Le Vieux de lu Mon/uf/ne {H Vecchio delbi Monlar/nu
sonnent mal, mais la grâce délicate des compliments les balance iieureusement : « Uccellino di prùnavera » {Petit oiseau du printemps), dit un chevrier sarde à la jeune fille dont il entreprend la conquête. Et je ne vois pas, poiir un berg-er, de plus gracieux compliment à faire à la bergère qu'il aime...
Après l'idylle, l'épopée. Le brigandage est un autre trait caractéristique de la vie nationale sarde. Les bandits de Sardaigne ne jouissent pas d'une moindre réputation d'audace que leurs frères de l'Italie méridionale. On lit de loin en loin dans les journaux quelque horrible exploit dont ils se sont rendus coupables. Un détachement de carabiniers, grossi des soldats d'une garnison voisine, se met alors à leur poursuite. l'A il arrive qu'après un combat meurtrier la victoire demeure à la loi et au principe d'ordre. Mais la paix ainsi restaurée ne dure guère. Le brigandage renaît de ses cendres et de nouvelles répressions deviennent nécessaires. M'"" Deledda, aspirant à donner une synthèse de la vie sarde, ne pouvait manquer de faire une place dans ses livres au brigandage. Elle peint ses bandits sans complaisance romantique ; mais ils sont autre chose, fout de même, que de simples malfaiteurs ; les portraits quelle trace retlètent cette supériorité. Il y a dans l'état de brigand une poésie cruelle. Ecoutez /uanne Altonzu prononçant l'éloge du métier: « Les hommes, dit-il, ont encore besoin de livrer combat et de commettre des rapines non pour le plaisir de faire du mal, mais pour se bien convaincre eux-mêmes qu'ils conservent leur force et leur adresse ». Un sport excessif à la taille de ces âmes excessives, il ne faut rien voir de plus dans le brigandage sarde. Chez ce peuple primitif, la violence est une nécessité, la guerre un besoin. Certains se font brigands comme ils se fussent enrôlés jadis sous le drapeau d'un condottiere ! Un aventurier né dans une
île voisine de la Sardaigne ne donna-t-il pas naguère au monde un grand spectacle ? Et Ton connaît la thèse de Taine dénonçant en Bonaparte un chef de bande attardé. Ce n'est point injurier à la mémoire de Napoléon Bonaparte que d'observer la parenté des « vertus » (au sens étymologique du mot) qui faisaient jadis le parfait condottiere avec les violences héroïques, apanage contemporain des brigands sardes : « Je crache sur la fourchette qui pourra me revenir au moment du butin, dit encore Zuanne Altonzuà sa femme qui s'effraie de le voir prendre part à une expédition dangereuse, mais il y a des montagnes et des forêts à traverser, il y aura des choses nouvelles à \ o'ir, e t f aurai du plaisir. Et puis, je suis curieux de voir comment les bandits s'y prendront. » Certes, ce ne sont point là les discours d'un escarpe vulgaire. S'il faut opter entre Musolino et Troppmann, j'opte pour Musolino. L'occasion fera de Zuanne Altonzu un meurtrier : elle n'en fera pas un lâche. Dans un pays tout pénétré d'esprit classique comme l'Italie, les exploits héroïques, à la manière des brigands sardes, passionneront toujours la masse.
Et maintenant, quels sont les sentiments deM^^Deledda pour ses divers personnages ? S'est-elle incarnée en l'un d'eux? Manifestent-ils ses propres pensées? 11 serait téméraire, en vérité, de conclure de ces portraits à leur auteur. Les peintures de M'"" Deledda sont d'une rare objectivité. Elle s'efface avec soin derrière ses créations. Ses romans ne veulent être et ne sont rien que poésie.
On s'abuserait toutefois en attribuant à M'"'' Deledda un parti-pris d'impassibilité. De courtes observations lui échappent, éclairs lumineux par où s'éclaire son âme. M'"" Deledda aime et admire ses bergers, et les crimes mêmes de ses brigands trouvent en elle un juge plein d'indulgence. Bergers et brigands valent mieux
que leurs actes. L'ignorance, la misère, le climat, riiéritage écrasant du passé entrent pour beaucoup dans-leurs fautes : « Sur ce lambeau de terre désolée, écrit Grazia Deledda, les coupables pensées naissent par fatale nécessité, telles des vapeurs dans l'atmosphère. " Et il faut citer cette plainte douloureuse qu'arrachent à la femme de lettres sarde les pleurs d'une vieille paysanne, cri du cœur où vibre une pitié éperdue : " 11 y avait dans ce gémissement toute la souffrance, tout le malheur, toute la détresse, tout l'abandon que ne pouvaient comprendre les lieux elles êtres. C'était la voix même des choses qui montait ainsi, la lamentation des pierres tombant une à une des murs noirs de ces masures préhistoriques, lamentation des toits qui s'écroulaient, des escaliers extérieurs avec leurs balustrades vermoulues qui menaçaient ruine, des euphorbes qui croissaient dans les rues semées de cailloux, des herbes folles qui tapissaient les murs, de ces gens ([ui ne mangeaient pas, de ces femmes qui manquaient de vêtements, de ces hommes qui s'enivraient pour s'étourdir et qui bâtonnaient les enfants, les femmes et les bêtes, ne pouvant bàtonner le destin. » Ils sont rares, du reste, ces cris déchirants, dans l'œuvre de M'""" Deledda. Ce style tourmenté ne lui est pas habituel. Mais de tels élans, pour être peu fréquents, acquièrent une importance plus grande. Ils nous rappellent à propos que l'auteur de ces romans pleins de sève est une femme. Ne nous trompons pas à ce style vigoureux : l'àme qui vibre dans ces livres a toutes les qualités féminines. Une intelligence ardente, heureusement exempte de toute érudition pédantesque, une sensibilité aiguë, mais qui a la pudeur de ses effusions, voilà M"'^ Deledda, et voilà ce quelle a mis dans ses ouvrages. Elle ne s'est pas penchée sur les paysans avec une moue condescendante et acadé-
mique. Eile les a regardés en face. Puis elle les a décrits de plain pied avec cette pénétration que donnent la communauté des traditions, la vie sous le même ciel, Tusage du même idiome. M""^ Deledda partage encore, avec ses paysans, cette conception résignée de Texistence qui caractérise en tout lieu le « terrien ». Habitué à voir la tempête détruire ses récoltes, la contagion décimer ses troupeaux, il accepte ces désastres où il voit le train ordinaire de l'existence. Même sous les plus riants climats, le paysan ignore le rire ; les chants de joie des bergers sardes — la remarque est de ]y[me Deledda — sonnent comme des complaintes. Mais ses découragements à elle ne durent guère. Sans forfanterie, sans bravade. M""" Deledda regarde la réalité face à face. Son cœur bat avec celui de ses héros dont elle résume ainsi révolution morale : « 11 comprit enfin que sous la cendre couvait l'étincelle, source de flamme lumineuse et purificatrice, et il espéra et il aima encore la vie )). M'"'^ Deledda, elle aussi, aime la vie. Elle l'aime pour la dépense d'énergie qu'elle exige, pour les âpres combats qu'elle déchaîne et d'où l'àme sort mieux trempée, (^ràce à quoi cette jeune femme paraît merveilleusement apte à chanter, dans sa plénitude, la vie nationale sarde, avec ses misères et ses grandeurs propres.
Dès ses premiers récits, M'"" Deledda paraissait telle qu'elle est encore aujourd'hui. Son talent, depuis lors, s'est affirmé, maïs il n'a subi aucune modification essentielle. Il en va tout autrement de M'"^ Teresa Ubertis, la deuxième des femmes auteurs dont nous allons feuilleter les écrits. M"'' Ubertis, qui s'est fait
connaître avantageusement du public italien sous le pseudonyme de « Teresali », a subi une évolution très marquée. Son œuvre manque d'unité. Chez l'auteur de Rùjolello nul ne pouvait pressentir l'auteur du Juge. Et les qualités du Petil Paris semblent aux antipodes de celles qui caractérisent Le Pain ronge. M"' Ubertis a beaucoup lu et beaucoup retenu. KUe en connaît qui sont du nord et d'autres qui sont du midi. Ces emprunts divers, s'ajoutant au propre fonds de ses sentiments et de ses idées, ont façonné une âme d'élite, très affinée, très moderne. Ce sol fertile promet une riche moisson. Déjà, xM"* Ubertis a donné à ceux qui croient en elle un gage important : un drame intitulé Le Juge, qui s'est joué avec succès sur les principales scènes italiennes. Nous analyserons plus loin cet ouvrage. iMarquons rapidement, pour l'instant, les étapes qui ont précédé.
Teresah débuta par un volume de vers, Le Champ d'orties, où elle médit de la vie non sans élégance. Il y a dans ce livre un pessimisme ingénu d'adolescent précoce. On a tort, en effet, de voir dans l'optimisme l'apanage de la jeunesse et dans le pessimisme un triste résultat des ans qui s'accumulent. Combien d'illustres contemporains ont subi l'évolution contraire î Leur jeunesse impétueuse supporta mal tout d'abord les désillusions, fruit de l'expérience. A voir pendre leurs ailes brisées, ils pensèrent mourir de douleur. Cette vie qui répondait si mal à leurs espérances, ils la jugeaient alors avec sévérité. C'est à la longue seulement que la paix rentra en leurs âmes, c'est à la longue que leurs vues sur les hommes et les choses acquirent la sérénité convenable. Ceux-là, d'ailleurs, ont commencé par le pessimisme qui avaient fait le plus beau rêve. Ia's plus sombres pessimistes de notre époque restent ses plus nobles enfants.
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Le mérite de Teresah réside plutôt dans le tour de ses vers que dans le thème de ses méditations. Une émotion sincère se découvre dans sa poésie, mais cette poésie manque d'originalité. Teresah chante l'idéal et l'héroïsme, la foi, l'espérance et la charité. Elle pleure sur les tombes. Elle prie sur les berceaux. Sur tous les sujets coutumiers, elle brode des variations attendries.. . et attendues. Sa muse est sentimentale avec grâce, mélancolique avec distinction, — mais pâle.
Un progrès sensible s'observe dans ses nouvelles. Petit Paris est une bien touchante histoire. Elle rappelle, il estvrai,Le Bonheur des dames d'Emile Zola, mais avec des différences : on dirait Le Bonheur des dames adapté par un auteur de la Bibliothèque Rose. Rigoletto qui obtint un premier prix au concours ouvert par La Lecture, de Milan, marque une étape nouvelle. Il y a dans ce récit de la grâce et de l'émotion, mais le vieux mendiant dont il retrace la triste fin est une créature trop idéalement fantaisiste pour qu'on s'intéresse bien vivement à son sort. Rigoletto (c'est sous ce nom qu'on le connaît à Naples) vieillit dans la plus noire misère. Un seul bien lui reste : sa fille. Mais Rigoletto est pauvre et Concettella, son enfant, est belle. Adulée et courtisée, Concettella finit par s'enfuir avec Friedrich Meyer, fils d'un riche industriel allemand établi dans le voisinage. Rigoletto ne veut pas croire à son déshonneur. Et lorsqu'enfin Concettella lui donne de ses nouvelles, il se persuade que Friedrich Meyer a épousé sa fille. Pour un vieux mendiant napolitain, c'est trop d'ingénuité, vraiment. Et l'on ne peut s'empêcher de trouver peu naturelles et sa folie et sa fin romanesque, lorsqu'enfin il connaît l'étendue de son malheur. Sans doute, il a des naïvetés délicieuses ; ses propos et ses gestes parlent en faveur de l'âme délicate quia conçu ce personnage, mais en cela justement réside la l'ai-
blesse de Rigoletto : ce vieux mendiant napolitain n'est qu'un rêve vaporeux de jeune fille bien élevée. Et je songeais,en lisant la nouvelle deTeresah, à certain drame contemporain qui se déroule aussi dans un milieu napolitain et où il s'agit de même d'un père qui se suicide en apprenant le déshonneur de sa tille : tel est en effet le thème de Don Pietro Caruso, une des meilleures pièces de M. Roberto Bracco. Je ne résiste pas au plaisir de mettre en regard les deux ouvrag-es. Une courte analyse montrera combien Don Pietro (^aruso, héros et victime de l'amour paternel (tout comme Rigoletto), l'emporte sur ce dernier et combien le même type peut prendre un relief différent selon l'auteur qui le met en scène.
Pietro Caruso, donc, est un autre Napolitain, pauvre et déchu. Pour ne pas mendier dans la rue, comme Rigoletto, il n'en est pas moins réduit aux pires expédients. Encore arrive-t-il fréquemment qu'on manque de pain dans son grenier. 11 en prendrait, quant à lui, son parti ; mais cet accident ne le prive pas seul ; Don Pietro Caruso a une fille, Marguerite, qu'il entoure d'un respect superstitieux. Aussi son désespoir ne connaît-il pas de bornes quand son enfant adorée cède au caprice du comte b^abrizii, gentilhomme élégant à qui Don Caruso servit naguère d'agent électoral. Le sentiment de l'honneur se réveille alors chez ce vieux coquin avec une force qu'on n'eût pas soupçonnée. Et l'amour paternel lui inspire une décision étrange. Il se garde bien d'injurier sa tille ; il ne s'en reconnaît pas le droit. Mais froidement, il raisonne ainsi : si Marguerite accepte sa déchéance, je dois disparaître ; si elle consent à devenir « officiellement " la maîtresse du comte Fabrizii, c'est qu'elle est moralement perdue et je n'ai plus qu'à me tuer ; si sa faute, au contraire, lui fait horreur, si elle consent à une rupture, nous sommes
réhabilités tous deux. Et je vivrai, je vivrai plus que jamais pour elle. Don Caruso, là-dessus, mande sa fille et rinterroge sur ses intentions. Et Marguerite ingénument choisit l'alternative honteuse. Caruso s'empare alors d'un revolver, s'éloigne sans prendre congé de son enfant et se suicide. Combien la trame est ici plus serrée et la scène plus dramatique ! Combien les caractères sont plus nets, les personnages plus vivants!
Mais patience! Les nouvelles de Teresah ne marquaient qu'un degré encore dans l'ascension de cet auteur. Un troisième groupe d'écrits témoigne d'un nouveau progrès. Il y a de précieuses qualités dans ces trois drames intitulés Std Goerner [Sur le Goerner, 1902), Il Ghidice {le Juge, 1902), et II Pane ros.so {Le Pain rouge, 1903). Le premier et le troisième, il est vrai, ne m'ont pas entièrement satisfait. Sans qu'il y ait absolument de sa faute, Teresah a passé dans S'ul Goerner à coté du sujet véritable, (^uant au Pain rouge, le thème en était trop contraire au naturel de M"" Ubertis pour qu'elle s'en tirât avec honneur. Mais Teresah a écrit Le Juge et, cette fois, nous pouvons louer presque sans réserves. N'était quelque gaucherie encore, Le Juge mériterait dépasser au répertoire uyiiversel.
Comme le litre l'indique, Le Juge est une pièce politique et sociale. Depuis si longtemps, songez-vous, qu'on met au théâtre des magistrats, il semble diflicile de renouveler les situations ordinaires. Aussi bien, — n'est-il pas vrai ? — vous prévoyez un ouvrage satirique ? Le théâtre contemporain a-t-il jamais admis l'intégrité chez les magistrats qu'il met en scène? Considérez, dans Ré.surrecLion, le tribunal appelé à décider du sort de la Maslova. Rappelez-vous le héros de La Robe Rouge. Le Juge de Teresah serait-il autre chose qu'un chat fourre? Hé oui! et c'est l'originalité de ce drame.
Le héros en est un honnête homme qui meurt de son honnêteté, un magistrat à Tàme droite que tue à petit feu la' crainte d'avoir forfait à l'honneur.
Dans sa carrière déjà longue, Marco Slairini a toujours rendu la justice au plus près de sa conscience. Relégué en Sicile par un gouvernement qui n'admet pas l'indépendance, Marco Stairini n'a jamais eu à trancher que des litiges insignitiants. Aussi l'affaire De (lampo, qui doit être prochainement appelée, ne laisse-l-elle pas de le préoccuper fort. Dans ce procès, le député De Hosa jouera le principal personnage. Il vient trouver Marco Stairini et lui expose les faits à sa manière : (( Le bon droit est pour moi, n'est-il pas vraiV » Stairini, impassible, écoute sans se prononcer : il étudiera le dossier à loisir et jugera en toute équité.
A connaître des faits, cependant, la religion du magistrat s'éclaire. Le cas est diflicilo, mais De Kosa — tout pesé — a raison. Et Stairini lui donne gain de cause. Toutes les bénédictions du ciel s'abattent aussitôt sur le juge et les siens. Depuis longtemps, il sollicitait en vain pour un de ses enfants une place dans un sanatorium de l'Etat. Il est fait droit maintenant à sa requête. Mieux encore : un (ils de l'honorable De llosa s'éprend de la fille de Stairini. Il demande sa main. II est agréé avec empressement. On fixe la date du mariage. Mais tous ces menus faits ne tardent pas à exciter les commentaires malveillants du bourg. On accuse Stairini d'avoir vendu sa sentence. Et De Rosa, dit-on, paye sa dette. Et c'est un concert calomnieux d'une telle violence que Stairini en vient à se demander s'il n'a pas décidé, comme malgré lui, en faveur du politicien, parce qu'il le savait puissant et parce qu'il voyait en lui l'homme capable de le tirer d'embarras. Rien de plus difficile à rendre au théâtre, sans ennui pour le spectateur, que ces tempêtes sous un
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crâne. Teresah a résolu la difficulté avec une adresse consommée. Stairini se désole, s'affole, dépérit. A ses angoisses morales s'ajoutent, au troisième acte, des embarras matériels. Alors se produit un épisode décisif: De Rosa paye spontanément les dettes de Stairini et donne ce service pour son cadeau de noces. Tant de générosité ne réussit qu'à redoubler les soupçons du juge. La preuve de son infamie, la voilà! « On m'a crié en face que je me suis vendu. Mais ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai ! «
Telle est la tragédie intime dont M'"^ Ubertis a tiré un si grand parti. Son drame est très national en ce que les traits particuliers à la vie italienne, les piquants croquis provinciaux y abondent ; mais il est aussi largement humain ; un double intérêt s'attache donc pour nous à cet ouvrage excellent. 11 est de ceux qui honorent à la fois un auteur et un théâtre. Le Pain ronge qui vint ensuite a marqué un recul ; mais on peut faire largement crédit à la jeune femme qui écrivit Le Juge. Nous attendons avec confiance les ouvrages à venir de Teresah.
C'est encore au théâtre que M"**" A. Rosselli, troisième et dernière personne do notre jeune trinité littéraire, a remporté son principal succès. Elle avait beaucoup écrit déjà (des contes, des romans prudemment oubliés au fond des tiroirs) lorsqu'elle s'avisa de prendre part au « Concours dramatique national » de 18'J8. Le jury désigna cette année-là une pièce intitulée Anima {L'Ame). Quel ne fut pas l'étonnement des juges en apprenant qu'ils avaient couronné l'ouvrage d'une femme, l'envoi de M""' Rosselli, tout justement. M™^ Amelia Rosselli est la première Ita-
lienne qui ait écrit de nos jours pour le théâtre. Son drame Anima est antérieur de quatre années au Juge de Teresah. Naturellement, on mena grand bruit autour de ce début. Et certes, il en valait la peine. M""' Rosselli a publié depuis lors un autre drame, V Illusion (1901), que la critique à préféré à sa première pièce ; elle a imprimé un court roman, Félicité perdue (1901), où il y a une fine observation de la vie conjugale; elle a donné un recueil de nouvelles, Gente o.scî(ra (1903),oùso révèle une âme généreuse, mais elle est restée pourle public l'auteur d\4wmrt. C'est à plaider le paradoxe passionnel, thème de ce drame, qu'elle a révélé toutes les ressources de sa souple dialectique.
La thèse àWnima, avons-nous dit, n'est qu'un paradoxe. Et, pour le dire tout de suite, quelque talent que l'auteur ait mis à soutenir une cause si difficile, elle ne m'a point convaincu, elle n'a pas convaincu grand monde. Peu importe, au demeurant. 11 suffit que sa thèse soit nouvelle ou habilement renouvelée et ses arguments ingénieux.
Olga, une « jeune fille seule » et qui pourrait être Américaine, mène avec ostentation la vie d'artiste et cultive avec frénésie la peinture, le plus libertaire des divertissements. Olga reçoit des visites dans son atelier. Et comme il convient à une personne affranchie, elle tient aux gens bien pensants qui se hasardent sous son toit de vitres les plus audacieux discours. Olga n'estime au monde que la vérité ou ce qu'elle appelle ainsi. En vertu de ce principe, elle rompt en visière à tout propos aux « mensonges conventionnels » et aux « préjugés sociaux ». [/éducation départie actuellement aux jeunes filles lui semble le chef-d'œuvre de notre civilisation absurde. Elle raille avec une amertume particulière le souci puéril qu'on prend de cacher aux petites pensionnaires les phénomènes delà vie sexuelle. Le résulta
tatde ces précautions? Considérez la curiosité lionteuse des jeunes filles à l'égard du fruit défendu, leur sensualité, leur perversion précocement éveillées. Les jeunes filles contemporaines, Olga les définit crûment « des cocottes de l'âme ». Elles restent vierges jusqu'au mariage, mais qu'est-ce que cette virginité toute physique? Le théâtre étant l'art des préparations, à ces discours d'Olga on devine le drame qui va se nouer. Pour qu'une " jeune fille » fasse si peu d'état de la virginité des corps, il faut que cette virginité méprisée n'existe plus chez elle. Et tel est bien le cas d'Olga. A Silvio qui la courtise et la demande en mariage, elle en fait l'aveu dépouillé d'artifice. Toute jeune, elle a été violée en rase campagne par une brute, et elle raconte sa terreur et son désespoir au sortir de cette horrible initiation. Peu à peu, cependant, elle recouvra sa raison : «. Pourquoi t'humilier ainsi? me disais-je. N'y a-t-il pas en toi une chose encore que nul ne saurait dérober si tu ne la veux donner? Pauvre fillette, ne te reste-t-il pas une âme? une âme, un bien tout à moi, une virginité sacrée sur laquelle je devais veiller? Et je pensais à l'homme qui la posséderait quelque jour, qui serait le premier et le seul à y inscrire un nom adoré ». Telle est la thèse que M""^ Rosselli propose par la bouche d'Olga : il y a deux virginités, celle du corps et celle de l'âme. Celle-là ne suppose pas celleci, et celle-ci, d'ailleurs, seule importe. Mais c'est là une « opinion littéraire ». Elle contredit aux lois sociales et humaines, si elle prête aux amplifications des rhéteurs. Sous une autre forme les poètes romantiques ont d'ailleurs affirmé maintes fois le sophisme restauré par M"'' Rosselli. Avec Marion Delorme, à qui, du reste, je ne la compare pas, Olga pourrait répéter à celui qu'elle aime :
Et ton amour m'a fait une virginité...
Mais Silvio, homme du monde, imbu de tous les préjugés mondains, n'entend pas de celte oreille romantique. Olga reiïraie sans le persuader. Il bat en retraite. Et peu après il épouse une petite oie blanche qui le fait cruellement souflrir. Dès le lendemain du mariage, l'ange pur lève le masque, et sa véritable nature éclate au grand jour : selon la définition prophétique d'Olga, Silvio a épousé une « cocotte de l'âme ». Trop tard il comprend son erreur.
11 est peu logique, assurément, que l'auteur d'Anima ait écrit aussi L'Illusion. Entre ces deux ouvrages nulle dépendance, nulle cohésion, nulle filiation.
Alors que M'"'" Rosselli s'élevait bravement, dans Aninm, contre l'importance excessive attribuée par nos religions et nos morales modernes à ce qu'il faut bien appeler l'acte de chair, L'Illusion démontre au contraire les liens irrévocal)les créés entre deux êtres par la possession. L'Illusion examine et réstjut dans un sens que nous allons indiquer le problème du « pardon ». Le mari offensé peut-il pardonner à l'épouse adultère? I^e pardon est-il compatible avec la dignité de l'homme et avec la sainteté du mariage? Que de controverses cette question n'a-t-elle pas déchaînées ? Un lettré patient devrait bien entreprendre le bilan des ouvrages consacrés depuis deux générations à l'adultère et noter dans quel sens ils tranchent la question du pardon. Il ferait sans doute cette observation curieuse que le pardon, en dépit du relâchement qui s'observe en tous pays dans le lien matrimonial, a été considéré par la plupart des auteurs contemporains comme une générosité presque impraticable. C'est à peine si Tullio Hermil, dans ïlntncs [L Innocente) de M. d'Annunzio, songe sérieusement à pardonner. Il hait l'épouse coupable et, ne pouvant la châtier, il se venge sur l'enfant né de sa faute. D'un geste cruel il sup-
prime « Tinnocent ». Dans Le Pardon de M. Jules Lemaître, tant qu'un seul des époux est coupable, tant qu'il n'y a que Suzanne d'adultère, la vie commune est impossible. La paix ou un espoir de paix renaît, du moment où il y a égalité de faute entre les deux conjoints, lorsqu'à l'époux coupable l'épouse trompée doit pardonner à son tour. M. Paul Margueritte montre de même dans La Tourmente ^ avec le raffinement accoutumé des psychologues contemporains, la difficulté qu'il y a pour un mari trompé à ratifier avec le cœur le pardon contraint que ses lèvres ont prononcé. Le roman de M. Paul Margueritte est d'autant plus poignant que Jacques Halluys s'efforce en toute sincérité d'oublier la faute de Thérèse. Il reprend la vie commune avec les intentions les plus pures. Cet héroïque effort à deux ne créera-t-il pas entre les époux des liens nouveaux? N'y a-t-il pas dans la souffrance une vertu singulière? A ces chimériques espérances la réalité oppose, hélas! un triste démenti. Cette vie qui devait être une purification à deux n'entraîne qu'une double honte : « Sur la pente où ils roulaient, écrit M. Margueritte, il n'y avait rien au bas qu'abîme fangeux et ténèbres louches. » L'impossibilité »?«tërielle du pardon n'a jamais été plus clairement montrée.
Mais peut-être est-ce là une manière propre à l'homme d'envisager la question? N'y aurait-il pas dans la difficulté qu'il éprouve à oublier la faute de sa compagne un trait monstreux d'égoïsme et d'orgueil mâles? Maintes spectatrices du Pardon^ maintes lectrices de La Tourmente l'auront pensé, sans doute. C'est pourquoi j'attendais le dénouement de U Illusion avec une vive curiosité. Dans quel sens l'auteur allaitil conclure? Eh bien M"^ Roselli raisonne comme un homme ! Elle tient le pardon pour une générosité il-
lusoire ou pour une illusion g'énéreuse, comme on voudra.
L'avis de iN^'^^Rosselli acquiert plus de poids encore du fait que les sympathies du spectateur vont spontanément "à l'épouse coupable qu'elle a mise en scène. Rmma a succombé, il est vrai; mais le cœur n'y était pas, ï Anima n'eut aucune part à cet oubli momentané du devoir. Très sincèrement, Kmma traite de « misérable infâme » l'homme qui l'a séduite. Elle le hait. Et son mari connaît l'aversion que celle faute d'un jour inspire à l'épouse repentante. L'atroce souvenir l'emporte néanmoins sur les bonnes résolutions qu'il a prises. Albert ne peut pardonner. Pendant deux actes, Emma supporte les mille affronts qu'il lui inflige. Mais, au troisième, elle se révolte et s'en va.
Cette solution intransigeante ne laisse pas, à la vérité, de surprendre un peu de la part de l'auteur <\' Anima; mais on se demande aussi s'il n'y a pas dans L'Illusion plus de vraisemblance, plus de vérité, plus de mérites, en un mot, que dans la pièce du même écrivain qui fut couronnée en 1898. Ce sont là, en tout cas, deux ouvrages d'une distinction peu commune. Le talent de iM"'*" Rosselli promet à la scène italienne des soirées pleines d'intérêt.
M'"° Rosselli, Teresah, M""-" Delcdda, toutes trois sont jeunes encore. Les longs espoirs leur sont permis, L'avenir leur appartient.
Cet avenir, qu'est-ce donc (ju'il réserve à chacune d'elles? La destinée littéraire de M'"" Rosselli et de Teresah, à vrai dire, ne m'inspire aucune inquiétude. Une voie toute tracée s'étend sous leurs pas, M"" Ubertis dormera tour à tour des nouvelles sentimentales comme Rigolelto, des vers passionnés et tristes comme ceux qui composent ses deux recueils poétiques, des pièces de théâtre que je souhaite de voir
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réussir aussi bien que Le Juge. W'^ Rosselli, peut-être, est moins universellement douée : ses drames sont très su|)érieurs à ses nouvelles; c'est dans ses drames que son intelligence des problèmes de la psychologie passionnelle s'est le plus heureusement manifestée. Un esprit d'une telle indépendance manifestant sur la scène l'opinion de la femme sur mille problèmes délicats que l'homme surtout avait étudiés jus(]u'à ce jour, quelle tâche séduisante ! 11 y a là de glorieuses batailles à livrer, une renommée de bon aloi à conquérir.
La carrière de M"'"" Deledda me semble moins nettement déterminée. Des trois femmes-auteurs dont nous avons esquissé la physionomie, c'est elle qui a produit l'œuvre la plus originale et la plus achevée au point de vue littéraire. A s'obstiner, toutefois, dans le « roman sarde», ne risque-t-elle pas de fatiguer ses lecteurs? Cet écueil, il semble bien qu'elle l'ait aperçu. Son dernier roman [Cenere] se passe en Sardaigne et à Rome. Hélas! on ne constate point sans angoisse que les deux parties du livre sont d'inégale valeur. Alors que la partie sarde présente de rares beautés, les épisodes romains paraissent inférieurs au talent si sympathique de M'"" Deledda. Elle traverse aujourd'hui un moment difficile. Eprouvant, à ce que je crois voir, le besoin louable de se renouveler, elle n'aperçoit pas clairement encore dans quel sens le renouvellement est possible. Puisse la « deuxième phase » se dérouler aussi heureusement que la première ! Ceux qui ont aimé son œuvre dès le premier jour la suivront avec tout l'intérêt qu'elle mérite et ne manqueront pas d'applaudir très fort à ses nouvelles victoires.
15 août 1904.
MM. E. CORRADINI, A. ALBERTAZZI, U. OJETTI
La nouvelle génération littéraire en Italie comprend surtout des poètes. Elle est moins riche en romanciers. Un petit nombre, toutefois, de jeunes prosateurs, à qui l'on doit déjà des livres distingués, prouve que l'art si latin de la narration compte encore des fidèles en Italie. En pourrait-il, d'ailleurs, être autrement dans un pays qui a produit ces conteurs incomparables : Sacchetti, Boccace, Bandello et tant d'autres?
Mais quelle différence entre ces auteurs classiques et les romanciers contemporains !
L'art de composer un roman s'est transformé depuis un siècle. On ne conte plus aujourd'hui comme au moyen âge et encore au xvii' siècle et au xviii*', simplement, gaiement, à la diable et parfois pour la postérité. Le style des auteurs du jour s'est compliqué de tous les progrès accomplis dans le domaine des sciences. Notre coup d'œil s'est affiné, nous percevons au physique et au moral des choses que nos ancêtres ne distinguaient pas. Nous voyons plus loin dans la vie, plus profond dans les cœurs. Et ces nouveautés se reflètent dans les œuvres de nos contemporains. Ils ne se bornent plus à raconter — ils peignent, ils commentent, ils raisonnent, révélant ainsi, sous ses
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aspects multiples, l'âme tumultueuse de notre époque. L'œuvre de MM. Corradini, Albertazzi et Ojetti me semble caractériser avec assez de justesse, au point de vue de la forme comme au point de vue des idées, les tendances du roman contemporain en Italie.