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SUR L IDÉALISME DE M. CARDUCCI

Passez-moi la banalité de cette comparaison : elle s imposait. Le vers de Carducci est essentiellement sculptural et classique. Et les Odes barbares, écriles à coups de ciseau dans un bloc de Paros, traduisent dans un style lapidaire les aspirations les plus audacieuses de l'esprit moderne.

« Audacieuses, très audacieuses, certes! A l'eau de roses, le démon familier de Giosuè Carducci préféra toujours l'eau du Clitumne. Carducci est aussi trop classique, trop pénétré d'antiquité pour être demeuré un bon chrétien, mais je soutiendrais volontiers qu'il est devenu un bon païen. Et vous allez voir, Messieurs, que ma thèse est moins scandaleuse fju'il ne paraît. Laissezmoi vous rappeler, au surplus, que le refoulement du prix Nobel n'exige des candidats aucune croyance déterminée. Pourvu que leurs écrits soient tout pénétrés d'idéalisme, peu doit vous importer qu'ils soient euxmêmes chrétiens ou juifs, qu'ils se réclament du (Irand Orient, du Grand Pan ou du Grand Manitou. Pour ce qui est de Carducci, sa poésie est païenne, soit, mais d'un paganisme foncièrement idéaliste.

" On pourrait, au surplus, ergoter et finasser. On pourrait soutenir que Carducci " n'est pas aussi antichrétien qu'on l'a dit » ; on pourrait faire grand état du sonnet où il a montré saint Franc^ois sous un jour si sympathique, on pourrait transcrire un autre sonnet Pour les massacres de Padoue où il rond de Jésus-Christ ce témoignage favorable : " Christ qui enseigna la liberté. Christ qui enjoignit à Pierre de remettre l'épée au fourreau, qui refusa de tuer, qui pardonna et mourut », on pourrait rappeler encore que notre poète a dit un jour : « Dieu et le peuple ! Je me découvre avec respect devant ceux qui poussent ce cri-là, » on pourrait en un mot tabler sur toutes les ambiguités et les inconséquences de cet auteur, choisir dans les JiivenHia, dans

les ïambes et Epodes, dans les Odes barbares tout ce qui est en contradiction avec sa pensée essentielle et vous le présenter comme l'essentiel de sa pensée ; mais une telle ruse serait indigne de Giosuè Carducci.

« De fait, Carducci déteste les religions révélées quelles qu'elles soient et il poursuit de ses anathèmes tous les prêtres, sur quelque autel qu'ils sacrifient : telle est la vérité. Dans Les Deux Titans^ il évoque avec une rare puissance Atlas et Prométhée, ces deux victimes de Zeus, maudissant « le roi fou de l'Olympe », « le vil tyran » qui se repaît de leurs souffrances. Le Sinaï s'en tire beaucoup plus mal encore. L'Ode barbare intitulée Dans une église gothique exprime brutalement l'animosité de Giosuè Carducci à l'égard du christianisme : « Adieu, divinité sémitique. Toujours dans tes mystères domine la mort. Inaccessible roi des esprits, tes temples repoussent le soleil. Martyr crucifié, ta crucifies à ton tour les hommes. Tu souilles l'air de tristesse et cependant les cieux resplendissent, la campagne rit et les yeux do Lidia sont tout brillants d'amour. » Le contraste existant entre la sereine philosophie grecque et le lugubre ascétisme chrétien est un motif favori de notre poète. Rien n'égale son horreur du moyen âge monacal, sa répugnance pour « les siècles vils qui christianisent ».

« Une pièce de vers célèbre et qui a fait scandale, A Satana^ résume les griefs du poète contre la religion chrétienne. Tout ce que le monde tient pour divin excite la réprobation de Carducci. Tout ce que le christianisme qualifie de satanique, Carducci l'approuve et l'exalte. Sous le nom de Satan, le poète italien glorifie le libre arbitre, l'esprit de progrès, l'esprit scientifique découvrant à l'humanité des espaces nouveaux: « Salut, ô Satan, ù rébellion, ô force vengeresse de la Raison. Que l'encens, que les vœux sacrés montent vers toi !

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