‹ La littérature italienne d'aujourd'huiChapitre 25 sur 44 · SUR L IDÉALISME DE M. CAKDLCCI · texte numérisé non relu

SUR L IDÉALISME DE M. CAKDLCCI

Tu as vaincu le Jéhova des prêtres. » Il importe de pénétrer le sens exact de cette pièce. Par Satan, le poète entend non point le Mal, mais la Raison, mais l'esprit insurgé contre la lettre, la liberté dressée contre l'autorité. (>eci compris, on trouvera naturel que (^arducci ait glorifié Martin Luther, dune part, et la Révolution française, de l'autre.

'< Des critirjues hostiles ont voulu voir en cet auteur un ath(''e, mais leur thèse est insoutonal)le. Carducci, au rapport de ceux qui lont le mieux connu, nest pas plus athée qu'il n'est matérialiste. Il semble croire à un Dieu impersonnel, commencement et (in de toutes choses, à un Dieu qui ne se révèle pas à l'homme, mais dont chacjue jour révèle à l'homme un lambeau. Carducci est tout disposé à admettre le principe de l'immortalité : « Que leschah dePerse ou un critique de Milan, écril-il, meurent entièrement, je le crois et je m'en félicite, mais que Maz/ini, mais que Dante Alighiori périssent sans retour, je n'en suis point convaincu. La religion des héros me tient Lrop profondément à cœur. » La philosophie de Carducci pourrait être un mélange de p.inthéisme et de stoïcisme. C'est, en tout cas, une doctrine idéaliste. L'idéal qu'elle préconise est celui d'une vie terrestre, frugale, simple et saine. KUe recommande la pratique de la vertu, elle proclame la noblesse du sacrifice, la grandeur du devoir, la sainteté du travail, l'amour de la liberté, de l'humanité, de la patrie.

« F^t l'amour terrestre "r* songez-vous peul-èlre. Messieurs. Quelle attitude ce poète pa'i'en observe-t-il dans la question des rapports entre sexes ? Sa haine de l'ascétisme chrétien l'inclinerait-elle à une coupable complaisance pour le péché de chair? Satan ne passet-il point pour un archange libidineux à la salacité ingénieuse et multiple'? Ah Messieurs, détrompez-vous bien vite. Carducci professe pour l'érotisme la même

aversion que pour le mysticisme. Son œuvre comprend quelques poésies amoureuses, mais en fort petit nombre. Du propre aveu de notre auteur, sa pensée s'exerça de préférence sur de plus graves sujets : « Et j'oubliai, dit-il, les vierges dansant au soleil de mai et sous les chevelures d'or les éclairs des blanches épaules. « Dans les pièces, toutefois, où la femme figure le ton du poète est parfaitement chaste, son langage plein de dignité.

« Idillio maremmano est une pièce de vers où se manifeste avec un éclat particulier ce caractère idéal de l'amour chez M. Carducci. Le poète y évoque le souvenir d'une humble paysanne de la Maremme, «Maria Bionda», qu'il connut dans sa jeunesse. Il exprime le regret de ne l'avoir pas épousée et de n'avoir pas vécu en paysan à ses côtés plutôt que de s'épuiser à une tache intellectuelle où il n'a jamais trouvé, dit-il, la satisfaction de l'esprit ni la paix du cœur. Et, sans doute, il y a un peu d'artifice dans la tristesse de Giosuè Carducci, dédaignant son génie et faisant bon marché de sa gloire, pour jalouser le lot du cultivateur obscur; mais quelle grandeur dans la mélancolie de cet homme qui avait conçu un idéal si haut, si haut, que la conscience de n'y pouvoir atteindre lui arrache de telles malédictions !

« Cet idéal, vous le savez, Messieurs, ne fut pas seulement littéraire, mais aussi politique. Giosuè Carducci a été ce que les Italiens appellent un poète civique, c'est-à-dire qu'il a chanté les événements marquants de l'histoire nationale, c'est-à-dire qu'il a exprimé en vers ses avis sni- les hommes et les choses de son temps. Cette partie-là de son œuvre est assurément la mieux connue (ou la moins i'gnorée) à l'étranger. On sait vaguement dans l'Europe entière que le poète italien Carducci a écrit des poèmes politiques d'une grande vio-

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lence, qu'il a été mazzinien et garibaldien, puis quil a fait sa paix avec la monarchie et que la reine Marguerite ne manque jamais, à son passage à Bologne, de se rencontrer avec le barde républicain d'autrefois devenu Tauteur de la pièce Alfa regina d'Itnlia. Or le public, le (' grand public » ne suspecte rien tant que ces flottements de pensée chez un homme illustre. Je ne prétends pas qu'il ait toujours tort, mais il a tort, il a mille fois tort lorsqu'il incrimine la versatilité de Giosuè Carducci. C'est moins l'âme du poète qui s'est transformée au cours des ans que celle de son pays. Si (>arducci changea d'opinions plusieurs fois dans sa vie, c'est, en vérité, pour rester fidèle à son idéal de toujours. On commence à le comprendre en Italie et au dehors. Vous ne trouverez point mauvais, Messieurs, que je cherche à dégager la pensée unitaire de notre poète des multiples manifestations — contradictoires en apparence — de son génie ' .

« Carducci est d'âme républicaine. Sa jeunesse a sucé avec trop d'emportement le lait de la louve romaine pour qu'il n'en soit pas resté comme enivré, l-e régime idéal est à ses yeux une républirpie de Quiriles, austère et guerrière, pitoyable aux vaincus, dure aux superbes; mais en 1859, alors qu'il s'agissait avant tout de restaurer l'Italie, il eût été criminel de sacrifier à l'idéal rt'publicain l'idéal national. L'essentiel était que l'unité italienne se fit. Carducci, voyant la politique de Victor-Kmmanuel et du comte Cavour s'employer à ce but, prêta son concours à la monarchie, (^uand, [>ar la suite, le jeune royaume fit mine d'adopter une puiitifpie conservatrice, Carducci, reprenant sa

1. Cf. sur ce sujet la magistrale étude Le poésie poUliche cli Giosuè Carducci recueillie par .M. D. Zanichelli dans ses Stucli polilici e sforici. Bologne, 1893.

liberté, refusa tout soudain son concours à ces hommes qu'il avait encourag'és naguère. Pourquoi tardaient-ils à résoudre le problème vénitien? Pourquoi ne tranchaient-ils pas une fois pour toutes la question romaine? Entre 1861 et 1870, M. Carducci s'en donna à cœur joie de mettre des bâtons dans les roues du « cliar de l'Etat » et de semer des pétards sous les pas des chevaux... Puis, la question vénitienne et la question romaine heureusement réglées, il changea de nouveau et le plus logiquement du monde. Il lui apparut, dans les années qui suivirent les événements de 1870, que cette unité qu'il avait si ardemment souhaitée ne trouverait une base solide que dans la monarchie. Le roi était d'humeur libérale, peu favorable au clergé, il n'en fallut pas davantage pour ramener au trône les précieuses sympathies du grand poète civique de l'Italie renouvelée. Son haut idéal républicain et les institutions monarchiques se pouvant accorder, il redevint royaliste. Il n'y a rien là qui doive choquer les honnêtes gens. Dans l'infidélité de Giosuè Carducci à certains dogmes politiques, il ne faut voir, encore une fois, qu'un hommage rendu à un idéal immuable : la grandeur du nom romain.

(( Car il fut patriote obstinément. D'autres ont été citoyens du monde. Carducci n'a voulu être qu'un bon citoyen d'Italie : civis romaniis sum. Ce titre-là lui parut toujours assez glorieux. Carducci assigne à son pays une mission pleine de grandeur. De tous ses vœux il appelle le jour où l'Italie, rendue à ses frontières naturelles, reprendra sa tâche civilisatrice et éducatrice. Elles sont nombreuses, les pièces de vers où Giosuè Carducci a décrit la mission idéale qu'il assigne à la Ville éternelle : « Tout ce qui au monde est civilisé, s'écrie-t-il, grand, auguste, est romain encore. » Ailleurs, précisant sa pensée, il chante la

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Rome de Tavenir, la Rome laïque et libératrice dont la victoire marquera une étape décisive de rhu-manité et il glorifie à l'avance « ton triomphe, peuple d'Italie, sur l'âge noir, sur l'âge barbare, sur les monstres dont, sereina justicièro, tu affrancliiras les nations ».

« Au progrès de la ddmocratie correspond, d'après le poète, le progrès de la liberté et de la justice. Giosuè Carducci ne met rien au-dessus de ces deux bienfaits. Non point qu'il en revendique pour son pays le monopole. Les vers d'un sans-culottisme enthousiaste (beaucoup trop enthousiaste à mon gré) qu'il a consacrés à la Révolution française prouvent qu'il reconnaît à d'autres nations le privilège d'avoir participé au « progrès », mais la liberté, mais la justice ont toujours été inscrites, d'après lui, sur le programme des meilleurs Italiens. La liberté et la justice comptèrent entre autres ardents défenseurs Garibaldi et Mazzini, ces deux héros typiques de l'Italie du Risorgimento. Garibaldi, ligure à la fois si nationalement italienne et si italiennement classitjue, Garibaldi, condottiere démocrate, Garibaldi, « chevalier du genre humain », incarne pleinement le héros selon le cœur du poète des Odes barbares.

« Héros, héroïsme, héroïque, ces mots-là reparaissent souvent dans l'œuvre de Giosuè Carducci. Ils se rencontrent sous sa plume parce qu'ils sont dans son esprit. Et cette observation m'amène, Messieurs, tout naturellement à vous montrer le poète italien dans un rôle quelque peu compromettant et qui risque, hélas! de lui causer à vos yeux quelque tort; mais je me suis l'ait une loi de vous présenter dans son intégrité la personne de Giosuè Carducci, de ne point insister sur les traits qui pourraient lui valoir votre sympathie au détriment de ceux qui doivent à vos yeux lui faire moins d honneur. Je vous parlerai donc très franchement de l'idéal guerrier de ce poète.

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« Comme un Congrès de la Paix tenait à Rome ses turbulentes assises, Giosuè Carducei, indigné des discours oiseux qui s'y tenaient, lança dans le monde une pièce de vers intitulée //« Giieri-e. « Une sublime fatale folie », c'est ainsi que Carducei définissait les luttes homicides entre nations. Aussi bien laissait-il voir clairement qu'il tenait la guerre pour une calamité inévitable, parfois pour un devoir sacré. Rien ne saurait donner l'idée du toile que provoquèrent ces accents belliqueux. Et pourtant Carducei, ens'exprimantdela sorte, continuait à se montrer conséquent et logique. Carducei, proclamant la fatalité sublime de la '< i'olie guerrière «, témoignait à nouveau de la fixité de son idéal patriotique. N'est-ce point la guerre qui a élevé l'Italie moderne au rang des puissances? N'est-ce point dans le sang des maîtres étrangers que l'Italie du Kisorgimento a lavé la honte des servitudes séculaires? Entre 1821 et 1870, l'Italien « pacifiste » n'eût-il pas été indigne du nom italien ? Depuis lors, à vrai dire, l'aspect des choses a légèrement changé. On peut aujourd'hui n'être pas un irrédentiste à tout crin et mériter l'estime des gens d'honneur; mais la génération à laquelle appartient Giosuè Carducei ne pouvait pas décemment être « pacifiste ».

« Si la poésie de Carducei dégage comme une odeur de poudre, c'est la rigueur des temps qu'il en faut accuser. Quand la patrie est en danger, on ne saurait exiger d'un poète d'àme généreuse qu'il écrive d'une plume nonchalamment cosmopolite des vers élégamment humanitaires. Encore une fois, ce sont les vicissitudes de l'histoire italienne qui ont fait de G. Carducei un auteur chauvin. Je crois avoir montré d'ailleurs que l'idéal de justice et de liberté qu'il assigne à la démocratie italienne est chose assez <> moderne » pour que des esprits « modernes » n'aient point à s'en alarmer.

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« En résumé, Messieurs, et pour finir, votre rapporteur n'hésite pas à recommander chaudement à vos suffrages Tœuvre qu'il vient de feuilleter devant vous. L'Italie n'est pas sans savoir que son plus grand poète vivant est actuellement candidat au prix Nobel. Apprenez qu'elle souffrirait avec impatience de voir écarter encore une fois son illustre enfant. L'auteur des Odes barbares a été, dans son pays, discuté, contesté, attaqué, mais l'écho de toutes ces luttes s'est singulièrement apaisé. Carducci est devenu aujourd'hui un symbole. Il incarne aux yeux de la nation non point certaines opinions particulières, mais le génie italien, mais l'Italie. L'Italie noire, comme l'Italie rouge, comme l'Italie blanche verraient avec satisfaction le nom de l'auteur des Odes barbares consacré par vus suffrages dorés.

'( On m'assure que vous hésitez encore. Il me revient que vous craignez do paraître infidèles à l'esprit de philanthropie humanitaii'c qui anima M. Nobel en dr'signant pour recueillir ses faveurs un poète patriote, un poète guerrier. Ces scrupules, Messieurs, vous honorent, maispuisquel'explication historiqueque jevous ai donnée du chauvinisme de M. Carducci ne suffit point aies dissiper, permettez-moi de vous suggérer, le plus respectueusement du monde, une solution très propre à mettre vos consciences à l'abri de tout reproche.

" Il est un autre écrivain que l'opinion européenne désigne depuis longtemps à vos libéralités, je veux parler du comte Léon Tolstoï; mais l'apôtre russe professe lui aussi des idées «subversives». Certes, son humanitarisme défie les soupçons ; mais justement, cet auteur-là est trop humanitaire, trop pacifique, trop " pacifiste ». Couronner cet anarchiste, récompenser ce réfractaire, n'est-ce point créer un dangereux précédent':* Eh bien, Messieurs, partagez cette année le

prix Nobel entre Giosuè Carducci et le comte Léon Tolstoï. Au lieu des deux « juste-milieu » coutumiers, honorez cette fois-ci deux extrêmes contraires. (Corrigez, tempérez le choix du démagogue guerrier Carducci par celui de l'anarchiste chrétien Léon Tolstoï. Cette solution, j'ose le croire, ne manquerait pas d'une certaine élégance. Vous accompliriez en même temps deux actes de justice et un geste spirituel. »

15 Juin 1905.

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