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L ŒUVRE POÉTIQUE DE M. FOGAZZARO

aimables et gracieux, tantôt majestueux et solennels. Kt puis il y a le lac, ce lac de Lugano qui joue dans l'œuvre de M. Fogazzaro un si grand personnage et dont il décrit avec amour, dans Valsolda, le sourire incomparable et l'effrayant courroux.

Bien que les regards de M. Fogazzaro semblent en quelque sorte tournés en dedans, bien qu'il soit de nature fort replié sur lui-même, il n'en rossent pas moins profondément les beautés du monde extérieur. Il goûte avec intensité le charme dun paysage, mais sa façon d'en exprimer les splendeurs lui est bien personnelle. Elle est telle, du reste, qu'on devait l'attendre de cet es[)rit essentiellement philosopliique. M. Fogazzaro contemple la ^ alsolda avec les yeux de l'âme, et ce qu'il cherche à démêler dans leg spectacles qu'elle déroule à ses regards, c'est leur sens intellectuel, on pourrait dire leur portée morale. M. Fogazzaro idéalise jusqu'aux plus humbles aspects de la nature. Là où d'autres ne voient cpiim site, il dé-couvre un profond, un vaste symbole.

De l'aveu nu'me des Italiens, c'est là une tournure d'esprit très peu répandue en Italie. .Mors (pi'ellc se roncontrefréquemmenl chez les iiommes du Nord, chez les Anglais, les Allemands et même les Français (rappelez-vous Lamartine et Victor Hugo), elle n'apparaît guère, antérieurement à M. Fogazzaro, que chez saint François d'Assise, Pétrarque et Leopardi '. Moraliste toujours, moraliste essentiellement, l'auteur de Valsolda tire de tout spectacle une leçon, de tout aspect, même fugitif, de la nature, un enseignement : « Je me consolerais, écrit-il, de la médiocrité de mes vers, si mon volume contenait quelque sublime idée morale ou

1. Cf., à ce propos, les remarques ingénieuses de M. Pompeo Molmenti dans louvrage cité : Antonio Fof/azzaro, pp. 80 et suiv.

philosophique ; mais je crains fort d'avoir subi Tinfluence de mon sujet. A tant de cimes stériles et inaccessibles il est difficile d'assigner un but. » Ces craintes sont chimériques. La pensée de M. Fogazzaro n'est pas inaccessible, et la leçon qui se dégage de ses vers s'aperçoit toujours aisément, bien qu'à vrai dire on se fatigue un peu de cette préoccupation constante de découvrir dans toute fleur du sentier un symbole et de tirer de tout caillou du chemin un précepte.

Contentons-nous de mettre hors de pairs quelques morceaux où la voix de la nature et l'écho qu'elle réveille dans la conscience du poète se fondent en un harmonieux accord. Voici la pièce intitulée A sera, où le chant des cloches inspire à M. Fogazzaro des strophes pleines de sérénité. Et voici la pièce commençant par les mots : Mï grandeggia ne Vombre délia sera. Traduisez-la mot à mot, montrez-la à vos amis et connaissances, et demandez-leur : « De qui sont ces vers » V Je serais surpris qu'ils ne répondissent pas : v< De Henri Heine » ! Le germanisme de M. Fogazzaro y est plus manifeste que partout ailleurs. Trathnerei, SenhsiicJit, il faut employer ces termes allemands qui manquent d'équivalents exacts dans nos langues latines pour définir le ton qui règne en ce morceau : « Je voudrais m'en aller sur cette mer déserte, naviguer seul, naviguer longtemps, et toute rive ayant disparu à mes yeux, m'abandonner à mes pensées et au fil de l'onde. Ces visions que mon cœur dissimule avec un soin jaloux s'échapperaient alors librement. Je m'asseoirais à la poupe, elles prendraient place à la proue. Et, sans parler, nous nous regarderions. » On observera que le lac de Lugano, théâtre de ce petit drame intérieur, a toujours heureusement inspiré M. Fogazzaro. C'est lui qui a fourni au poète ses plus belles images. C'est lui qui a donné au chantre de Valsolda l'occasion de ses plus

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saisissants retours sur lui-même. Dans les Novissima verha, dernière pièce du recueil, toute frémissante d'amour pour la nature entière, c'est encore au lac que le ppète se compare : « Comme toi, s'écrie-t-il, m'accable une alternative éternelle de torpeurs et de fièvres subites" ■>. Le poète y décrit les tumultes de son cœur houleux, le sommeil d'indilTérence contre lequel il lutte, l'ardeur qui l'entraîne au combat pour toutes les causes généreuses. Le mysticisme de M. Foo^azzaro est un moyen, non point un but, un instrument de combat et non pas un mol oreiller: « Partout où on lutte, s'écriet-il, un poste m'est réservé. Pour toute foi allière, capable d'affranchir plus complètement de la fanp^e ini[)érieuse, pour tout-puissant amour, soldat, en avant! »...

MircDid'i et Valsolda sont de beaucoup ce qu'il y a de plus important et de plus achevé dans l'œuvre poétique de M. Fogazzaro. Et les fray-meiits cpie nous en avons cités prouvent suffisamment qu'entre le romancier et le poète la concordance est parfaite. Le spiritualisme et le mysticisme de l'auteur s'affirment déjà dans Miranda et Valsol'Jaavec autant d'intransig-eance que dans Daniel Cor lis. M. Fogazzaro, répétons-le à sa louange, s'est constamment appliqué à la poursuite du même idéal.

Mais, après Valsolda, c'est dans ses romans qu'il faut l'étudier et qu'on apprend à l'aimer. Désormais, son œuvre poétique n'est qu'un hors-d'œuvre, ou plus exactement un intermède. 11 suffira de la feuilleter, en faisant halte, de loin en loin, aux endroits marquants.

Dans le recueil intitulé Poesia dispensa., je ne

retrouve pas cette ardeur et cette fraîcheur d'inspiration qui rendaient le poète de Valsolda si sympathique. Nombre de ces « poésies dispersées » ne sont que de simples traductions, chants nuptiaux de Finlande, idylles cosaques. Quant aux morceaux originaux ils n'attestent pas plus un changement dans la pensée de Fauteur qu'ils n'accusent un progrès dans sa forme poétique.

Mais les derniers vers de M. Fogazzaro, recueillis sous le titre collectif d'Z>7/mo cielo, nous ramènent aux thèmes sérieux qu'il traite de préférence. Le principal morceau du recueil est une imitation intitulée Eva. C'est du pur Fogazzaro, de la quintessence de Fogazzaro. A mon humble avis, M. Fogazzaro s'y montre même un peu trop Fogazzaro, c'est-à-dire un peu trop sublime. Voici, en deux mots, le sujet de ce poème : une femme intelligente, noble et pure, eut pour mari un homme qu'elle détestait : aversion, d'ailleurs, justifiée. Elle en aima un autre, fut aimée de lui, mais ne lui céda pas. Son amour, son chagrin, sa lutte contre son cœur et ses sens précipitèrent sa fin. Elle mourut, le cœur brisé, mais victorieuse et chaste. A la veille de quitter la terre, elle peignit son supplice dans une lettre adressée à M. Fogazzaro qui, dans Daniel Cortis^ avait imaginé et retracé un drame identique.

Dans l'ensemble des types créés par le romancier vicentin, Daniel Cortis et la baronne Hélène sont deux figures nobles entre toutes. Elles dramatisent le conflit qu'il a peint toute sa vie : la lutte de l'amour charnel et de l'amour idéal, lutte aboutissant au trionqjhc de celui-ci. En regard d'Hélène et de Daniel, figures sublimes, le romancier dresse dans toute leur vilenie la mère de Cortis et le sénateur baron de Santa-Giulia. Ainsi, à la beauté morale de Miranda, il opposait déjà l'abjection d'Enrico, et aux côtés

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de « Violet » il plaçait « le poète » {Le myxière du poète). Même effet de contraste, bien qu'un peu moins accentué, dans Le Petit Monde d'autrefois^ où Louise ropréçenfe le septicisme raisonneur et f^'ranco la foi enfin victorieuse. L'œuvre entière de M. Fogazzaro est consacrée au développement de cette thèse : supériorité de l'esprit sur la matière, glorification du devoir triomphant du plaisir. Combien de fois n"a-t-on pas reproché à cet auteur l'invraisemblance de ses héros ! A l'époque où la Musc se traînait trop volontiers dans le ruisseau, en Italie comme partout, sous prétexte de naturalisme, que de fois on railla ces personnages pour les échasses morales oii ils semblaient juchés, pour leurs flans vers le ciel, leurs scrujjules de conscience et leurs angoisses où Ton dénonçait des sentiments invraisemblables !

Et tandis que la foule raillait de la sorte, une sœur réelle de l'amante fictive de Sortis, une femme faite de chair vivait le di-ame que traversa Hélène et, comme Hélène, restait pure de tout reproche. Quelle justification opportune de l'optimisme « (pxand même » professé par l'auteur de Daniel Cortis ! Quelle réponse victorieuse « au monde vil qui ne croit qu'à la vilenie! » A cette sœur d'Hélène, le poète donne le nom d'Flva, et il commente sa tragique aventure dans une })ièce superbe et singulière, superbe parce que jamais il ne s'était élevé si haut, singulière parce qu'il y fait entendre une note légèrement forcée, une note qu'on n'avait point entendue encore avant VUltimo cielo et qu'on ne devait plus entendre après.

Oserai-je insinuer que le poète a traité Lva fort durement? Il s'est montré plus sévère envers cette victime véritable qu'envers l'héroïne fictive de Daniel Cortis. Ne va-t-il pas jusqu'à incriminer les entretiens pourtant bien innocents d'Eva avec l'homme qu'elle

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aimait? « Ils n'étaient pas innocents, déclare ce censeur impitoyable, du moment que vous vous aimiez. » Il ajoute : « Tu croyais tout sauver en demeurant chaste ; » mais c'était là un raisonnement hypocrite. Le poète reproche aigrement à Eva d'avoir trompé la confiance de son mari, de cet homme « que nul soupçon jamais n'effleura de ton amour caché». Il ne suffit pas au poète qu'Eva se soit montrée héroïque, il la gourmande pour n'avoir pas été une sainte. 11 y a quelque chose de terrible dans la doctrine de M. Fogazzaro, telle que ce morceau le révèle. Et l'on aime à voir, dans la dernière partie du poème, sa parole s'adoucir un peu. Le poète rend hommage à la grandeur d'Eva, il insiste sur ce fait, « qu'un amour de cette sorte n'était pas possible avant que, de la mer de Tibériade, montât la douce lumière de Jésus ». Et il conclut : «Pitié divine, paix et lumière à Eva! »

Le même ascétisme pénètre toutes les pièces de VUliimo Cielo. Samarith di Gaulan retrace à nouveau la lutte de l'amour terrestre avec l'amour céleste. Après des déchirements cruels, Samarith, l'héroïne, opte pour l'amour céleste. Elle a souffert comme Eva. Elle a résolu le problème dans le même sens. Aussi Dieu lui réserve-t-il une place d'honneur dans son paradis (M. Fogazzaro ne craint point, tout savant qu'il est, d'employer ces termes théologiques, dont la vaine sagesse des hommes sourit). Et Dieu, il s'en porte garant, donnera des joies indicibles à cette âme forte. « Jet'élèverai, luidira-t-il, au-dessus de ces justes et de ces austères qui ne savent rien des flammes féroces que tu as traversées. Et tu auras l'amour. Alors seulement tu connaîtras, toi qui aimas tant, quelle chose est l'amour. Ombre, tourment et glace, vos baisers à vous en regard de l'amour qui règne au ciel. »

Et c'est toujours le même démêlé de l'âme avec le

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corps que le poète retrace dans celte Vision où sexhale en termes magnifiques la plainte du pécheur si prompt à céder aux appels de la " bète », si naturellement enclin au

servir vile A la sinislra fiera originaria Che mi cova nel ventre e hrayna e lalra Contro In spirlo.

Un souffle puissant anime ces vers. Ils sont d'une ampleur presque dantesque. Ils résument enfin à merveille l'œuvre de M. Fogozzaro. Nul n'a combattu de nos jours avec plus d'ardeur la sinislra fiera originaria, la brute fauve, la blonde Besfie exallée par le génie paradoxal de Nietzsche, mais exécrée par les philosophes et les moralistes chrétiens. Dans ses romans comme dans ses vers, dans ceux-là avec moins de rigueur dogmatique peut-être que dans ceux-ci, M. Fogazzaro a sans cesse exalté « l'élément supérieur ») dans l'individu, et collaboré de son mieux à cette « ascension humaine » en laquelle il a confiance. Nul n'a donné à l'idée de progrès un fondement plus solide, une forme plus acceptable, nul n'a contribué d'un cœur plus pur à réconcilier la science et la foi, la raison contemporaine et le dogme chrétien. La continuité et l'identité de son effort, la belle unité de son œuvre, reflet de la belle unité de sa vie, ménagent à M. Fogazzaro une place à part. Il appartient à cette catégorie d'écrivains qui honorent non seulement le pays où ils sont venus au monde, mais la république des lettres tout entière, et grâce auxquels on continue de croire, en dépit de certaines apparences, au rôle bienfaisant delà Poésie, à la mission divine de l'Art.

16 juillet lil04.

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