‹ La littérature italienne d'aujourd'huiChapitre 26 sur 44 · L'ŒUVRE POÉTIQUE DE M. FOGAZZARO · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE POÉTIQUE DE M. FOGAZZARO

Au moment de consacrer une étude spéciale à la poésie de M. Fog-azzaro, je crois devoir au lecteur la promesse de ne point céder à Thabituel penchant des critiques et de résister de tout mon pouvoir au vain plaisir d'exalter, dans ro'uvre du célèbre t'crivain italien, la partie que j'en vais examiner aux dépens de celte autre plus connue : ses romans et ses essais philosophiques, r.a poésie de M. b'oij;'azzaro possède, au demeurant, un intérêt documentaire capital. Klle nous renseigne sur cet écrivain plus exactement encore que ne font ses romans. Qu'est-ce, en effet, que la poésie lyrique, sinon la confession ardente et spontanée d'une âme ? Alors que, dans ses romans, un auteur se partage entre les divers personnages qu'il met en scène, alors qu'on ne distingue pas toujours, de prime abord, à qui vont ses sympathies, aucune hésitation n'est possible en présence d'une œuvre lyrique. Le poète s'y livre à nous, par fragments, il est vrai, et peu à peu, mais franchement, sans réticences. Si bien qu'on finit par posséder son image complète. A cette loi, M. Fogazzaro n'a pas manqué. Et ce sera

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un point à élucider que d'observer s'il existe entre sa physionomie littéraire au moment des débuts, lorsqu'il publiait la plupart de ses vers, et son personnage actuel concordance ou dissemblance.

Un intérêt d'un autre genre s'attache enfin à l'œuvre poétique de M. Fogazzaro. Miramia, la Valsolda, comptent parmi ses premiers essais. Ces ouvrages portent donc la marque d'une époque où l'auteur ne s'était point encore parfaitement assimilé les éléments dont il a composé sa nourriture intellectuelle. Les diverses influences subies s'y manifestent avec clarté. Nous chercherons à les saisir sur le vif, à en préciser la nature. Et en voilà assez, semble-t-il, pour justifier notre dessein de nous arrêter quelques instants à étudier l'œuvre poétique de M. Fogazzaro.

M. Fogazzaro griffonna ses premiers vers en 1863, à l'âge de vingt et un ans. 11 était grave déjà, rêveur et mélancolique. Dès son entrée dans la vie, une généreuse angoisse l'oppressa, cette angoisse dont on dirait, plus justement que de l'ennui, qu'elle est commune aux âmes bien nées. Les premiers vers de M. Fogazzaro, tout émaillés de réminiscences léopardiennes, étaient consacrés au lac de Côme. L'objet préféré de ses chants, c'était alors la nature, la nature de son pays dont il exprimait à merveille le prestige et la splendeur. Mais le jeune auteur ne se hâta point de recueillir ces essais. Et son premier ouvrage en vers, celui qui apprit aux "Italiens ({u'un poêle leur était né dont ils pouvaient attendre beaucoup, cet ouvrage-là parut en 187:2 seulement. Il était intitulé Miranda.

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Ce n'est pas à dire qu'entre ces deux dates, 1868 et 1872, M. Fogazzaro soit resté oisif. Il s'appliquait alors à cette besogne délicate qui consiste à se chercher, à se connaître soi-même. 11 s'y consacra de tout son cœur fervent et sincère, avec des alternatives de joie et de désespoir dont on perçoit l'écho dans les trop rares poèmes de cette époque qui nous ont été conservés. Peu à peu, cependant, les sentiments du jeune poète se précisaient, ses idées prenaient corps. Vers le même temps, la versification lui devenait également plus familière. Désormais il était en mesure d'entreprendre une œuvre de longue haleine. C'est alors, au sortir dune longue maladie, qu'il commença d'écrire Mironda. Il y travailla lentement, avec prudence, avec amour et dans le plus grand secret. Labeur opiniâtre et bienfaisant. Il renaissait en même temps à la santé et à la poésie. '« Ce fut un délice pour moi décrire Miranda », a-t-ildit un jour, évoquant cette époque oii son génie se révéla, purifié par l'épreuve, mûri par la souffrance.

C'est une exquise figure que Miranda, une figure exquise dans sa rareté. Miranda a dix-huit ans, des cheveux blonds, des yeux noirs. Elle est tendre et sensible, craintive et douce. Elevée aux côtés d'Henri, elle Ta aimé d'amitié avant que de l'aimer d'amour. Il semblait à chacun quun mariage dût couronner ces sentiments, aussitôt ces jeunes gens parvenus à l'âge nubile. Tel était le vœu de leurs parents et l'espoir de leurs tuteurs. Tel était le souhait de Miranda, et tel était aussi le dessein d'Henri avant qu'il n'eût goûté à d'autres joies qu'à celles qui découlent d'un amour pur et partagé.

Mais, hélas! le prestige de la grande ville a séduit Henri, et, dans le tourbillon du monde, il a vite fait d'oublier ceux qu'il a laissés en arrière. Henri est poète, poète et ambitieux. Il rêve de gloire littéraire,

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d'amours flatteuses et sublimes. Il vit avec intensité, il s'adonne au plaisir avec frénésie. S'il se souvient de Miranda, c'est pour rire d'elle et pour railler son amour. Un jour, enfin, il lui écrit un billet moqueur et sec par où il lui rend sa liberté et par où il réclame la sienne; M. Fog-azzaro pousse au noir ce personnage comme il a poussé au rose pâle sa tendre amante. Henri parle de tout dans la lettre de congé qu'il adresse à Miranda. Il y parle aussi de poésie, et il formule son programme en termes détachés et cyniques qui suffiraient à prouver qu'il est dans l'opinion de l'auteur un très mauvais sujet : « Le poète, écrit Henri à Miranda, s'éprend de tout ce qui est sublime, mais il ne ressent que des ardeurs fugitives ; il goûte l'exquise volupté qu'elles provoquent, mais le cœur n'y est pas » «Abandonnemoi à mon destin, poursuit le traître, laisse-moi aimer Desdémone aujourd'hui, Ophélie demain ! » Ce langage bouleverse la pure Miranda. Desdémone, Ophélie! Elle ne saurai t lutter cont re de telles héroïnes. Le cœur brisé, elle se résigne à perdre celui en qui elle voyait son fiancé. M. Fogazzarone nous ménage dans la vie d'Henri que de fugitives échappées. Il nous laisse deviner plutôt qu'il ne nous montre les déceptions successives du jeune ambitieux épris de gloire et d'amour. Au contraire, il analyse avec une sympathie et un plaisir évidents l'âme de Miranda. La pauvre délaissée s'efforce en vain d'oublier l'homme qui Fa si cruellement trahie. Fière et forte, toutefois, elle se domine et ne laisse rien voir au monde du désespoir qui la consume; mais elle sent bien qu'elle en mourra. Car on meurt d'amour dans la réalité, à plus forte raison dans les poèmes idéalistes. Miranda dépérit lentement et jusqu'à l'heure suprême son cœur ne cesse de battre pour le lâche qui l'a trahie. M. Fogazzaro décrit l'agonie de son héroïne en traits heureux. Examinant au miroir les

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ravages de la phtisie sur son délicat visage, Miranda a ce gracieux élan de coquetterie désespérée : « Il y a au fond de mes yeux comme une flamme qui n'y était point naguère ol mes traits sont devenus plus pâles. Le brun et le blond me siéraient bien. Je me demande s'il me voit parfois en pensée ?. .. Pour sa pensée, je voudrais être belle'. » Miranda cependant devient de plus en plus pâle. Elle va mourir. Cl'est ce moment que choisit Henri pour revenir auprès d'elle. Las de lutter pour la gloire, dégoûté des Desdémone et des Ophélie, il comprend que le bonheur était aux côlés de cette humide jeune fille dédaignée. 11 implore son pardon, et démotion, de joie et d'amour, Miranda tombe morte. C'est l'issue tragitpie et fatale de cette sorte d'aventures. Quand l'homme a découvert où se trouve sa véritable destinée, (piaml les écailles lui tondient des yeux, il est déjà trop tard. La mort surgit, réclamant sa proie. C'est là le thème d'un grand nombre d'ouvrages anciens et modernes. C'est là, entre autres, le dénouement de Pecr Gijnl, ce poème si riche, si complexe, si humain. Uappelez-vous la dernière scène, cette ] scène merveilleuse, la plus belle page peut-être qu'ait écrite le grand poète Ibsen. Après une folle existence.', Peer Gynt rentre au pays natal. Dans une misérable chaumière il rencontre une pauvre vieille à demi-aveugle et à demi-morte. C'est Solveig, Solveig qui l'aima tant. Et tandis qu'il se jette à terre, criant ses fautes et implorant son pardon, Solveig, ivre de joie, le relève, lui jure qu'il n'a rien à se reprocher et le caresse et lui rend grâce : » Tu as faitde ma vie entière un Iiymnesplendide. O merci! Merci d'être revenu, bien qu'à la vérité tu aies beaucoup tardé. O joie de nous revoir en ce jour

1. AI"" Hélène Douesnel a publié une bonne traduction française de Miranda dans Ln Revue Hebdomadaire (Livraisons des 2, 9, 16 novembre 1901).

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de Pentecôte !» Je sais peu dépisodes plus poig-nants dans la poésie contemporaine. Et le lecteur me pardonnera de n'avoir su résister au plaisir de rappeler cette page admirable. Je m'empresse d'ajouter que celle où M. Fog-azzaro a traité le môme thème éternel supporte d'être lue après Peer Gynt. Et ce n'est point là, à mes yeux, un médiocre mérite.

Qu'on ne se méprenne pas, au surplus, sur ma pensée. Mirttnda, est-il vraiment besoin de le dire ? ne doit rien, absolument rien à Peer Gynt. Ces deux poèmes n'ont de commun que le plan de la dernière scène. M. Fogazzaro, on le sait, a suivi d'autres modèles. Il a bu à des sources moins lointaines. Ces sources, elles ne sont pas Scandinaves, elles sont germaniques. Ce fait que nul ne conteste, et que l'auteur lui-même admet, doit nous retenir quelques instants.

On a souvent remarqué le caractère septentrional, la nature presque germanique de M. Fogazzaro. Son œuvre entière témoigne d'un étroit commerce avec les Allemands et la pensée allemande. Déjà la lecture de Mira?ic?a manifeste clairement cette tendance. Mirandaest un peu pâle pour une Italienne. Onlavoitmieux, semblet-il, à Nuremberg qu'à Venise. On songe, en sa société, à ces blondes jeunes filles créées par Schiller et Gœthe. C'est Gretchen avant la chute, une Gretchen vertueuse, mais qui meurt de sa vertu comme l'autre était morte de sa faute. De la jeune fille allemande, Miranda tient le penchant à la rêverie, la réserve fière, le sentiment de la dignité personnelle et surtout cette fidélité légendaire où Heine apercevait la qualité nationale par excellencedesCjermains. Non pas que nous contestions à la jeune fille italienne ces vertus-là. Elle les possède jusqu'à un certain degré, et bien d'autres encore qui ne lui font pas moins d'honneur. Je prétends seulement que ces traits-là sont plus spécifiquement allemands

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qu'italiens. Sans doute, il serait puéril Je rechercher dans la réalité la sœur jumelle de la romanestjue Mirauda. On risquerait fort de ne la rencontrer ni d'un côté des Alpes, ni de l'autre; mais quelque idéalisé que soit ce portrait de jeune lille, il est d'un caractère nel- (•■ment marqué. VA ce caractère, encore une fois, est bien plus allemand (luitalion.

Un ami de M. Fo^a/.zaro, auteur d'un excellent ou- \rage biographique et critique sur le poète vicentin'. cite à propos de Mirandales deux noms de Fréch'-rique et de Clordelia. A l'en croire — et nous avons pour cela toutes sortes de bonnes raisons — Miranda devrait un peu de son âme et de sa grâce à ces deux figures do femmes dont on remarquera qu'elles ajiparticnnent 1 une et l'autre à la grande famille germani(|ue. Observons toutefois que la situation de Miranda et celle où se débat (^ordelia, la lille du roi Lear, ne présentent qu'une lointaine analogie. Ces trois femmes, en vérité, n'ont guère en commun que celte triste destinée de voir leur amour méconnu eld'en mourir, (lordelia ainus son vieux père avec plus d'ardeiir ([ue nul autre dans son entourage ; mais elle se montre moins habile à exprimer ce sentiment vrai que ses sœurs à feindre une affection menteuse. (Chassée par son pt-re, (^ordelia prend en silence le chemin de l'exil; mais lorsqu'enfin le vieux F^ear reconnaît son erreur, oublieuse des outrages subis, elle entoure de soins pieux celui qui, dans une heure d'aveugh-mcnt, l'a maudite. On le voit, la misère de Cordelia cl celle de Miranda sont deux sœurs bien lointaines. Kt pourtant la tonalité shakespearienne de Miranda est évidente. Elle se sent plutôt qu'elle ne s'analyse. Mais l'air de famille ne fait aucun doute.

1. Porapeo Molmcnti. Antonio Foç/azzaru, la sua vila e le sw opère. Hocpli, Milan, 1900.

Cet air de famille, il est plus apparent encore dans les traits de Frédérique, figure charmante entre toutes parmi celles que font défiler sous les yeux ravis du lecteur les Mémoires de Goethe. Frédérique, fille aînée du pasteur de Scsenheim, produisit sur le jeune patricien francfortois, comme il étudiait le droit à Strasbourg', une impression qui dura presque autant que son séjour dans la contrée. Et pour cet ondoyant jeune homme, c'était là un long espace de temps. Aimante et confiante, Frédérique s'abandonnait mollement aux délices de cette affection naissante. Gœthe, cependant, n'était pas homme à s'enchaînera la légère. Il rélléchit, il calcula et ne tarda pas à comprendre qu'il commettrait une faute en épousant Frédérique. Alors, de reculade en dérobade, il s'effaça, non sans avoir déployé dans sa retraite des ruses de vieux général. Frédérique en ressentit une profonde affliction, mais ce souvenir ne réus-it pas à troubler la sérénité deCiOethe. Son remords ne dura guère, etla tournure si délicatement littéraire qu'il imprime à cet épisode dans ses Mémoires laisse deviner à peine une émotion douce, un regret apaisé et plein d'indulgence. De cet épisode exempt d'amertume, Gœthe, moraliste ingénu, a tiré une leçon. La voici : « Ces inclinations de jeunesse, écrit-il, nourries à l'aventure, peuvent se comparer à la bombe lancée de nuit qui monte en décrivant une ligne gracieuse et brillante, se mêle aux étoiles, semble même s'arrêter un moment au milieu d'elles et, descendant ensuite, trace de nouveau le même sillon, mais en sens inverse et porte enfin la ruine au lieu où elle achève sa course. » C'est la deuxième phase du phénomène que dé.crit Miranda^ ce « sillon en sens inverse » qui finit dans le deuil et les larmes. On ne saurait donc, cette fois encore, parler d'une imitation de Goethe par M. Fogazzaro. 11 s'agit d'analogies seule-

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ment. Maisellesméritaientd'ètre signalées. Aconnaître les lectures étrangères où se complut la jeunesse méditative de M. Fogaz'/aro, certain côté de son génie s'explique que Ton comprendrait malaisément sans cela.

Dans son essai sur \QGraud Poète de l'avenir, M. Fogazzaro a formulé clairement sa poétique. Au moment d'examiner la pensée contenue dans ^liranda, il est logique que nous songions à confronter le théoricien et le praticien. N'oublions pas toutefois que la première édition de Miranda parut en 187 i et que la conférence sur le Grand Poète de Varenir fut prononcée plus de vingtans après, en 1898, si nous avons bonnemémoire. Quoi est le poète dont la pensée, dans un si grand espace do temps, ne s'est [)assonsiblonionl modilit-oV VA ne sorait-ilpas étonnant que l'auteur do Miranda man([uàt à la règle commune? Assurément; maisil n'endemeure pas moins que M. Fogazzaro incarne celte exception surprenant'^. Sur les questions essentielles son avis n"a jamais varié. De Miranda à Eva, en passant par Daniel Cortis, sa philosophie reste identique. Et les principes énoncés dans le Grand Poète de V avenir trouvent leur application dans son premier ouvrage comme dan^ le dernier.

Dans la hiérarchie des fonctions sociales, M. Fogazzaro assigne au poète un poste d'honneur. Les poètes, les premiers, ont enseigné aux hommes la religion et la morale. Par la suite, il est vrai, ils ont dérogé, ils sont devenus les historiographes des grands et les charmeurs du peuple ; mais, en ce faisant, ils accomplissaient encore une œuvre méritoire. Ils continuaient d'exercer sur les facultés supérieures de l'esprit humain

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une action bienfaisante. Ils aiguisaient la raison. Ils développaient le sentiment. A ce titre, ils restaient des instruments de progrès, et c'est, en effet, Toeuvre par excellence du poète que cette collaboration active et passionnée à la marche en avant de rhumanité.

La foi au progrès, voilà un dogme auquel M. Fogazzaro tient fort ; mais n'est-ce point là une notion flottante entre toutes? Qu'entend-on au juste par le progrès? Dans la façon dont le conçoit M. Ilomais, n'y a-t-il pas de quoi vous en faire désespérer? Bien entendu, la doctrine de M. Fogazzaro n'a rien de commun avec celle de l'illustre apothicaire cloué au pilori par Gustave Flaubert. I.a foi au progrès, chez l'écrivain italien, se fonde sur ce principe qui lui est cher : l'idée de l'évolution. On sait que M. Fogazzaro s'est efforcé, dans une série d'essais et de conférences, de justifier le darwinisme contre les attaques des théologiens orthodoxes. Son plaidoyer est en soi un beau poème. Il prétend démontrer que la loi de l'évolution n'est autre chose que la méthode selon laquelle Dieu a formé le monde. Loin d'exclure un créateur toutpuissant, le système de Darwin, au contraire, présuppose Dieu et confirme son existence. Le progrès fait partie du dessein de Dieu sur l'humanité. Nier le progrès, c'est nier la Divinité d'où il émane. Tout le long de l'histoire et dans toute âme individuelle iM. Fogazzaro aperçoit les deux éléments, l'élément divin et l'élément animal, en lutte incessante. Peu à peu, cependant, l'élément divin l'emporte sur l'élément charnel. A ce triomphe, l'artiste doit contribuer de toutes ses forces.

Pour soulever l'homme au-dessus de terre, le plus puissant levier est encore l'amour. Le rôle purificateur attribué par M. Fogazzaro à ce sentiment mérite d'être mis en valeur. Sur ce point, l'auteur de Daniel C(jrti.s

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se sépare radicalement d'un écrivain italien avec (jui on l'a souvent comparé : Alexandre Manzoni. xVmené un jour à formuler son avis sur le rôle de la passion dans la poésie, Manzoni la condamna en termes formels : >« Si je me sentais capable, a-t-il déclaré, d'écrire les plus éloquentes pages d'amour f|ui aient jamais été publiées, je me g-ardcrais d'en rien faire, tant je suis assuré que je ne tarderais pas à m'en repentir. » Sing'ulier aveu sous la plume d'un romancier! C'est au contraire une idée chère à M. l-'ogazzaro, celle de l'importance qu'il convient de rendre dans la poésie à « l'idi-alisalion amoureuse de la femme ». « Cette idéalisation de la femme, écrit-il, qui nous a donné des chefs-d'œuvre, n'est presque plus comprise aujourd'hui. Je demande au c^rand |)oète qui viendra de rendre à lidéalisalion amoureuse le rôle qu'elle ajonc- dans le monde ef (ju'clle y joueencore au profit de l'élément humain supérieur. » (Combien plus intellii;ent et plus lar{^e que l'opinion ascétique d'Alexandre Manzoni, l'idéal pixHique de M. Foi;;izzaro ! Combien plus conforme, en t(uit cas, a la véritable nature de l'iiotume, je crois inutile de le marquer davantage.

Précurseur du <( grand poète h venir », M. Fogazzaro s'est appli(pié de son mieux à cette idéalisation de la femme qu'il estime si profitable à « l'élément humain supérieur ». Miranda^ la première en date de ses créations poétiques, inaugure dignement la série de ses j)ortraits de femmes. Les vertus de Miranda forment un heureux contraste avec la sécheresse, l'égoïsme et l'orgueil d'Henri. On aime davantage la jeune héroïne (lu poème de toute l'antipathie qu'inspire son fiancé infidèle. Et dans cet effet d'opposition se manifeste déjà à l'état embryonnaire la théorie sur le rôle de l'amour dans la poésie que M. Fogazzaro devait développer ])lus tard. Telle qu'elle est, la figure de Miranda est

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infiniment propre à faire cliérir la vertu qu'elle pratique et à faire respecter la foi qu'elle sert.

Miranda ne fut pas accueillie par un concert d'élog'es unanimes. Les conservateurs en littérature reprochèrent à l'auteur de faire trop bon marché des règ"les établies. Ils blâmaient surtout la forme de l'ouvrage, ce style d'une simplicité excessive, dépourvu de tout ornement, ces vers rocailleux et heurtés. Que faut-il penser de ces dures sentences? Y avait-il dans ces gron. deries autre chose que l'expression nécessaire du dépit jaloux des aînés envers un jeune confrère assuré du succès ? On en peut convenir sans faire injure à M. Fogazzaro : son vers est un peu pauvre et nu, et l'on doit avouer qu'il y a, selon l'expression d'un censeur, « trop de poésie et trop peu de vers » dans Miraiida. Sa vision des choses est tout intérieure, en effet, et tout intellectuelle. Il y paraît dans ses vers. Parfois lâches et flottants, ils sont, en revanche, d'une immatérialité exquise, d'une transparence rare et charmante.

Ces dons naturels se manifestent avec plus d'éclat encore dans le recueil intitulé Valsolda qui parut en 1876.

Dans Valsolda^ M. Fogazzaro renonce à raconter pour décrire. Cette contrée de Valsolda, sur les rives du lac de Lugano, « humble, pauvre, obscure terre », où il avait vécu dans sa jeunesse tant de jours heureux, il résolut, parvenu à l'âge mûr, de la glorifier dans un monument digne d'elle. Le pays, aussi bien, mérite cet honneur. Les sites en sont variés à souhait. Les pics neigeux y alternent avec les rocs escarpés, les ruisseaux bondissants, les vallons souriants, pleins de soleil et de cyclamens, composant des spectacles tantôt

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