit à l'écrivain. » Rendons justice à notre auteur : il n'a jamais menti dans ses ouvrages. Dans U Allumeuse [La Civetta), la plus parfaite de ses comédies, il a même poussé la sincérité jusqu'au point où elle commence à mériter un autre nom. Cet ouvrage trahit un mépris féroce de la femme et des gens du monde. L'humoriste disparaît complètement devant le satirique.

C'-est ici en même temps une comédie de mœurs et une comédie de caractère. La comtesse Giulia Racanati, la protagoniste, est une coquette qui n'a ni cœur ni sens. On la compare à une salamandre parce ((u'elle traverse le feu sans jamais se brûler. Son seul plaisir

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est d'exciter le désir des liommes. Un jour, [)ourtant, elle trouve son maître. Un gars solide, le sculpteur Carlo .Viti, poussé à bout par le manège infernal de VAllujneuse^ perd la tête et, dans une minute d'égarement, la plie de force à son caprice. Giulia Recanati, dès lors, n'a qu'un but dans la vie : tirer vengeance de Carlo Viti. Mais tous les plans qu'elle dresse contre lui échouent. Elle doit accepter la rude leçon que lui a donnée son vainqueur. De cette historiette — assez scabreuse comme on voit — M. Traver.si a fait une ravissante comédie, d'une perversité élégante et raffinée, à la manière des contes galants du xviii'- siècle français. Et cela est " subversif » à la façon précisément de ces romans licencieux dont on a dit qu'ils avaient préparé Quatre-vingt-neuf. M. Mirbeau, chez nous, M. IJauptrnann, en Allemagne, avec toutes leurs violences, fournissent aux adversaires de l'ordre social des arguments moins décisifs que M. Traversi, avec ses raffinements et ses élégances.

J'ai gardé pour la bonne bouche L'Escalade de COtytnpe {La Scalala alVOlirnpo)^ parce que c'est là (|ue M. Traversi a donné son plus gros elïort. Il s'est attaqué dans cette pièce à un fort beau sujet, à un de ces sujets éternels qui suffisent, quand on y réussit, à immortaliser un nom. Mais hélas! M. Traversi n'a pas escaladé l'Olympe jusqu'au sommet. Son souffle un peu court l'a trahi en route. Il est resté à mi-côte.

Ce n'est rien moins que le sujet du Bourgeoh ijentilhomme que L'Escalade de l'Olympe entreprend de rajeunir. Après fortune faite dans le commerce du riz, Giovanni Morondi et sa femme, Bice Murondi, s'installent à Milan dans un somptueux palais. Ils rêvent de tutoyer des barons et de traiter royalement des princes. Ils n'épargnent rien pour atteindre ce but sublime. Déjà ils ont en mains deux éléments de succès,

déjà ils ont su gagner à leurs desseins deux person" nages illustres, le prince Raimondo délia Volpe e le majordome Prospero. M. Antona-Traversi a dessiné avec un plaisir évident ces deux figures ; il s est même attardé tellement à fignoler celle de Prospero que ce personnage en tient une place tout à fait disproportionnée à ses fonctions. Prospero, c'est le valet de comédie, mais ce n'est plus Mascarille, ni Crispin, ni Figaro. Ce n'est phis le valet fourbe, escroc et proxénète de l'ancien répertoire. C'est le laquais grand seigneur, plus royaliste que le roi. Car les révolutions qui ont abaissé la noblesse ont élevé ceux qui la servent. Les Morondi, en présence de Prospero, se sentent tout petits, tout petits. Aux qualités que montre leur domestique, ces maîtres s'estiment avec raison indignes do leur valet.

Le prince délia Volpe est, avec Prospero, le personnage le plus nouveau de la Scalata. Ruiné, le prince délia Volpe, plutôt que de maudire la destinée, s'apprête à prendre sur elle une éclatante revanche. II vend son palais aux Morondi et se consacre à l'industrie. C'est là un type très finement observé, et je dis à dessein observé, car il existe en Italie.

Grand seigneur, noble par le sang et par le cœur, le prince délia Volpe prend les Morondi sous sa protection. 11 défend avec générosité ces bourgeois égarés contre les aigrefins de sa caste. A quoi les sentiments de l'auteur se montrent clairement, une fois de plus : le seul honnête homme de cette comédie est un noble affranchi de tout préjugé nobiliaire. Quant aux gentilshommes véritables, ils sont d'une bassesse qui dépasse toute expression . L'auteur nous les montre, au quatrième acte, déchaînés dans une fête comme à la curée. Les invités des Morondi se conduisent comme des goujats. Ils emplissent leurs poches de cigares ; au buffet où ils

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s'écrasent, " ils mangent aussi pour leurs aïeux ". La Scalala abonde en traits ironiques et en mots de ce genre- C'est le prince délia Volpe définissant son co'ur « un vrai cœur de noble parce qu'il est oisif ». Ailleurs encore, il compare les rapports des Morondi avec leurs invités aux relations du baigneur avec ses clientes : " Une fois dans l'eau, les femmes même les plus pudiques se laissent retourner par lui do toutes façons. Sitôt sorties de l'onde, elles ne souffriraient plus qu'il leur touchât seulement le petit doigt ». Et c'est encore cette réflexion où il y a plus que de l'esprit : une noble dame cxpli(pie en ces termes sa présence chez les Morondi : « Quand il s'agit de s'amuser, on peut aller partout. »

Le ridicule des bourgeois en mal de noblesse, tel était le thème primitif de M. Traversi. Cédant à son animosité contre les nobles, il a dévié en cours de route. L'auteur bafoue sans nulle pitié le patriciat milanais, alors (piil se contente de gourmander ses bourgeois avec une douceur toute paternelle : " Voyons, mes amis, scmble-t-il dire, quelle folie est la vôtre ! Vous êtes de braves gens, laborieux, sobres, honnêtes. Et votre rêve serait de frayer avec des coquins? » Cet écrivain qui observa les nobles tout à son aise et, si l'on peut dire, de plain pied, les juge avec une sévérité qui « porte » d'autant plus qu'on ne saurait l'attribuer à l'envie.

S'il s'agit maintenant de conclure et de résumer l'impression qui se dégage de l'œuvre de M. Traversi, nous dirons : cet auteur excelle dans la petite pièce en un acte; il règne dans ces menus ouvrages cette harmonie résultant d'un accord parfait entre la nature du sujet traité et le tempérament de l'auteur qui s'y essaye. Dans ses comédies en plusieurs actes, M. Traversi apparaît, en revanche, comme ayant chaussé un

cothurne un peu large à son pied. On dirait alors d'une pie au caquet moqueur et spirituel, mais au vol court, s'exerçant à planer comme l'aig-le. Dans ces régions sublimes, M. Traversi perd un peu de son assurance. Tout compte fait, pourtant, il y aurait quelque injustice à déclarer dès maintenant que M. Traversi a trop présumé de ses forces en s'essayant aussi à la haute comédie. Il a débuté fort tard. Il a brûlé les étapes. En moins de dix années, il a pris rang. M. Antona- Traversi n'a pas encore atteint sa quarantecinquième année. Il peut donc acquérir des qualités nouvelles, il peut développer celles qu'il a. Si jamais il arrive à mêler le solide à l'agréable, oi^i déjà il excelle, il remportera les suffrages des plus difficiles.

2u février 1904.

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