M. ROBERTO BRACCO
Parmi les dramatistes italiens de la génération nouvelle, M. Roberto Braccoestleseul, avec M. d'Annunzio, dont les pièces aient obtenu hors d'Italie des succès éclatants et répétés. M. Bracco a été applaudi en Allemag-ne et en Autriche, en Russie, en Beli^^ique, en Rspa^ne. A Paris même, cet auteur n'est pas complètement inconnu. M. Bour a représenté deux de ses pièces sur la scène du Théâtre d'Art International ; et M'"* Réjane, dit-on, faillit interpréter U Infidèle. Malheureusement pour M. Bracco, M'"" Réjane n'a point donné suite à ce projet... Aussi le jeune auteur italien ne possèdet-il point encore, parmi nous, une renommée égale à son ambition et je dirai à son mérite. Son nom me paraissant d'ailleurs appelé à s'imposer tôt ou tard au [lublic européen, je voudrais passer rapiilement en re- \ lie la partie essentielle de son (ruvrc littéraire, soit ses pièces de théâtre.
M. Roberto Bracco est né à Xaples. A dix-sept ans, il végétait encore, modeste expéditionnaire, dans l'administration des douanes de sa ville natale. A dixhuit ans, cédant à une vocation impérieuse, il entrait dans le journalisme. Il se gaspilla quelque temps dans le reportage. Il écrivit des articles de critique, des
nouvelles, des vers en dialecte napolitain. Mais ce n'était là dans sa pensée qu'un acheminement au théâtre où il avait la conviction de trouver sa véritable voie. Il y débuta par de menues pièces sans prétention, en un acte. Ces premiers essais s'appellent : Une m^eiitio-e de voyage ; Lui, Elle, Lui; Uartide Huit. Ce sont là de simples levers de rideau, mais déjà l'on y sent la capacité de faire mieux et comme une impatience de s'élever plus haut. Surtout on y découvre un vigoureux tempérament dramatique. Sans doute, si, comme je le crois, la postérité assigne à M. Bracco une place parmi les écrivains italiens de ce siècle, elle ne fera pas grand état de ces petits riens agréablement tournés. Mais on ne saurait dire qu'à les écrire M. Bracco ait perdu son temps. On ne devient forgeron qu'à force de battre le fer, on ne passe auteur dramatique qu'à force d'affronter la rampe. 11 faut plus que de l'esprit pour faire un bon livre, disait La Bruyère, ; ainsi, pour réussir au théâtre, il faut plus que de l'esprit, plus même que le goût et l'instinct inné de la scène. Le métier d'auteur dramatique compte parmi les plus difficiles. M. Bracco le possède à fond, ayant commencé de l'apprendre par i'a-6-e, par le rudiment. Et c'est parce qu'il le possède à fond qu'il a pu donner par la suite une forme si vivante aux idées qu'il entreprit d'exprimer.
M. Bracco est, en effet, un adeptefervent du« théâtre d'idées ». Je dis « théâtre d'idées », de préférence à " théâtre à thèses», parce que cette expression me paraît convenir mieux au cas particulier de M. Bracco. Cet auteur prononce moins des plaidoyers qu'il ne décrit des cas psychologiques ou des problèmes sociaux. Esprit ondoyant et souple, à côté de la thèse il aperçoit aussitôt l'antithèse, et il les expose l'une et l'autre, ou l'une après l'autre, avec loyauté.
M. ROBERTO RRACCO 151
En Italie, comme en France, le « théâtre d'idées » est de création relativement récente. Il ne date guère chez nous que de l'époque romantique. Aussi les partisans attardés du classicisme montrent-ils une grande répugnance pour cette sortedespectacles. M. LuigiCapuana, l'auteur sicilien bien connu, se fît naguère en Italie l'interprète de cette liostilité. M. Bracco, s'estimant plus visé que tout a utre, riposta aussitôt. Sa réponse est fort sensée. M. (]apuana reprochaitaux jeunes auteurs dramatiques leurs visées trop sublimes : " Que ne vous contentez-vous, leur disait-il, d'intéresser le public et de le divertir? Pourquoi prétendez-vous encore l'instruire y L'art dramatitpic est une chose. La sociologie, la philosophie, la science en sont d'autres. " A ces objections de M. Capuana, M. Bracco répliqua fort justement que la sociologie, la philosophie et la science peuvent fort bien, pourvu qu'en les envisage sous un certain angle, fournir des sujets à l'art dramatique. Lu auteur connaissant son métier saura imprimer aux idées une forme sous laquelle elles intéresseront le spectateur. Iljustihera de la sorte le théâtre nouveau qui, d'ailleurs, n'est pas si nouveau qu'il parait. Et M. Bracco citait à l'appui de sa thèse Aristophane, Shakespeare, M. Ibsen.
11 oublie cet ancêtre que nous citions tout à l'heure: le théâtre romantique français avec Victor Hugo, Dumas père, Cicorge Sand et avec Dumas fils qui représente le prolongement de cette formule à l'époque contemporaine. Cet oubli me parait d'ailleurs assez injuste, d'autant plus que M. Bracco doit beaucoup, de toute évidence, à Dumas fils. C'est du reste une observation qui s'impose à la lecture de toutes les pièces de M. Bracco dans la première partie de sa carrière et de quelquesunes de celles qu'il fit représenter à une date plus récente : elles rappellent des spectacles déjà vus, des auteurs déjà lus. On songe à Dumas fils, disions-nous.
152 LA LITTÉRATURE ITALTE>\\E D AUJOURD FiUI
On son^e aussi à M. Ibsen, à M. Hauptmann. Et si Ton admire la forme y^rillante de Fécrivain italien, son habilelé et, par instants, sa grâce très personnelle, on ne peut s'empêcher d'observer que ces « idées », pour lesquelles il s'échauffe si fort, sont après tout médiocrement originales. I/inspiration de M. Bracco, dans une partie notable de son œuvre, est très exclusivement livresque. Il n'aperçoit les hommes qu'à travers des ressouvenirs d'auteurs aimés.
Voici, par exemple, le drame intitulé Una Donna [Une femme). Cette pièce qui fit scandale en son temps aurait paru vieillotte en France. Combien de fois l'air de llîite qu'y module M. Bracco n'a-t-il pas déjà frappé nos oreilles ! C'est le sujet romantique par excellence : le relèvement d'une femme tombée par un amour vrai. Clelia, cette Dame aux Camélias napolitaine, est doublement réhabilitée à nos yeux par la passion qu'elle ressent pour son amant d'abord, par sa tendresse pour le fils né de celui qu'elle aime, ensuite. Clelia, c'est l'àme combinée de Marion Delorme et de Triboulet.
Clelia est pourvue, comme toutes ses pareilles, d'un protecteur opulent (à qui, en l'espèce, elle n'a jamais accordé la moindre faveur) et d'un amant de cœur qu'elle adore. Celui-ci s'appelle Mario et c'est un triste personnage. Empressé auprès de sa maîtresse tant qu'elle bénéficie des largesses du vieux Carsanti, il la fuit lorsqu'arrivent les jours mauvais et lorsque Clelia, enceinte de ses œuvres et abandonnée par son protecteur riche, vient frapper à la porte de son amant pauvre.
Clelia, cependant, grandit en beauté morale à mesure que Mario apparaît plus ignominieux. La maternité met à son front de prostituée une auréole nouvelle. Elle disait naguère à Mario : « Ton amour m'a transformée » (c'est le mot de Marguerite Gautier expliquant au père Duval lo sentiment qu'elle éprouve pour
M. ROBERTO RRACCO 153
Armand), la voilà, maintenant, qui exalte " la puissance aveugle de cet égoïsmc sublime », l'amour maternel. Dans-un langage pompeux, elle analyse ses impressions: " Dès les premiers moments de la maternili', déclaret-elle, je sentis qu'elle m'absorbait toute. A partir de riieure oii il est né, je n'ai plus eu conscience de moimême que par les sensations neuves produites en moi par ce petit être. » Mais quelle erreur n'est-ce pas de faire tenir un pareil langage à une fille galante dont il y a tout lieu de croire qu'elle n'a jamais lu que des romans-feuilletons ! Une femme entretenue est capable, je le crois volontiers, danscertaines C(»nditions données, de ces sentiments nobles ; mais, comme elle les exprimera dilTcTcmment! f.es lorettes ne parlent ainsi que dans la littérature romantique. Et c'est bien dans la littérature que M. Bracco a trouvé le sujet de sa pièce.
F.e dénouement en est plus romantico-mélodramatique encore. Clelia va se jeter aux pieds de la mère de son amant. [.epèreDuval s'appelle dans cette piècelasignora Ren/i. Rt, comme le père Duval, la signora Renzi se laisse toucher. Elle élèvera le fils de son fils, mais à cette condition, (pi'il ne verra jamais sa mère. Clelia accepte, comprenant qu'il n'est pas d'autre moyen de sauver son enfant ; mais, incapable de vivre loin de lui, elle s'empoisonne
Alexandre Dumas fils n'est pas, toutefois, le dramaturge étranger dont M. Bracco a subi le plus fortement l'influence. Cet honneur revient à M. Henrik Ibsen. La fin de Vamoiw, Tragédies de rame, ont une saveur Scandinave très prononcée. C'est Anna qui se sépare de son mari parce qu'elle n'a pas trouvé chez lui << une communion d'affection vraie, entière, inaltérée, inaltérable ». C'est Catherinequi, par purehonnêteté d'âme, confesse à son mari Ludovic, sansque rien l'y
oblige, une faute resiée inconnue. En présence de cet aveu, Ludovic n'hésile pas. Il pose ses conditions dans un de ces dilemmes chers à M. Ibsen qui les a empruntés lui-même à Soeren Kierkegaard : « Moi ou lui, ton mari ou ton fils ». Catherine opte pour son fils et Ludovic quitte le domicile conjugal, tandis que le spectateur songe au départ précipité de Nora, dans Maison depoupc'es.
Etc'estencore du théâtre septentrional que relève la pièce portant ce titre solennel et abstrait : Le Droit de vivre {Il Diritto di vivere). C'est un drame politique et social. Nous y voyons aux prises non plus des individus, mais des collectivités : ouvriers et patrons, salariés et capitalistes. Le prototype de cette sorte d'ouvrages, c'est la pièce de M. Hauptmann intitulée Les Tisserands, un chef-d'œuvre. M. Bracco — il en faut convenir, — est resté fort au-dessous du dramaturge allemand. Ses personnages ne vivent pas, ses foules ne font point illusion. Pourtant la mésaventure du héros de M. Bracco pouvait donner lieu à une poignante tragédie. Le Droit de vivre nous fait assister à la ruine lamentable d'Antonio Altieri, jeune inventeur génial, énergique et bon, qui, après avoir imaginé une machine merveilleuse, s'associe avec quelques ouvriers indépendants pour tirer de sa découverte tout le profit possible. Mais le richissime industriel Salviati, son voisin et son concurrent, triomphe de cet adversaire trop audacieux par la seule puissance du capital.
A force d'accumuler les détails exacts, les petits faits caractéristiques, cette idée abstraite pouv'ait prendre corps. La vie des ouvriers napolitains doit présenter maints aspects pittoresques. Il fallait les montrer sur la scène. Il fallait aussi — et surtout — nous expliquer en quoi consiste la machine inventée par Altieri. Il fallait — Zola n'y eût pas manqué et M. Hauptmann s'y
M. ROBFRTO BRACCO 155
est éo^alement attaché — la faire fonctionner sous nos yeux, la dresser devant nous comme un symbole, comme une '< bète humaine ■) puisqu'aussi bien elle est le personnac^e principal de la pièce. M. Bracco ne nous dit même pas nettement à quoi sert cette machine, ni de quelle industrie il s'agit. Des mots, des mots et encore des mots. Des anathèmes contre le capital, la société, le ci»de, les riches, la famille : des déclamations d'une banalité sonore et d'une abondance creuse. De tous les ouvrages de M. Bracco, celui-là est le plus vide.
.l'ai liAte d'arriver aux pièces de cet auteur où se manifeste une individualité plus accusée. (les pièces forment un groupe déjà respectable. Klles s'inlitulonl Mnsr-here (Masques), Infedelr [L'Infidèle), Il Trionfo {Lp. Triomphe).
Il s'en faut de peu que Mnschere ne soit un chefd'o'uvro. Dans un cadre d'une simplicitt' classique, cette pièce met aux prises des caractères d'un surprenant relief. Luigi, au retour d un voyage qui a duré liuit mois, trouve au domicile conjugal sa femme expirée. Elle s'est suicidée le matin même. Un médecin, cependant, accouru pour les constatations légales, déclare que la défunte est enceinte de cinq mois. Désespoir et colère de Luigi. Il jure de tirer une éclatante vengeance du misérable qui, en son absence, lui a volé son honneur. Cet homme, il ne tarde pas à le découvrir : c'est Paolo, son associé et son ami. Paolo vient de se fiancer. Kt c'est la nouvelle de son prochain mariage qui a poussé sa maîtresse au suicide. Luigi éprouve d'abord une joie sauvage à démasquer l'auteur de sa honte. Il le terrorise, peu s'en faut qu'il ne l'étrangle. Mais, petit à petit, la réllexion aidant, un revirement se produit dans son
156 LA LITTÉRATURE ITALIENNE D AUJOURD IlUI
esprit. El ce revirement montre bien à quel point M. Bracco peut penser en dehors de MM. Ibsen et Ilauptmann, à quel point il peut avoir par lui-même des idées originales et neuves. Le dramaturge norvégien, retraçant un conflit semblable, n'eût pas manqué de nous montrer les deux associés rompant avec éclat. Au nom de leur « conscience individuelle », ils eussent recouru à des actes extrêmes, dùt-il en résulter un irréparable scandale, dussent-ilsléser profondément des tiers. M. Bracco a résolu ce conflit d'une façon autrement amère, autrement originale et autrement dramatique. Luigi songe qu'après tout la rcvél.ition de l'indignité de sa femme rejaillira sur ce qui lui reste de plus cher au monde, sur sa fille Ida. Est-il bien nécessaire qu'elle apprenne — et le monde avec elle — l'indignité de la femme à qui elle doit le jour ? N'est-il pas en somme plus héroïque d'accepter la convention sociale et d'agir conformément au « préjugé », que de se révolter et de se faire justice à soi-même ? A ces questions qui se pressent, torturantes, Luigi répond affirmativement. Après une courte lutte, il tient à Paolo ce discours : « L'infamie commise par toi et la mère de ma fille nous unira tous deux pour toujours dans le mystère, dans la haine... [Solennellement.) Et sur tout ce qui s'est passé, silence ! Tu m'entends. » Et Luigi et Paolo mettent sur leurs visages des « masques » trompeurs. Ah certes ! il sera difficile de feindre toujours, toujours, mais Luigi puisera dans l'amour de son enfant la force de mentir par vertu. Et il sort pour pleurer avec Ida au chevet de la morte coupable.
Jl y a dans la personnalité si complexe de M. Bracco non seulement un homme de pensée épris des graves problèmes de son temps, mais encore un moqueur très spirituel, un écrivain satirique plein de verve. Tout compte fait, riiumoristc ne serait-il pas chez lui le