Piccole slorie del mondo (jrande. Milan
176 LA LlTTliRATlliE ITALIENNE D ALJOLIiD HLI
morale possède en M. Panzini un grand-prêtre à la fois fervent et malicieux. C'est un homme de bon conseil, un écrivain de bonne compagnie. Honnête sans lourdeur, édifiant sans cuistrerie, satirique sans fiel, il fait enentendre un langage qui charme d'autant plus qu'il est aujourd'hui devenu plus rare.
Malheureusement, la forme chez cet écrivain ne vaut pas le fond. Ses récits manquent d'unité, de cohésion et d'harmonie. On dirait des édifices disparates, munis encore de leurs échafaudages. La façade peut-être en est belle ; mais on la distingue mal. Les histoires de cet auteur cheminent avec une excessive lenteur. On va cahin-caha, avec des à-coups, des arrêts, des retards. On marche, mais à une allure de train de banlieue. Et c'est grand dommage, car M. Panzini tient des propos excellents et qui mériteraient d'être exprimés sous une forme elle-même excellente. J'enrage, en vérité, de voir cet avocat du bon Dieu plaider moins bien sa cause que tel avocat du diable
Mars 1905
M"" GRAZIA DELEDDA, » TERESAII ..
AMELIA ROSSELLI
Le mouvement féministe n'en est encore qu'à ses débuts et, déjà, il a remporté maintes victoires. On peut railler les excès où il tombe, on peut réprouver certaines clauses du programme de ses adeptes les plus avancés comme contraires au rôle assigné à la femme par la nature : on nesaurait méconnaître pour cela les progrès qu'il a réalisés, les réformes, grâce à lui, acquises. Un de ses plus heureux résultats aura été sans doute d'assurer au sexe le plus faible un droit de cité trop longtemps contesté dans la république des lettres et des arts. 11 est, en effet, tout un ordre de questions, aujourd'hui plus que jamais controversées, surlesquelles il importe que les femmes se prononcent et s'explicjuent- La littérature est-elle autre chose qu'un cahier des doléances éternellement ouvert aux plaintes du troupeau humain? Pourquoi les femmes à leur tour ne confieraient-elles point à ces cahiers leurs griefâ et leurs espérances? Qu'elles soient admises à décider, dans la mesure où il est juste, des destinées à venir de l'humanité! « Que l'autre partie aussi soit entendue ! »
La littérature féminine s'est considérablement déve-
loppée en Italie depuis une trentaine d'années. En même temps que ce pays achevait sa transformation politique, les femmes y prenaient à la vie nationale une part plus active ; elles se multipliaient dans les professions libérales, elles rivalisaient avec l'homme dans les beaux-arts, elles cultivaient avec succès les lettres. Le public français n'est pas sans connaître celles qui méritent le mieux d'être connues. Il a suivi avec intérêt M""^ Mathilde Serao, soit qu'elle décrivit Naples, ses splendeurs et ses misères, soit qu'elle versât sur les malheurs de Sœur Jeanne de la Croix des larmes chrétiennes. Il connaît — de réputation, tout au moins — la poésie tourmentée d'Annie Vivanti ; on a traduit pour son édification les chants de révolte d'Ada Negri ; on lui a indiqué le sens de la campagne vigoureuse entreprise par Neera contre le féminisme révolutionnaire au profit du féminisme raisonnable. Il n'est pas sans avoir entendu parler de « Fulvia », de « Jolanda», de M""* Clarice Tartufari. Il a reconnu et goûté, dans les livres italiens comme dans les livres français de M"* D. Melegari, une pensée généreuse et forte.
Mais en dehors de ces noms-là, aujourd'hui consacrés, il est en Italie quelques femmes de lettres, nouvelles venues, qui ne sont point connues encore comme elles mériteraient de l'être. C'est à trois d'entre elles, choisies parmi l'élite de ce groupe, à M™" Grazia Deledda, « Teresah » et Amelia Rosselli, quel'étude suivante est consacrée.
Il y a dans la physionomie littéraire do M""^ Grazia Deledda quelque chose qui la différencie nettement de ses pareilles. Lee femmes auteurs de nos jours ont pour la plupart d'amples et solides connaissances. Plusieurs d'entre elles possèdent un brevet d'institutrice : avant d'écrire pour les grandes personnes, M""*' Ada Negri et Neera enseignèrent de petits enfants.
M""' Grazia Deledda n'a point passé par là. Venue au monde à Nuoro, en Sardaigne, elle vécut sa jeunesse parmi des gens fort simples, dans un petit monde où le bruit des idées nouvelles n'arrivait qu'amorti et sous forme d'échos très lointains, (^'instruction qu'elle reçut fut suffisante, mais suffisante seulement. Ce n'en fut pasmoinsune vocation impérieuse qui inclinaM""'Grazia Deledda vers la poésie. Alors (|ue la » littérature o est trop souvent, et surtout chez les femmes, une M carrière » adoptée après réflexion, en vertu de considérations utilitaires, les écrits de M'"'" Grazia Deledda ont jailli naturellement de son Ame. 11 y paraît, et c'est une raison de leur charme. Nulle rhétori(jue dans ses romans, nul apprêt. A leur spontanéité ils doivent une saveur, une verdeur, une fraîcheur incomparables. Grazia Deledda écrit comme l'oiseau chante : par don de nature et par la grâce de Dieu.
Elle décrit ce qu'elle connaît et cela seulement. C'est pourquoi elle décrit si bien. Sarde de naissance et d'éducation. Sarde de cœur et d'àme, Grazia Deledda se borne à peindre et à chanter sa petite patrie. Ce que MM. Verga etCapuana ont fait pour la Sicile, iM. Gabriel d'Annunzio pour les Abruzzes, M. Fogazzaro pour la Lombardo-Vénétie, M™" Grazia Deledda l'entreprend pour la Sardaigne. C'est même un accident digne de remarque qu'une œuvre à ce point <( régionale» acquérant si vite dans la littérature universelle un rang si honorable.
On connaît mal la Sardaigne. Les Italiens sont les premiers à en convenir. C'est une île lointaine dont les habitants se suffisent à eux-mêmes. De l'insulaire, ils ont le particularisme ombrageux, lecaractè reénergique. Bien que fort attachés politiquement à la mère patrie, les Sardes ont leurs mœurs et leurs usages qui n'appartiennent pas au reste du royaume. On trouve d'ailleurs en Sardaigne des éléments arabes et des éléments
espagnols mêlés à l'élément italien. De sorte que la Sardaigne a son aspect propre, elle est elle-même, elle est sarde.
M"" Deledda fait dans ses romans une place aussi grande à la terre sarde qu'à ses habitants. Hommes et sites sont étroitement confondus. Les cadres de j^/[me j)eledda empiètent largement sur ses tableaux sans pour cela les écraser. Elle anime ses paysages avec un art merveilleux. A toutes choses mortes elle insuffle une vie poétique mystérieuse. Ses personnages, en revanche, revêtent une curieuse apparence d'éternité. Ils ont des attitudes sculpturales, hiératiques presque. Leurexistencesemble moins active quepassive. A leurs destinées se reconnaît cet état d'asservissement oïl la nature tient ceux qui vivent si près d'elle.
Un personnage de M""" Deledda, retrouvant sa patrie après une longue absence, s'émeut de la revoir «belle, d'une beauté triste et sauvage ». En trois mots, voilà les caractères dominants que M'"^ Deledda prête constamment à la Sardaigne. Elle est belle, de cette beauté faite de l'éclat et de l'harmonie des couleurs qui appartient aux rivages fortunés baignés par la Méditerranée ; mais aussi elle est triste et sauvage. Et la tristesse et la sauvagerie, ce sont là encore deux traits essentiels des paysans de M""^ Deledda.
Ce sont des hommes de l'espèce la plus humble. Agriculteurs ou bergers, des passions primitives les agitent. Rarement la romancière sarde a décrit des âmes complexes. Et quand elle y a tâché, elle est restée au-dessous d'elle-même. Cenere [Cendre) contient des pages admirables ; mais le héros du récit, paysan urbanisé, terrien dégrossi, ne vaut pas les autres figures, plus humbles, de ses précédents ouvrages.
On a reproché aux paysans de M'"'= Deledda de se trop ressembler entre eux. Mais la faute en est aux
modèles et non pas au peintre.Alors que les ouvriers diffèrent — à la ville — d'une industrie à l'autre, tout bero^er est semblal)le forcément aux autres bergers. Bien qu'on aitsoulenu parfois le contraire, la vie aux champs égalise les caractères alors que l'existence à la ville les contraste. Même entre maître et serviteur, entre le possesseur d'un troupeau et les mercenaires qu'il emploie, la distance sociale est moindre qu'entre un patron et ses ouvriers. En outre le chantrement — sous le nom de progrès — est la loi môme de la vie urbaine. Aux champs, l'immobilité est de règle. Un berger sarde, aujourd'hui, soigne ses troupeaux comme faisait son père et son grand-père. Les routines ancestrales lui sont une tradition sacro-sainte. 11 fabrique ses laitages comme faisaient les bergers d'Homère ou même les patriarches delaBible. Etc'estpourquoilcsouvragesde M""' Deledda exhali-nt un tel parfum de robuste poésie primitive. C'est la poésie de la Bible, en effet, et celle de l'Odyssée. Tantôt, dans ces récits, domine l'élément épique, tantôt, — plus rarement — ridylli(|ue; mais il y règne toujours comme une atmosphère d'antiquité, parfois je ne sais quel parfum de classicisme. El combien — pour l'observer en passant — ce classicisme naïf l'emporte — comme procédé littéraire — sur le classicisme savant, teinté d'ironie où s'exercèrent certains auteurs modernes : Go'the, par exemple, dans Hermann et i)oro//iee et, plus récemment, M. Anatole France, dans des livres connus de tous. Nul relent d'huile de lampe chez M"'*' Deledda. Elle ignore le grec et le latin. Si certaines pages de ses livres nous apportent comme un souflle de Théocrite, elle a deviné Théocrite, elle ne l'a pas imité; si ses romans rappellent ranti(|uité, c'est que la voix de l'antiquité est celle de la nature même, et que M""^ Deledda., appliquée à peindre des objets identiques, a retrouvé ce ton-là d'instinct.
Des barbares puissants et rudes, voilà ses bergers. Les passions atteignent cliez eux une violence extrême. Melchiorre, repoussé par Paska, se jette à terre et « se prend à gémir sauvagement, comme une bête enchaînée ». Anania, au contraire, sûr de l'amour de Margherita, éprouve un délicieux vertige : " Son bonheur était si cnmpletqu'il lui semblait impossible que la douleur continuât d'exister, v En ces âmes primitives l'amour prend des proportions colossales. Il remplit une vie ; son souvenir suffît à peupler les solitudes où passent leur vie les bergers de M'"" Deledda. Tantôt l'amour les pousse aux plus sublimes héroïsmes; tantôt il les incline aux plus horribles crimes : Basilio ^ regarde Paska avec des yeux étranges où se lit la plus servile dévotion. Ivt ce regard, M™'' Deledda l'interprète ainsi : « Paska, disaient les yeux de Basilio, veux-tu que j'assomme une à une les chèvres de Melchiorre? Veux-tu que je tue le vieux Zio Pietro ? Parle, parle ; je mentirai, je tuerai, je ferai tout ce que tu voudras, tout pour l'amour de toi, mais restons ici encore, seuls, seuls, seuls ! » Ces passions désordonnées ont, il est vrai, des retours terribles. Un amant évincé devient redoutable à l'égal d'un fauve. Il y a, dans la versatilité de ces amours et de ces haines, dans la succession de ces caresses et de ces imprécations, quelque chose de délicieusement naïf et enfantin. Deux bergers s'abordent avecune cordialité affectueuse. Unedispute éclate; aussitôt ils se couvrent d'injures. « Bamboche de fromage frais! » compte parmi leurs invectives préférées. Mais, plus fréquemment, leur dépit s'exhale en malédictions pittoresques ; " Que le diable te perce la caboche ! s'écrie Giacobbe Deas, voici cette immondice d'Isidoro Pane. Je crache dessus!... » De tels discours, sans doute,