M. ROBERTO BRACCO
personnage principal? En vérité, on ne sait trop. Mais du moins observe-t-on que la raillerie lui a toujours bien réussi. \j Infidèle est une comédie débordante de saine gaieté, un petit bijou d'esprit l'-tincelant, de grâce légère.
I/allure en est tri-s parisienne, le ton presque <' boulevardier ». On la pourrait croire issue de la collaboration de MM. Maurice Donnay et Alfred Capus. Elle a l'esprit mordant de celui-là et l'optimisme souriant de celui-ci. Le caractère des protagonistes se définit exactement par des mots d'argot parisien. Riciardi est un " mufle », la comtesse Clara « une petite rosse ».
\J Infidèle nous transporte dans le monde, en présence de deux êtres formés à son image, le comte Silvio et la comtesse Clara. Le comte et la comtesse ne se détestent pas, mais enfin ils ne s'adorent pas non plus. En principe, si l'on ose dire, un faux pas ne répugnerait [tas trop à la comtesse. Pour l'instant, elle en est encore au •< llirt », mais il ne faudrait pas grand chose pour l'entraîner au delà. Un peu par légèreté, un peu par désir de sensations inédites, elle accepte un rendez-vous chez le plus irrésistible des séducteurs professionnels, le brillant Ricciardi. Mais, dès la première entrevue, la conversation prend un ton extraordinaire et extravagant dont s'afflige et s'étonne le roué, le sceptique qui aspire aux faveurs adultères de la comtesse Clara. Celle-ci expose la situation avec une clarté absolument dépourvue d'hypocrisie : « Mon bon Gino, déclare-t-elle, je n'ai pas de temps à perdre... Je suis chez vous, entre vos mains... Ne parlez pas et procédez bien vite à la séduction. >> Le séducteur s'attendait aux pâmoisons coutumières, à des soupirs, à des remords, à une résistance désespérée. Il trouve, au contraire, une proie toute prête. Cette attitude ne cacherait-elle pas un piège ?
Et Gino Ricciardi se trouble, tandis que la comtesse commence à perdre patience. Elle comptait sur des émotions délicieuses. 0 déception ! Elle n'éprouve rien du tout. L'ahurissement progressif de Ricciardi achève de lui rendre son sang-froid. Venue dans rintention de se laisser séduire, elle découvre que son séducteur est infiniment peu séduisant, et elle donne libre cours à cette opinion peu flatteuse. Elle sort enfin aussi pure qu'elle était entrée. Ce dénoument renferme la moralité de la pièce. C'est une satire des gens du monde et en même temps — que M. Bracco l'ait voulu ou non — c'est une amusante parodie de la <' littérature de mœurs élégantes » en tout pays. Comme M. Bracco montre bien la vilenie de l'adultère riche! Comme il ramène à leurs justes proportions les Lovelace de la vie de club et de château ! Ces séducteurs professionnels, quelle piteuse figure ils font en présence d'une femme intelligente ayant quelque défense! Dans une scène de réconciliation finale, Clara l'avoue franchement à son mari : v( Je devais choisir pour amant un homme qui me plût autant que toi. J'ai cherché et, malgré moi, j'ai dû te choisir. Si j'étais la femme d'un autre, tu serais mon amant. Tu es le seul homme avec qui je puisse te trahir. »
Et c'est encore une pièce satirique que ce Trionfo qui fonda définitivement la renommée de M. Bracco. Le croirait-on ? Il dirige maintenant ses traits contre la conception germanico-scandinave de l'amour, contre certain platonisme intellectuel qui sévit surtout dans le nord et auquel Tolstoï a parfofs aussi sacrifié. Que penser d'une telle palinodie? En vérité, on ne saurait trouver un génie plus instable que M. Bracco. Le voilà aux antipodes de son point de départ. Xora, la ridicule héroïne du Trio)Hi)he, c'est un peu l'Anna Mahr des Ames
M. ROBERTO liRACCO 159
solitaires d'Ilauptmann, poussée à la char<;e. On se rappelle peut-être le conflit exposé dans cette pièce de Tauteur silésien. Johannès Vockerat, philosophe mal marié, époux légitime d'une femme prosaïque et vulgaire, se compare à « Pégase sous le joug " et gémit de ne pas trouver dans son entourage quelque grande âme, sœur de la sienne. Le hasard- vient en aide à son impatience. Cette « camarade idéale » dont il rêve, il la rencontre en la personne de M"" Anna Mahr. I.c philosophe et Tétudiantc émancipée se livrent à d'interminables et profonds colloques où ils reconstruisent la société, transforment et rai(Minissent le mariage. Ils annoncent « une forme nouvcUc, supérieure, de l'union entre riiomme et la femme », une époque où » l'élément bestial ne prendra plus la première place, où la béte n'épousera plus la bête, mais un être humain un autre être humain ». Johannès et Anna sont-ils dans l'idée de l'auteur des personnages sympatliirpies et ipi'il faut prendre au sérieux? 11 y a lieu de le croire. En tout cas leur adultère intellectuel trouve en M. Ilauptmann un observateur plein d'indulgence. De sorte que le dramaturge allemand s'est montré dans cette pièce plus ibsénien qu'Ibsen. Ainsi M. liracco, dans certaines œuvres que nous avons analysées, s'était montré plus ibsénien que jM. Hauptmann. Mais cette crise, au moment où ilécrivitle Trionfo, était surmontée. Avec cette dernière pièce, M. Bracco revient au véritable esprit de sa race, à qui la conception de l'amour platonique et du mariage intellectuel des âmes reste médiocrement accessiljle. Voici, en deux mots, le cas psychologique analysé dansZe Triomphe. I.ucioSaftiseremetpéniblementdune maladie de langueur dont il a pensé mourir. Pour tromper l'ennui de la convalescence, il a pris comme confidente une jeune personne tombée du ciel et dont nul ne sait rien, Nora. Saffi entretient avec Nora des
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rapports identiques à ceux de Johannès Vockeratavec Anna Mahr. Leur amour se nourrit de spéculations et se repaît de métaphysique. Tous deux professent un souverain mépris pour le « culte de la forme ». Lucio se glorifie en ces termes de n'avoir jamais donné un baiser à Nora: «Ma bouche n'a jamais défloré la sienne. » Rien de plus désobligeant que cette parodie de l'amour sur les lèvres des deuxjeunes gens. L'intention ironique de M. Bracco ne fait aucun doute.
Le troisième et quatrième acte se déroulent à la campagne. Changement à vue dans l'âme éthérée de Nora. La vie en pleine nature, le parfum des fleurs, la langueur des soirs égarent son austérité. Elle écoute les voix tentatrices qui parlent dans les nuits chaudes, et un jour enfin, oubliant Lucio et «l'imposture des formes », et toute philosophie, elle cède au désir brutal du peintre Giovanni. Tout d'abord, en découvrant ce forfait, Lucio Saffi éprouve une douleur atroce. Mais, peu à peu, il surmonte sa déception. La nature agit sur lui aussi, et il en vient à excuser, à approuver Nora. C'est la revanche des sens sur l'esprit, de l'amour physique sur l'amour idéal, c'est un spirituel pied de nez de Naples la Voluptueuse à Cristiania la Puritaine. C'est plus qu'un triomphe, c'est une apothéose de la chair qu'il est permis d'estimer excessive.
Et pourtant, c'est peut-être dans cette pièce que se révèle le plus exactement la véritable nature de M. Bracco. C'est du moins sous un jour très semblable qu'il se montre dans ces deux volumes de nouvelles : Donne [Femmes) et II Diritto del am,ore [le Droit de l'amour). La femme apparaît le plus souvent dans ces récits comme un être coquet et léger, inconsciemment trompeur, perfide sans le vouloir. L'homme y figure comme un animal voluptueux, inconstant et polygame par instinct... au demeurant le meilleur lils du monde.
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Les uns et les autres vivent pour aimer, pour « far aU'amorc », selon la jolie expression italienne qui revient fréquemment sous la plume de l'auteur. Redoutant la vieillesse, ils se dépensent follement, de peur qu'il ne "leur reste quelque chose à apprendre quand sonnera l'heure de l'irrémédiable départ.
On le voit, cette humcur-là diffère étrangement des sentiments exprimés par M. Hracco dans ses premiers ouvrai^es dramatiques. Son idéal, je le crains, a perdu en beauté morale, ('lelia pensait avec bien plus de noblesse que Paolina, la mendiante — sympathique, assurément, mais peu chaste — de SperdiUi nel Imin {Perdus dans le brouillard), le dernier drame de M. Bracco. Malgré tout, les plus récentes créations de cet écrivain me paraissent marquer un grand progrès. Elles sont d'un dessin plus ferme, d'une touche plus sûre. Si elles sont d'un auteur qui continue di; se chercher, elles nesont plus d'un auteur qui prend pour siennes les idées des autres. Car c'est une observation qui s'impose : maître de son art, M. lîracco ne l'est pas encore de sa pensée. On aurait tort, d'ailleurs, de lui en faire un crime. Sa versatilité prouve sa sincérité. Et il faut à un écrivain beaucoup d'esprit, même un certain courage, pour se renouveler ainsi et se contredire, d'une année à l'autre, avec une verve à ce point soutenue.
l.T décembre 1002.
MM. LUIGI PIRANDELLO et ALFREDO PANZINI
Une règle de l'art d'écrire exige que tout auteur définisse avec soin les termes obscurs qu'il se propose d'employer. Cette règle assurément est judicieuse. Elle ne laisse pas toutefois de me plonger, dès le seuil de celte étude, dans un embarras cruel. Qu'est-ce, en effet, qu'un humoriste ?
D'innombrables définitions ont été proposées. J'en cite, pour mémoire, quelques-unes parmi les plus connues : « La qualité du véritable humoriste, écrit Thackeray, c'est de rire et de faire rire ». « Si un auteur me fait rire, écrit un autre Anglais, il est humoristique ; s'il me fait pleurer, il est pathétique». Plus précise, la définition suivante, souvent citée : « L'humour consiste à parler lugubrement des choses plaisantes et plaisamment des choses lugubres » ; plus nette enfin et plus rigoureuse encore, cette antithèse distinguant avec bonheur entre .l'esprit et l'humour : « L'esprit rit des choses, l'humour rit avec elles ». De ces définitions on pourrait composer, je crois, une définition unique et à peu près « adéquate » ; mais, pour l'instant, laissons cela. De toutes les formules citées,
j'entends seulement tirer aujourd'hui cette conclusion : qu'il n'est rien, quoiqu'on prétende, qui interdise absolument l'humour au génie latin ni au sén
ne
; allemand. L'humour est universel comme il est éternel. Est-ce à dire, maintenant, qu'il se manifeste sous une forme identique dans tous les pays ? Il s'en faut de beaucoup. Le rire littéraire, suivant les lèvres où il éclate, rend un son fort différent. Vous connaissez le mot célèbre : " Ils (les An^^lais) s'amusent moult tristement à la façon de leur pays ». Cette boutade livre la clef des procédés ordinaires de l'humour britannique. L'humour allemand est autre chose encore. "Un Genevois observe assez justement qu'il rédùte « l'idéalité » traditionnelle du g'énie f^ermanique : <' Il quitte sans cesse le séjour de la réalité pour s'élever dans les nuages' )». Très différent encore du rire littéraire allemand le rire littéraire français tel qu'il se manifeste chez nos contemporains éminents. Les histoires philosophiques de M. Anatole France, les « bonnes bhigues », si j'ose ainsi paler, de M. Courteline, les chroni([ues de feu Aurélien Scholl, autant de notes différentes au clavier sonore du rire national. Eclatant et varié, il semble spontané et naturel entre tous. Il y aura toujours dans les Gaules des auteurs comiques et des conteurs gais. *■ La France, affirmait Stendhal, est la patrie du rire ». 11 ajoutait : " comme l'Italie estcelle des Beaux-Arts ».
Cette distinction entre la France et l'Italie se trouve dans un opuscule posthume de Stendhal, YEssai sur le rire. L'auteur de La Chartreuse de Parme s'y livre à des remarques d'une extrême finesse sur le sujet qui nous occupe. S'essayant à caractériser le rire italien,
1. Citù par M. F. Haldensperger : Les définiliuns de i humour (une brochure). Nancy, 1900.
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il commence par établir que la gaieté est moins répandue en Italie qu'en France : <i La nation française, écrit-il, est vive, légère, souverainement vaniteuse, surtout les Gascons et les gens du Midi. Cette nation semble faite exprès pour le rire au contraire de Fitalienne, nation passionnée, toujours transportée de haine ou d'amour, ayant autre chose à faire que de rire. » Cette ardeur sombre, cette gravité italiennes n'étaient pas pour déplaire à Stendhal. Mais ces passions profondes ont leurs inconvénients. Et Stendhal les note avec loyauté : elles engendrent chez l'Italien une « lenteur d'esprit » très apparente. Le rire français comporte cent nuances exquises. On les ignore de l'autre côté des Alpes. « On rira plus souvent, observe Stendhal, en France, on rira plus profondément en Italie ». Tout cela est vrai encore. On ne rit guère que du bout des lèvres sur le boulevard, mais on y rit de tout et toujours. On rit moins constamment outre-monts, mais on y rit à gorge déployée. Stendhal insiste sur ce fait qu'au théâtre on aime beaucoup plus la bouffonnerie en Italie qu'en France. Et il conclut : «C'est un soulagement''. Dans le roman, la bouffonnerie est moins commune. Et Stendhal en eût sans doute convenu. Pourtant on observe aujourd'hui, dans le groupe clairsemé des conteurs humoristiques italiens, quelques figures originales : Alberto Cantoni, mort récemment et qui fut personnel entre tous, M. Adolfo Albertazzi, plaisant parfois, grave plus souvent, également ingénieux dans l'un et l'autre cas ; enfin, parmi les auteurs de la génération montante chez qui la tendan'ce humoristique s'accuse le plus nettement, il convient de mettre hors pairs MM. Luigi Pirandello et Alfredo Panzini.
M. Pirandello, qui est Sicilien, comme MM. Vcrg-a, Capuana, Rapisardi, a débuté nag'utTc par quelques ouvrages en vers, très purs de forme, très personnels de pensée, très ardents d'inspiration, mais où l'on chercherait en vain des traces d'humour. A quel accident devons-nous la métamorphose de ce poète lyrique en un conteur plein d'ironie? Le problème a son intérêt. M. Pirandello, toutefois, n'ayant pas jugé à propos de nous renseigner, nous n'insisterons pas. Tout comme un de ses plus divertissants personnages, Don Alco/èr, M. Pirandello se sera dit peut-être : '< Il y a dans la vie de quoi rire et de (\no\ pleurer. Contraint de choisir entre les pleurs et le rire, j'opte pour le rire ». Mais alors que Don Alcozèr se résolut à ce parti si sage dans sa vieillesse seulement, M. Pirandello, plus précoce, a vu clair dans la vie dès l'adolescence...
La gaieté de M. i^irandello n'est du reste qu'un vernis superficiel, un trompe-l'œil, une attitude purement littéraire. Comme le rire de Don Alcozèr, le rire de M. Pirandello est prémédité, réiléchi, voulu. C'est le rire nerveux du désespéré qui se tient à quatre pour ne pas pleurer. ÏNL Pirandello, à le bien comprendre, est même dévoré de tristesse, et non point d'une tristesse élégante, élégiaque et détachée. La tristesse de M. Pirandello se fonde sur des arguments solides. C'est une tristesse philosophique, c'est le pessimisme dans toute sa plénitude et dans toute sa désolation. L'humour, chez cet écrivain, consiste donc bien à raconter gaiement des événements lugubres ou encore à exprimer, sous une forme plaisante, des avis
désespérés. L'âme de cet auteur gai est essentiellement tragique.
Pessimiste, M. Pirandello trouve encore moyen d'as:graver son cas par un scepticisme fièrement avoué. « Pessimisme », « scepticisme », ces mots paraîtront peut-être ambitieux, appliqués à l'œuvre d'un humoriste. Je les emploie pourtant sans le moindre scrupule. Il y a beaucoup de fond dans les courts et gracieux récits de M. Pirandello. Doué d'une forte culture littéraire et philosophique, cet auteur ne raille pas à vide et sa verve ne s'exerce pas sur le néant. Et puis il aime à contempler l'univers de haut. Il se divertit à considérer les choses passagères au point de vue de l'éternité. Philosopher, si l'on me passe cette expression, " à propos de bottes », il n'a pas de plus grand plaisir.
Observons d'un peu plus près les sentiments de ses personnages et tâchons d'en tirer quelques lumières sur notre auteur. M. Pirandello, nous l'avons dit, pense de la vie le plus grand mal : « C'est une triste usurière, écrit-il, qui fait expier par mille maux quelques rares instants de joie ». Aussi le sage, dont les Nouvelles du monde* reproduisent le journal intime, n'hésite-t-il pas à s'exprimer comme suit: « Considérant que si la joie m'était accordée de revoir en pleine jeunesse le saint visage de ma mère, je devrais éprouver le deuil de la perdre encore une fois ; considérant, d'autre part, etc., etc., je dis : Non, cela peut suffire ainsi' vivre une fois, c'est trop encore. » On nous a enseigné, sur les bancs de l'école, que l'individu forge sa destinée. On a bercé notre enfance de cette maxime : « Vouloir, c'est pouvoir. » Mensonge et duperie ! Il se dégagé des récits de M. Pirandello cette opinion peu consolante que nous ne pouvons rien
1. lie/fe delta inorle e delta vila iV" série). Florence, 1002.
contre lo sort. Des forces aveugles nous mènent. Notre bonheur ou notre malheur, le succès ou la ruine, dépendent d'éléments impondérables sur lesquels la volonté n'a aucune prise. « Une mouche obstinée, déclare Grilli', un mouvement que tu fais pour chasser cette mouche, peuvent d'ici à six, dix, quinze ans engendrer Dieu sait quelle catastrophe. »
Cette conception sinistre de l'univers n'est point, comme on sait de reste, particulière à notre temps. .Mais les hommes d'autrefois se consolaient assez généralement des tristesses de la vie présente par la perspective des ineffables délices qui les attendaient après la mort. Ilélas ! Cette espérance va sévanouissant, ce palliatif a perdu sa vertu bienfaisante. " l.e monde a marché, bien ou mal, écrit M. i*irandello. Et Dieu est resté en arrière. Mieux éclairés ou moins clairvoyants au contraire, les hommes d'aujourd'hui ont déclaré la guerre aux religions. Tout au plus Dieu continue-l-il de sullire aux pauvres diables de la campagne, dont on ne saurait dire qu'ils ont de grandes prétentions. » Mais comme il faut imc idole aux masses, les hommes adorent aujourd'hui la science. Or, la science — c'est toujours M. i^irandello (pi i parle — ne saurait remplacer la foi. A mesure que s'étend le cercle des connaissances humaines, il semble, d'après lui, « que le mystère de la vie devienne plus épais». <■<■ Je crois, déclare un de ses personnages, que nos fameuses découvertes sont pour beaucoup dans le malaise des hommes. On aime ses enfants à proportion des soucis et des peines qu'ils causent. Il en va ainsi delà vie» [Nouvelles du monde). Cette idée tient tellement à cœur à l'humoriste sicilien qu'il y revient dans
l. Dans la nouvelle intitulée Se {Be/fe délia morte, etc., ouvrage cité).
son récent roman, Feu Mattldeu Pascal' . « Oh ! pourquoi, s'écrie son héros, les hommes mettent-ils tant d'empressement à compliquer leur existence? Pourquoi ce bruit de machines? Et que fera Thomme quand les machines feront tout ? Comprendra-t-il alors que le prétendu progrès n'a rien à voir avec le bonheur? Toutes ces inventions dont la science croit enrichir l'humanité ne nous donnent, en réalité, aucune joie. >i Les philosophes de notre temps ont coutume de choisir entre deux maîtres. Dieu et la science, et de servir celui qu'ils ont élu avec une dévotion d'autant plus ardente qu'elle est plus exclusive. Entre ces deux illusions, la science et la foi, M. Pirandello refuse de choisir. Plus simplement, il les renie l'une et l'autre.
11 semblerait logique que cet implacable ennemi de la vie aspirât de tous ses vœux au néant. Mais non. Les aigres bonshommes de M. Pirandello craignent la mort autant qu'ils dédaignent l'existence. Et de cet état d'esprit je renonce à citer des témoignages.
Tant la chose en preuves abonde.
L'œuvre de i\l. Pirandello est toute pleine du trouble qu'excite chez les plus vaillants le voisinage de la « Camarde ». Résumez en quelques lignes ses récits et vous serez étonné de la place tenue par la mor;^ dans vos analyses. Deux volumes de M. Pirandello portent ce titre collectif. Farces de la vie et de la mort, et vous pouvez m'en croire sur parole, les farces funèbres l'emportent par le nombre et la saveur. M. Pirandello à écrit en outre deux, petits romans : Il Turno [Chacun son tour) et leii Mallhieu Pascal. Dans l'un et dans l'autre, la mort joue de nouveau un rôle capital. Quel
1. Il fu Mailla Pascal, Rome. Edition de laAwo^a ^'1«/o/o,<7/a,l'J0i.
IlL.MOlilSTES ITALIENS 169
singulier humoriste que M. Pirandello ! Et comment donc s'y prend-il pour nous faire rire avec de si lugubres histoiresy
Pour être complet et pour n'y pas revenir, je mentionne tout d'abord certains procédés humoristiques, peu dignes du talent de cet auteur, et dont on s'étonne de le voir user. Je songe aux rixes, aux batteries, aux pugilats qu'il décrit avec complaisance. I>"homme est ainsi fait que les coups de pied essuyés par autrui ont toujours eu le don d'exciter son hilarité. M. Pirandello croit trop, à mon goût, à la cocasserie des coups de pied et des coups de poings. II y a, dans Feu Matlhieu Pascal, une scène où deux vieilles femmes, Zia Scolastica et la veuve Pescatore, après avoir échangé des propos fort malsonnants, finissent par se crêper affreusement le chignon. 1/avouerai-jeyj'ai peu goûté ce récit. Et je n'ai pas trouvé grand .sel non phis à celte scène de // Turno où un amoureux transi répand longuement, trop longuement, un verre de sirop sur la robe
de la mariée Paul de Kock triomphait dans le récit
d'accidents semblables M. Pirandello, et je l'en
félicite, ne fait pas oublier Paul de Kock.
Je n'y mets aucune pédanterie, vraiment. Mais, en recourant à ces moyens, M. Pirandello déroge. Quand il puise son comique à des sources plus pures, quand il se contente de tracer de spirituels croquis, doucement railleurs, finement malicieux, combien n'est-il pas supérieur! M. Pirandello a créé une riche galerie d'originaux et d'excentriques. En deux coups de crayon, il dessine des silhouettes, tantôt gracieuses, tantôt falotes et que l'on n'oubliera pas. Parfois, comme certains romanciers russes, il ao^^rave la drôlerie de ses personnages d'une difformité physique; mais alors, de nouveau, je l'estime moins. C'est lorsqu'il se borne à dépeindre la cocasserie morale
170 LA LITTÉRATURE ITALIENNE D ACJOLRD IlUI
qu'il donne vraimenttoute sa mesure. Son marchand de Tpanl'ms {La Peur du sommeil)^ mieux encore son Vetti L'Antique Bon Dieu), qui ruiné et chassé de sa maison de campagne en est réduit à villég-iaturer dans les fraîches églises de Rome, sont des figurines délicieuses. Il y a dans l'humour de M. Pirandello un peu de cette ironie supérieure où se complaisaient les romantiques allemands. Cet auteur n'est pas dupe de ses inventions. 11 veut bien rire avec ses personnages, mais entre eux et lui il entend garder les distances. Et de même qu'il se laisse aller à railler ses créatures, il lui arrive de céder au plaisir de se moquer un peu, oh très peu ! du public. Je ne crains pas pour ma part cette attitude, mais tout le monde ne partage pas mon indulgence. Ce penchant pourrait à la longue desservir M. Pirandello. Je crois charitable de l'avertir, au cas où nul autre ne s'en serait avisé avant moi.
Nous n'avons pas achevé d'énumérer tous les éléments dont se compose l'humour de cet auteur. C'est encore, comme il est naturel, aux situations que les récits de M. Pirandello empruntent leur caractère plaisant. Après les analyses que j'en allaites, on me croira sans doute sur parole si j'affirme que les histoires franchement, simplement gaies, sont rares dans l'œuvre de cet humoriste. De même qu'il y a quelque chose de caricatural dans tous ses personnages, il y a toujours de l'outrance dans ses récits. Jusqu'à la fin, c'est un crescendo constant dans le bouffon, une gradation savante dans le burlesque et le grotesque. Entre les divers dénouements possibles, M. Pirandello choisira le plus cruel et le plus humiliant, celui qui montre l'homme en contradiction flagrante avec lui-même, 1 homme jouet de la destinée, pantin décevant, mais divertissant par l'excès même de son orgueil et par le désaccord qui s'étale entre ce ([u'il rêve et ce qu'il accomplit. A de
tels spectacles, l'âme ne saurait puiser ni le goût de la vie, ni le goût de l'action ; mais le meilleur écrivain du monde ne peut donner que ce qu'il a^ Un humoriste n'est pas un professeur d'énergie.
A ceux qui demanderont aux livres de M. Pirandello un plaisir purement intellectuel, cet auteur réserve de délicieux instants. Peut-être sa tournure d'esprit très (' littéraire » et, décidément, un peu méphistophélique rempêchera-t-elle de conquérir ce qu'on ajjpelle « le grand public >». Mais, pour ces mêmes raisons qui tiendront la foule éloignée, M. Pirandello est sûr de plaire aux délicats, aux raffinés. Il est des talents plus vigoureux. J'en sais pende plus distingués.
Il y a humour et humour... On cite volontiers on Italie M. Alfredo Panzini tout de suite après M. Pirandello parmi les jeunes humoristes les mieux doués ; mais, entre le Sicilien dont nous venons de passer Td'uvre en revue et le Lombard dont nous allons nous occuper, il est des diiïérences essentielles. Ht tout d'abord, M. Panzini n'est pas constamment sarcastique. Il tempère l'ironie par le sentiment, il passe du grave au gai, du plaisant au sévère par d'insaisissables nuances. Sur un fait divers tout juste décent il brodera un véritable conte moral (Le Triomphe du Mari (le Clodio), parfois même il oubliera son renom d'humoriste et il écrira un récit spirituel et fin, mais où la note ironique ne résonne que par accident et comme en sourdine {Le Triomphe de la Plume de héron). •M. Panzini n'est point un nihiliste militant, comme M. Pirandello. Il y a de l'indulgence, de l'émotion, une
bonté attendrie dans son sourire. N'exagérons pas, toutefois. M. Panzini n'a rien de l'optimiste béat. Idéaliste impénitent, il s'en faut même de beaucoup que le train du monde le satisfasse. Il n'aperçoit dans la vie, comme il convient, qu'une assez médiocre institution et dans l'humanité une chose fort imparfaite. M. Panzini met dans la bouche d'un de ses personnages [La Chienne noire) des propos très significatifs sur la répugnance instinctive des hommes à l'égard du Bien. Un généreux utopiste a commis l'irréparable sottise de s'embarquer dès la jeunesse sur le« Navire de la vertu». Sitôt en pleine mer, il découvre sa solitude et il a peur. M. Panzini cependant le gourmande doucement : « Pensais-tu donc, lui demande-t-il, trouver des compagnons de voyage sur le Navire de la vertu? Le Navire de la vertu ^ sache-le, n'embarque pas de passagers, et nul port ne s'ouvre devant lui. Seule, l'île d'Utopie parfois l'accueille!» La suite du récit achève de nous éclairer sur les sentiments de l'auteur. A mesure qu'il avance dans la vie, l'hôte solitaire du Navire de la vertu voit s'évanouir une à une ses illusions généreuses. Professeur dans un lycée, il observe le mal à sa source. De quelle boue est donc pétrie une âme d'enfant! Au modeste restaurant où il prend ses repas, il raconte un jour, dans l'excès de son indignation, ses douloureuses expériences avec un tel fracas de révolte que le cuisinier en délaisse ses fourneaux et s'élance, curieux de connaître l'auteur d'un tel scandale. Il arrive à point pour surprendre ce discours du maître d'école désabusé : « Ecoutez bien ce que je vous dis : les hommes pourront voler dans les airs, rendre la nuit lumineuse comme le jour, pénétrer tous les secrets de l'àme et de la nature, prolonger la vie pendant plusieurs siècles, faire travailler le soleil et les marées au lieu de leurs semblables, dompter et réduire à leur service les tempêtes
et les tremblements de terre, oui, tout cela est possible; mais nous n'avons pas amélioré jusqu'ici l'àme liumaine; nous ne l'améliorerons pas davantaj^e à l'avenir. Et alors, qu'importe tout le reste? » A ces propos sibyllins, le cuisinier abasourdi secoue la tête : « \ ous voulez rire », murmure-t-il entre ses dents. Et il regagne ses fourneaux... Ainsi fait l'humanité aux discours des apôtres qui tentent de l'arracher à sa torpeur : elle écoute un instant, distraite, pour réintégrer, sitôt après, avec un liaussomcnt d'épaules, sa naust'abonde cuisine.
M. Panzini, comme on j)eut voir, trace de la vie contemporaine un tableau fort peu séduisant. 11 aime à considérer les individus sous leur aspect social. Et l'on sait de reste qu'ils ne gagnent pas à être envisagés sous ce jour-là. Qu'ils soient nojjies ou bourgeois, prêtres ou laïcs, M. Panzini, aussi bien, les méprise cordialement. En veut-on des exemples? Le Triomphe du Mari de Clodio montre les gens du monde sous un jour odieux. Un de ces raisonneurs à qui M. Panzini aime à souffler ses avis les délinit ainsi :« une caste à (pii le luxe, la richesse, l'oisiveté, l'excès de nourriture et de boisson créent peu à peu une atmosphère d'une incroyable immoralité, où ils cessent de distinguer ce que nous distinguons, vous cl moi, et ce que distingue après tout le peuple qui travaille et qui souffre '.Ceux du tiers ne sont pas mieux traités. I^eur hypocrisie, leur bas utilitarisme sont flétris avec énergie dans Le Triomphe de la Miû-ale et dans ces Considérations d'un père de famille que publia la Nuova Anlolofjia^ et qui sont peutêtre, dans le genre pbilosophico-humoristique, ce que M. l'anzini a écrit de plus personnel.
Mais c'est encore aux gens d'extrême-gauche que