M. ENRICO CORRADINI
Théophile Gautier, confessant sa foi littéraire, disait : « Je suis un homme pour qui le monde extérieur existe. )) Et cette parole livre la clef de son œuvre. Le monde extérieur existait seul, en effet, ou presque seul, aux yeux de Théophile Gautier. Les apparences chatoyantes des choses arrêtaient tellement son regard qu'il pénétrait malaisément au delà de l'écorce. A observer le libre jeu des corps il prenait un tel plaisir que les mouvements de Tàme lui paraissaient insignifiants.
Il en va tout autrement de M. Corradini. On pourrait dégager de ses deux romans les plus solides, Santa- Maura (1896) et La Gioia (1897), une esthétique de tous points opposée à celle de Théophile Gautier. Pour le jeune écrivain toscan, le monde extérieur n'existe guère et le côté plastique des choses le laisse assez indifférent. Mais par delà l'enveloppe matérielle, M. Corradini perce jusquà l'âme. Ses romans sont tout intérieurs. Ils ne comportent qu'un minimum d'action, et j'avancerai — quitte à encourir le blâme des psychologues — qu'il s'y passe, à mon humble avis, trop peu d'événements notables.
Mais quelle peinture vigoureuse des faiblesses hu-
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maines! L'analyse psychologique de M. Corradini est d'une acuité qui évoque irrésistiblement l'image banale, mais • ici impérieusement exacte, du scalpel fouillant des chairs malades. Dans la mer immense du cœur humain, M. Corradini jette sa sonde perspicace. Et il fait dans ces profondeurs de si curieuses trouvailles, il en rapporte des ileurs si rares, si bizarrement monstrueuses, (jue nous prenons, à le regarder opérer, un plaisir extrême, un plaisir de raffiné, un plaisir, d'ailleurs, tout intellectuel.
M. Corradini a commencé d'écrire au moment où le naturalisme touchait à son déclin. Cette circonstance détermina son esthéti(|ue. Elle inaugure la n'-aclion contre le naturalisme. Dans les romans vérisles, l'être animal prédominait. C'est pourquoi l'être spirituel occupe le premier plan dansles romans deM. Corradini. Si, par hasard, il peint une ligure révêlant le côté bestial de la nature humaine, il le fait avec une exagération où éclate son mépris pour ces êtres de mentalité trop primitive. Massima, dans Santa Maura, est une véritable caricature. Son àme, d'une placide ignominie, est là pour mettre en valeur, par contraste, les âmes subtiles et tourmentées des autres personnages du roman.
On a reproché aux ouvrages de M. Corradini de ressembler trop à ceux de M. d'Annunzio. Mais elle n'est pas essentielle, l'analogie dénoncée entre ces deux auteurs. M. Corradini, comme M. d'Annunzio, est individualiste, et comme iSl. d'Annunzio, il possède à un très haut degré « le sentiment héroïque de l'existence », et, plus que M. d'Annunzio, il est l'Ennemi des foules. M. Corradini s'est forgé un idéal très élevé de l'humanité. Et le désaccord qu'il observe entre son rêve et la réalité n'est pas étranger à l'atmosphère pessimiste qui règne dans SantaMaura et La Gioia.
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C'est dans ce dernier roman, surtout, qu'on a prétendu découvrir l'influence de M. d'Annunzio. Gioia, disait-on, n'est-ce pas le synonyme de Piacere? Et Vittore Rodia n'est-il pas le frère jumeau de Giorgio Aurispa [Le Triomphe de la Mort)? Mais ces critiques ne supportent pas un examen impartial. Vittore Rodia, sans doute, souffre d'un mal que M. d'Annunzio — et beaucoup d'autres — ont analysé, parce que c'est le mal moderne par excellence, l'impuissance d'aimer; mais M. Corradini a créé en Vittore Rodia un individu tout âme, tout esprit. Le drame de la Gioia se passe dans le cœur des personnages; c'est d'un conflit moral qu'il s'agit ici. Combien la formule romanesque de M. d'Annunzio ne diffère-t-elle pas de celle de M. Corradini!
En ces dernières années, M. Corradini a délaissé le roman pour le journalisme et le théâtre où son souple talent s'est bientôt mû à l'aise. Ses drames, La Leonessa, Giacomo Vettori, ont obtenu sur les principales scènes d'Italie un succès de bon aloi. Giulio Cesare^ qui n'a pas été représenté, a plus de mérite encore. Le théâtre, qui gâte certains esprits, a clarifié et condensé le talent de M. Corradini. Voici que cet auteur renonce aux infiniment petits de l'analyse psychologique pour la peinture à larges traits qui seule convient au théâtre Peut-être cet auteur, encouragé par l'accueil flatteur fait à ses pièces, va-t-il désormais se consacrer exclusivement à la scène. Je ne sais trop jusqu'à quel point il faut s'en réjouir ou s'en affliger. L'avenir nous l'apprendra. En attendant, Santa Maura et la Gioia restent deux monuments très honorables d'un esprit distingué, sérieux et probe, d'un talent à qui l'avenir sourit.
M. ADOLFO ALBERTAZZI
C'est encore un talent souple et varié, une riche et complexe nature que M. Adolfo Albertazzi. Etudiant à Boloo^ne, il eut pour maître M. Carducci, mais, tout en admirant Tort le porte des Odes barbares, il eut la sagesse de ne point Timitor. Sur la terre classique des poètes, M. Albertazzi n'a jamais ('-crit en vers. La gloire de Carducci ne Taveugla point jusqu'à lui donner le change sur lui-même. Témoignage de la clairvoyance et du jugement cpii caractérisent cet auteur. Au demeurant, M. Albertazzi, romancier, doit peut-être à M. Carducci, poète, la pureté, la solidité, l'harmonie de sa prose.
A une époque où les auteurs italiens subissaient trop volontiers les inlluences étrangères — ne les subissentils pas encoreV — M. Albertazzi s'est appliqué à orner son esprit d'une culture essentiellement italienne. C'est dans la tradition nationale qu'il a cherché ses guides, c'est avec la tradition nationale qu'il entend renouer. Boccace, Arioste, Tommaseo furent à divers titres ses maîtres. D'où l'intérêt propre ([ui s'attache à l'œuvre de M. Albertazzi. Ses personnages n'ont point le vernis cosmopolite des héros de roman de M. d'Annunzio, par exemple. Ceux-ci sont aussi bien de Paris ou de Londres que de Rome ou de Florence. Les protagonistes de VAve (1896) et surtout ceux d'Ora e Sempre (1899), sont, en revanche, strictement italiens. Ils jaillissent du sol natal, telles des plfmtes ou des (leurs. C'est un cyprès solennel et mélancolique que le vieux d'Alpe, et c'est un
iris florentin, allier et capiteux, que la troublante comtesse Sambonifacio.
M. Albertazzi a débuté par des livres d'histoire et de critique. Et c'est Foîuvre d'un érudit, ces Vieilles Histoires d'mnour qui fondèrent sa réputation de romancier. Le point de départ du livre de M. Albertazzi réside dans ce ti'uisme que les passions humaines restent immuablesà travers les siècles et que l'amour — ou ce que nous appelons ainsi — a toujours été le pivot du monde. Mais les mœurs changent etles attitudes des sexes dans le combat qu'ils se livrent varient à l'infini sous l'empire des conventions et des modes. M. Albertazzia montré avec agrément quelques aspects de l'Eternel Duel. 11 a retracé avec esprit et goût les phases essentielles de l'amour italien à travers les âges, donnant à ses tableaux un caractère grave ou malicieux, fougueux, compassé ou cynique, selon les époques. Les Vieilles Histoires (V amour de M. Albertazzi rappellent les Cont£s Drolatiques de Balzac, mais l'auteur italien a dédaigné le style archaïque, il a préféré l'adaptation savante et la libre transposition au calque direct des modèles médiévaux. Théoriquement, les deux procédés se peuvent justifier. Et l'œuvre accomplie par M. Albertazzi justifie, en tous cas, son opinion théorique.
Ce n'était encore là qu'un divertissement de lettré et M. Albertazzi ne tarda pas à montrer qu'il était capable de concevoir une œuvre originale et forte. Ses romans intitulés L'Ave et Ora e Sempre sont d'un mérite égal, mais relèvent de deux poétitjucs différentes. D'où l'on est porté à conclure que M. Abertazzi ne se connaît point encore exactement. Le psychologue prédomine dans L'Ave et le narrateur dans Ora e Sempre, sans qu'on puisse dire lequel des deux l'emporte. L'^ue retrace la « conversion » d'un socialiste athée en socia-
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liste catholique, alors que le prêtre, sous l'iniluence do qui cette métamorphose a commencé, perd luimême la foi au contact de Tincrédule qu'il instruit, renonce au sacerdoce et se voue à l'agitation révolutionnaire. Ce chassé-croisé tliéolog-ique, ce double drame cpii suscite deux héros, fait aussi une victime, touchante et lamcnlahlc victime, dont la destinée projette une lueur purement humaine en ce sombre récit, un peu trop tendu et métaphysique. Livia, sœur du prêtre convertisseur, aimait i^aolo Desilva, le socialiste révolutionnaire gagné au catholicisme. I^es deux jeunes gens devaient unir leurs destinées. Mais Desilva, devenu croyant, renonce à Livia pour épouser en noces mystiques le Ciel. Livia, cependant, ne reçoit aucune compensation en échange de son amour terrestre cruellement déçu. Il ne lui reste qu'à mourrir.
En réponse aux critiques incriminant l'intérêt trop exclusivement spirituel qui s'attachait à Ave, M. Albertazzi publia Ora e Sempre [Maintenant et Toujours)^ roman rapide, plein de vie, d'une allure un peu haletante et trépidante, un peu cinématographique. Il y a encore de la politique dans Ora e Sempre, mais il y a surtout dans cet ouvrage de la passion, beaucoup de passion. Ah! la belle créature de joie que l'ardente et perfide comtesse Sambonifacio! Ah! la touchante histoire que les amours de Mario et de Fulvia ! VA quel frisson d'épouvante s'empare du lecteur quand il apprend à la fin du roman l'affreux secret : que Mario et Fulvia sont frère et sœur, et qu'ils ont côtoyé le plus répugnant des crimes! Obéissant à son goût très sûr, M. Albertazzi n'a pas laissé choir ses personnages dans l'inceste. Une circonstance fortuite les sépare à l'instant où l'horrible forfait allait se consommer. Et quand ils ont expié leur faute, Mario par la mort, Fulvia par une vie pire que la mort, notre sympatliie pour ces tou-
chants héros et pour le poèlc qui les a fait vivre en devient plus chaleureuse. Ora e Se^npre est un modèle de « narration synthétique » selon la meilleure tradition italienne. C'est aussi un des plus beaux romans « romanesques » qu'il m'ait été donné de lire depuis dix ans. Je le signale à qui ne rougit pas de se complaire à cette sorte de récits, auxquels la mode reviendra d'ailleurs tôt ou tard.
M. UGO OJETTI
Le théâtre a séduit M. Corradini. C'est le journalisme qui a conquis sur le roman M. Ugo Ojetti. Critique littéraire et critique d'art très érudit, chroniqueur spirituel et malicieux de la vie contemporaine, voyageur à la curiosité pénétrante et sagace, M. Ojetti brille au premier rang des publicistes italiens de notre époque. 11 n'en appartient pas moins aux « belleslettres», comme on disait naguère, par divers recueils de nouvelles et surtout par un roman d'une grande valeur: Il Vecchio {Un Vieillard^ 1898).
C'est une étude, un portrait. Ce n'est point un récit. M. Ojetti se range plutôt parmi les psychologues comme M. Corradini que parmi les narrateurs comme l'auteur des Vieilles Histoires d amour ot à' Ora e Sempre. On n'aperçoit pas, dans // Vecchio, la moindre intrigue. Cet ouvrage contient tout uniment la chronique des derniers mois de la vie du vieux Zeno. Zeno a soixante-cinq ans. 11 vient de perdre sa femme. Et cet avertissement l'a rempli d'épouvante. Hallucinante, l'idée de la mort le poursuit sans trêve. C'est en vain
qu'il cherche à l'écarter. Elle revient plus tenace, telle la mouche acharnée sur un cadavre. Les faits les plus insirrnifiants revêtent aux yeux du vieillard un sens symbolique funèbre. Il ne peut supporter le voisinao^e d'êtres normaux et sains. Dans toutes manifestations de vie, il aperçoit un présage de mort. Et cette obsession devient si douloureuse qu'il se suicide pour y échapper...
Ce thème poignant, M. Ojetti l'a développé avec une incontestable maîtrise. Je lui en veux, toutefois, un peu de sa cruauté excessive dans l'analyse qu'il fait des souffrances du vieux Zeno. M. Ojetti aimf^ passionnément la vie, l'amour, la beauté. Un objet dépourvu de l)eauté et qui ne saurait plus provoquer l'amour et qui ne tient plus à la vie que par un souffle, n'excite que son mépris, presque son indignation. Il y a, dans II Vecchio, celte àpreté et cette cruauté naturalistes qui régnaient dans les premiers romans de M. IIuysmans,par exemple. J'aurais aimé à voir M. Ojetti témoigner un peu plus de pitié en présence de ce mystère auguste et terrible : la mort. De la vieillesse nous n'apercevons dans son roman que la laideur dont elle marque le visage humain et l'égoïsme forcené et tous les sentiments vils qu'elle fait éclore : ainsi le dépôt acre et trouble qui gît au fond d'une fiole s'écoule avec les dernières gouttes du liquide seulement. Mais quoi? Zeno a beau chevroter et trembler : il souffre. Le spectacle de sa ruine lamentable devrait, de loin en loin, incliner notre auteur à une plainte fraternelle — ou filiale — et non pas toujours provoquer sa satire impitoyable. « La plus grande déférence est due à l'enfant ». .Mais la loi divine et la loi humaine s'accordent pour réclamer au profit du vieillard un plus grand respect encore.
M. Ojetti a rompu en visière à ce commandement. Et certains épisodes de son œuvre nous montrent qu'il
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y a, d'ailleurs, un sens à ces tableaux si crus et si cruels. Sans doute, il ne faudrait point trop insister sur cette observation, sous peine de fausser, en l'exagérant, lapensée de l'auteur; mais quand M. Ojetti consacre un chapitre à montrer le fossé moral qui sépare le vieux Zeno de son fils, et quand il témoigne à celui-ci toute sa sympathie et à celui-là une rude haine, qu'est-ce que cola signifie sinon la foi de M. Ojetti dans le progrès qui est l'œuvre des fils retournés contre les pères, sinon l'amour de l'auteur pour les nouveautés, ses instincts révoltés et presque révolutionnaires? Le vieux Zeno devient par endroits une figure « symbolique » ou « synthétique». Ce vieillard incarne tous les vieillards arcboutés sur le chemin de la vie, attachés à l'existence comme par des griffes et barrant la route aux jeunes gens avides. « Le gouvernement des vieillards est la ruine d'une nation... Les vieux élaborent des lois et une morale uniquement destinés à avilir la jeunesse... Nos écoles constituent un acte de trahison de la vieillesse à l'égard de la jeunesse : elles ne visent qu'à rabaisser Tesprit audacieux des jeunes gens au niveau de leurs maîtres débilités par le poids des années. » A ces phrases et à d'autres du même goût, il apparaît bien que 11 Vecchio n'est pas seulement une œuvre littéraire, mais encore une sorte de manifeste. Je crois volontiers que les revendications exprimées par M. Ojetti sont particulièrement justifiées en Italie. Du moins ai-je entendu souvent les jeunes gens de ce pays se plaindre de l'accaparement jaloux du patrimoine national par les vieillards. La chose publique reste, outre-monts, la chose des Anciens D'où l'impatience de la génération nouvelle et l'acrimonie avec laquelle M. Ojetti tire sur la barbe chenue des ancêtres tenaces. Mais ces quelques traits épars de polémique sociale ne constituent, encore une fois, qu'un élément accessoire dans le beau
roman de M. Ojetti. // Vecchio est avant tout une étude très poussée, un portrait d'un saisissant relief...
FCt maintenant, me sera-t-il permis de former un vœu?...
Je souhaiterais que M. Ojetti ne se laissât pas accaparer ind(''finimetit par le journalisme. Les chroniques passent. Les récits de voyage vieillissent. Et ce sont déjeuners de soleil, ces petits contes agréables et menus qu'il a recueillis dans Les Voies du péch^ et Le Cheval de Troie. M. Ojetti doit aux lettres italiennes, il se doit à lui-même de donner avant peu une suite, un pendant à cette œuvre forte : Il Vecchio...
15 octobre 1903.