‹ La littérature italienne d'aujourd'huiChapitre 23 sur 44 · SUR L'IDÉALISME DE M. CARDUCCI · texte numérisé non relu

SUR L'IDÉALISME DE M. CARDUCCI

C'est une nouveauté d'une excellence très contestable que cette mode qui consiste à décerner avec fracas à des écrivains, à des artistes, ces prix en espèces par quoi notre âge utilitaire a remplacé le symbolique laurier d'autrefois. Oui, il y aurait beaucoup à dire contre cet usage; mais puisqu'il existe, au moins voudrait-on que les récompenses en question allassent vraiment aux plus dignes. Malheureusement il n'en a pas toujours été ainsi et le prix Nobel, en particulier, a été alloué jusqu'ici avec une fantaisie dont on n'eût pas cru capable l'académique jury chargé de le répartir. Depuis longtemps les Italiens souhaitaient de voir couronner leur grand poète Giosuè Carducci. Depuis plusieurs années ils appellent de leurs vœux cet acte de justice. Aussi le dépit fut-il grand de l'autre côté des Alpes lorsque parut, Tan dernier, le palmarès du prix Nobel où ne figurait point encore, et contre toute attente, le nom de Giosuè Carducci. La première effervescence calmée, on s'occupa d'établir les responsabilités. Rome avait reçu, quelques mois avant la proclamation du fatal verdict, la visite d'un jeune érudit suédois, M. Holge^ Nyblom. Cumulant les douceurs d'un voyage de noces avec la gratuité d'une mission officielle, M. Ilolger Nyblom n'avait point caché aux Romains qu'il était chargé de rédiger, pour l'Académie de Stockholm, un mémoire sur le poète Carducci.

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On rechercha les traces de ce voyageur, et l'on ne fut pas long à les retrouver. Il ne fut pas plus difficile de connaître ce que M. llolger Nyblom pensait de M. Carducci, M.- llolger Nyblom ayant pris soin de révéler son avis au public suédois dans un article de la Nordisk Tids.s/irift que la Nunva Aniolor/ia reproduisit avec un malin plaisir. Hélas! il parut avec évidence à la lecture de cette prose que le pâle professeur septentrional avait infiniment peu goûté la rude poésie de son violent collègue bolonais. Au nouveau marié suédois Vinlelligence d'amour avait fait coniplèlcmcut défaut. M. llolger Nyblom se montrait choqué extrêmement par l'irréligion du poète des Odes barbares. Son étude sur Carducci — si l'on peut ainsi qualifier le méchant devoir inséré dans la NordisJ; Tidsshrif'l — dénotait une incompréhension absolue, l'incompréhension agressive de ces pires sourds qui ne veulent rien entendre. " Non, s'était-il dit dès l'abord, l'Académie de Stockholm ne j)eut récompenser un génie si audacieux ! n II en avait fait son affaire...

Mais qu'est-ce donc que stipule à ce sujet le testament du Mécène Scandinave? Il porte que le prix Nobel sera alloué à l'auteur qui aura produit " l'œuvre littéraire la plus remarquable dans le sens de l'idéalisme»). A ce taux-là, ]\I. Carducci pouvait-il être choisi? M. Holger Nyblom dit non. Je crois pouvoir dire oui, et je vais essayer de le prouver. Supposons un instant que l'illustre Académie de Stockholm m'ait préféré, quoiqu'indigne, à M. llolger Nyblom pour rapporter sur l'œuvre de Carducci. La main sur la conscience, voici, je crois, ou à peu près, ce que je dirais :

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« Monsieur le Pkésident et Messieurs,

« Je viens de terminer Tenquête que vous avez bien voulu me confier. J'ai lu comme elle doit être lue, c'est à-dire en tenant un compte minutieux des circonstances historiques qui l'ont inspirée, l'œuvre poétique de M. Giosuè Carducci. J'ai interrogé sur cet écrivain des Italiens choisis à dessein dans les partis les plus opposés. Oubliant ma qualité de Suédois (n'était-ce pas mon devoir ?) j'ai cherché à pénétrer le génie de cet auteur essentiellement méridional, que la reine Marguerite de Savoie caractérisa justement, lorsqu'elle le félicita un jour d'avoir su marier dans ses vers il senso d'italianità gentile e di ferrea latinità. Le résultat de mon enquête est, pour le dire tout de suite , Monsieur le Président et Messieurs, favorable à Giosuè Carducci. S'il est à notre époque un auteur ayant produit une œuvre « remarquable dans le sens de l'idéalisme», cet auteur est bien le poète des Odes barbares. A vrai dire, si j'entendais par idéalisme spiritualisme, j'hésiterais à parler comme je vais faire ; mais je prends le mot idéalisme dans son sens le plus large qui est aussi le seul exact. Je pose en principe que M. Nobel entendait par idéalisme cette forme de l'imagination et de la pensée qui s'oppose au réalisme et au naturalisme." En réservant ses largesses posthumes à un écrivain idéaliste, il entendait sans doute récompenser l'art qui ne copie pas seulement la nature, mais qui la transfigure en vertu d'un haut idéal, il voulait eucourager les élans de l'intelligence appliquée à

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dominer les apparences fugitives et les phénomènes passagers, il invitait le génie aux rêves féconds doù l'âme humaine sort avec une volonté et une énergie renouvelées. Eh bien, la formule poétique de M. Giosuè C.ardùcci répond pleinement à ces exigences. Peutêtre l'idéal du grand poète italien n'est-il pas absolument le vôtre (comme il n'est pas le mien), mais je n'avais point à lui faire un procès de tendances. Il m'appartenait uniquement d'observer si la littérature universelle lui doit ou non une œuvre « remarquable dans le sens de l'idi-alisme». Encore une fois. Messieurs, j'affirme cet idéalisme.

« Venu au monde en 1836, M. Carducci a vu et déploré rabaissement de l'idéal provoqué dans l'art et les lettres par l'application de certaines méthodes plus ou moins scientifiques. Il a vu hi philosopliie positive engendrer le réalisme, le naturalisme, le roman expérimental, le théâtre «rosse». II a vu la poésie se repaître d'immondices, dans l'attitude honteuse où Tiiaïs la Prostituée apparut à l'Alighieri. (Combien ce spectacle l'affligea, l'irrita même, — car il a une âme de colère ! — il suffit de feuilleter son œuvre pour s'en convaincre. S'il en veut tant à notre société, c'est parce qu'elle ne fait pas la part assez large à l'idée, à l'idéal. « Toi seul, fait dire Carducci à un de ses héros, l'agitateur Maz/.ini, toi seul, ô idéal, es vrai. » Le même esprit anime les pièces intitulées Alla nrnsa odiemissima, Avanti avanti^ A certi censori ; mais le réquisitoire le plus formel que le poète ait encore prononcé contre la littérature terre à terre de notre temps se trouve dans son discours à la Ligue pour V instruction du peuple : « En littérature et en art, affirmait Carducci, l'esprit de notre société va se refroidissant, et les productions de notre civilisation accusent chaque jour plus de petitesse, plus de mesquinerie... Voyez donc comment le roman

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a succédé à l'épopée, comment, après avoir affecté différentes formes et manifesté diverses tendances, le roman même se trouve à la veille de mourir, s'il n'est déjà mort. Le récit, l'esquisse, la nouvelle dramatisée, l'observation expérimentale triomphent aujourd'hui. Mortes aussi la tragédie et la comédie. En lieu et place voici le drame, d'abord historique, puis social, puis, comme on dit, réaliste. De fait, nous ne sommes plus capables d'idéaliser, de représenter les choses dans leur ensemble liarmonieux. » Je ne sais. Messieurs, quelle est votre opinion personnelle sur le problème d'histoire littéraire soulevé par M. Carducci. A mon humble avis, il a tort d'incriminer si vivement le roman et le drame réaliste. Ils étaient, ils sont encore en quelque mesure la seule forme littéraire parfaitement adaptée à notre époque scientifique, à nos mœurs démocratiques. 11 est sing'ulier que Giosuè Carducci qui attend beaucoup des conquêtes du savoir humain et qui croit en l'efficacité de l'action populaire n'ait point aperçu les raisons majeures pour lesquelles les hommes de notre temps ne sauraient avoir « la tête épique ». Je n'insiste pas, d'ailleurs, et je me borne à vous rendre attentifs au noble idéal littéraire que cette erreur même et le plaidoyer pour le grand art dont j'ai cité un extrait n'-vèlent chez le poète Carducci.

« Son idéal! Peu de poètes contemporains l'ont placé si haut. (Carducci, comme nous aurons à l'observer, n'a pas toujours adoré les mêmes dieux, mais il leur a toujours tenu le même langage. Il a toujours vu dans la poésie un sacerdoce, dans le poète une sorte de prêtre laïque ayant charge d'âmes. Nul n'a eu plus entièrement conscience de la responsabilité qu'entraîne le génie. L'œuvre de Carducci est un monument harmonieux, un marbre antique d'un grain serré et résistant.

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